CHAPITRE PREMIER de l'état des gaules avant la venue des romains
SOMMAIRE. — I. Dessein de T auteur. — II. Quel était Fêtât de la Gaule transalpine avant la venue des Romains. — III. Quel fut le sujet de leur venue dans la Gaule Narbonnaise. — IV. L alliance quils avaient avec ceux iïAutun épargna lors la Gaule chevelue. — V . Quelle était cette Gaule chevelue. — VI. De combien de peuples elle était composée. — VII. Oui étaient les plus considérables d'entre ces peuples.
I. — Ayant fait dessein de mettre au jour l'histoire des seigneurs de Beaujolais, à laquelle personne n'a encore touché, si ce n'est par occa-
i. Ce titre manque dans les mss. T, V. — 2. L, T, C, V : Quel était anciennement le pays. — 3. T ajoute : Sa situation, son étendue, ses qualités et ses familles, et hommes illustres qui en sont sortis, qu'on croit être fait par M. Lacande, agent
sion et par la connexion de quelque autre histoire qui venait à propos à la chose qui en faisait le sujet, j'ai estimé nécessaire de faire une description sommaire de tout ce pays, auparavant que de toucher celle de ses seigneurs, puisqu'il est difficile d'arriver à l'entière et parfaite connaissance de l'histoire, sans le secours de la géographie.
Mais, parce que le nom de Beaujolais n'est pas beaucoup ancien et que son histoire ne saurait aller au delà de sept siècles, auquel temps, ou à peu près, ce pays a commencé d'être connu sous ce nom, il sera bon de savoir quel pays c'était auparavant qu'il fût ainsi connu, qui ont été ses maîtres, sous quelle partie et cité des Gaules il a été compris, quelles vicissitudes et quels changements il a souffert sous les divers seigneurs à qui il a appartenu en divers temps, depuis et avant la conquête des Gaules par César.
II. — Il n'y a personne tant soit peu savante dans l'histoire, qui ne sache que la Gaule transalpine, avant la venue des Romains, ne fut une nation composée de divers peuples, qui vivaient chacun sous leurs princes ou républiques, et qui avaient chacun leurs lois, communes à toute la nation, et les coutumes particulières à chaque peuple ou cité.
III. — Le passage d'Annibal par la Gaule, qu'on a depuis appelée Narbonnaise, et par le pays des Allobroges, qui sont ceux de Dauphiné et de Savoie, donna sujet aux Romains de se ressentir un jour du peu de résistance qu'ils avaient fait ou plutôt de la connivence qu'ils avaient eue à faciliter, et à ne s'être point opposé au passage de ce capitaine carthaginois qu'ils savaient bien aller contre eux avec toutes les forces d'Afrique et de l'Espagne; et comme ils épiaient l'occasion de leur faire sentir la dissimulation ou la neutralité qu'ils avaient témoignée en cette occasion, il leur arriva, quelque temps après ce, fort à propos, la plainte des Marseillais leurs alliés contre les Saliens ou Provençaux, qui les troublaient et inquiétaient par leurs fréquentes courses et hostilités. Eux qui ne demandaient pas mieux qu'un sujet qui pût fortifier
de Mlle de Montpensier, et qui est le même qui a fait l'inventaire des archives du Beaujolais, environ en 171 5 ; V : Sa situation, son étendue, ses qualités et les familles et hommes illustres qui en sont sortis, fait par M. Lacande, agent de Mlle de Montpensier.
leur procédé, députèrent incontinent Caius Sextius *, ex-consul, pour châtier et dompter l'insolence des Saliens et assurer le repos de leurs alliés. Et comme Sextius s'était contenté de repousser les ennemis, et de bâtir un fort, au lieu où est aujourd'hui la ville d'Aix qui en porte le nom, Aqux Sextiœ, pour arrêter les courses des Saliens, le Sénat, qui trouva son procédé assez froid, donna la commission à Cneius Domitius jEnobarbus de réparer le peu de fruit qu'avait fait Sextius dans son expédition et en la charge qui lui avait été commise.
