‹ Histoire des villes de France (volume 4)Chapitre 118 sur 128 · SAINT-JEAN-DANGELY. - TAILLEBOURG · texte numérisé non relu

SAINT-JEAN-DANGELY. - TAILLEBOURG

Il y avait , sous la race mérovingienne , une ferme royale nommée Angéri ( Angeriacum ) ; elle était située au milieu des forêts dans une plaine arrosée par la Boutonne. Pépin, roi d'Aquitaine, bâtit auprès de sa résidence un monastère, sous l’invocation de saint Jean-Baptiste. Une légende avait fait passer la tête du précurseur de Jésus dans i’abbaye de Saint-Jean; cette relique attirait une grande vénération, de nombreux présents et de grands privilèges. L'abbaye fut détruite par les Normands, sous Charles-le-Chauve, et relevée par Guillaume Têted’Étoupes. La piété , la terreur religieuse , l'intelligence véritable des besoins de la civilisation, étendirent l'influence de ce monastère, l'n autre duc d'Aquitaine, Guillaume Aigret , par une charte du xi* siècle , accorda à l'abbé de Saint-Jean

I. Actes de Rymcr. — Mairhin , Histoire de Saintonge. Massion , Histoire de la Saintonge

et de l'Aunis. •

SAINT-JEAN-D'ANGELY. — T AII-LE BOURG, une juridiction absolue sur tout le bourg , le droit d'armer ses vassaux pour la défense de son église , d'avoir une escorte et d'autoriser les transactions civiles. Il lui reconnut, en outre , le droit d’asile qui appelait les serfs accusés à venir se mettre sous la tutelle des moines (1018).

Grèce à cette protection efficace, à la justice intelligente et libérale des moines, au numéraire que leurs immenses domaines attiraient dans leur coffre et faisaient refluer au dehors, la population de la ville, dont le monastère avait été le noyau, s'accrut insensiblement , et sa commune fut inscrite parmi les premières et les plus importantes du moyen Age. En 120i, Philippe-Auguste permit aux habitants d'adopter la charte communale de Rouen. Il y transféra la sénéchaussée ou le siège principal de la justice, qui auparavant existait à Saintes. Ce fut aux portes de Saint-Jean-d'Angely, dans l'oratoire de la Fayole , enseveli au fond de la vaste et ténébreuse forêt d'Essouvert, qu'arrivèrent, vers la nuit tombante, à un mystérieux rendez-vous, du nord, un roi de France, du midi , un archevêque de Bordeaux. Là , dans une entrevue qu'aucune oreille n'a entendue, qu'aucune histoire n’a écrite , fut conclu un pacte entre les deux ennemies du moyen Age , entre la tiare et la couronne. La papauté fut vendue, inféodée à la France, et déportée de Rome à Avignon. Ce roi était Philippe— le— Bel ; ce prélat , Bertrand de Goth (1305).

Comme tous les ports, tous les bourgs, tous les châteaux de la Saintonge, la ville de Saint-Jean fut alternativement prise par les armées anglaises et françaises. Après la bataille de Crécy, le comte de Derby vint mettre le siège devant cette place, dégarnie de soldats, mais vaillamment défendue par la bourgeoisie; le maire Guillaume de Rinn n'ouvrit les portes de la ville que lorsqu'elles furent démantelées par le canon. Le vainqueur rendit hommage à tant de bravoure, en saccageant, pillant, rançonnant et égorgeant celte héroïque bourgeoisie ( 13\G). Don Carlos de Cerda, connétable de France , la reprit par famine (1351 ). Occupée de nouveau par les Anglais, après les désastres de la bataille de Poitiers, elle fut recouvrée par le sire de Pons , grâce à la défection des habitants, qui forcèrent les Anglais à ouvrir les portes (1360-1371 ). La monarchie récompensa cette fidélité par une confirmation et une extension de privilèges : tous les maires et tous les échevins étaient ennoblis. Cependant Charles VII restitua à la ville de Saintes la sénéchaussée, que Philippe-Auguste avait transportée à Saint-Jean-d'Angely. Cette dernière ville n’eut plus qu'une justice prévètale. Les états provinciaux furent tenus à Saint-Jean-d'Angely, en 1523, pour rédiger la .coutume qui devint la législation civile de toute la province de Saintonge , à l'exclusion de la ville de Saintes.

La réforme fut rapidement accueillie et propagée à Saint-Jean-d'Angely : les moines de ce monastère, qui avaient en quelque sorte fondé la ville, se convertirent les premiers aux nouvelles doctrines ( 1553). A l'exemple et à l'instigation de leur abbé Chabot de Jarnac, ils déposèrent le froc; ils le reprirent plus tard, et, par cette nouvelle abjuration, excitèrent les vengeances des protestants, qui vinrent, sous la conduite du maire Arnaud Rolland, procéder à la dévastation de l'abbaye. Les riches reliquaires furent brisés, les reliques, les stalles , les ornements d’églises , les livres de cette riche bibliothèque jetés dans un feu allumé lu. * 72

sur l'herbe du cimetière, les statues des saints brisées, les celliers vidés, et les vins distribués aux ouvriers de cette dévastation (1562).

Après In tragédie d'Amboise, il fut tenu un sinude à Saint-Jean-d’Angely Cette réunion des pi mcipaux réformés de la Saintonge était présidée par le ministre Léopard. L’assemblée décida que , d'après les textes des saintes Écritures, les protestants pouvaient secouer l’autorité des souverains qui persécutaient leurs crojanees. Quelque temps après , Saint-Jean-d’Angely fut pris par les catholiques, qui pillèrent les maisons des protestants, firent ceux-ci prisonnière, se portèrent aux plus grand excès, et réintégrèrent Chabot de Jarnar dans l'abbaye (1562). Les moines n’avaient pas eu le temps de s'installer dans leur monastère que Boucard, capitaine huguenot, reprit la ville de Saint-Jean-d’Angely, pillâtes maisons des catholiques, les fit prisonniers, livre leurs femmes et leurs filles à ses soldats, chassa les moines et entassa quelques ruines de plus sur les ruines de l’abbaye (1568).

Ici commence le martyrologe de cette courageuse cité , qui fut vaincue avec La Rochelle , la ville sainte du calvinisme , et qui s’est deux fois offerte en holocauste aux armées royales. Les opérations du premier siège furent dirigées par le maréchal de Vieillevillc, en 1569. Charles. IX, le duc d’Anjou, Catherine de Médicis et toute la cour y assistèrent ; le roi avait établi son quartier général au château de landes. La garnison était commandée par le capitaine Armand de Piles , un de ces caractères fermes et inflexibles forgés au feu des guerres civiles. La ville, située au Tond d'une vallée, est dominée de toutes parts par des collines en pente douce qui alors venaient mourir au pied des remparts. Les assiégeants établirent une batterie de huit canons dans des vignes appelées les Justices, et une autre batterie de six coulcvrincs à la fontaine de Coi. Les murailles croulèrent sous les boulets; un assaut fut livré et repoussé. A la place de leurs murs, enlevés par les volées de coups de canon, les assiégés élevaient des barricades. Les femmes, les bourgeois allaient sous la mitraille relever les remparts et mouraient en invoquant le Dieu fort. Le maréchal Sébastien de Luxembourg raillait dans la tranchée les hymnes Tunéraires des huguenots; mais au moment où il pointait lui-mème un canon contre la ville, une balle d’arquebuse vint le frapper au milieu du front ; sa tète retomba sur la culasse. Pendant que les femmes de Saint-Jean-d’Angely , éplorées et enthousiastes, debout sur léb débris foudroyés et fumants de leurs remparts mouraient comme des martyres, l'Italienne Médicis donnait des fêtes à) cette cour voluptueuse , au sérail de jeunes filles qu’elle traînait avec elle pour enchaîner à sa politique les gentilshommes du royaume. A l'horizon grondait le tonnerre sourd de l'artillerie, tandis qu'au château de Landes, on entendait le son de la viole et des nûtes; toute cette jeunesse licencieuse en pourpoints et en robes de velours dansait la cassandre. Enfin la garnison protestante rendit à l’armée royale la place , ouverte de tous les côtés, et se retira enseignes déployées. Malgré la capitulation , elle fut pillée à sa sortie de Saint-Jean par l’escorte du baron de Riron.

Antoine de Bourbon , roi de Navarre, mortellement blessé au siège de Rouen, s’était fuit transporter à Saint-Jean-dAngely, où il avait bientôt expiré (1562). Un autre prince, Henri de Coudé mourut dans cette ville le 5 mare 1588. Ce pauvre prince , écrivait Henri IV à la belle Corisandc , « ayant couru la bague , soupa , se

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portant bien. A minuit lui prit un vomissement violent qui dura jusqu'au matin, tout le vendredi il demeura au lit; le soir il soupa, et, ayant bien dormi, il se leva de sa chaise, se mit à promener par la chambre, devisant avec l'un et l'autre. Tout à coup il dit : bâillez-moi ma chaise , je sens une grande foiblesse. Il ne tut assis qu'il perdit la parole, et, soudain après, il rendit l'ème assis. Les marques du poison sortirent soudain. » Le chef du parti protestant avait été, dit-on, empoisonné par sa propre femme , Charlotte de La Trémouille. Charlotte avait deux complices, son page, Permillacde Belcastel, et son intendant, Brillaud. Le page se sauva, Brillaud fut tiré à quatre chevaux sur la place de l'Orme. Charlotte, poursuivie, condamnée à mort, retourna au catholicisme, et obtint, quelques années plus tard, la réhabilitation de sa mémoire et la suppression de toutes les pièces de cette longue et mystérieuse procédure.

Saint-Jean-d'Angely fut assiégé une seconde fois en 1621, par Louis XIII, accompagné du maréchal général Lesdiguières, qui avait abandonné la cause protestante, du connétable de Luynes, des maréchaux Praslin, Créqui et Bassompierre. Le siège fut long et meurtrier. Au lieu d'une simple enceinte environnée d'un fossé, le maréchal Vicillcville avait fait élever des bastions et des redoutes. Pour les défendre , Benjamin de Kohan disposait d'une garnison de douze cents hommes. Mais son frère, le duc de Rohan, lui avait laissé pour lieutenant Hautefontaine , Ame énergique qui passa tout entière dans l'Ame de la garnison. Les feux croisés de la tranchée balayèrent tous les remparts. Hautefontaine fut tué Les femmes se montrèrent dignes de leurs mères. Le cardinal de Lorraine montait à l’assaut des murs défendus on partie par des femmes. Après vingt-cinq jours de tranchée ouverte, la garnison décimée, affamée , capitula et n'obtint que la vie sauve. Le sieur de Modènc, grand prévôt du royaume , vint prendre possession de la place. La ville de Saint-Jean fut démantelée, la commune abolie, les chartes de Philippe-Auguste, confirmées par tant de rois, furent déchirées. Violence maladroite qui donna à Montauban et à La Rochelle la mesure de la justice royale. Louis XIII voulut retirer à cette glorieuse cité, non-seulement scs privilèges, mais encore son nom. Il lui laissa en partant celui de Jiaurg-Lcuis. Les rois peuvent détruire les villes, semer le sel sur leurs ruines , mais ils ne peuvent changer un nom. Ainsi ruinée, Saint-Jean ne contenait plus, cent ans après, qu’une population misérable qui vivait des aumônes de l'abbaye.

A l'époque de la féodalité, Taillebourg était une position naturellement choisie pour y construire une château-fort. Il y avait là un rocher escarpé et la Charente. Le premier seigneur de Taillebourg qui parait sur le théâtre du moyen âge est ficoffroy de Rançon qui fut deux fois assiégé par Richard Cœur-de-Lion, et vit ses tours rasées nu niveau du sol (1179 et 1187). C'est dans son château, d'après quelques chroniqueurs, et non pas à Bordeaux, comme l'aflirment la plupart des historiens, que furent célébrées les noces de Louis-le-Jeune et d'Éléonore de Guyenne (1137). Geoffroy de Rançon accompagna le roi et la reine en Palestine; il portait l'oriflamme de Saint-Denis à Laodicée, lorsque pour obéir aux caprices de. la reine, dont il était, dit-on , secrètement amoureux, il abandonna des défilés de Phrygie, mouvement qui faüit causer la perte de l’armée.

SAINTONGE - AUNIS. — ANGOÜMOIS.

Après la rébellion du comte de la Marche, saint Louis vint à Taillebourg au-devant de Richard III. Geoffroy de Rançon, Sis du croisé, abandonna la cause des Anglais et ouvrit à saint Louis les portes de son château. Ce seigneur se présenta au roi les cheveux en désordre et la barbe longue, il fléchit le genou, mit ses mains jointes entre celles du monarque ; il lui prêta foi et hommage pour sa seigneurie de Taillebourg, et lui promit le secours de sa lance, comme son homme lige et son vassal. Il avait juré par les saints de laisser croître sa barbe et ses cheveux jusqu'à ce qu'il fût vengé d’une injure que lui avait faite le comte de la Marche. Louis, à la tête de quelques chevaliers seulement, chargea les Anglais sur le pont de Taillebourg et fit rétrograder toute l’armée ennemie dans les vignes qui bordent la Charente. Les Anglais demandèrent une trêve. C'était un dimanche , jour de Sainte-Madeleine ; le pieux roi la leur accorda. Le lendemain, toutes les tentes des ennemis étaient levées. L'armée anglaise s'était repliée sous les murs de Saintes. Le comte de la Marche vint implorer à genoux la miséricorde de saint Louis. Alors quand il vit son rival humilié, Geoffroy de Rançon demanda des ciseaux et , en présence du roi , fit couper sa barbe et ses cheveux. Sa vengeance était consommée (1312).

Le château de Taillebourg fut pris dans les longues guerres des deux couronna, d'abord par le comte de Derby, qui massacra toute la garnison, ensuite par le duc de Bourbon, qui enleva d'assaut le pont à l'aide des arbalétriers genevois (1316-1385). En 1410, la seigneurie de Taillebourg fut réunie au domaine royal par Charles VIL L’incorporation de Taillebourg au domaine de la couronne n'empêcha pas les trois frères Plusqualet de s’y enfermer avec une compagnie de détrousseurs qui exerçaient leurs brigandages dans toute la contrée. Charles VII vint assiéger les trois frères, en 1441 , et les envoya prisonniers à La Rochelle, après les avoir déclarés traîtres, rebelles, déchus de tous leurs titres, de toutes leurs propriétés. Il abandonna l'année suivante le château de Taillebourg à Prégent de Coctivy.

Dans les premières insurrections du calvinisme, le sieur de Romegoux s'empara du château, par escalade, avec dix-huit gendarmes, à l’aide de poignards plantés dans les interstices des murailles. Ce fut du haut de ce rocher que ce hardi aventurier méditait ses prouesses fabuleuses, et partait, une fois avec trente-cinq hommes pour aller piller en plein jour le couvent des Chartreux de Bordeaux ; une autre fois pour aller surprendre la ville de Tonnay-Charente et s’emparer de la flotte catholique ; une autre fois pour escalader les murailles de Saintes pendant la nuit, saisir le gouverneur Combaudière dans son lit, le faire charger sur les épaules d’un soldat, et l’emmener prisonnier de guerre dans son château de Taillebourg. Rien ne paraissait impossible au gentilhomme de Saintonge. Il voulut aller enlever Charles IX au château de Landes. Mais il ne put trouver un compagnon assez hardi pour tenter l'aventure. Romegoux désespéré alla sur les murs du château de Douhet, et tua, d'un coup d'arquebuse, le meilleur capitaine catholique, Larivière Puy taillé, qui se rendait de Saint-Jean-d’Angely à Saintes (1562-1570).

A Romegoux, succéda Charlotte de la Trémouille, qui, enfermée au château de Taillebourg, entretenait malgré la sévère Jeanne de Montmorency, sa mère,

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une correspondance avec te prince de Condé ; Chariotte trahissait les catholiques que le maréchal de Matignon avait envoyés au secours de Jeanne de Montmorency et introduisait des soldats huguenots dans le château. Elle finit par épouser le prince de Condé qu'elle empoisonna plus tard, à ce qu'on assure, après avoir embrassé la cause de la rélbrrne avec son frère , Claude de La Trémouille.

Pendant les troubles de la Fronde, le grand Condé s'empara de Taillebourg (1651); mais à la paix cette ville, écrasée par les garnisaires que le roi envoya dans la Saintonge , vit sa prospérité décroître et ses habitants émigrer. La population de Saint- Jean-d'Angely s’élève à 5,855 habitants; elle fait le commerce des bois de construction et des eaux-de-vie Saint-Jean-d'Angely est le chef-lieu du sixième arrondissement de la Charente-Inférieure, lequel contient environ 82,000 âmes. On en compte 1,083 à Taillebourg, dont le faubourg a été détruit en 18V0, par l'explosion de la poudrière établie sur la Boutonne. 1

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lui Rochelle, par sa situation au fond d'une anse du golfe de Cascogne, dont l'abord est protégé par les Iles de Hhé et d’OIéron , qui forment des rades sûres, semble destinée à être une grande ville de commerce maritime. Trois passes y conduisent : le pertuis Breton, le pertuis d’Antioche et la passe de Maumusson. Quelques historiens, entre autres dom Bouquet, voulant loi assigner une origine antique, ont prétendu que c'était le Portus Sanlonum de Ptolémée , assertion complètement dénuée de preuves. Quant à son origine, il paraît impossible de la rapporter à une date antérieure au ix' siècle : La Rochelle, fut fondée, à cette époque, par de pauvres pécheurs et des serfs fugitifs qui vinrent s'établir au fond du golfe sur une roche à l’abri des envahissements de la mer. La ville doit son nom à cette roche , Rupella , dont on a fait La Rochelle. Sa population demisauvage , habitant des huttes creusées dans le roc et couvertes de gazon, s'accrut, dit-on, par l'arrivée d'une colonie de coliberts du Poitou qui s'y fixèrent, afin de se livrer à la pêche et à la navigation. Le premier acte qui fasse mention de La Rochelle est daté de 961. Guillaume-Tête-d'Étoupes, duc d’Aquitaine, parle du droit d'ancrage et de lestage dans tous les ports de Saintonge, depuis Blaye jusqu'à la Rochelle ; à Maria ad Itupellam usque. Au milieu dü n* siècle, ce n’était encore qu'une bourgade dépendant de la baronnie de Châtelaillon ( Caslrum Allio- , dont les seigneurs y avaient probablement fait construire un château. En 1126, Châtelaillon fut pris et saccagé deux fois par les ducs d'Aquitaine; les habitants, accablés par la guerre et des vexations de tout genre, voyant leur commerce anéanti, cherchèrent un refuge à La Rochelle, qui dès lors prit un rapide

1. mémoires du maréchal de Vieilleville. — mémoires de Castelnau. — D'Aubigné, Histoire universelle. — Massiou, Histoire de la Saintonge et de l'Aunis. — Maichiu, Histoire de la Saintonge.

accroissement. Èble de Mauléon et Geoffroy de Rochefort, héritiers en commun du bourg et du territoire, abandonnèrent aux nouveaux habitants un terrain situé entre la ville et le port , et connu sous le nom de Champ île Lyre (1152) , où s’éleva, bientôt après , l'église de Saint-Barthélemy, l’ancienne église paroissiale de Sainte-Marie de Conques ne suffisant plus pour contenir la population.

