HiàT'»iht DL' BRÉSIL na.xrAis
auquel lieu à la façon des Amériquâins, nous pendismes des liriceux et des licts de coton, pour nous coucher en Tair. » I>cs Genevois espéraient que cette installation provisoire se modifierait, et qu'ils jouiraient bientôt d'un confortable relatif. Il n'en fut lien. Non seulement Villegaignon les fît travailler sans trêve ni relâche à son fort, malgré les fatigues du voyage et l'imprévu des nouvelles habitudes à contracter, mais encore il ne leur donna qu'une nourriture insuffisante, si bicMi « qu'avec ces incommoditez et debihlez, estans contrainctft de tenir coup à la besogne depuis le poinct du iour ius^iues à la nuict, il sembloit bien nous traiter un peu plus durement que le devoir d'un bon père, tel qu'il avoit dit à nostre arrivée nous vouloir estre, ne portoit envers ses eiifans. » Les Genevois croyaient alors travailler pour leurs coreligioimaires. De plus Hichier, dans l'enthousiasme de la première heure, leur représentait Villegaignon comme un « RCîcond saint Paul », et les encourageait dans leurs bonnes résolutions. Pendant plusieurs semaines, malgré les fatigues d'un travail auquel la plupart d'entre eux n'étaient pas habitués, ils ne reculèrent i)as devant celte besogne fastidieuse, (.'t furent à tour de rôle terrassiers, maçons ou charpentiers. Leurs déceptions pourtant avaient été bien vives : ils avaient cru trouver au Brésil une teri'e de promission, un véritable paradis terrestre, et ils se heurtaient chaque jour à la plus triste des réalités; mais ils avaient promis d'obéir, et ils obéirent juscju'au jour où ils comprirent que Villegaignon exploitait leur bonne volonté, et ne voyait en eux que des instruments do travail et noa des auxiliaires. Encore ne songeaient-ils pas A lui disputer l'exercice de l'autorité, mais ils déclarèrent hardiment qu'ils n'exécuteraient ses ordres que jusqu'au jour où leur conscience le leur défendrait. Tous ceux que le vice-amiral avait froissés par sa hauteur et ses brutalités se groupèrent immédiatement autour d'eux. C'était un noyau d'opposition qui se formait. Personne encore ne relisait ouvertement d'exécuter les ordres du gouverneur, mais on ne le faisait qu'avec répugnance» et le méconten-
Les colons genevois. 257
tement se traduisait par de sourdes résistances. Villegaignon se crut bravé, et redoubla d'exigences. Habitué par son éducation et ses antécédents à une stricte discipline, il ne pouvait supporter l'idée de la désobéissance. Il se croyait toujours sur sa galère maltaise, et confondait volontiers les colons avec la chiourme. Aussi parut-il étonné de cette opposition inattendue et résolut-il de la briser.
Le vice-amiral s'en prit d'abord aux Brésiliens employés aux travaux du fort ; il espérait peut-être prévenir une révolte ultérieure, en montrant ce dont il était capable, si on le poussait à bout. Ces Brésiliens étaient des Margaïats prisonniers, que Villegaignon, pour empêcher nos alliés les Tupinambas de les dévorer, leur avait achetés. D'après les usages de l'époque, ils étaient ses esclaves légitimes. Encore n'était-ce pas une raison pour les traiter comme il le fit. Sans la moindre raison, il les rouait de coups, les jetait en prison, et les accablait de mauvais traitements. Un jour l'un d'entre eux, nommé Mingaut, avait commis une vétille, « pour (1) laquelle il ne méritoit presque pas qu'il fut tancé; il lui lit embrasser une pièce d'artillerie, et dégoutter et fondre du lard fort chaut sur les fesses, tellement que ces pauvres gens disoient souvent en leur langage : Si nous eussions pensé que Paycolas nous eust traité de ceste façon, nous nous fussions plus tost faits manger à nos ennemis que de venir vers lui. » Aussi bon nombre d'entre eux s'enfuirent dans les bois, malgré les Tupinambas qui y avaient bâti leurs villages, préférant tomber entre les mains de leurs ennemis héréditaires que subir plus longtemps la tyrannie de Villegaignon.
Ces Margaïats fugitifs ne tardèrent pas à contracter alliance avec les interprètes Normands, qui n'avaient pas vouhi se soumettre aux ordonnances du vice-amiral, et continuaient à mener dans les forêts vierges de l'intérieur la vie aventureuse
(1) LÉRY, otiv* cit. § xvîi.
2»">8 JII.STOIIŒ l)L BKÉSII FKAM'.AIS.
à laquelle ils étaient accoutumés. Les interprètes appelèrent à eux ces Margaïats, et les défendirent contre les Tupinambas qui voulaient les reprendre pour les restituer à Villegaignon, ou plutôt pour les dévorer. Ils unirent leurs ressentiments à leur propre haine, et tous ensemble devinrent les ennemis les plus acharnés du gouverneur.