Ce nouveau général, cupide d'honneur pour sa patrie, ne fut pas sitôt 2 descendu dans la province des Saliens qu'il défit de prime abord 3 les Allobroges et gagna ensuite une mémorable et sanglante bataille contre Bituit, roi des Auvergnats, en laquelle ce prince perdit 12.000 4 hommes qui furent tous tués dans ce conflit, ce qui occasionna ces peuples vaincus de subir le joug du vainqueur, et de se ranger sous l'obéissance des Romains.
Trois ans après, savoir Tan 635, de la fondation de Rome, Quintus Martius, ex-consul, mena une colonie à Narbonne, de laquelle il prit le surnom de Narbo, et appela toute cette marche ou contrée soumise, Narbonaise et Bracata, ou porte braies, à cause que les habitants de ces pays conquis, soit que ce fût de leur propre mouvement, pour se rendre uniformes et agréables aux Romains, leurs seigneurs, ou qu'il leur fût enjoint et commandé, coupèrent leurs longs cheveux qu'ils avaient communs avec les autres Gaulois transalpins et retinrent la forme des haut-de-chausses qu'on appelle en ce pays-là braies, bracœ, et tout ce pays conquis contenait lors ce qu'on a depuis appelé partie de Savoie, Dauphiné, Provence5, Languedoc, Toulouse, marche d'Espagne ou Septimanie, Roussillon, et partie de la Catalogne 6.
IV. — Les Romains ne touchèrent pas au reste de la Gaule transalpine par laquelle Annibal n'avait point passé, soit qu'ils ne se crussent pas assez forts et puissants pour une si grande entreprise, soit qu'ils y eussent grande correspondance, confédération et alliance avec plu-
1. L,T,C,B, V : Sextilius. — 2. L,T,C,V : plus tôt. — 3. L, T, C, B, V ■ du premier abord. — 4. L, T, C, B, J. V : cent vingt mille. — 5. T, C, V : Provence ou Septimanie, Roussillon et partie de la Catalogne. — 6. L : Provence ou Septimanie.
sieurs peuples, comme avec ceux d'Autun, de Reims, et autres, ils ne voulurent pousser plus avant leurs conquêtes, tant à cause qu'elles se trouvaient bornées du territoire et de ce qui appartenait à la juridiction des Autunois, leurs frères et confédérés, pour ne sembler violer le droit des gens en assaillant ceux qui ne les avaient en aucune façon provoqués.
V. — Pendant ce temps-là, cette partie de la Gaule, à laquelle les Romains ne touchèrent pas, était appelée chevelue, comata, à cause de la longue perruque que portaient ses habitants, et elle était divisée en trois parties : Belgique, Celtique ou Lyonnaise et Aquitanique, et c'est ce qu'on appela ensuite la Gaule de César, à cause qu'il l'avait acquise dans l'espace de neuf ans, au sujet que je vais déduire ciaprès.
VI. — Ces trois diocèses, séparés de la Narbonaise, faisaient en tout 64 cités ou peuples, savoir 23 dans la Belgique, 24 dans la Lyonnaise et 17 en Aquitaine, et chacune de ces cités ou cantons, pour parler à la manière des Suisses, comprenait plusieurs villes et bourgs, sous sa juridiction et ressort, comme nous l'apprend le septième livre des Commentaires de César qui dit que Vercingétorix fit résoudre dans le conseil général des Gaulois de brûler toutes les villes qui ne pourraient se défendre contre les Romains, dont en furent brûlées vingt en un jour, dans la cité de Berry, à laquelle cité, c'est-à-dire à son état et à son peuple, Bourges servait d'ornement et de forteresse. On brûla encore plusieurs villes dans les autres cités, ce qui fait voir que les villes étaient dans les cités, et qu'il y pouvait avoir beaucoup de villes dans une seule cité, comme aujourd'hui dans un diocèse dont la ville capitale porte le nom de cité, et ce sont ces 64 peuples ou cités qui firent dresser, à l'honneur d'Auguste, le temple de Lyon, sur le concours du Rhône et de la Saône, sur l'autel duquel temple les titres et les statues de ces 64 cités de la Gaule étaient représentés. Strabon au 1. IV et Tacite au 1. III de ses Annales disent que le bruit courut à Rome que les 64 cités des Gaules, c'est-à-dire toute la Gaule, s'étaient révoltées.