Les Rochellais, exclusivement occupés de leurs intérêts maritimes, restèrent indifférents , pendant de longues années, aux événements qui se passaient autour d’eux. Aussi leur ville ne fit-elle que prospérer durant toute la période des guerres de Henri II Plantagenet et de Richard-Cœur-de-Lion. A la mort de ce dernier prince, Éléonore d’Aquitaine, ayant repris la souveraineté directe de ses domaines paternels, confirma par une charte datée de Niort, l’an de grâce 1199, l’établissement de la commune de La Rochelle; on n'en connaît pas au juste les règlements. D'après les statuts du corps de-ville, rédigés au moins un siècle plus tard , la commune se composait d'un maire, chef suprême, de vingt-quatre conseillers ou échevins, et de soixante-quinze notables ou pairs; elle avait droit de juridiction sur tous les habitants de la ville et de la banlieue, hors certains cas graves, réservés aux justices royales et appelés cas royaux. Les expéditions commerciales et maritimes de La Rochelle avaient acquis déjà une grande importance ; elles s'étendaient jusque dans le levant.

Lorsqu'après le meurtre d'Arthur de Bretagne, suivi de la confiscation des domaines de Jean sans-Terre, Philippe-Auguste envahit le Poitou, pour exécuter la sentence rendue à son profit, les Rochellais attachés au parti du roi Jean, par reconnaissance et par intérêt , refusèrent d'ouvrir leurs portes au roi de France ; ils soutinrent un siège d'une année contre ses hommes d’Srmes et les contraignirent à se retirer. La Rochelle continua donc d'appartenir à l'Angleterre. C’est là que Jean débarqua et se remit en mer, quand il essnya deux fois de reconquérir ses domaines. Cependant La Rochelle se détachait peu à peu du parti anglais : elle fut attaquée, en 1224, par Louis VIII , qui venait compléter la soumission des rives de la Charente, et l'abandon dans lequel Henri III laissa les habitants acheva de refroidir leurs sympathies pour ce prince. Toutefois la résistance qu’ils opposèrent au roi de France ne fut pas sans gloire. Savary de Mauléon s'était enfermé dans leurs murs, avec trois cents chevaliers et un grand nombre de sergents. Secondé par les bourgeois , il repoussa les assauts de l'ennemi; mais la place était mal approvisionnée; Henri, au lieu de faire parvenir des secours aux Rochellais, leur envoya, dit-on, des coffres remplis de pierres. La ville se rendit le 3 août ; le siège avait duré dix-huit jours. Louis VIII , étant entré dans La Rochelle , reçut le serment de fidélité de la commune et confirma ses privilèges : dés lors les habitants se rallièrent franchement à la monarchie française. Ils jouirent ensuite d'une paix qui dura quelques années et ne fut interrompue, en 1224, que par de courtes hostilités auxquelles la victoire de Taillebourg mit bientôt fin. Cette nouvelle période ouvrit pour eux une ère de grande prospérité pendant laquelle leur ville devint l'entrepôt de tout le commerce de l'Aquitaine. Il parait que les Juifs s’y étaient multipliés, malgré la rigueur des édits ; car, en 1291, l’animadversion publique se souleva contre eux avec tant de force, que le conseil de la commune crut devoir les chasser en masse.

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Deux ans après, une querelle survenue entre des matelots anglais et des matelots normands ayant rallumé la guerre , les corsaires anglais insultèrent La Rochelle , dont le territoire fut envahi et ravagé. Sous Philippe de Valois et le roi Jean , les Rochcllais prirent une part active è toutes les guerres qui eurent lieu entre la France et l'Angleterre. Leur douleur fut grande, lorsqu'ils apprirent que, par le traité de Brétigny leur ville avait été cédée à Édouard III. Il fallut un ordre du roi pour les décider à obéir, et encore ne le firent-ils qu’en disant : « Nous serons et obéirons aux Anglais des lèvres, mais les cœurs ne s'en mouvront» (1360). C’est qu'alors les Rochcllais étaient devenus Français par le cœur et ne voyaient plus dans les Anglais que des adversaires acharnés. En vain Édouard essaya-t-il de les gagner, en confirmant les anciennes franchises de la commune et en leur accordant plusieurs autres privilèges ; vainement autorisa-t-il les Espagnols, avec lesquels les Rochellais faisaient un grand commerce, à y venir trafiquer librement : toutes ces séductions échouèrent contre l’inébranlable attachement que les Rochellais avaient voué à la France. Ils en donnèrent bientôt la preuve, en demeurant simples spectateurs de la bataille navale qui eut lieu devant La Rochelle entre la flotte anglaise commandée par le comte de Pembroke et la flotte du roi de Castille, Henri de Transtamarre, allié de la France (1371) Leur prétexte, pour refuser toute assistance aux Anglais, fut u qu'ils n'étaient point exercés à combattre sur mer, surtout contre des Espagnols, et qu’ils avaient leur ville à garder. » I-a lutte dura deux jours; Pembroke vaincu fut fait prisonnier: grand bonheur pour La Rochelle , car il avait l'ordre d'emmener de l’autre côté du détroit les principaux bourgeois, et de remplacer la population par une colonie anglaise, comme à Calais.

Cette même année , le sénéchal du roi d'Angleterre , Jean d'Évreux , étant allé au secours de Poitiers, attaqué par Duguesrlin , laissa la garde du château à un simple écuyer nommé Philippe Mansel : le maire de La Rochelle, Jean Chanldrier, résolut de saisir cette occasion pour chnsser les Anglais. Après s'être assuré du concours des plus notables de la bourgeoisie, il invite Mansel à dîner; pendant le repnson lui apporte une lettre scellée du grand sceau d’Angleterre. Mansel ne savait pas lire, mais le sceau qu'il reconnut très bien lui inspira une entière confiance. Chauldrier feignit d'avoir reçu du roi Édouard une missive qui enjoignait de faire le lendemain une revue de la garnison et des 'bourgeois. Le lendemain donc, Mansel sort du château avec ses hommes d’armes; mais à peine a-t-il franchi le pont-levis , que les Rochellais embusqués se précipitent , lui ferment la retraite et le font prisonnier. Du Guesdin était alors à Poitiers; instruit de cette surprise, il marcha sur La Rochelle. La place pourtant ne lui fut remise que sous trois conditions : le château devait être rasé, la ville incor|>orée au domaine royal sans pouvoir jamais en être aliénée , et le droit de battre monnaie rendu aux habitants. A ces privilèges Charles V ajouta l'exemption de toute redevance , la promesse de ne lever aucun impôt sans leur consentement, et la prérogative de noblesse conférée au maire ainsi qu’à ses successeurs. Le rorps des arbalétriers rochellais fut rétabli , et les châteaux de Benon et de Rochefort , ainsi que le bailliage de Marennes, ajoutés au ressort du gouvernement de La Rochelle. Malgré leur sincère affection pour la France, les Rochellais jaloux de leur indépendance désiraient,

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avant tout, conserver leurs franchises et accroître leurs libertés. Ils en obtinrent la confirmation de Charles VI, et se montrèrent au surplus dignes de toutes ces faveurs en repoussant, sous le règne de ce prince, toutes les attaques des Anglais, dans le pays d'Aunis, et en prenant |>art à toutes les entreprises, soit sur terre, soit sur mer, qui avaient pour but de les chasser du royaume. Le rétablissement de la pais, en H02, permit aux navigateurs de l'Aunis et des autres provinces maritimes d’entreprendre des expéditions lointaines. Iji plus remarquable fut celle de Jean de Bethencourt, gentilhomme normand ; étant parti cette même année du port de La Rochelle, avec deux navires, il aborda aux Iles Canaries et les soumit en partie.

Lorsque la bataille d’Aiincourt eut replongé la France dans de nouveaux malheurs , on vit les Rochellais se signaler encore par leurs exploits et contribuer à la défense du royaume. Leurs escadres surtout se distinguèrent dans différentes occasions. En 1157, quelques vaisseaux détachés d'une (lotie anglaise en station vers l’embouchure de la Loire , se dirigèrent vers La Rochelle , et mouillèrent en rade de La Palisse. Les Rochellais ayant armé sur-le-champ plusieurs navires, vinrent offrir le combat aux Anglais; la tempête qui dispersa les deux escadres y mit fin. Les Anglais purent s’échapper, mais les Rochellais furent jetés sur les brisants du promontoire de la Repentie et y perdirent leur plus grosse nef.

L’engagement pris par Charles V envers les Rochellais de ne jamais aliéner leur ville du domaine de la couronne, fut violé par Louis XI qui la comprit dans la donation du duché de Guicnne et du comté de Sainlonge , faite à son frère , Charles de Valois. Celui-ci s'intitula seigneur de La Rochelle, au grand mécontentement et déplaisir des habitants. Il ne fallut pas moins qu'un ordre du roi pour les contraindre à recevoir les commissaires de Charles. Encore ne les reçurent-ils qu’aprèsque ces commissaires eurent pris, nu nom du prince, l'engagement de garder les privilèges et les statuts de la commune Cependant lorsque Louis XI voulut ressaisir l'héritage de son frère mourant , les Rochellais hésitèrent à se soumettre ; le roi fut obligé de révoquer le don qu’il avait fuit de leur ville. A son entrée, il prêta, à deux genoux, une main sur un crucifix, l’autre sur les saints Évangiles, le serment de maintenir les franchises municipales; avant de quitter La Rochelle, il permit, par lettres patentes, aux navigateurs étrangers de venir y trafiquer, même en temps de guerre , avec les marchands, et à ceux-ci de commercer également avec tes pays ennemis. La Rochelle demeura en paix sous le règne des deux successeurs de Louis XI. Seulement en 1595, Charles VIII ayant formé le projet de fortifier Brounge et d'y entretenir un certain nombre de vaisseaux, les Rochellais qui craignaient de voir s’élever près d'eux un port rival, s'opposèrent si vivement à ce dessein qu’il fut abandonné. Leur jalousie contre Brouage se montrait déjà, tont en se couvrant du voile de l'intérêt public.

Le règne de François I" était destiné à apporter des modifications considérables dans la constitution de la commune de lui Rochelle. Le gouverneur. Chabot de Jarnac , homme d’une nature malveillante , profita de quelques mouvements séditieux provoqués par un impôt communal , pour amener le roi A publier, au mois de janvier 1530, des lettes-patentes qui rendaient l’ancienne mairie perpétuelle, et supprimaient les soixante quinte pairs, en maintenant seulement les

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vingt-quatre échevins. Jamac était nommé maire perpétuel. Le ressentiment des Rochellais fut vif ; il augmenta encore par l'extension de la gabelle aux pays maritimes de l'ouest ( 1542). Les troubles devinrent même si violents, que le roi envoya des troupes pour les apaiser. La Rochelle ferma ses portes aux troupes royales. Tavannes réussit pourtant à s'introduire dans la ville , dont il désarma les habitants. François I" arriva bientôt avec une nombreuse cour et un régiment de lansquenets. Il refusa tous les honneurs qu'on voulait lui rendre. Mais au moment de punir, un sentiment de pitié entra dans son cœur, et il Ht grâce aux coupables. Henri H supprima la mairie perpétuelle, et rendit à la commune scs anciens privilèges. Satisfaits de ces concessions, les Rochellais ne prirent aucune part au soulèvement populaire de la Saintonge, occasionné par l’impôt vexatoire de la gabelle. Cet impôt ne tarda pas, du reste, à être aboli , par lettres-patentes, datés d'Amiens (1549) ; remplacé alors par l'ancien droit du quart et demi sur le prix du sel, il cessa lui-méme d’étre perçu, en 1553, moyennant le don qui fut fait au roi d'une somme d'un million cent quatre-vingt-quatorze mille livres.

Des événements plus graves allaient bouleverser 1j\ Rochelle ; la réforme née en Allemagne s'était propagée jusque sur les bords de l'Océan et sur les rives de la Charente. Elle parait s'étre introduite dans la ville avant l’année 1534, car l'on voit, dès cette époque, une servante rochellaise, Marie Caburit, condamnée au bûcher par le sénéchal de Fontcnay-le-Comte, pour avoir provoqué à un combat de doctrine un religieux de Saint-François. En 1552, un siège présidial composé de sept conseillers et d'un greffier, fut établi dans la ville. Il avait le droit de juridiction sur tout le pays d’Aunis et le gouvernement de La Rochelle. Les premières rigueurs de ce tribunal tombèrent sur les disciples de Calvin. Peu de temps après son installation , deux bourgeois rochellais , Pierre Constantin et Mathias Couraud, convaincus d'hérésie, furent brûlés vifs devant la grande porte de Notre-Dame, après avoir eu la langue coupée. Un troisième, Lucas Manseau, fut seulement battu de verges et banni du royaume. Le président du présidial , Claude d'Angliers, qui assista à ces exécutions, fut si frappé de la résignation des patients, qu'il embrassa, dit-on, le calvinisme.

Tandis que le gouverneur de la ville, Louis d'Estissac, se rendait odieux aux Rochellais par ses manières dures et impérieuses, les Anglais faisaient des préparatifs pour opérer une descente sur les côtes de l'Aunis. Henri II résolut de construire è La Rochelle une citadelle qui devait embrasser une partie du quartier du Pérot , mais D'Estissac mit une rigueur si grande dans l’exécution de ce projet, que la cour, craignant le renouvellement des troubles, fit cesser les travaux. Telle était la situation des esprits (1557), lorsque le ministre Richer, revenant du Brésil où il avait accompagné Villegagnon, s'arrêta à La Rochelle, le succès de ses prédications fut considérable. Il établit dans la ville un consistoire composé d'un pasteur et de quatre anciens auxquels furent bientôt adjoints deux diacres , un greffier et un receveur : aussi les partisans des nouvelles doctrines augmentèrent-ils rapidement.

Pendant le séjour qu’en 1558 Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et sa femme Jeanne d'Albret, firent è La Rochelle, un prêtre apostat de leur suite, nommé David , ne craignit pas de monter en chaire publiquement, sans surplis, et de ni. 73

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prêcher pour la première fois les dogmes de Calvin dans l’église de Saint-Barthélemy. On représenta ensuite devant le roi et la reine de Navarre un mystère rempli d'allusions religieuses, qui produisirent une impression beaucoup plus grande encore sur les auditeurs. Charles IX venait de monter sur le trône, et le parti calviniste, intimidé d’abord par la malheureuse issue de la conjuration d'Amboise, commençait à relever la tête. L'édit de janvier'1562, en leur accordant le libre exercice de leur culte, acheva de les rassurer. Les réformateurs rochcllais, devenus plus hardis , sortirent de leur retraite , et redoublèrent de zèle pour les conversions. Parmi les nouveaux prosélytes se trouvait le baron de Jarnac, gouverneur de l’Aunis. Pendant quelque temps les deux cultes se partagèrent les églises de Saint-Barthélemy et de Saint-Sauveur. Cette innovation et cet accord durèrent peu le massacre de Vassy irrita les protestants, que Jarnac et le maire, tout calvinistes qu’ils étaient, avaient beaucoup de peine à contenir. Ils rétablirent l'exercice de leur religion dans l'enceinte de la ville, et, le 1" mai 1502, célébrèrent la cène avec beaucoup de pompe dans la place de la Bourserie. Le peuple excité par ce spectacle, se précipita vers l'église Notre-Dame, où il renversa les autels et brisa les images ; la chapelle des Dominicains fut également pillée. Le comte de Larochcfoucauld, l’un des principaux adhérents du prince de Condé, fit une tentative inutile pour se rendre maître de La Itorhelle; le duc de Montpensier, qui commandait nu nom du roi , fut plus heureux et s'en empara à l'aide d'une surprise. Une fois maître de la place, le duc y rétablit te culte catholique, et défendit l’exercice du prêche : les ministres étaient bannis, le maire révoqué (13 novembre 1502). On alla même, dit-on, dans un conseil assemblé sous sa présidence , jusqu’à proposer de ruiner la ville afin d'enlever tout asile aux protestants.

A peine le duc eut-il quitté La Itorhelle , que les calvinistes se plaignirent au roi de ce qu’on les empêchait de jouir du bénéfice de l'édit de janvier. Leurs instances furent si vives, qu’ils obtinrent la liberté de conscience et le retour de leurs ministres, à l'exception d'un seul, Ambroise Faget, le plus ardent et le plus fougueux de tous. Une nouvelle tentative des partisans du prince de Condé, pour se mettre en possession de la ville, échoua par la fermeté du vice-maire, Guillaume Pineau. Mais bientôt les dissensions éclatèrent dans La Rochelle, les esprits étaient divisés en deux grands partis : les politiques voulaient la paix pour le maintien de la confédération et demandaient la plus grande retenue dans tous les cas où l'autorité était intéressée; nu contraire, les zélés, ne s'occupant que des intérêts de la religion, mettaient toujours en avant la liberté courageuse et la force d’Ame nécessaire au chrétien. Les troubles qui avaient accompagné l'élection d'un nouveau maire, augmentèrent tellement , à la suite de la déclaration du A août 156V , par laquelle étaient considérablement diminués les avantages accordés aux protestants , dans l'édit du 19 mars 1563, que le roi Charles IX résolut de visiter La Rochelle afin de calmer une si dangereuse fermentation. Il existait dans cette ville un usage fort curieux à chaque entrée du souverain : on tendait en travers de la porte un cordon de soie comme pour lui barrer le chemin ; il ne pouvait passer outre qu’après avoir confirmé les privilèges de la commune. Charles refusa de s'y conformer, et lo connétable de Montmo-

LA ROCIlËLLÉ.

rency fit sauter le cordon avec son épée. Le séjour du roi ne se prolongea pas, du reste, au delà de quatre jours, et il dédaigna de se mêler à aucune des fêtes qu'on avait préparées pour le recevoir.

