SA VIE ET SES TRAVAUX XXXI
oster ce scrupule, je vous diray que je ne suis pas le seul qui ay commencé, Nicolas Vignier Médecin m'a précédé en ce genre d'escrire, mais cet exemple ne suffirait pas pour justifier mon procédé, si ce n'estoit que le peu d'employ que les Malades nous donnent à Sisteron où j'ay choisy ma demeure, obligeant mes collègues, l'un à plaider ordinairement, l'autre à greffer des arbres dans une solitude qu'il s'est faite à la campagne, les autres à chercher leur divertissement parmy les compagnies, lorsqu'un autre ne trouvant pas à qoy y occuper son bel esprit, s'est veu forcé de convoler au barreau, ou en qualité d'Advocat, il fait paroistre une éloquence non vulgaire, & qu'on aurait peine de luy disputer. Pour moy à qui la fainéantise est en horreur, quand je considère la fausseté du proverbe Dat Galenus opes, à qui a succédé le véritable Medico nusquam Inné nisi sit maie quant plurimis. Ce n'est pas à dire pour cela que je voulusse mal à personne, lorsque je voudrais bien vivre de mon mestier, non pas comme l'entend le Médecin Rabelais, Stercus & urina Medici sunt prandia prima. Je trouve mes plus chers divertissemens dans un cabinet, parmy cinq à six cens volumes des mieux choisis, & la pluspart Historiens, ausquels j'applique volontiers mes plus sérieuses occupations : je ne sçay si c'est par l'analogie du nom que je porte, ou autrement, estant le troisième qui par une inclination toute particulière, avons escrits de l'Histoire ; le premier estoitun des célèbres jurisconsultes de son temps qui a fait l'Histoire de Beauvais en quatre volumes in odavo, citée par les plus sçavans Historiens de nostre temps ; on peut dire que c'est un ouvrage accomply, & la vérité y est si claire & si nette que pour ne l'avoir jamais voulu déguiser, il s'en est attiré la haine des Grands qui luy firent saisir son livre, dont il eut main levée par Arrest du grand Conseil, après que par l'examen on recogneut l'aversion de ses adversaires ne provenir que de la vérité, aussi la portoit-il dans l'anagramme de son nom Pierre Louvet, la pure vérité, changeant O en A. Le second Pierre Louvet a esté un très dévot Religieux de l'Ordre de S. Dominique au couvent de Dijon, qui a composé l'Histoire de son Ordre en huit grands tableaux chronologiques, qui donnent une grande satisfaction au Lecteur ; cet homme avoit tant d'humilité que quoy qu'il fust des plus versés dans la Théologie, & convié souvent de prendre le bonnet de Docteur, qui luy estoit offert par son Général, il le refusa tousjours, avec une grande modestie : sa charité et la grande ferveur qu'il avoit pour les pauvres luy fit quitter le Palais de Monseigneur le Duc de Vantadour, où il demeurait avec la permission de ses Supérieurs, pour aller mourir dans la Catalogne, au service des malades qu'il portoit sur ses espaules dans les Hospitaux de l'armée, il estoit cogneu dans Paris & à Lyon, où il fit imprimer quelque traitté d'Albert le grand, par toute la Bourgongne, & en un mot par toute la France pour un vrai prototype d'humilité, de modestie & de charité.
Pour moy qui suis le troisième Pierre Louvet Docteur Médecin, beaucoup inférieur aux deux premiers, & qui sans y penser ay achevé de renfermer les