Ces 64 peuples ou cités étaient divisés chacun en plusieurs pays, in plures pagos. César le témoigne au 1. I de ses Commentaires, où il dit civitas Helvetica in quatuor pagos divisa est, la cité des Suisses est divi-
séc en quatre pays ou, si vous aimez mieux, les Suisses et l'état des Suisses sont divisés en quatre quartiers ou cantons, et César ayant défait au passage de la Saône l'un de ces quatre quartiers ou cantons qu'on appelle de Zurich, il fait mention ensuite d'un autre quartier.
A l'exemple de cette cité des Suisses qui était divisée en quatre pays nous pouvons foire état que les 64 cités des Gaules étaient divisées en plusieurs pays, les uns plus, les autres moins, comme la cité de Nîmes avait, sous son étendue, 24 villes ou bourgs, et ces pays étaient quelquefois si grands et si puissants qu'ils étaient censés pour peuples; et c'est de là que Plutarque, en la Vie de César, dit qu'il avait dompté en la Gaule 300 nations; de la que Josèphe, 1. II, ch. 28 de la guerre des Juifs, dit que la Gaule était peuplée de 315 nations; de là que Appian Alexandrin, en ses guerres civiles et en son épitome des guerres celtiques, dit que César avait dompté dans les Gaules et soumis à l'empire Romain 400 nations, ces trois ou quatre cents nations n'étant que les pagi ou pays des 64 cités, et encore ces pagi ou pays étaient divisés en plusieurs moindres, et sous chacune de ces moindres parties étaient comprises diverses habitations ou villages qu'on appelait domus, à cause que les villages prenaient leurs noms de celui du seigneur qui les possédait et y avait sa maison, près de laquelle demeuraient ses sujets et vassaux.
VIL — Or, entre tous ces peuples et nations, il y en avait quatre qui étaient les plus puissants et qui faisaient quatre grandes ligues ou républiques, savoir ceux d'Autun, les Auvergnats, les Berruyers, et ceux de Sens, et le souverain dictateur de toute la nation gauloise, qui était en ce temps-là comme est aujourd'hui l'empereur parmi tant de princes et république d'Allemagne, était pris et élu à tour de rôle de ces quatre ligues; par exemple, s'il était de la ligue d'Auvergne, il y tenait ses assises, les plaids et les assemblées, disposait des armées et des quartiers d'hiver, et décidait tous les différends et démêlés qui survenaient dans toute la nation, et ce tant qu'il vivait; après son décès, on en élisait un autre d'une autre ligue, et ainsi ces quatre peuples avaient alternativement le souverain magistrat chez eux ; et ce fut ce qui ayant brouillé les Auvergnats avec ceux d'Autun attira les armes des Romains à la défense de ceux-ci, qui virent à leur porte plustôt
qu'ils ne pensaient les Allemands fondre sur eux et sur leurs sujets et vassaux qui venaient au secours et à la défense des Auvergnats, et c'est d'où les Romains prirent occasion d'envahir la Gaule, sous prétexte de secourir les Autunois, leurs alliés, qui payèrent bien, puis après l'arrivée de leurs hôtes, puisque de maîtres qu'ils étaient ils devinrent valets et sujets de ceux qui l'étaient auparavant d'eux, comme je dirai ci-après.