Les Rochellais, calvinistes par conviction, mais ennemis de toute domination étrangère, prétendaient conserver leur indépendance, sans faire à leurs nouvelles sympathies religieuses le sacriflce de leurs vieilles libertés municipales. Fiers de leur position avantageuse sur l'Océan, de l'importance et de l'étendue de leur commerce, ils aspiraient de plus en plus à se créer une existence à part dans l'État, à faire de leur ville une sorte de république. Les événements ne leur permirent pas de conserver cette espèce de neutralité; la présence du roi n'avait fait que suspendre les dissensions intestines ; elles recommencèrent bientôt , toujours au sujet des élections. Enfin, en 1567, François Pontard , l'un des partisans les plus zélés de la réforme, ayant été nommé maire, résolut de livrer la ville au prince de Condé, chef des protestants. La cour l’y aida par une concession dangereuse. Le roi manquant d'argent pour payer les gens de guerre , accepta l'offre des Rochellais de se garder eux-mêmes. La réussite des desseins de Pontard tut alors assurée. Le 9 janvier 1568 vit éclater une sédition qu'il nvait dirigée ; la populace prévenue contre les catholiques se rua sur eux , et le 23 janvier, Sainte-Hermine, seigneur de La Laigneen Aunis , vint prendre possession de La Rochelle, en qualité de lieutenant du prince de Condé. A cette nouvelle , la cour chargea Mohtluc de reprendre la ville. .Mal secondé, dépourvu d'argent et d'artillerie , le maréchal ne put réussir dans le projet dont l'exécution lui était confiée, (.a paix , conclue à Longjumeau le 23 mars, arrêta les hostilités et rétablit pour un instant l'autorité royale à La Rochelle. Le gouverneur Jarnac, rentré dans la ville, en chassa Pontard et Sainte-Hermine. Mais un nouveau maire, Jean Salbert, fut élu et sa nomination ratifiée par le roi , malgré les efforts de Jarnac.

Les expéditions maritimes , suspendues pendant la guerre , reprirent leur essor avec la paix, line d'entre elles mérite d’être citée. I>es Espagnols, maîtres de la Floride , avaient exercé les plus affreuses cruautés contre une colonie de Français protestants qui s'y étaient établis. Un gentilhomme gascon, Dominique de (ïourgucs , forma le projet de venger ses compatriotes. Il vend son patrimoine, équipe dans le port de La Rochelle trois navires sur lesquels il fait embarquer deux cents soldats d'élite et environ quatre-vingts matelots. Avec ces faibles forces cet intrépide capitaine descend sur les cétcs de la Floride, surprend les Espagnols, les disperse ou les massacre ; puis , attachant leurs cadavres aux mêmes arbres auxquels ils avaient pendu les Français , met cette laconique inscription au-dessus de leurs têtes : Je ne fais eeei ni comme Espagnols, mais comme traîtres, voleurs et meurtriers. Dominique de Gourgues revint ensuite à La RorheHe, où il fut reçu avec des transports d’enthousiasme par les habitants ( 1568).

Le conseil de La Rochelle se constituait de plus en plus en état de rébellion. Il refusait de reconnaître l'autorité du gouverneur Chabot de Jarnac, de rétablir dans leurs charges les officiers royaux déportés par Pontard et Sainte-Hermine, et enfin il s’emparait des deniers de la couronne pour construire des forts et des vaisseaux. La cour, qui attachait beaucoup d’importance à l'occupation de cette place dont le port permettait aux protestants de recevoir des renforts de l'étranger.

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ordonna au maréchal de Vieilleville d’y mettre garnison. Les Rochellais Invoquèrent leur vieux privilège de le garder seuls, et négocièrent avec le maréchal, auquel ils ne voulurent point ouvrir leurs portes. Lorsque de nouvelles hostilités devinrent inévitables, le prince de Coudé et l'amiral de Coligny choisirent La Rochelle pour en faire leur principale place d'armes. Ils s’y rendirent ainsi que la reine de Navarre , Jeanne d' Albret , qui y vint accompagnée de son fils Henri (1 568) . Les Rochellais, malgré de vives résistances dans le conseil , se décidèrent è la guerre. On fit des amas d’armes considérables, on répara les fortifications, on équipa une escadre composée de neuf vaisseaux et de quelques bâtiments légers. Le prince de Condé conclut un traité avec Élisabeth, reine d’Angleterre, qui lui envoya des secours en argent , en artillerie et en munitions de guerre. Les bandes rochellaises se répandirent dans les campagnes, rasant les monastères, mettant tout à feu et à sang. Cette ardeur fut un peu amortie par la perte de la bataille de Jarnac, et la mort du prince de Condé (1569); mais La Rochelle n’en demeura pas moins le centre de la ligue protestante. La reine de Navarre y résidait et échauffait tous les esprits. Après la bataille de Moneontour, les royalistes, profitant de leurs avantages , attaquèrent la ville, qui se trouvait resserrée de toutes parts : Lanoue la délivra par un hardi coup de main (1570).

Cependant la flotte rochellaise continuait ses expéditions ; elle faisait une descente heureuse dans l’ile d’Oléron , puis , donnant la chasse aux galères du baron de La Garde, elle le forçait de se réfugier dans la Gironde. Après cet exploit, l’escadre vint bloquer la ville de BroUage, qui déjà, assiégée par terre, se rendit au bout de huit jours (1570). Les succès des protestants provoquèrent, cette même année , la publication de l’édit de pacification , daté de Saint-Germain-en-Laye et enregistré au parlement le 10 août. La cour leur accorda quatre villes de sûreté : La Rochelle, Cognac, I.a Charité et Montuuban. On célébra la paix à La Rochelle avec une grande pompe. La reine de Navarre y tenait alors une brillante cour : autour d'elle se groupaient les principaux chefs des protestants, toujours en garde contre la trahison et toujours prêts à tirer l’épée. Au mois d’avril 1571 , les réformés tinrent è La Rochelle, avec la permission du roi, un synode national auquel assistèrent l’amiral de Coligny , Jeanne d’Albret , Henri de Navarre et son cousin Henri de Condé, fils de l’illustre prince de ce nom qui avait été tué è Jarnac. Ce synode fut présidé par Théodore de Bèze. Vers le même temps, l'amiral de Coligny se maria à La Rochelle avec Jacqueline d’Entremont, tandis que sa fille, Louise de Châtillon , y épousait le sire de Téligny. Ce fut aussi de cette viUe que , vaincu par les instances du roi , l’amiral se décida enfin à partir pour Paris où il devait être enveloppé, avec son gendre Téligny, dans le massacre des protestants

Les Rochellais s’étaient toujours tenus sur leurs gardes ; leur défiance était excitée par les préparatifs de la cour, qui réunissait à Brouage des forces considérables sous les ordres du baron de la Garde et de Strozzi. Ce dernier avait reçu un paquet cacheté, avec l’ordre formel de ne l’ouvrir que le vingt-quatrième jour d’août, o Je vous ad vert», lui disait la reine, que ce jourduy, 2V août, l’admirai et tous les huguenots qui estoyent icy avec luy ont été tués (1572). Partant advisez diligemment à vous rendre mnitre de La Rochelle, et faites aux hugue-

LA ROCHELLE

Bots qui vous tomberont en mains, le même que nous avons fait à ceux-cy. s Mais La RocheHe veillait à sa propre conservation : le 1" septembre on commença à faire le dénombrement des habitants, qui furent partagés en huit compagnies, sans compter la colonnelle, composée des personnes les plus distinguées et des membres du conseil de ville. On forma aussi une compagnie de cavalerie, destinée à battre la campagne et à favoriser l'entrée des convois. On leva en outre huit compagnies d'infanterie, auxquelles se joignirent deux cents volontaires. Enfin, on s'occupa d'approvisionner la place , dans la prévision d'un siège Bientôt on vit arriver, de toutes les parties de la France, les fugitifs de la Saint-Barthélemy; des députés de la cour et du maréchal de Biron, gouverneur de l'Aunis, se rendirent sur ces entrefaites à La Rochelle. Le roi , craignant l'explosion des craintes des Rocheilais, les exhortait à écouter la voix du devoir. Les Rochellais, d’un autre côté, suppliaient le roi de leur laisser le libre exercice de leur religion et d'étendre celte faveur à tout le royaume : ils se refusaient, disaient-ils, è faire remonter au roi la responsabilité de la lâche enlreprise et barbare exécution dont l'antiquité n'avait jamais oui la pareille et dont la postérité ne pourrait ouir parler qu’avec horreur.

Biron s'avançait toujours vers la Rochelle, tout en protestant de ses intentions pacifiques, mais avec l'intention bien arrêtée de s'en rendre maître, line députation lui fut envoyée ; on ne pouvait , disait-on, le recevoir, s'il ne faisait retirer la flotte de Brouage et s'il ne renvoyait les soldats qui venaient journellement insulter les portes. On protestait d'ailleurs d'une fidélité inviolable au roi. Le baron de La Garde surtout était l'objet de l’animadversion publique. Ces négociations, auxquelles I .a noue prit une part active en se portant intermédiaire entre le roi et la ville, durèrent jusqu'au mois de décembre 1572; on n’en poussait pas moins activement les travaux des fortifications.

Déjà quelques actes d'hostilités avaient éclaté au milieu de ces pourparlers. D'un côté les royalistes arrêtaient les navires destinés pour La Rochelle, de l'autre les Rochellais tentaient de s’emparer de i’tle de Rhé ; ils échouèrent, mais ils surprirent une galère montée par le comte de Fiesque. Les offres d’accommodement étant définitivement repoussées de part et d’autre, Biron fit avancer des troupes et le siège commença. Ce ne fut d’abord qu’un simple blocus, les assiégeants n'ayant pas des forces suffisantes. La ville fut investie par mer aussi bien que par terre. Pour fermer les passages, on construisit deux forts à l’entrée du chenal, puis on établit une redoute à Chef de Baie , dans le but de foudroyer les vaisseaux ennemis qui rangeraient la moitié de la côte. On coula à moitié, en face de l'ouverture du port , un gros bâtiment démâté qui devait servir de citadelle flottante, line tentative des assiégés pour brûler ce navire échoua. Le duc d'Anjou , qui venait prendre le commandement du siège, arriva au camp, le 12 février 1573, avec de nouvelles troupes. Lanoue avait été nommé commandant en chef des forces rochellaises, et le comte de Montgomery, envoyé en Angleterre pour demander des secours à la reine Élisabeth ; deux nouveaux députés furent expédiés pour presser l’arrivée de ces secours.

La présence du duc d’Anjou, qui jouissait alors d’une grande réputation militaire, alarma les assiégés. A la prière de Lanoue, des négociations furent

SAINTONGE. — AÜNIS. — ANGOUMOIS.

entamées, puis rompues. On reprit les armes. Les assauts et les combats furent nombreux ; c’était l'acharnement de la haine et la fureur de la vengeance. Le duc d’Aumale , encore couvert du sang de la Saint-Barthélemy, fut tué à l'une des attaques. Les troupes du duc d'Anjou n'étaient pas, du reste,' assez considérables pour une semblable entreprise; il avait en outre, dans son camp, le roi de Navarre, le prince de Condé, le vicomte de Turenne et plus de quatre cents princes et gentilshommes convertis par la crainte, et dont la coopération ne pouvait être sincère. Son armée était d'ailleurs découragée par la résistance héroïque contre laquelle tous ses efforts venaient successivement se briser. En vain ramenait-il ses soldats à l’assaut, secondé par la valeur intrépide des durs de Guise et de Lorraine et du bâtard d’Angouléme; en vain, le roi de Navarre et le prince de Condé, entraînés par cet exemple, se mélaient-ils aux assiégeants : ceux-ci, succombant de lassitude et de découragement, ne pouvaient jamais atteindre le haut du boulevard sur lequel les Rochellais les attendaient, au milieu d'un amas de ruines, avec une résolution sans égale. Les femmes elles-mêmes, en très-grand nombre, combattaient vaillamment sur les brèches, a armées des haches et des hallebardes de leurs maris morts ou blessés. » Pendant une de ces attaques, qui ne dura pas moins de cinq heures, l’artillerie du duc tira huit cents coups de canon contre la place. Souvent l’explosion des mines faisait trembler le sol et crouler les remparts; mais jamais elle n'ébranlait le courage des Rochellais, toujours prêts à faire face à tous leurs ennemis et à tous les dangers. Malheureusement, la ville, triomphante nu dehors, était loin d'être à l'intérieur dans une situation satisfaisante : des intrigues, des jalousies, et surtout les continuelles déclamations des ministres contre la modération de Lanoue, avaient foiré ce grand capitaine à quitter son commandement et il se retirer de La Rochelle. La famine commençait à se fuire sentir. Montgomery, après de longs délais, était parvenu à équiper, avec les seules ressources des huguenots réfugiés en Angleterre, une flotte de cinquante-trois vaisseaux dont quarante armés en guerre. Il parut en vue du port, le 17 avril ; trop faible pour lutter contre l'escadre royale et abandonné par le gros de son armée , il fut forcé de se retirer, en quittant son propre vaisseau qui coulait lias; cette retraite désespéra les assiégés, dont le feu se ralentit par suite du manqnc de munitions. Cinq vaisseaux, expédiés d'Angleterre par Montgomery, ne purent entrer a lai Rochelle, t n pilote, nommé Arnauld du Halde, fut plus heureux ; il se glissa dons le port en trompant la surveillance des catholiques avec une barque de trente-cinq tonneaux chargée de poudre.

Ce fut pendant ce siège que le duc d'Anjou reçut la nouvelle de son élection au trône de Pologne. Honteux de son peu de succès, excité par sa nouvelle dignité, il voulait tenter de nouveaux efforts, lorsqu'une capitulation vint le tirer d'embarras On avait offert aux protestants la liberté de conscience avec l’exercice public de leur culte dans les trois villes de La Rochelle, Mmes et Montnuban. Celte capitulation, signée par le duc, reçut, peu de temps après, la sanction royale. Les seigneurs catholiques se montrèrent tous impatients de voir la ville qui s'était signalée par une défense si héroïque ; le duc d'Anjou et les ambassadeurs polonais voulurent aussi la visiter. Le siège, commencé au mois de décembre 1572, s’était prolongé jusqu'au 27 juin 1573. Il avait coûté nu roi des

LA ROCHELLE

sommes énormes, et la moitié de son armée y avait péri. Vingt-deux mille soldats et plus de soixante capitaines, parmi lesquels on citait le duc d'Aumale, le marquis de l’ompadour, Clermont-Tallard, Causscins, Scipion-Vcrgano et les deux Goas, avaient été tués du c6té des assiégeants. On n’avait point tiré moins de trente-quatre mille coups de cunon contre la place.

Le traité de La Rochelle n'était au fond qu'un leurre; la cour n'en poursuivit pas moins sourdement son projet de se rendre maltresse de la place. En complot, connu sous le nom du Cœur narré, fut tramé dans ce but par Catherine dcMédicis; il échoua, et donna lieu à de sanglantes exécutions. (.anoue revint alors à La Rochelle, mais cette fois avec des |iensées de guerre; il avait acquis la conviction que les protestants ne pouvaient plus se lier au parti qui dominait dans les conseils du roi. Le brave capitaine n’eut pas de peine à entraîner les Rochellais; à son instigation, ils rentrèrent dans la coalition des villes protestantes (1574). Lanoue fut nommé généralissime. On releva les fortifications, et les hostilités commencèrent sur mer, par la capture des deux navires d’un pirate italien , ennemi personnel des huguenots.

Catherine de Médicis ne se tint pas pour battue. Elle envoya à La Rochelle une des plus belles femmes de la cour, Jeanne d’Anglure , dame de Bonneva! , avec la mission secrète de séduire Lanoue. Tout fut inutile , I .a noue était inébranlable. Il fit fortifier Brouage, Me de Rhé et Me d’OIéron; et l'on équipa une flotte avec tant de célérité, qu’en moins de cinq semaines soixante-dix navires étaient en état de prendre la mer Le duc de Montpcnsier s'avançait pour combattre les protestants, lorsque la nouvelle de la mort du roi suspendit les hostilités. On conclut une trêve. Un second complot, à la tète duquel était le maire, Guillaume Térier, avait été ourdi dans le but de livrer les portes de la ville aux catholiques. Ce complot fut découvert. Lanoue revint en toute hâte à La Rochelle, et la guerre continua au milieu de négociations sans résultats. L'ilc de Rhé ayant été prise par un lieutenant du comte du l.ude , gouverneur du Poitou , les Rochellais parvinrent à la ressaisir (15751. In cinquième traité de paix, connu sous le nom de pair île Monsieur, fut signé peu après à Chatenny en Gatinnis. L'exercice du culte réformé fut rétabli dans tout le royaume , et la mémoire de Coligny réhabilitée. On publia la paix à La Rochelle sur la place du château , en présence du peuple , « trompettes et tambours sonnants, avec feux de joie, artillerie tirée, escopètcrie de l’infanterie, et très-grande allégresse. » Le roi de Navarre, qui s'était échappé de Paris, voulut être reçu dans cette ville, mais les Rochellais, jaloux de leur Indépendance, et craignant pour leurs libertés, étaient peu pressés d'accueillir un pareil hrtte. Ils lui ouvrirent cependant leurs portes. Ce prince fit son entrée h loi Rochelle le 28 juin 1570; toute la population était sous les armes, moins pour lui rendre honneur que pour prévenir les tentatives des gentilshommes de sa suite. Henri y abjura de nouveau la religion catholique. Le prince de Condé se présenta aussi devant les ponts-levis de la place. On balança longtemps h les abaisser devant lui. Fatigué de ces délibérations sans fin, et trop impatient pour en attendre le résultat, le prince débarqua dans le port, et se rendant h l'échevinage où était réuni le conseil de la commune, il se plaignit amèrement de ces défiances’. Il accusa même le maire et plusieurs citoyens d'être les agents secrets

de la Ligue. Ce discours produisit une si mauvaise impression qu après un court séjour dans la ville, Condé se retira à Saint-Jean d'Angcly. Ni ses exhortations ni celles du roi de Navarre ne purent pousser les Rochellais à la guerre, quoique les Ligueurs eussent de nouveau compromis la paix par quelques actes d'agression. Lanouc survint, et sa présence, sa voix, sa résolution héroïque, entrainèrent tous les esprits. Les Rochellais, en reprenant les armes, stipulèrent que les privilèges et les immunités de leur commune seraient inviolables et que le conseil particulier, chargé du gouvernement de La Rochelle et de sa konlicuc, ne pourrait être composé que de citoyens de la ville (,1577).

Le duc de Mayenne , maître des deux rives de la Charente et des châteaux de Rochefort et de Marans, s'avança sur La Rochelle où régnait la plus grande contusion. Cependant il se retira bientôt en Poitou avec son armée , soit qu'il eût été rebuté par la résistance désespérée du petit village de la Fond , soit qu'il eût été arrêté par l'ouverture des conférences de Bergerac. A peine délivrée de celte crainte , La Rochelle fut menacée d'un autre danger : l'escadre royale , forte de seize vaisseaux, sortit de Bordeaux sous les ordres de Lansac, et parut dans le pertuis d'Antioche. A cette vue, tout le monde voulut s'embarquer pour concourir à la défense de la patrie. Le soir même, l'amiral rochellais, Clermont d’Amboise, sons attendre le reste de scs forces, s'avança à Chef de Baie avec six vaisseaux, au-devant de l'ennemi. Le prince de Condé et le maire, Pierre Bobineau, employèrent toute la nuit à embarquer de l'artillerie et des munitions, et le lendemain quatorze vaisseaux bien armés se déployèrent è Chef de Raie, montés par seize cents soldats d'élite et par cent gentilshommes. Lansac, qui voulait tenter un coup de main sur Die de Khé, n'ayant pas réussi, se retira sans accepter le combat. Le principal événement de la guerre fut le siège de llrouage par le duc de Mayenne. L’escadre rochellaise ravitailla plusieurs fois lu place , sans pouvoir en prévenir la capitulation (lb août 1577). Peu de temps après, la paix fut signée à Poitiers , le 28 septembre. Elle ne dura pas longtemps. Les Rochellais furent rejetés dans de nouvelles hostilités; mais, fidèles à la ligne de conduite qu'ils s'étaient tracée, ils s'appliquèrent surtout à demeurer indépendants. Ils avaieut formé un autre dessein daus l’intérêt de leur prééminence maritime et commerciale. Le port de Brouage, ce boulevard de la Ligue en Sainlonge, ce refuge habituel de ses vaisseaux, excitait depuis longtemps leur jalousie. Ils résolurent de le ruiner, afin de « rappeler à leur port , qui n 'était que de barre, les navires qui « cherchaient Brouage, alors estimé le second hitvre de France. » Après plusieurs tentatives inutiles pour s'emparer de la ville, les Rochellais réussirent en 1580, malgré la résistance du gouverneur de Saint-Luc, à couler dans l’endroit le plus resserré du golfe, vingt bâtiments remplis de sable et de caillou.

Les états-généraux du royaume ayant été convoqués à Blois en 1588, le roi de Navarre réunit à La Rochelle une assemblée générale des églises réformées. Cette assemblée, qui tint ses séances pendunt un mois entier, adressa au roi Henri III une remontrance et requête Iris-humble, mu nom des français exilés pour la religion. Après la mort de Henri IU, La Rochelle devint le plus ferme appui du Béarnais. Une escadre rochellaise aida le maréchal de Matignon à faire le siège de Bluye. Mais la nouvelle de l'abjuration de ce prince excita île profonds regrets parmi les

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Koehellais. Henri I Veut beaucoup de peine à leur faire accepter l’Édit de Nantes. Il fallut de longues négociations pour obtenir leur adhésion ; le roi écrivit lui-méme aux ministres Dumont, Lhoumeau et Merlin (7 mars 1599|. Ce ne fut toutefois que le 3 août suivant, que l'édit fut publié à l-a Rochelle. On rendit l'église de Sainle- Marguerite au culte catholique , non sans une violente opposition de la part de la multitude. Il était facile de voir que la paix n'avait point amorti le vieil esprit républicain des Koehellais. Bientôt on en eut une nouvelle preuve. Lorsqu'on 1002 , Henri IV établit l'impôt d'un sou pour livre sur toutes les denrées consommées dans les villes et bourgs, la fermentation fut si grande à La Rochelle , que le roi fut obligé d'y envoyer Sully et de retirer son édit.

La mort de Henri IV remit tout en question. Il y eut , en 1612, à La Rochelle, une assemblée de toutes les villes protestantes des provinces voisines. Cette assemblée, que la régente Marie de Médicis essaya en vain de dissoudre, dérida, malgré les efforts de Rohan, qu’on devait se contenter de la déclaration du roi portant l'oubli du passé et la ronlirmation de l’Édit de Nantes. Celte sage résolution dura peu. Effrayés du mariage du roi avec une princesse espagnole , les Koehellais consentirent à seconder les projets du prince de Condé , alors en guerre avec la cour. Mais toujours jaloux de leurs vieilles libertés, ils ne s'engagèrent qu'à la condition qu'elles seraient respectées par le prince. La paix fut conclue peu de temps après à Loudun (10 février 1616). Les Koehellais se prirent de querelle avec le duc d'Epernon, gouverneur de l'Aunis, qui s'opposait à ce qu’ils missent garnison dans le château de Roehefort et dans quelques autres places voisines. On en vint aux armes, et il fallut l'intervention de la cour pour faire cesser ce différend. Du reste , les protestants étaient toujours inquiets et toujours agités. Une assemblée extraordinaire des églises réformées fut de nouveau convoquée à La Rochelle, pour le 20 novembre 1620. Le roi fit défense à cette assemblée de se réunir : on n'en tint aucun compte. A prisent que votre charge est remplie , vous partirez quand il vous plaira, dit le maire à l’exempt chargé de lui nolifler cette défense. L’assemblée ne se borna pas à usurper, en quelque sorte, par ses résolutions téméraires, les prérogatives du pouvoir souverain; elle publia une espèce de constitution dans laquelle il n'était nullement question du roi (1621). Louis XIII , irrité , se dirigea vers l'Aunis avec une armée. La Rochelle ne tarda pas à se trouver bloquée par le ductFÉpernon, tandis que l'escadre du duc de Guise, gouverneur de Provence, l'attaquait du côté de la mer. Les Koehellais donnèrent le commandement de leur flotte à Guiton, un de leurs meilleurs marins. Plusieurs rencontres eurent lieu entre les deux escadres. Dans l’une d’elles, le duc de Guise, assailli par deux brdlots, faillit périr. Toutefois, la position de la capitale do l'Aunis devenait chaque jour plus critique : Saint-Jean-d’Angcly, qu’on appelait le boulevard de t.a Hochelle , avait été pris par le roi ; on élevait le Fort- Louis, forteresse redoutable entre le port et Chef de Baie ; et la flotte rocheilaise, malgré l’habileté de Guiton, s'était retirée devant l’armée navale du duc de Guise. Bref, le dernier rempart du protestantisme était serré de très-près, lorsque des considérations d'un ordre général déterminèrent la cour à signer la paix de Montpellier (1622).

Ni les républicains de la Rochelle , ni le gouvernement du roi , ne pouvaient ut 7i

vivre longtemps en bonne harmonie. Quoique la cour, par le traité de Montpellier, sc fût engagée à raser le Fort-Louis , elle continua d'occuper ce poste menaçant, malgré les vives réclamations des Kochellais. Le temps était venu où le généreux esprit de liberté et de résistance de ce peuple allait se briser contre un génie d'une puissance irrésistible. Le ministre cardinal de Richelieu, qui voulait constituer l'unité monarchique et territoriale de la France , ne pouvait s'arranger du partage de lu souveraineté avec une république de marchands. Les désastres de la guerre de 1625 préparèrent la ruine de La Rochelle. Sa flotte, commandée par Guiton, soutint un combat désespéré à Chef de Raie, contre les escadres de la France et de la Hollande, réunies sous les ordres du duc de Montmorency. Elle y fut presque entièrement détruite (15 et 16 septembre). Les îles d'Oléron et de Rhé ne tardèrent pas à tomber au pouvoir du roi, et les Roehellais furent contraints d'accepter les dures conditions du traité de Paris. Ils se résignèrent À rester, en quelque sorte, sous le canon du Fortl.onis, à raser le Fort-Taston, récemment construit, à supprimer le conseil des quarante-huit, à recevoir un commissaire du roi dans leur ville, et à n’avoir plus de vaisseaux armés en guerre (5 février 1526). Les Itochellais ressaisirent les armes l’année suivante, comptant sur l'appui de l'Angleterre. A peine Buckingham eut-il entrepris le siège de l’ile de Rhé , qu’ils se hâtèrent de lui fournir des vivres ; c’était une grande faute, et Richelieu en profita avec sa décision ordinaire. Il rassembla des troupes et des navires pour aller au secours des points attaqués , et accomplir enfin ses projets sur La Rochelle. Le siège de la ville commença au mois d’août 1627, et le roi arriva au camp le 12 octobre. Les premières opérations furent dirigées dans le but de dégager l’Ilc de Rhé , courageusement défendue par le gouverneur Toiras; on y parvint, et au mois de novembre, Buckingham, désespérant de s’emparer de la citadelle de Saint- Martin qui venait d'étre ravitaillée, ramena la flotte en Angleterre. Il avait perdu , dans cette entreprise, six mille huit cents hommes , la presque totalité de sa petite armée.

Richelieu fut libre de tourner tous ses efforts vers la soumission des Roehellais. Il s’était logé dans une maison isolée, au pont de la Pierre, sur le rivage de la mer ; Louis XIII avait établi son quartier général au bourg d’Aytré. Les forces de l'armée royale se trouvèrent bientôt portées à trente mille combattants, sans compter les équipages de près de deux cents batiments de guerre de toute grandeur, qui , échoués sur le rivage ou rangés, au large , en ligne de bataille , défendaient les abords de la côte et barraient toutes les passes de la mer. Pour mieux couper les communications des assiégés avec l’intérieur, on entoura la place d'nnc ligne de contrevallation, qui occupait un espace de douze kilomètres, et qui était flanquée de onze forts et de dix-huit redoutes. Ces formidables dispositions ne purent encore contenter le génie et l'impatience de Richelieu : prévoyant le prochain retour des Anglais, avec lesquels les Roehellais avaient fait un traité d'alliance , il couçut le projet gigantesque de fermer le port par une digue. L’n ingénieur italien, Pompeio Targone, envoyé par le pape, fut chargé le premier de ce tiavail ; il échoua. On en confia l'exécution à Clément Metzeau, de ])reux, célèbre architecte, et à Jean Thiriau, maître maçon de

LA ROCHELLE

Paris. La digue fut commencée le 30 novembre 1G27. Aucun obstacle n'arrêta les assiégeants; la destruction de leurs ouvrages par de furieuses tempêtes, ne les découragea point ; et La Rochelle, bloquée de toutes parts, fut réduite enfin & la disette. Elle s’était d'ailleurs imprudemment épuisée pour approvisionner les troupes de Buckingham pendant le siège de Saint-Martin de Rhé. Les Rorhellais avaient été témoins, sans que leur courage en fléchit , de tous ces préparatifs. A l'anniversaire de Pâques, époque ordinaire des élections communales, ils avaient nommé Guiton , maire de la ville ; c’était investir cet homme inflexible d’une sorte de dictature (1628). Au moment de son installation, Guiton jeta son poignard sur la table, en menaçant d’en frapper tout bourgeois assez faible pour parler de capitulation. Quelques mois après, au commencement de mai, une flotte anglaise, sous les ordres du comte de Denbigh , se présentait en vain devant l'ilc de Rhé; elle ne put franchir la digue, et le 18 elle remit è la voile pour l’Angleterre. Son départ fut un coup terrible pour les Rochellais décimés par la famine. On montrait au maire Guiton un citoyen expirant de faim : Cest assez qu'U retle un homme pour fermer les portes, dit-il froidement, l'ne nouvelle flotte anglaise, commandée par lord Lindsay, parut en vue de La Rochelle le 28 septembre 1628; elle ne réussit pas mieux dans scs efforts pour incendier les vaisseaux français et pour forcer le passage de la digue. Il n'y avait plus d'espoir ni de chance de salut pour les Rochellais. Une trêve de quinze jours leur permit d'entrer en pourparler avec Richelieu , dont ils avaient jusque-là repoussé obstinément les propositions. Le cardinal leur lit comprendre qu'il ne leur appartenait plus de rien stipuler; toutefois, par une capitulation, rédigée sous forme de lettres de pardon , il leur accorda une amnistie complète et la liberté du culte (28 octobre). C’était bien sa conquête à lui. Le roi, en partant, le 10 février, pour Paris, et en faisant une absence de deux mois, lui avait laissé tous les soins du siège : il avait pris le titre de lieutenant-général ries années du roi dans les provinces de l'ouest. Chaque jour, le duc d’Angoulême, le duc d'Épernon et les maréchaux de Bassompière et dé Schomberg étaient venus prendre ses ordres ; entouré des évêques de Maillerais , de Mende, de Nîmes, et d'an grand nombre de prêtres et de moines, il en avait fait des ingénieurs, des intendants, des comptables ou des munitionnaircs capables et dévoués. Ce Tut donc avec un juste orgueil qu'il prit possession de La Rochelle, le 30 octobre, et que le lendemain, t" novembre, jour de l'entrée du roi, il y célébra la messe dans l'église de Sainte-Marguerite.

La famine avait pesé si longuement et si cruellement sur les Rochellais , que In ville ressemblait à un vaste sépulcre. Un père s'était ouvert les veines pour nourrir son enfant; une femme avait dévoré les chairs de ses bras avant d'expirer; une autre avait mangé sa propre fille. La population se trouvait réduite de vingtsept mille à cinq mille habitants. Les places, les rues, les maisons étaient encombrées de cadavres. Louis XIII s’empressa de faire distribuer dix mille rations de pain aux Rochellais. Après ce premier mouvement de pitié, la justice et la politique royale frappèrent impitoyablement la ville dans ses privilèges les plus chers. La municipalité fut supprimée, et l’on réunit ses biens immeubles au domaine de la couronne. On ne laissa subsister que les juges consuls (18 no-

SAINTONGE. — AUNîS.-rANGOl’MOIS.

vembre). Les fortifications furent rasées, et tout, au dehors comme à l'intérieur, prit l'aspect de la désolation. Le maire Guiton, frappé d'exil, reprit son métier de marin. C'était une nature fortement trempée, et telle qu'il en fallait pour lutter contre Richelieu.

A partir de cette époque. La Rochelle n’eut plus d'existence politique. Ce fut une simple ville de commerce. Les colonies françaises commençaient à prendre de l’extension. Les Kochellais y envoyèrent leurs vaisseaux, qui rapportèrent les pelleteries du Canada, les morues de Terre-Neuve , et les riches produits des Indes. Ce peuple était toujours l'ohjet des défiances de la cour ; elle craignait que ses navigateurs n’introduisissent la réforme dans ces contrées, l’ne bulle du pope Innocent X, datée du 2 mai 1618, et confirmée par lettres royales du mois d’août suivant, transféra à La Rochelle l’évêché de Maillerais , érigé en 1317, mais dont le siège avait été ruiné pendant les guerres de religion. Le nouvel évêché fut formé aux dépens de celui de Saintes, dont on détacha l'Aunis et file de Rhé. Pendant les guerres de la Fronde, La Rochelle se déclara pour le roi et aida ses troupes à chasser le comte du Daugnion, qui, en sa qualité de gouverneur de la province, s'était emparé sans peine des tours de la ville et s'y était fortifié (1651). La participation de ce seigneur aux troubles, et son alliance avec Philippe IV, attirèrent une flotte espagnole dans le Pcrthuis d'Antioche; le grand amiral César, duc de Vendôme, la combattit et l’obligea à se retirer (1623). Aucun événement important ne se passa dans cette ville sous le règne de Louis XIV jusqu'à la révocation de l’édit de Nantes. Dès l’année 1663, les églises réformées de l'Aunis, qui étaient au nombre de treize, avaient été réduites à quatre : celles de lu) Rochelle, de Saint-Martin de Rhé, de Marans et de Mauzé. Quelques années après, une mesure arbitraire, inspirée par l'esprit d'intolérance, forçait trois cents pauvres familles rochellaises à s'expatrier ( 1667). La révocation de l'édit de Nantes fit perdre à la capitale de l'Aunis plus de trois mille habitants. On avait d'abord envoyé à La Rochelle l'ubbé François Salignac de La Mothe-Fénelon, l'abbé Fleury, et quelques autres prêtres du diocèse de Paris, pour convertir les protestants aunisiens (1685); mais on trouva qu'ils remplissaient cet apostolat avec trop d'humanité et de douceur, et ils furent bientôt rappelés. L'intendant Demuin, comptant beaucoup plus sur la crainte et la violence, lit venir à La Rochelle quatre compagnies de dragons qu'il logea chez les soldats calvinistes.

Depuis la démolition des murailles, par Richelieu, La Rochelle était une ville ouverte. Louis XIV, alarmé des tentatives des Anglais et des Hollandais pour faire une descente sur les côtes de France, donna l'ordre d’y construire de nouvelles fortifications (1689). Elles s’élevèrent d'abord sous la direction de l'ingénieur Ferri , ensuite sous celle de Vauban , qui traça l'enceinte actuelle de la ville, beaucoup plus étendue que l’ancienne. Deux expéditions sortirent du port de La Rochelle, vers cette époque, et accrurent encore son illustration militaire; ce fut, d’une part, celle du capitaine d’Iberville, chargé d'aller à la découverte des bouches du Mississipi , d'autre part , celle de l'escadre avec laquelle René Duguay-Trouin s'empara de Rio-Janeiro. Louis XIV, en 1094-, avait rendu à Ui Rochelle son corps de ville, composé d'un maire, au choix du roi, de quatre éehevins , d'un procureur du roi , d’un greffier, de douze assesseurs et de douze

LA HOCHEM.E.

notables ; une déclaration du 5 février 1718 donna une nouvelle forme à ce conseil et rendit à la ville l'élection de son maire. Cependant les revers essuyés par la France , à la lin du x vil* siècle , avaient cruellement réagi sur ce port : les armateurs étaient découragés , le goût des courses maritimes se perdait de jour en jour. Il ne fallut rien moins que l'odieuse violation du traité d'Aix-la-Chapelle par les Anglais , pour arracher les habitants de La Rochelle à leur apathie ; ils se levèrent spontanément, ainsi que ceux de Uocbefort, afin de teidr tète à une flotte de celte nation , forte de dix-sept gros vaisseaux , neuf frégates , deux galiotes a bombes, plusieurs brûlots et soixantc-seixe batiments de transport, qui, le -23 septembre 1757, était entrée dans le Pertuis d'Antioche. Leur énergique résistance déconcerta è tel point l'ennemi , qu'il se retira après vingt jours d'opérations infructueuses, lue collision sanglante eut même lieu à l’entrée de la rivière de Rochefort et au fort de Fouras , où les Anglais furent mis dans une complète déroute. Ils ne réussirent pas mieux dans une dernière tentative de débarquement sur la côte d'Aunis, et regagnèrent précipitamment leurs vaisseaux. La guerre de l’indépendance américaine vint fournir aux Kocliellais de nouvelles occasions de se signaler : on a vu dans notre introduction que , de 1778 à 1783, les corsaires de ce port avaient fait sur les Anglais pour plus de onze cent mille livres de prises.

Les Hochellais embrassèrent avec enthousiasme les principes de 1789 ; le régime de la Terreur fut introduit dans leur ville par un nommé Parent, ouvrier horloger, venu de Paris, qiti se fit affltier au club des Amis de la Constitution et le soumit à son influence. Le peuple excité massacra , dans un jour de fureur, quatre ecclésiastiques que l'on transférait à l'Ile d'OIéron. Ijt guerre de Vendée vint ajouter à ces horreurs. La garde nationale rochellaise entra en campagne, conduite par le général Marcé , oui avait en tout trois mille hommes sous ses ordres. Cette petite armée, victorieuse près de Cliantonay, le 17 mars 1793, fut battue, le 19, au delà du pont de Sainl-Fulgent , par une poignée de Vendéens dont la plupait n'avaient que des fourches et des hâtons, et s'enfuit à la débandade jusqu'à lo Rochelle. Les commissaires de la Convention Trullard, Nion, Carra et Auguis, firent arrêter aussitôt le générai Marcé et destituèrent le lieutenant-général Vrrteuil, commandant de la place. La Rochelle, mal approvisionnée, fut bientôt menacée de la famine et devint le quartier général d’une armée, connue sous le nom d'année de La Rochelle, aux ordres du général Canclaux. La tranquillité étant rétablie, les corsaires rochellnis se distinguèrent de nouvenu par leurs exploits ; l'un d'entre eux surtout , le capitaine Ciseard , fit des prises nombreuses. Sous l'empire, leur ardeur se ralentit, et la présence de la flotte anglaise . qui vint bloquer toutes les passes après.avoir incendié l’escadre française devant l'Ile d’Aix , acheva de ruiner la navigation. L’empereur vint cependant visiter la ville deux fois; ii y transféra le chef-lieu du département de la Charenle-Iiiférieure , auparavant établi à Saintes, et fit achever un bassin à flot, commencé en 1770, lequel fut livré à la chambre de commerce le 24 décembre 1808. En 1815, lorsque Louis XVIII, surpris par le retour imprévu de l'Ile d'Elbe, ne savait à quel parti se résoudre, le baron de Vitrolles lui proposa de se retirer à La Rochelle, poste facile à défendre, placé entre la Loire et ia

Garonne, et où l’on 'était maître de la mer, qui, en cas de revers, devait offrir une retraite sûre. Ce projet ne fut pas adopté.

Depuis la Restauration, La Rochelle cherche dans le commerce un dédommagement aux pertes qu elle a éprouvées. Elle est bien déchue de son importance d'autrefois; pourtant elle commence à se relever. Ses négociants n’expédient plus fréquemment , comme f ar le passé , des navires vers les colonies d’Amérique ; mais ils reçoivent de Norvrége des chargements considérables de bois de construction , et chaque année voit s’accroître le nombre des pécheurs rochellais qui se dirigent vers le banc de Terre-Neuve. On a même été obligé de creuser en dehors des remparts, sur l'emplacement des anciens fossés, un nouveau bassin à (lot spécialement destiné aux terrencuvriers ; il a été ouvert en 1844. Le port est protégé par une jetée qui dépasse les débris de l’ancienne digue de Richelieu, dont on voit encore les restes à marée basse.

Si vous regarde! la ville en venant de la mer, les deux premiers objets qui frappent votre vue sont les tours de la Chaîne et de Saint-Nicolas par lesquelles est défendue l’entrée du port. Ces deux tours, achevées en 1418, ont été construites avec les débris de l’ancien château. Un peu sur la gauche, vous apercevei la tour de la lanterne que termine une pointe octogonale ; puis, sur un plan plus éloigné, la tour de l’Horloge. Le port de La Rochelle a cela de singulier, qu’il est divisé en trois parties : l’avant-port, le havre et le bassin. L’avant-port, s'étend assez loin vers la mer ; il est formé d’un côté par la jetée dont nous avons parlé, de l’autre par une esplanade servant de chantier de construction. Le havre, que l’on vient d'entourer de quais magniliques, est de forme allongée; malheureusement les vaisseaux n’y peuvent pénétrer qu'avec le flot, et le jusant les laisse à sec sur la vase. Le bassin communique avec le hâvre par un canal , sur lequel se trouve un joli pont suspendu qui se brise dans le milieu , lorsque les mouvements du port l’exigent. C’est un parallélogramme de cent quarante mètres de long , sur cent dix de large ; des batiments de quatre cents tonneaux peuvent y entrer et y rester à flot.

Quoique grande et bienbètie, La Rochelle a un aspect triste et sévère; ses rues sont droites et larges ; quelques-unes , garnies de portiques , permettent de s’y promener en tout temps. Le monument le plus remarquable par son architecture est l’hôtel de ville, qui date de la renaissance. Il faut aussi citer la place d'armes et l'établissement des bains construit, en 18-26, à l'extrémité du Mail, sur le bord de la mer. Les fondations religieuses étaient nombreuses ,4 La Rochelle, avant les guerres de la réforme, les deux ordres du Temple et de Saint- Jean-de-Jérusalem y avaient des commanderies ; on y voyait en outre des Augustins, des Dominicains et des Carmes. Les paroisses étaient au nombre de cinq : Notre-Dame-de-la-Conque, Saint-Barthélemy, Saint-Sauveur, Saint-Jean-du-Pérot et Saint-Nicolas; elles furent réduites à trois après le siège de 1628.

Sous l'ancienne monarchie, La Rochelle était le siège d'une généralité composée de cinq élections : celles de La Rochelle, de Saintes, de Cognac, de Saint- Jean-d’Angely et deMarennes; c’est encore, aujourd'hui, le chef-lieu du département de la Charente-Inférieure, litre qui lui a été longtemps disputé par Saintes. Le département compte 460,246 habitants, et l'arrondissement 82,076 ; la ville en

LA ROCHELLE

renferme 13,832. Ses principaux établissements littéraires et scientifiques sont l'académie, fondée en 1732, une bibliothèque de 30,000 volumes, un cabinet d'histoire naturelle, et un collège royal. Les Rochellais, en dehors de leurs transactions avec la Norwége et de leur pêcherie de Terre-Neuve, font un commerce considérable d’eaux-de-vic, de vins, de sels, de fers, de denrées coloniales , d'huiles , de beurre et de salaisons ; ils exploitent des verreries, des fabriques de faïence, des raffineries de sucre et des filatures de coton. Le port de La Rochelle, en 1843, a reçu cent dix bâtiments, dont soixante-six français et quarante-quatre étrangers, jaugeant treize mille six cent quarante tonneaux; cette même année, deux navires seulement en sont sortis pour les colonies françaises. Quarante-six bâtiments rochellais étaient, i cette époque, employés à la pèche de la morue, et la marine marchande de cette ville comptait cent vingt-neuf navires, jaugeant six mille cinq cent quatorze tonneaux.

Plusieurs personnages illustres sont nés à la Rochelle : TaUemant des Hêttux , l'auteur des historiettes; son frère, l’abbé TaUemanl ; le célèbre physicien liraumur; le président Dupait/ et son fils Emmanuel Dupait/, l'un des membres de l'Académie française ; f'alix , le commentateur de la Coutume de la Rochelle et de l'Ordonnance de la marine; Hompland, le naturaliste retenu si longtemps dans l'intérieur de l'Amérique par les ordres du docteur Francia; et enfin l’amiral Duperré, l'une des gloires de notre marine actuelle. 1

ROCHEFORT

Il est i remarquer que des cinq grands ports militaires de la France, Brest, Toulon, Cherbourg, I orient et Kochefbrt, aucun n'a joué un rôle considérable, soit dans les annale» de l'empire romain , soit dans celles du moyen Age. I cu r importance maritime, bien loin d'avoir été appréciée par les anciens, ne remonte guère qu’au xvir siècle. On n’y voyait auparavant qu'un manoir féodal , assis au bord de la Charente , et au pied duquel s'étendait un village. On ne connaît pas l'époque de la fondation de ce château , dont le nom apparaît pour la première fois dans l'histoire en 1047. Les châtelains étaient au nombre des seigneurs les plus influents de la Saintonge ; toutefois il est inutile de citer ici leurs noms , qui ne se rattachent à aucun événement important de notre histoire générale. En 1301 , Philippe-lc-Bcl appréciant tous les avantages de la position du château de Rorhefort, dans un coude de la Charente, à peu de distance de son embouchure,

1. Binaire de ta Rochelle et du page d’Aunis , par Areère. — Masslau, Bieloire de la Saintonge. — La Popelinière , l'Amiral de France — Bieloire de La Rochelle , par Dupont. — Barin , Bieloire de Loués X1B. — Mémoires de la Ligue. — Mémoires du Sourdis. — Mémoires de t)upuay-Truuiii. — Mémoire de Poulie. — Mémoires de Richelieu. — - Mercure de France, année IfiiS. - Legros, Correspondance inédite du comité de Salut public. — Ilemâ Martin, Bistuirs de France. — Cliarli* de Vaulabetle, Histoire des deux restaurations. — Tableau général du commerce de la France avee scs colonies et tes puissances étrangères, pendant l'année 1813.

59i SA INTONG F. — Al' MS. — A NG 01: MOIS,

le réunit nu domaine royal. C’était alors une puissante châtellenie , avec forêts et garennes ; son maître jouissait du droit de haute et basse justice , et percevait certains péages sur les bateaux chargés qui descendaient ou remontaient la rivière. En 1356, nous trouvons Kochefort dans les mains d'une garnison anglaise, qui, de Ce poste, entravait la navigation de la Charente. Les Itochellais résolurent de les en chasser. Tandis qu’un corps d'arbalétriers, sous la conduite du sénéchal (h- Saintonge, Guichard d' Angles, investissait le château pur terre, neuf galères, aux ordres du capitaine François Prilleux, sorties du port de I.a Rochelle, remontèrent la Charente et vinrent bloquer la place du côté de la rivière. La garnison, attaquée vers la fln du mois d'août, se rendit le 5 septembre. Le domaine de Roehefort devint alors la propriété de Guichard d’ Angles, à qui le roi Jean le donna en récompense' de sa fidélité. Il fut ensuite attribué au roi d'Angleterre, Édouard Ht , par les commissaires chargés de l'exécution du traité de Itrctigny (1361), et fit enfin retour à la couronne, lorsque Charles V eut confisqué les domaines du prince de Galles (1370). le roi de France avait déjà pris les devants, en 136V ; une déclaration, datée de cette année, réunissait la châtellenie de Rochefort au domaine royal ; une autre déclaration de Charles V l'incorpora au territoire de \ji Rochelle et la mit sous la juridiction du gouverneur de cette ville.

Aucun événement important ti'eut lieu dans la châtellenie de Kochefort depuis sa prise par Guichard d'Angles , à la tète des Kochellais, jusqu'à l'époque où les guerres de religion ensanglantèrent de nouveau les rives de la Charente. Il avait passé successivement dans les mains de différents propriétaires, nu nombre desquels nous devons citer Jacques I", roi d’Ecosse. Jacques s'était obligé, par un traité du mois de novembre I V28 , à fournir à la France un secours de 6,000 hommes d'urmes. En échange, Charles VII avait promis de lui livrer le comté de Saintonge avec la châtellenie de Roehefort. Ce traité demeura comme non avenu, et la capitainerie du château fut confiée , en I Vil , à Prégent de Coëtivy, amiral de France, chambellan et conseiller du roi. Cependant, en 1M>7, Jacques II, successeur de Jacques l", demanda l'exécution du traité conclu au mois de novembre IV28 ; mais Louis XI sut toujours éluder ces réclamations. »

Lorsque les gueiTes de religion éclatèrent en Saintonge, Roehefort appartenait à M. de Soubise, qui était dans le parti de la Réforme. Il y mit une garnison sous les ordres du capitaine Mesnil , son parent. Le baron de La Garde , général des galères de France, qui était arrivé de Marseille, en 1569, avec quelques galères, dont cinq l'avaient suivi à l’embouchure du la Charente, s’était retiré à Brouuge , après une tentative inutile sur Tonnny-Charente. I)e concert avec Larivière-Puytnillé, gouverneur de Brouage, il forma une entreprise sur Roehefort. Puytnillé se présenta devant le château pendant que le baron de La Garde . remontant la Charente , venait mouiller vis-à-vis de la place et la battait de son artillerie. La Noue était alors à ljt Rochelle : aux premières nouvelles de ce mouvement, il partit avec quelques compagnies. Sans perdre de temps, il traversa un vaste marécage qui défendait l’approdrc de Kochefort, et dont le passage ne fut presque pas disputé. Il tomba à l'improviste sur les assiégeants; ceux-ci décampèrent à l’instant et levèrent le siège. Depuis, et pendant tout le cours de rette guerre fun< sic, Roehefort, pris et repris, se trouva alterraliven.ent au pouvoir des deux partis.

ROCHEKORT.

En 1594, h paix étant rétablie, Henri IV le donna, par lettres - patentes , à Adrien de Loscré, son premier valet de chambre, dont les héritiers en demeurèrent maîtres jusqu'au règne de Louis XIV. Enfin , pour dernier épisode de sa vie de château, les Koehellais s'en emparèrent pendant les troubles de la minorité de Louis XIII , et y mirent garnison, ce qui excita grondement la colère du due d'Èpemon, gouverneur de la province. Le fut eu vain qu'il somma le commandant de se rendre; celui-ci refusa de 1 écouter, disant qu'il n'avait d'ordres à recevoir que du maire de La Rochelle.

Lorsque Colbert, à qui la marine française doit tant de grandes créations, eut formé le projet de doter la France d'un second port militaire sur l'Océan, le conseil du roi fut d’avis de fixer ee nouvel établissement à l'embouchure de la Seudre. Le lieu paraissait favorable, et déjà des escadres y avaient été armées. Ce projet fut abandonné à cause du peu de profondeur de la rivière, qui ne pouvait porter des vaisseaux déplus de quarante canons; d'ailleurs le mouillage était incommode, et les passes, embarrassées par des rochers et des sables mouvants, présentaient quelque danger. De là, l’attention de Colbert s'arrêta successivement sur Brouage et sur Soubise, mais pour renoncer presque aussitôt à l’un et à l'autre. Il se décida ensuite pour la petite ville de Tonnaj -Charente. On se mit à l’oeuvre, on traça les plans, et, dès le 12 juillet 1664 , les vaisseaux du roi entrèrent dans la rivière. Les embarquements et les débarquements s'y faisaient déjà , la marine commençait à y être florissante ; M. d'Aprcmont y avait même désarmé une escadre de onze vaisseaux, lorsque de nouveaux obstacles vinrent encore modifier les idées du ministre. Le 10 décembre 1665, son cousin I)u Terron, intendant de l'Aunis, se transporta à Rochefort, accompagné du chevalier de Clerville et de plusieurs autres ingénieurs. Après avoir examiné le pays avec attention, ils se déterminèrent à y fonder un arsenal. Rochefort, à cette époque, appartenait au sieur de La Cheusse, gentilhomme de La Rochelle, qui avait épousé la petite-fille d'Adrien de Loseré. Colbert Du Terron , ayant appris que ce domaine avait été aliéné de la couronne, sachant d'ailleurs que de La Cheusse était calviniste, se mit, dès 1666, en possession de sa propriété.

Le roi étant ainsi devenu maître de Rochefort, les travaux furent commencés, au mois de mai 1666, et poussés avec la plus grande activ ité. Le 15 novembre de la même année, le duc de Beaufort, à la tête d'une armée navale de quarante vaisseaux , remontait la Charente et venait désarmer à Rochefort et àTonnay. Le plan de la nouvelle ville avait été dressé d'après celui de Bordeaux , par le chevalier de Clerville ; l’architecte Blondel fut chargé de la conduite des bâtiments. On jeta les fondements de la corderie, des forges et du grand magasin, tandis que sur les nouveaux chantiers de construction s'élevaient un gros vaisseau et deux galiotes. La France comptait désormais un grand port de plus. Toutefois, Rochefort ne présenta point, dès son origine, un ensemble imposant. Il était impossible de faire face aux frais qu'exigeaient tant d'entreprises simultanées. Les constructions furent en partie élevées à la hâte, selon les besoins du moment, et non pas d'après un plan conçu à l'avance. L'arsenal , qui s'étend le long de la rive droite de la Charente, sur un développement de deux mille deux cents mètres, fut composé de trois grandes divisions, que l’on remarque encore aujourd'hui. Iji première, pariii, 75

594 SAINTONGE.— AUNIS. — ANGODMOIS.

tant de l'avant-garde, est séparée de la ville par le chenal de la Cloche sur lequel s'élevait alors une porte d'entrée; la seconde, comprenant l'ancien château devenu la résidence du commandaiit et des ingénieurs de la marine , s'étendait jusqu'au |iort marchand; la troisième, tout à fait isolée des deux autres, devait son existence au rocher dans lequel on avait cieusé le bassin de radoub, auquel on donna le nom de la Vieille-Forme, lorsque, plus tard, il en fut établi deux autres.

Malgré des obstacles de tout genre, la nouvelle ville grandit promptement.

En Iü73, on y comptait 20.000 habitants, et dès 1670 tous les vaisseaux, dont une partie allait hiverner à Tonuay-Cliarente, se trouvèrent réunis dans le port de Itochefort. t il seul fait suffira pour faire juger de l'accroissement rapide qu'avait pris l'arsenal. En 1671, cinq ans après sa fondation, on y construisit treize vaisseaux , une galère et plusieurs brigantins ; on y arma, en outre, trente-un navires.

La croissante importance de ce port n'échappa point aux enuemis de la France.

Le I V juillet 1674, Tromp se présenta sur les cèles de l’Aunis, à la tête de soixantequinze bâtiments de guerre. On avait été prévenu de sou arrivée; des préparatifs étaient faits pour le recevoir. Colbert l)u Terron , que l'état de sa santé forçait de quitter l'intendance de l'Aunis, uvait différé son départ pour les surveiller. Jusque là, la ville n'avait point de fortifications. Colbert et sou fils Seignelay craignaient d'y donner accès à Louvois, qui aurait pris ce prétexte pour y mettre garnison. , On entuura Itochefort d'uu rempart de terre ; on retrancha Fouras, le fort ChajHis ; on éleva, à l'embouchure de la Charente, le fort de la Pointe, vis-à-vis du port des barques, et, sur la rivière nu Vergeroux, le fort Terron. Quant à la rade, l'accès en était difficile. Aux approches se trouve l’He de Rhé, tout environnée de roches et de fortifications. La citadelle de Suint-Martin avec ses six bastions, les redoutes de Samblanceaux et du Martrai, et le fort de la l'rée , placés de distance en distance, combinés avec les forlilications de la Grande Terre et avec le rocher de Lavardin, qui se trouvent au milieu, rendent le perlhuis breton presque impraticable. Le perthuis d'Antioche ne l’est (vas moins ; il faut ranger la côte d’OIéron , toute hérissée de bancs et de rochers, essuyer le feu des batteries, disposées le long de la cèle, et passer suus le château de l'Ile d’Aix. I)e plus, l'entrée de la Charente avait été fermée par des estocades. Tromp, arrêté par tous ces obstacles, abandonna son entreprise; cil se retirant, il débarqua à Relle-Isle, d'où il fut chassé pur le marquis de Coëllogon, et alla se venger sur Noirmoutiers qu’il mit à contribution.

L'année suivante, on s'occupa de fortiOer Itochefort , sous la direction du chevalier de Clerviilc. Ces fortifications, commencées le 25 avril 1675, enveloppent la ville, depuis la rivière, près de la Vieille-Forme, jusqu'un peu uu delà de la porte Mnrtrou. Cette porte , ainsi que celles de La Rochelle et de la Charente, fut construite en 1676. Demui, qui avait succédé à Colbert du Terron dans l'intendance de l'Aunis, fut disgracié è cause de ces fortifications, entreprises, nous lavons dit , contre la volonté de Colbert et de Seignelay. Il fut remplacé par Arnou, qui fit creuser les nouvelles formes. Les armements et la construction des navires étaient poussés avec la plus grande activité. Chaque année, plusieurs vaisseaux quittaient leurs cales pour se plunger dans la Charente et augmenter ainsi les forces navulcs de la France ; chaque année, de nombreuses escadres années à Ro-

ROCHEFORT*

chcfort se répandaient dans l’Océan pour aller protéger nos colonies ou rejoindre nos llotles victorieuses. En I08i, on songea pourtant à abandonner Rochefort, , dont la position présentait de nombreux inconvénients. On voulait transporter le nouvel établissement au Vcrgeroux. Le port, placé plus avant dans les terres, eût été à une moindre distance de l'embouchure de la Charente , très-profonde en cet endroit. On n’y rencontre aucun des écueils qui existent en la remontant , depuis le fort l.upin jusqu’à Rochefort. Les vaisseaux en seraient sortis sans avoir besoin d’étre remorqués. A toutes ces facilités il faut ajouter le précieux avantage d'un air pur. Les fonds étaient faits pour y creuser une forme, lorsque l'intendant Arnou, zélé partisan de la maison de Colbert, fit entendre nu marquis de Seignelay que ce serait ternir la mémoire de son père et celle de Colbert du Terron, qui avaient présidé à la fondation de Rochefort. Seignelay céda à cette considération et révoqua ses ordres. Vauban fit alors un nouveau plan pour les fortifications de la ville. Il voulait faire disparaître l'irrégularité de l’énceinte en la poussant au delà de la rivière, jusque dans la prairie du Rhône. Ce projet ne fut pas adopté.

L'histoire de Rochefort est tout entière dans celle de son arsenal , qui , de tout temps, a ressenti l'influence des vicissitudes de la marine militaire. Sous le règne de Louis XI Y, les armements furent considérables jusqu'en 1700; mais les grandes flottes ayant été abandonnées, pendant la guerre de la succession d'Espagne, et remplacées par des escadres, le nombre des vaisseaux dut décroître et l'activité de l'arsenal diminuer. I.es annales de la ville ne présentent presque plus aucun intérêt ; la seule circonstance caractéristique dont nous ayons à parler, est la foi dation d'un couvent de capucins appelés par Demui pour combattre les tendance', protestantes de la population. Pendant la régence du duc d'Orléans et le ministère du cardinal de Fleury, la marine française fut tout à fait abandonnée. Rochefort put, néanmoins, revendiquer sa part dans les faits d'armes de la guerre de 1755 ; le vainqueur de Bvng , l’amiral La Galissonnière , était né dans cette ville. De nombreux désastres accablèrent bientôt la France; et l'Angleterre, profitant de la dispersion de nos escadres, résolut de frapper un grand coup sur nos côtes, en pillant et brillant Rochefort. Sir Edouard Hawlte appareilla à la tète d'une flotte de dix-sept vaisseaux et neuf frégates , suivie de navires de transport chargés de troupes. Le 20 septembre 1757, il parut à l'entrée du perthuis d'Antioche; repoussé par les vents, il entra le lendemain dans la rade des Basques ; le 23, son avant-garde, conduite par le vaisseau le Magnanime , s'avança vers Elle d'Aix, dont le fort se rendit après une belle défense. Mais là s'arrêtèrent les succès de l'ennemi. Le marquis de longeron , commandant la marine à Rochefbrt , était parvenu à mettre les abords de la ville en état de défense. L’amiral anglais essaya en vain de bombarder les forts ; ses galiottes ne purent approcher suffisamment, et, le 1" octobre, il disparut avec sa flotte.

Bien que Rochefort fût le troisième port militaire de la France, il ne pouvait lutter contre Brest et Toulon , par suite du désavantage de sa position , et de la difficulté qu’on éprouvait à y armer les vaisseaux. Le gouvernement ne le négligea point, pendant la guerre de l'indépendance américaine ; mais il n'en sortit aucune de ces flottes qui portaient au loin notre pavillon et nos braves amiraux.

696 SAINTONGE — AllNIS. — ANGOIÎMOIS.

La Révolution y fut accueillie avec joie par le peuple, qui sut se garder également de la trahison qui souilla Toulon et des sanglants désordres dont Brest fut le théâtre. Durant tout le cours des guerres de la République, de nombreuses divisions navales furent armées à Rochefort. C'est de la rade de l’Ile d’Ain que partit, en 1796, une escadre aux ordres du contre -amiral Sercey, composée de quatre frégates et de deux corvettes. Cette escadre se dirigea vers les mers des Indes, pour porter deux commissaires civils, ainsi que des troupes, aux lies de France et de Bourbon, et se couvrit de gloire dans plusieurs rencontres. Lorsque le Directoire eut résolu d'effectuer un débarquement en Irlande, des forces anglaises vinrent bloquer la rade de l'Ile d'Aix , où se trouvait réunie une escadre de sept vaisseaux, aux ordres de l'amiral Richery, destinée à faire partie du corps expéditionnaire. Richery parvint à tromper la surveillance de l'ennemi et rejoignit l’armée à Brest, au moment où elle se disposait à appareiller.

Au commencement de l'empire, le port de Rochefort contenait dix vaisseaux : une partie de ces forces , détachée sous le commandement de l’amiral Missiessy, reçut l'ordre de ravitailler les Antilles françaises, et de tenter un coup de main rentre les possessions anglaises. Cette expédition, conduite avec autant de talent que de bonheur, réussit complètement ; et l'escadre de Missiessy, chargée de prisonniers et de riches dépouilles, regagna la rade de l’Ile d’Aix sans avoir à regretter la perte d'aucun de ses bâtiments (1805). Lallemand ayant remplacé Missiessy dans son commandement, prit de nouveau la mer et fut si heureux dans ses courses, qu’au boni de six mois de croisière il revint i Rochefort après avoir fait éprouver aux Anglais des pertes évaluées à plus de huit million*. L’adresse avec laquelle il sut échapper aux forces supérieures qui le poursuivaient, valut à son escadre le nom d'eicadrc invisible. Bientôt cependant la marine française, abattue par le désastre de Trafalgar, cessa de lutter avec énergie. On n'en continua pas moins, il est vrai de construire de nombreux vaisseaux; mais on manquait d'un personnel suffisant pour les armer. Les Anglais croisaient devant toutes les rades et s'opposaient à la sortie de nos flottes.

En 1H09 , une escadre de onze navires était mouillée en rade de l'Ile d'Aix : les Anglais résolurent de la détruire. Ils avaient sur la rade des Rasques, à l’entrée du perlhuis d'Antioche, une armée navale composée de soixante voiles, à laquelle vint se joindre, le 10 avril, un convoi de seize brûlots. L'amiral I .allemand , commandant de l’escadre française, ayant remarqué que différents mouvements dans les forces ennemies annonçaient une attaque, prit les mesures nécessaires pour la repousser. Gêné par le peu de largeur de la rade et par le voisinage de bancs de roches et de hauts fonds qui ne donnaient à ses vaisseaux que peu d'espace pour chasser, il défendit l’entrée de la rade au moyen d’une estacade de 800 toises de long, ne laissant qu’un chenal étroit, resserré encore par les rescifs de l'ile d’Aix. L'ennemi fit ses préparatifs dans la soirée du 11 ; les circonstances étaient favorables ; le vent et la marée portaient ses brûlots en plein sur les vaisseaux français. Les premiers qu’il lança échouèrent cependant contre la vigueur de l'eslaeadc; il eut alors recours à de plus forts navires, dont le choc parvint à la briser. Les vaisseaux français, embarrassés dans leurs mouvements,

ROCHEFORT

ne purent tourner leurs batteries contre les assaillants, et plusieurs furent contraints , pour échapper au feu qui les dévorait , de filer leurs câbles et d’aller s'échouer. Au lever du jour, neuf vaisseaux français se trouvaient gisant à la côte, couchés sur les rochers ou plongés dans la \asc. Plusieurs parvinrent à se rafflouer, et a gagner l'embouchure de la Charente ; deux autres furent forcés de s'incendier pour échapper à l'ennemi. I n conseil de guerre fut convoqué à Rochefort pour examiner la conduite des capitaines dont les vaisseaux avaient été pris ou brûlés. Le commandant du' Calcutta , convaincu d'avoir abandonné son vaisseau devant l'ennemi, fut condamné à la peine de mort et fusillé sur l'avant de

l'Océan.

Cette catastrophe fit songer à prendre quelques précautions pour la sûreté de l'arsenal, que ne protégeait aucun rempart du côté de la Charente. En 1811 , on commença à élever dans la prairie du Rhône des retranchements précédés de fossés. Ces retranchements, qui, vers l'Est, correspondaient aux murs de la ville, auraient enveloppé la fosse aux mâts et seraient venus se terminer à l'autre extrémité, vis-à-vis de l’avant-garde, défendant ainsi tout l'arsenal : c'était le projet de Vauban. les maladies causèrent la suspension des travaux ; mais, lorsque après les désastres de 181 ’v, les Anglais se furent répandus jusque sur les bords de la Gironde, on entreprit quelques travaux de défense. On établit, sur la droite de la route de Iji Rochelle, une redoute dont les feux devaient se croiser avec ceux du Vergeroux ; des vaisseaux mouillés en aval et en amont du port devaient le couvrir de leurs batteries. Ces préparatifs furent inutiles, la ville n'ayant pas été attaquée.

Napoléon, dans tout l’éclat de sa prodigieuse fortune, avait visité Rochefort : c'est dans celle ville que s'écoulèrent les dernières heures de son séjour en France. Il y arriva, le 3 juillet 18)5, et y fut reçu avec enthousiasme. Deux frégates, la Suale et la Mcduse, avaient été mises à sa disposition par le gouvernement provisoire. Il hésita longtemps sur le parti qu'il devait prendre et donna ainsi à la croisière anglaise le temps de doubler le nombre de ses bâtiments et de se rapprocher. Dans un conseil d'anciens marins et d’officiers supérieurs, réuni à l'hôtel de la Préfecture, conformément au désir de l'empereur, divers plans furent proposés pour son évasion. Le général Lnliemant, chargé d'aller sonder les intentions du capitaine Baudin, qui commandait à l'embouchure de la Gironde la corvette fa Bayadère, revint avec l’assurance du plus entier dévouement. Des officiers de la marine de Rochefort offrirent de former l'équipage d'un petit navire danois appartenant au beau-père de l’un d'eux, le lieutenant Besson, et de transporter Napoléon aux États-Unis. Sur ces entrefaites, le gouvernement provisoire avait envoyé au préfet maritime l'ordre de presser l'embarquement de l'empereur. Le 8 juillet, à la suite d’un entretien avec le général Becker, chargé de l’accompagner. Napoléon se rendit à Fouras et de là à bord de la Saalt. Mais la sortie n’était plus libre. Le Bellérophon était venu mouiller dans la rade des Basques. Une négociation s'entama avec le commandant de la croisière anglaise, par l’intermédiaire du comte de Las Cases et du duc de Kovigo. Le capitaine Maitland répondit que, vu la gravité tout exceptionnelle des circonstances, il allait sur l’heure s’en référera son amiral, qui était devant La Rochelle. Pendant

698 ‘ SAINTONGE. - Al'NÎS. — ANGOIMOIS.

“ len,|,s' Ie <aPitnini' Poné, eomnwndant do la Méduse, vint proposer à l'emperéùr d'attaquer le Bel/érophou avec sa frégate, tandis que la Saale prendrait e large et ferait voile pour l'Amérique. Le refus du eapitaine Philibert, commandant de la Saule, lit échouer re projet. Ce fut le 13 juillet que l'empereur, se décidant a demander l'hospitalité de l'Angleterre, aeeepta PolTre que lui avait faite le capitaine Mailland de le prendre à son bord. Tout le monde connaît la lettre qu'il écrivit au prince régent. Le 15, il dit un éternel adieu à la terre de rance, et s embarqua sur le llellérophoa; le gouvernement royal était déjà installé a Rochefort, et le pavillon blanc flottait sur tous les forts de la rade, lors u départ de I empereur, La restauration ne rendit pas beaucoup d'activité aux opérations du port. Nous nous bornerons à rappeler le départ de la Méduse, cette ; frégate qui n'avait pu contribuer à sauver la liberté de l’empereur, et qui confiée au commandement d'un émigré, M. de OSaumareix , officier inepte périt sur les côtes d'Afrique.

Rochefort est aujourd'hui l'un des chefs-lieux d'arrondissement du département de la Charente- Inférieure et le siège d'une préfecture maritime; sa population s élève à 15,011 habitants, relie de l'arrondissement à 57, -233 C'est une ville toute moderne, dont les rues larges et bien pavées se coupent à angle droit. Les trois principales, plantées de deux rangs d'acacias et de peupliers d’Italie, forment , avec les remparts également garnis d'arbres, une promenade agréable. Le monument le plus remarquable est le nouvel hôpital, construit hors des murs, à I ouest de la ville : il est composé de quatre rorps de bâtiments, réunis par un pavillon central surmonté d'une coupole élégante, une vaste cour le précède ; sur les côtés régnent des promenades plantées de tilleuls et de platanes, terminées par un jardin spacieux. Quant au port, que nous avons décrit dans le cours de cette notice, il n'a subi dans son ensemble aucun grand changement ; mais il a reçu d'importantes améliorations, dues surtout à M. Hubert, ingénieur des constructions navales, mort en 1845, et que Rochefort a adopté au nombre de ses enfants, bien qu'il soit né dans le département de l'Aisne. Un moulin, dont les ailes sont mises en mouvement parle vent, a remplacé l'ancienne machine à vider le bassin de radoub, qui exigeait l’emploi de soixante bceufs pour la mouvoir ; un autre moulin, destiné à scier les bordages , a été établi, également par les soins de M. Hubert, qui n’a laissé aucune des parties du service confié à sa direction, sans y apporter quelque perfectionnement notable.

Rochefort, dont le commerce diffère peu de celui de La Rochelle, est surtout un port de construction. ( (nie cales alignées le long de la Charente, reçoivent les vaisseaux qui, une fois achevés, vont dans les ports de Rrest ou de Toulon recevoir un nrmement plus complet Le bagne, créé en 1777, peut contenir de douze à treize cents forçats. Le funeste événement arrivé, en P09, à l'escadre de l'amiral Lallemand, avait Tait comprendre la nécessité de mieux protéger l'aerès de la rade. L'empereur, afin de prévenir un second désastre du même genre, ordonna d'élever un fort sur le banc Boyard, situé entre 111e d'OIéron et file d'Aix. On avait iléjà fait des travaux considérables pour jeter les fondements de re fort, mais ils Turent suspendus au retour des Bourbons. Cependant, l'importance bien reconnue de ce moyen de défense l a emporté, et un crédit d'un million a été voté, en 1840.

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ANGOULEME.

Il est probable que, d’ici à quelques années, Kochefort, que l’absence do protection contre les entreprises de l’ennemi avait laissé dans une espèce d’abandon et de défaveur, depuis une vingtaine d’années, aura retrouvé. grâce A l'achèvement du fort boyard, les avantages que lui donne sa position au fond du golfe de Gascogne.

L'origine toute moderne de cette ville ne lui permet pas de compter beaucoup d'illustrations : toutefois, au nom de l’amiral La Galissonnièie, déjà cité, il faut joindre celui de l’amiral I ."touche- Tréville, qui a eu le bonheur de voir fuir trois fois Nelson devant lui. Les peintres Gauffier et Audebert, et les naturalistes Quoi/ et Gaymard sont aussi nés à Kochefort. '

ANGOULÊME

L'origine de la ville d’Angoulème, qui s'élève sur un plateau, au pied duquel coule la Charente, parait être fort ancienne, quoique nous ne soyons nullement disposés à adopter les Tables que débite Thevet au sujet de sa fondation. Selon toute probabilité, l’existence de cette ville est restée inconnue aux unciens géographes ; elle ne nous est révélée que vers la lin du IV siècle, par le poète Ausonne : il en parle, dans la quinzième de ses épltres, comme d’un lieu écarté et solitaire, Gerittm ac saluai locum. Élie Vinet, rétablissant le texte d’Ausonne, a écrit ainsi le nom latin d'Augoulème : Icolisna ou leulitna : dans V Art de vérifier les (Iules, on lit hcvlisma. Cette orthographe changea insensiblement, et l'on écrivit tour à tour Enqolisuia, Eccolisma, Engolcsiiia, hngnlima , Angolia , Engolessima ; variation qui ne tarda point à passer dans le langage vulgaire : Iculismc, Escalesme, Eagulrsme.

Sous l’empereur Honorius, Angoulême figurait dans la notice des Gaules sous le nom de cintas Eccolismensium ; elle fut, en 419, cédée avec la deuxième Aquitaine aux Visigoths. Après sa victoire de Vouglé, Chlodwig ayant envahi l’Angoumois, mit le siège devant la capitale de la province où s’étaient réfugiés quelques bataillons épars de l’armée des Visigoths. La légende prétend que les murs s’écroulèrent devant les troupes du fier Sicambre récemment converti au christianisme, comme autrefois les remparts de Jéricho devant celles de Josué. D après une autre tradition populaire, à laquelle nous reconnaissons du moins le mérité de ne point exiger une foi rebuste pour y croire, Chlodwig se serait cassé une jambe en montant à l’assaut : événement dont le souvenir s’est perpétué jus-

1. Les différentes histoires de la marina française — Histoire Ut Kochefort, par le père Théodore 4e Blois. — Mémoires pour servir à l'histoire de Roche, or I, par Thomas. — Arcère, Histoire de La Rochrüc et de CAnnis.— Massiou, Histoire de la Sainlongc cl de lAunis. — (laulhier, Statistique de la Charente-Inférieure. — Rapport sur le matériel de la marine, par le baron Tupinier. — l.as Cases, Mémorial de Sainte-Hélène. — Histoire des deux Restaurations.

qu'à nos jours parmi les habitants qui, selon Marvaüd , « montraient encore, il n’y a pas longtemps, près de la promenade du parc, un endroit des remparts appelé Vas de Clovis, et sur un des bastions, à gauche de la même place, une jambe grossièrement sculptée. » Quoi qu’il en puisse être, le chef frank dut s'établir fortement dans sa nouvelle conquête , car il y fit garder en dépôt, pendant plusieurs mois, les trésors d'Alaric enlevés à Toulouse; il confia le gouvernement de la cité à un comte et substitua Aptouius, son propre chapelain, à l’évèquc Arien nommé l.upicinus. Celui-ci avait été le troisième évêque d’Angoulêmc : on ne lui sait d’autres prédécesseurs que saint Ausonnc, martyr, et apôtre de l’Angoumois, et Dynamius mentionné par Grégoire de Tours (379). Ce fut, du reste, sous l'épiscopat d’Aptonius qu'un pieux anachorète, dont la mémoire est encore chère aux Angoumoisins, et qui a laissé son nom à l'un des faubourgs d'Angoulême, Éparchc, appelé depuis saint Cybard , vint dans celte ville, dit Corlieu, « et s'accommodant d'une chapelle qu'il trouva bastie soubs les murs, s’y relira avecques quelques mojnes » (515). I.es mémoires de la vie de saint Cybard nous apprennent que Charibert, roi de Paris, se rendit aussi à Angoulême, vers la fin de son règne, et y assista à la dédicace, faite par l'évêque saint Germain, de la cathédrale de Saint-Pierre, dont Chlodwig avait jeté les fondements. Tout ce que nous avons pu découvrir, ensuite, sur la capitale de l'Angoumois, pendant la période mérovingienne, c'est qu'en 567, Théndcbert, fils de Chilpérie, fut défait et tué, aux environs, dans une sanglante bataille, livrée contre les troupes de son oncle Sighebcrt, et que, dix-huit ans après, l'évêque et les habitants embrassèrent ouvertement le parti de l'aventurier Gondebaud (5H5).

Au milieu du vin* siècle, Angoulême joua un rôle important dans la longue lutte des ducs d'Aquitaine contre la famille austrasienne , dont le chef avait usurpé la monarchie franke. Waïffcr y soutint, en 765, un siège opiniâtre contre Pépin-le-Bref , qui réussit à s’en emparer et fit raser toutes les fortifications. Ce fut à Angoulême que Charlemagne, en 778, rassembla l’armée qu’il devait conduire en Espagne contre l'émir Abd-el-Rahman ; il s'y arrêta, au retour de cette expédition, et fonda, soit dans la ville, soit dans le voisinage, plusieurs églises ou maisons religieuses, entre autres l’église de Chàtcauncuf et les abbayes de Baignes, de Charroux , et même, ajoute-t-on, celle de Saint-Cybard.

Angoulême ne tarda point à redevenir florissante ; Louis-!c-l>ébonnaire y fit frapper de la monnaie à l'cfligie de Charles -le-Chauve, un de ses fils (832). Celte prospérité attira bientôt les Normands: la ville fut saccagée, la cathédrale détruite (845). Charles-le-Chauve, afin de les repousser, dispensa l'administration du pays à plusieurs grands officiers de la couronne, au nombre desquels figure l'un des trois premiers comtes connus d'Angoulême , Wulgrin I", qui s’acquitta glorieusement de cette lâche difficile. Wulgrin, après avoir, suivant l’auteur de X'Art de vérifier les dates, rebâti en quelque sorte la cité et relevé ses murailles, mourut en 88G, et fut enseveli dans la nouvelle église de Saint-Cybard, construite par l'évêque Olyba. Corlieu, s’appuyant sur la pancarte de Charroux, prétend que ce fut Aldoin qui rebâtit Angoulême, « et la rendit si forte que ce fut dès lors le propugnarle et seur refuge de tous les peuples de par deçà. » La vérité, sans aucun doute, est qu'Aldoin acheva l’œuvre

ANGOULÈME. 601

de son père, et mit cette place en état de résister aux Normands, dont les courses avaient recommencé.

L'histoire de la ville d’Angouléme ne présente pas cet enchaînement fort et serré des faits que nous avons souvent remarqué ailleurs. D'une part , la commune ne s'y est constituée que dans le xiv* siècle, et n'y a joué qu'un rôle trèssecondaire; de l'autre part, presque tous les comtes héréditaires ou apanagistes de l'Angoumois ont préféré le séjour des châteaux de Bouttevillc et de Cognac à celui de la capitale de la province. Les annales d'Angoulémc se composent donc , au moyen âge surtout, d’événements sans suite, mais non pas sans intérêt. Nous ne trouvons dans les chroniques du xi* siècle que le récit d'un duel judiciaire entre le champion du comte Guillaume II et celui d’une magicienne accusée de l’avoir envoûté ou plutôt empoisonné, à l'instigation de sa bru Alauzie, fille de Sam lie , duc de Gascogne. L'ile de Saint-Pierre , située sous les remparts de la ville, fut le théâtre du combat ; les Angoumoisins, du haut de leurs murailles, où ils étaient accourus en foule, furent témoins de ce spectacle extraordinaire. Le champion de 1 1 magicienne ayant succombé, on la condamna à mort. Mais Guillaume II, dont « la poison avoit desja saisy le cœur, » dit Corlieu, mourut bientôt après. Il fut enterré devant le grand autel de l'abbaye de Saint-Cybard, sépulture ordinaire des comtes d'Angouléme (1028). Par son testament, il déclara les enfants issus du mariage de son fds Ardoin avec Alauzie incapables d'hériter de leur père, qui eut, en effet, pour successeur son frère Geoffroi. Nous n’avons rien à dire des comtes Foulques et Guillaume III , si ce n’est que ce dernier se retira dans l'abbaye de Saint-Cybard , où le dégoût de la vie monastique ne tarda point ù le gagner et à lui faire prendre la croix. Il mourut en allant à la Terre-Sainte ( 1048-1 1-20). Guillaume IV, au commencement de son administration, eut de violents démêlés avec l’évêque d'Angouléme, au sujet de quelques biens dont il lui contestait la jouissance. Il se ligua ensuite avec les principaux barons de l'Aquitaine contre Henri II roi d'Angleterre. La défaite de l'armée des seigneurs coalisés, entre Boutteviile et Sainl-Mégrin, par le duc Ilichard, fils de Henri, obligea le comte d’Angouléme à se réfugier dans sa capitale. S'il faut en croire Benoit de Pelerborough , le prince anglais ne tarda pas à l’y poursuivre et à se rendre maître de la ville, où, du même coup, il Bt prisonnier Guillaume et son fils Wulgrin (1176). L’alliance du comte Aymar avec Philippe-Auguste attira de nouveau Richard-Cœur-de-Lion sous les murs d’Angouléme. Cette fois encore, le roi d’Angleterre emporta la place d'assaut, et y mit tout à feu et à sang (1194). Six ans plus tard, Jean-sans-Terre , d'après la chronique de Flandre, enlevait dans cette cité la fille du comte Aymar, Isabelle d'Angouléme, au milieu des préparatifs de son mariage avec Hugues de Lusignan, comte de la Marche, et y forçait l'évêque Robert de Montron à l’unir lui-même avec la comtesse (1200). Enfin , ce fut à Angouléme que Hugues de Lusignan convoqua à ses noces toute la noblesse de la province, lorsque, son ancien amour venant à se raviver, il épousa la comtesse reine, Isabelle , après la mort de son premier mari ( 1217).

Au plus fort des agitations de la politique et de la guerre, la ville d’Angouléme s’était embellie. Vers le commencement du xir siècle, la cathédrale de Saint- Pierre sortit de ses ruines, grâce à la générosité d'un prêtre de cette église, lit. 76

SAINTONGE. — AUNIS. — ANGOUMOUS.

lthier-Archambaud, qui la reconstruisit de fond en comble, à l'exception du frontispice. L’évêque Gérard y ajouta le grand clocher, et fit élever le palais épiscopal. Guillaume II avait aussi fait bâtir un palais pour la demeure des comtes, duquel on voyait encore quelques restes du temps de Corlieu. Hugues XI pava les rues d'Angoulême, et, depuis la ville jusqu'au port de Basseaulx sur la Charente, établit une chaussée ayant une demi-lieue de longueur à peu près. Il dota, en outre, Angoulëme de deux couvents, l'un de Cordeliers, l’autre de Jacobins (1200-1282). Jeanne de Fougère, sa veuve, enferma dans l'enceinte de la cité le bourg Saint-Martial du cOtè des champs. Du reste, l’administration des comtes de la maison de Taillefer et de Lusignan profita non-seulement à la capitale de l'Angoumois, mais encore il la province tout entière; ce fut par leurs soins qu'une partie de la Charente devint propre a la navigation , « au moyen d'ouvertures pratiquées dans les digues des moulins.»

Après la mort de Guy, dernier comte héréditaire de l’Angoumois (1307), Philippe— le-Bcl se rendit à AngoulOmc, afin de prendre possession du pays. Une de ses petites filles , Jeanne de Navarre , mariée au comte d’Evreux , et apanagée de l'Angoumois, résida aussi dans cette ville, où elle fut inhumée en 1328, dans l'église du couvent des Cordeliers. Pendant la guerre de Philippe de Valois et d’Édouard d'Angleterre, le comte de Derby marcha de Bordeaux sur Angoulème, avec trois mille chevaux et deux mille fantassins ; les habitants , quoique pris au dépourvu, lui opposèrent cependant une assez longue résistance; n'espérant plus de secours, ils ouvrirent enfin leurs portes à l’ennemi, et le comte leur imposa une garnison commandée par Jean de Norwich. L’année suivante, le fils aîné de Philippe-de-Valois , Jean, duc de Normandie , vint camper sous les murs de la place à la tète de cent mille hommes. Froissart s'est complu à raconter toutes les circonstances de ce siège , qui fut fort long. Le duc de Normandie n'ayant pu emporter la ville d'assaut, la tenait étroitement bloquée. Jean de Norwich ne se flattait plus de voir arriver les secours promis par le comte de Derby : il se regardait comme perdu, lorsqu'il s’avisa d'un curieux moyen pour se tirer d'affaire. La veille de la fête de l'Annonciation , il fait appeler le duc au pied des remparts et lui propose une espèce de trêve de Dieu pour la journée du lendemain. Le prince, avec sa générosité chevaleresque, consent à tout. Mais quel est son étonnement, quand , le jour suivant, il voit Jean de Norvv ich sortirsuivi de tous les siens, et traverser les rangs de l'armée française , qui s’ouvre devant cette troupe d’hommes intrépides. Le duc avait été joué par les Anglais, et il pouvait prendre sur eux une cruelle revanche ; il n’en fit rien, toutefois, bien que ses chevaliers le priassent de donner le signal du combat. « Laissez-les aller, de par Dieu , quel part qu'ils voudront, » s’écria-t-il ; «je leur tiendrai ce que je leur ai promis. »

Les Anglais ne recouvrèrent Angoulème qu'en vertu du traité de Brétigny. La patriotique résistance des habitants à l'exécution des ordres du roi, en ce qui touchait la cession de leur ville, ne put la préserver du joug étranger. Des lettres particulières de jussion la réduisirent à l'obéissance. Jean Chandos y fit son entrée, en qualité de gouverneur, le 26 octobre 13G1. Angoulème devint alors le séjour de prédilection du prince de Galles, qui bientèt y fut visité par deux rois détrônés, Pierre de Lusignan et Pierre de Castille, venus tous deux en suppliants

ANGOULEME.

à sa cour. En 1366 i! y réunit les états d’Aquitaine, et cette assemblée établit un louage, dont la perception fut vivement combattue par la municipalité angoumoisine. Il y tenait encore sa cour, en 1371, lorsque Charles V prononça la conûscation de toutes les provinces continentales de l'Angleterre; le prince de Galles , se voyant menacé par l’armée française, quitta précipitamment Angouléme, où Froissart raconte que le connétable Du Guesclin entra la même année. D'autres historiens affirment que la ville ne fut point occupée par les Français; elle parait, en effet , n’avoir dû sa délivrance qu’à elle-même. Chandos, obligé de s'en éloigner pour tenir la campagne, n'y rentra plus : à son retour, les habitants refusèrent de lui ouvrir leurs portes et chassèrent la garnison anglaise. Charles V réunit alors Angouléme à la couronne (1373).

Nous trouvons , jusque dans le moyen ûge , des traces du municipc établi par les Romains à Angouléme. A partir de 10-28, ses seigneurs héréditaires prennent indifféremment le titre de comtes ou de consuls : devons-nous en conclure qu’ils avaient réuni a leur pouvoir féodal la première magistrature populaire de la cité? Ce qu'il y a de certain, c’est qu'un historien du xu* siècle, en parlant du gouvernement des comtes , le qualifie souvent de consulat. Une charte de l'abbaye de Saint -Cybard, faite du temps de l'évèque Guillaume, intitule son frère Foulques consul du consulat d'Anyouléme ; et une donation de GeofTroi de Rancogne , datée du règne de Louis-lc-Jeune, parle dans les mêmes termes de Guillaume Taillefer (lliïj. Rien de plus commun, dans les chartes du siècle suivant, que de voir les habitants d'Angoulême prendre la qualification de cives (citoyens). Enfin , Corlieu nous apprend que la reine Isabelle ayant visité Angouléme, en 1218, ce fut le maire de la ville, nommé Hélie d'Aurifant, qui eut l'honneur de lui en présenter les clefs.

La constitution de la bourgeoisie d'Angoulême en corporation municipale ( iiniversitas ), ne date, toutefois, que de la charte ou gntec (gralia) qui lai fut accordée par le roi Jean, en 1 35V. Dès lors , la ville eut une vie politique : placée immédiatement sous la dépendance de la couronne, dont elle ne devait plus être séparée , clic pourvut à son administration et disposa de scs revenus et de sa milice. Ce n’était encore In qu’une organisation incomplète. Charles V, pour récompenser les Angoumoisins de leur patriotisme, reconstitua leur municipalité sur le modèle des communes de Rouen et de Saint-Jcan-d'Angely. Le corps de ville fut composé d’un maire, de deux échevins, de douze conseillers, et de quatrevingt-cinq pers, qui furent exemptés de toute participation aux charges publiques. Une fois tous les quinze jours, les cent membres de la municipalité tenaient leur tnezée, ou assemblée générale ; aucun d'eux ne pouvait sc dispenser d'assister à cette réunion, ni s'en absenter pendant la discussion des affaires, sans encourir une amende de deux à cinq sous. Un grand biUimcnt, situé à peu de distance de la place du Palet, vers l’ouest, et dont il ne reste plus aucun vestige aujourd'hui, était le lieu ordinaire des assemblées du corps de ville. Charles V confirma tous les privilèges de la commune ou lui en concéda de nouveaux : tels que les franchises de la banlieue, la connaissance des affaires criminelles, la police intérieure, la liberté des mariages et des testaments, et le droit de contraindre les seigneurs et les hommes de leurs fiafs, dans un rayon de neuf lieues autour de la

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cité , a au guet, garde et réparation de murailles. » Parmi les charges municipales , il en était vingt-cinq, qui, d'après un ancien usage, sanctionné par Louis XII, conférait la noblesse aux titulaires. Cet avantage ne fut plus concédé par la suite qu'au maire de la ville après trois années d’exercice. Nous ne parlons point des anciens statuts communaux, quoiqu’ils contiennent des règlements de discipline et de police fort curieux : « Si une femme est convaincue d’être chicaneuse et médisante, » y lit-on, « elle sera liée par une corde sous les bras, et plongée trois fois dans l'eau. »

Aucun des comtes apanagistes d’Angoulême , du sang des Valois , n'a laissé une mémoire plus populaire que Jean d'Orléans, surnommé le Bon, second fils de ce duc d'Orléans dont la fin tragique attira de si grands malheurs sur la France. Donné en otage aux Anglais par son frère Charles d'Orléans , lorsque celui-ci en obtint des secours pour tirer vengeance des meurtriers de son père (1412), le jeune prince fut emmené en Angleterre et y resta jusqu'en 1444. Délivré enfin de sa longue captivité, Jean revint dans l’Angoumois et, par une entrée solennelle , reprit possession de sa capitale. Il se vengea noblement de ses malheurs en servant avec distinction sous les drapeaux de Charles VII, qui, à deux reprises différentes, conduisit ses troupes dans cette province pour en chasser les Anglais ( 1445-1452). C’était un homme de bien, de manières simples et affables. Le roi averti par lui que les exactions du fisc royal faisaient déserter Angouléme, exempta cette ville de tout impôt. Jean, pendant ses promenades, aimait à s’entretenir dans les champs avec les laboureurs, à soulager les malheureux qu'il rencontrait sur sa route et à recueillir même dans son château les pauvres souffrants ou malades. Tous les jours, il se rendait au college de la ville pour surveiller les études de son fils Charles qui y recevait la même instruction que les autres jeunes gens de son âge. Le comte Jean mourut è Cognac, en 1476; mais son corps fut inhumé dans la cathédrale d'Angoulême. Il avait écrit un livre de morale intitulé ; Caton moralisé, qui longtemps resta suspendu au-dessus de son tomb

C’est de son fils Charles d’Orléans, né en 1459 et mort en 1496, que naquirent François, depuis roi de France, et Marguerite par la suite reine de Navarre. Pendant la minorité de ces deux enfants réservés à de si brillantes destinées , l’histoire s'éloigne d'Angoulême et se transporte au château de Cognac, résidence ordinaire de leur mère, la comtesse Louise de Savoie. François I", angoumoisin de cœur, d’esprit et de caractère , érigea le comté d’Angoulême en duché , i la demande de cette princesse , si célèbre dans notre histoire par sa double régence (1516); il accorda, en outre, à la capitale de la province l'exemption du ban et le droit d'université (15181. Au commencement du xvi* siècle, la peste avait exercé de cruels ravages è Angouléme ( 1502) ; ce fut sans doute dans le but de repeupler la cité à moitié déserte et de ranimer son industrie, que François Ier y établit plusieurs foires et marchés. En 1526, après sa captivité en Espagne, le roi séjourna h Angouléme , dont il visita et fit réparer les fortifications. Les Angoumoisins allèrent à sa rencontre avec leur maire, Laurent-Journeau, qui, chargé de la garde des clefs, comme capitaine de la ville, les offrit à François 1" L'année suivante , Jean Calvin , jeune prêtre dont le nom encore inconnu devait

ANGOULÊME

rayonner bientôt d’une si grande illustration, se retira dans la capitale de l’Angoumois. Déjà en butte aux persécutions, il se faisait appeler Heppevitle ou Deparean , et vivait du produit de ses leçons de langue grecque Calvin séjourna, dit-on, pendant trois ans à Angouléme, et y termina son livre de l’ Institution chrétienne. Louis Dutillet , chanoine et curé de Claix , qui lui avait offert un asile dans sa maison, fut un de ses premiers disciples. La réforme fit de rapides progrès dans la province, où des églises protestantes se formèrent à Angouléme, Ijirochcfoucauld , Jarnac, Châteauneuf, Segonzac , Verteuil, Chalais, etc. Lorsque l'insurrection des Pitaux , contre les receveurs de la gabelle, s'étendit de la Saintonge dans l'Angoumois, Soint-Sevcrin , gentilhomme du pays, saisit quelquesuns des révoltés et les conduisit dans les prisons de la capitale ; mais ils en furent tirés par une multitude de plus de vingt mille hommes en armes qui accoururent à Angouléme pour réclamer les prisonniers ( 15t8).

Cette ville était alors une des plus fortes places du royaume. Du côté de la porte tournée vers la Rochelle , la montagne , d’une raideur inaccessible , était défendue par une grande et large plate-forme « bien parapetée de tous côtés. » line double ligne de murs, revêtus de leurs fausses-brayes , garantissait les points les plus faibles; du côté de la porte ou de la plaine de Limoges, une triple muraille protégeait la place. On divisait Angouléme en deux parties: la première, appelée la Cité , était bâtie sur l’emplacement de l’ancienne Icuiisma et occupait tout le plateau depuis Beaulieu jusqu'au château et au chôtclct; la seconde, la Ville nouvelle , se développait , au levant, en deçà de la porte Périgorge. L'une et l'autre étaient entourées d'une enceinte murée, dont les constructions les plus anciennes appartenaient à l'époque romaine, comme on le voit encore de notre temps par quelques fragments des remparts du nord. Le château communiquait par un passage souterrain avec les vieilles tours du châtelet (castellum ), que le temps a épargnées , et qui sont aujourd'hui converties en prison.

Les protestants, dès l'année 1562, tenaient librement leurs assemblées à Angoulème et donnaient à la cour des craintes sérieuses sur la conservation de cette place importante. Après le massacre de Vassy, le duc de Guise envoya , à Hubert de Larochefoucautd , seigneur de Marthon, l'ordre d’occuper la ville et le château d’Angouléme, tandis que son oncle i alernel, le comte de Larochcfoucauld, gouverneur de la province, marchait vers Orléans , dont les huguenots s'étaient emparés. Hubert, vigoureusement attaqué par le maire Jean Ponte et par les habitants, échoua dans cette tentative, dont le résultat fut de livrer Angouléme aux calvinistes. Ceux-ci chassèrent de la ville les principaux catholiques et, désarmant le reste, se portèrent à tous les excès. Les églises, la belle cathédrale surtout, furent dévastées; pas un autel , pas une statue ne restèrent debout. Os furieux, après avoir brisé le magnifique tombeau du comte Jean-lc-Bon , tirèrent le cadavre de son cercueil et le mirent en pièces. De son côté, Larochcfourauld- Marthon ravageait les campagnes environnantes, et pillait les châteaux des familles connues par leur sympathie pour les idées nouvelles. A la nouvelle de la prise de Poitiers par les catholiques, les habitants d’Angouléme ouvrirent leurs portes à Louis-Prevôt de Sansac. Larochcfoucauld arriva le lendemain, et se concerta avec ce capitaine pour exercer de sanglantes représailles sur les vaincus et se débarras-

SAINTONGE. - A.UN IS. — ANGOU MOIS, ser, du même coup, de tous leurs ennemis personnels. Ces scènes de meurtre et de vengeance se reproduisirent, du reste, dans toutes les villes de l'Angoumois. Cette province était une de celles vers lesquelles le courant des événements portait les chefs et les armées des deux partis. Catherine de Médicis, en revenant de Bayonne, s'arrêta à Angoulême (août 1565). Le roi et la reine de Navarre, le jeune Henri de Béarn, le prince de Condé, l'amiral de Coligny et D'Andelot, furent aussi successivement attirés sur le sol angoumoisin, où les meilleures troupes des deux partis se combattirent dans les plaines de Jurnac.

Au mois de novembre 1568, Montgoméry et D'Andelot mirent le siège devant Angoulême. Ils canonnèrent d'abord les murs du côté du parc, et , s'élançant sur la brèche, s’efforcèrent de s'ouvrir un passage, l'épée à la main; repoussés avec perte par le marquis de Méxières , La Châtaigneraie, P’Argence et Labergemont, bâtard de Kuffcc, qui avaient environ quatre cents hommes sous leurs ordres , les protestants dirigèrent leurs feux du côté de l'abbaye de Sainte-Claire, où ils ne réussirent pas mieux. Selon toutes les apparences, ils auraient définitivement échoué, si le peuple saisi d'une crainte panique n’edt forcé la garnison à capituler. Coligny assista à la reddition de la place. Faut-il accuser ce grand homme d’avoir toléré les actes de barbarie qui suivirent la prise d’Angouléme, ou devonsnous en rejeter la responsabilité sur les autres chefs du parti huguenot? On pendit à un arbre le gardien des Cordeliers, Michel Grellet; et ce moine, s’il faut en croire un auteur contemporain, prédit à l'amiral de Coligny les principales circonstances de sa On tragique. Pierre Bonneau, docteur en théologie, eut le même sort que le gardien des Cordeliers. Le lieutenant-général , Jean Arnauld , périt au milieu des tortures les plus cruelles, et la veuve du lieutenant-criminel d'Angoulême fut attachée à la queue d'un cheval et traînée dans les rues. Au mois d’octobre suivant, la présence du roi de Navarre et du prince de Condé rendit quelque calme à la ville. Les vengeances , les meurtres et les profanations reprirent ensuite leur cours avec un redoublement île rage. Une partie des voûtes de la cathédrale , des pans entiers de murs et le plus beau de ses deux clochers s’écroulèrent sous la pioche et le marteau des calvinistes.

En 1569, le comte de Montgoméry, échappé au désastre de Jarnac, s’enferma dans Angoulême et prit part â la défense de cette ville, lorsque l'armée victorieuse du duc d'Anjou tenta inutilement de s’en emparer. La paix Ot rentrer la capitale de la province sous l'autorité de la couronne. En 1576, Henri III donna Angoulême au prince de Condé comme place de sûreté. Le duc de Montpensier, envoyé du roi, ne put toutefois s'y faire admettre ni en obtenir la remise du gouverneur Philippe de Volvire, baron de BulTec, catholique zélé. C'est ce même seigneur qui réclama le corps du meurtrier de l'amiral de Coligny, et ordonna de l’inhumer dans la ville : Bosnie , arrêté près de Jarnac par un détachement de la garnison protestante de Boutteville, était mort peu de temps après, en tentant de s’évader, sous les coups de quelques hommes apostés par le capitaine de ce château. Nous ne raconterons point la petite guerre que le duc d'Épcrnon soutint à Angoulême contre les officiers de Henri 111, qui après avoir donné à son ancien favori le gouvernement de la province, avait voulu le lui enlever presque aussitôt pour complaire au duc de Guise. Les habitants, à l'instigation du consul

ANGOULÊME

Normand, sc déclarèrent contre le duc : cerné dans un appartement du château, d'Épernon s’y défendit si longtemps et si bien qu’il força les assaillants à sc retirer. Le consul Normand, son frère, et quelques hommes furent tués dans cette échauffourée.

Peut-être pourrait-on avec justice regarder l’assassinat de Henri IV, par François Ravaillac, natif d'Angoulême, comme le plus grand et le dernier de tous les attentats des ambitieux fauteurs de la Ligue. « Prenez garde que je ne vous nomme. » disait l’assassin à quelques personnes de la plus haute condition, qui le pressaient un peu trop vivement de questions. Ravaillac avait ouvert dans sa ville natale une école, où sc réunissaient quatre-vingts écoliers, dont il recevait pour tout salaire un peu de blé, de viande et de lard. Pendant l’hiver de l'année 1609, nous le voyons enfermé pour dettes dans la prison d'Angoulême; il y est poursuivi par des visions auxquelles se mêle déjà confusément une pensée de meurtre, et qu'il communique à des frères Cordeliers de la ville. Vers la fin de la même année, il part pour Paris , pourvu « d’un petit couteau où étaient gravés un cœur et une croix;» mais moins, cette première fois, avec la pensée d'assassiner le roi que pour le voir et le détourner de persécuter l’Église et de «faire la guerre au pape » (1609). De retour à Angoulême, une préoccupation fatale continue de tourner toutes ses pensées vers Paris. Il reprend, vers Pâques, la route de la capitale, y arrive après huit jours de marche, et dérobe sur la table d’une hôtellerie le couteau avec lequel il frappe Henri IV, quelques semaines plus tard (IV mai 1610). Nous n'en dirons pas davantage. On trouva dans les poches de l'assassin des « vers de consolation pour un condamné à mort » , composés par un bourgeois d'Angoulême, dont il refusa obstinément de révéler le nom. Il n’est pas impossible que ce bourgeois inconnu ait été un des agents intermédiaires des grands personnages de la cour sur lesquels pesèrent si gravement alors les soupçons de tous les honnêtes gens.

Pendant la régence de Marie de Médicis, Louis XIII passa par Angoulême, en 1615, allant à Bordeaux au-devant d'Anne d'Autriche sa (lancée; il y repassa, l'année suivante, avec la reine, pour retourner à Paris. Lorsque Marie de Médicis eut quitté le Château de Blois , en fugitive (1619), le duc d’Épernon vint l’attendre dans la capitale de l'Angoumois ; Richelieu y fut bientôt envoyé par le roi, qu’il réussit, à force d'intrigues et de promesses, à réconcilier avec sa mère : accommodement dont le traité d’Angers, conclu en 1620, ne fut que la ratification. Anne d'Autriche, devenue régente, fit élargir le marquis de Châteauneuf, enfermé au château d'Angoulême par ordre du cardinal de Richelieu (1643). Louis XIV visita la ville, en 1650, accompagné de sa mère, qui, dans plusieurs entrevues avec Guez de Balzac, engagea cet illustre écrivain à user de son influence pour détourner ses concitoyens d'embrasser le parti de la Fronde. Dès le commencement des troubles, les habitants d'Angoulême se déclarèrent, en effet , pour le jeune roi , et chargèrent une députation d’aller à Poitiers lui porter l’assurance de leur dévouement. Vers la fin du xvn* siècle, cette ville leva et équipa un régiment d’infanterie, composé de quinze compagnies, et l’offrit à Louis XIV. Depuis cette époque, nous ne connaissons d’autre circonstance importante dans l'histoire de la cité d'Angoulême, que la crise commerciale à

laquelle elle fut livrée sous le régne de Louis XV. En 1770 , un grand nombre de débiteurs, suivant l'exemple de quelques banqueroutiers, dénoncèrent leurs créanciers aux tribunaux, comme coupables d'usure, et jetèrent dans les afTaires une perturbation qui s'étendit à toute la province. La magistrature, cédant à ses vieux préjugés contre le prêt usuraire, accueillit avec faveur des plaintes qu'elle aurait dù repousser comme entachées de fraude. L’intervention de Turgot, alors intendant du Limousin, put seule, ainsi que nous l'apprend l'auteur de sa biographie , préserver le commerce angoumoisin d'une ruine complète.

Pendant la révolution, le régime de la terreur trouva d'énergiques adversaires dans les membres de la municipalité, presque tous dévoués au parti de la Gironde. Le conseil de la commune adressa une lettre pressante aux directeurs du département pour qu’ils missent en liberté les suspects que le comité de sûreté générale avait fait incarcérer dans la tour du château. Sur le refus du directoire départemental d'obtempérer à celte invitation, les officiers municipaux procédèrent, de leur propre autorité, à l'élargissement des prévenus. Alors le directoire cita devant lui la municipalité; mais le maire Kesnier déclina, au nom de ses collègues, la compétence de ce corps administratif. Traduits pour ce fait à la barre de la Convention, six des magistrats municipaux angoumoisins furent destitués; quant au maire et au procureur général Souschct, l'article G du décret de cette assemblée, en date du 26 août 1793, les autorisa à retourner dans leurs foyers.

Placée, comme nous l'avons déjà dit, sur une éminence, Angouléme est dans une situation des plus pittoresques ; du haut de la promenade en terrasse, pratiquée sur l’emplacement des anciennes murailles, l'œil embrasse une perspective magnifique : fraîches prairies, riches vignobles, roches agrestes et escarpées, vastes forêts, plaine immense que traversent les routes de Paris et de bordeaux, et enfin et surtout cette belle rivière de Charente, qui, d'un tiers moins large, en passant sous le plateau de la ville, que ne l'est la Seine à Paris, l’emporte du moins sur celle-ci par l'admirable transparence de ses eaux. Angouléme, avant la révolution, était le chef-lieu d'un gouvernement particulier militaire, compris dans le gouvernement général de Saintonge et Angoumois : il y avait un siège épiscopal suiïragartt de l’archevêché de Bordeaux, une sénéchaussée, un présidial ressortissant au parlement de Paris, une prévrtté roynle, une élection, une maîtrise des eaux-et-foréts, et un bureau des cinq grosses fermes ; on y comptait douze paroisses, plusieurs communautés religieuses, Cordeliers, Jacobins, Minimes, Capucins, l'rsulines. Carmélites, sœurs hospitalières de l'Hôtel-Dicu, et deux abbayes, Saint-Auzonne et Saint-Cybard, toutes deux de l’ordre de Saint-Benoît. La ville capitale de l’Angoumois est aujourd'hui le chef-lieu du département de la Charente ; son évêché a été conservé : elle possède une bibliothèque publique assez précieuse, un cabinet d’histoire naturelle, de physique et de chimie, une chambre consultative des manufactures, une société d’agriculture, arts et commerce, un collège communal et plusieurs hèpitaux. Le plus remarquable de ses monuments est la cathédrale, édifice à coupoles d’une graude originalité , sur la façade duquel un artiste obscur du moyen dge a ébauché avec son ciseau quelques-unes des grandes scènes sur lesquelles, deux siècles plus tard, le Dante devait répandre toutes les magnificences de son génie. Depuis cinquante ans, la population de la ville, dont le

RUFFEC. — CONFQLENS. 609

chiffre atteint actuellement près de 17,000 âmes , a presque doublé et a donné à son industrie et à son commerce un développement extraordinaire. Les principaux établissements industriels d'Angouléme , à part ses papeteries qui jouissent d'une réputation européenne, sont des distilleries d'eau-de-vie dite de Cognac, des blanchisseries de cire, des maroquineries, des manufactures d'armes ; on trouve, en outre, aux environs, des forges et des fonderies de canons. Quant au commerce, il consiste en grains, vins, eaux-de-vie, chanvres, lins, truffes, épiceries, savons, sels, bouchons de liège et liège en planche, bois de merrain, fer, cuivre, etc. L'arrondissement renferme 132,323 habitants, et le département 367,893.

La biographie d'Angouléme offre quelques noms illustres : nous citerons en première ligne Marguerite de Valois , soeur de François I,r, si connue par son esprit et sa beauté, et Jeun- Louis Huez de Balzac, le restaurateur de la prose française. Jean h'aber , jurisconsulte du xiv* siècle ; André Theret , aumônier de Catherine de Médicis et auteur d'une biographie écrite dans le goût du temps , c’est-à-dire sans critique ni philosophie ; les deux Saint-delais; l'ingénieur militaire IHarc-Hené, marquis de Montalembert, et plusieurs membres de la noble famille des Boutillier, qui a laissé de glorieux souvenirs dans l'église, les affaires publiques et la magistrature, sont également nés à Angouiémc. 1

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