Contre la mauvaise volonté bien constatée des Genevois, et les hostilités déclarées des interprètes Normands et des Margaïats, Villegaignon aurait dû s'assurer à tout le moins les bonnes dispositions des Français qu'il avait amenés avec lui. Il ne prit même pas cette précaution élémentaire, et réussit à s'en aliéner la majeure partie par ses emportements et ses fureurs. Plusieurs d'entre eux ne méritaient, il est vrai, aucune sympathie. C'étaient des criminels de la pire espèce, puisqu'ils étaient déjà condamnés à mort quand il les recruta dans les geôles de Paris et de Rouen. Un moyen existait pourtant d'amender ces natures perverses ; il fallait leur faire comprendre la nécessité du travail et la possibilité de la réhabilitation. Villegaignon ne sut que les punie, et développer en eux les mauvais sentiments qui avaient déjà fait explosion en Europe. Un de ces malheureux, un certain Laroque, menuisier de son état, avait ourdi contre le vice-amiral une conspiration qui n'avait même pas reçu un commencement d'exécution. « L'ayant (1) fait coucher tout à plat contre terre, et par un de ses satellites à grands coups de baston tant fait battre sur le ventre, qu'il en perdoit presque le vent et l'haleine, après que le pauvre homme fut ainsi meurtri d'un costé, cet inhumain disoit : Corps S. Jacques, paillard, tourne l'autre; tellement qu'encores qu'avec une pitié incroyable il laissast ainsi ce pauvre corps tout eslendu, brisé et à demimort, si ne fallut-il pas pour cela qu'il laissast de travailler de son métier. » Quelques-uns de ses compagnons, exaspérés
^1) LÉRY, OUVi cit» g Vli
par ces mauvais traitements, complotèrent de s*enfuir, et débarquèrent sur le continent, où ils rejoignirent les interprètes Normands. C'étaient autant d'ennemis déclarés, sans compter tous ceux qui restaient en apparence fidèles à leur devoir, mais n'obéissaient plus qu'avec répugnance, et n'attendaient qu'une occasion pour se jeter à terre et fuir cette intolérable tyrannie.
On a souvent observé pour certains orgueilleux que la conscience qu'ils avaient de leurs torts ne les empêchait pas de persévérer dans une conduite dont ils prévoyaient néanmoins les fatales conséquences. Villegaignon était certes trop intelligent pour ignorer qu'il s'aliénait, par ses emportements, les bonnes dispositions de ses hommes, mais il se croyait engagé d'honneur à ne céder sur aucun point. Au lieu de désarmer par quelques concessions bien faciles les haines qui couvaient autour de lui, il redoubla de sévérité. Pour la moindre faute il ordonnait la bastonnade ou la prison. Ses gardes écossais, fidèles exécuteurs de sa volonté, allaient saisir le délinquant et appliquaient la peine dans toute sa rigueur ; car ils se sentaient isolés au miheu des colons, et comprenaient que Villegaignon était leur seul appui. Le viceamiral en arriva même à distribuer les punitions presque au hasard. On prétendait dans l'île que ses rigueurs variaient avec ses costumes, « de façon (1) que, quand nous voyons le vert et le iaune en pays, nous pouvions bien dire qu'il n'y faisoit point beau; mais surtout lorsqu'il était paré d'une longue robbe de camelot iaune, bordée de velours uoir, les plus ioyeux de ses gens disoyent qu'il semblait lors son vray enfant sans souci. » Or, s'il tolère jusqu'à un certain point une sévérité outrée, l'esprit humain est ainsi fait qu'il repousse toute injustice et surtout tout caprice. Nos colons auraient peut-être supporté les sévérités du gouverneur : ils se révoltèrent contre ses injustices.
(1) LÉRY, GUY. cit. § vi.
::iH«) histoire dc brk.-^il FiLL?î<;Aia.
]jes amis de Villegaignoa n'échappèrent pas à ses caprices. Thoret, le commandant dn fort Coligny, devint toat-à-conp Tobjet de sa haine* C'était un vieux soldat, qui avait autrefois servi en Piémont, peut-être sous les ordres de Viliegaignon. Le vice-amiral, qui connaissait sa capacité et avait alors en lui toute confiance, Tavait investi d'un poste d'honneur, en le nommant gouverneur du fort : « Mais autant qu'il l'avoit aimé, autant le désaima, et à petite occasion lui donna beaucoup d'ennuis (1). » Thoret avait de bonne heure embrassé la réforme. L'arrivée de Richier et de Charlier surexcita son zèle religieux. Il suivit avec ferveur tous les exercices, et pratiqua jusqu'à la minutie les moindres observances du nouveau culte. I^orsqueVillegaignon se déclara contre les Protestants, Thoret, fidèle à son devoir et aux exigences de l'honneur militaire, continua à remplir ses fonctions sans jamais donner prise à la moindre observation, mais il laissa voir par son attitude froidement correcte qu'il désapprouvait la conduite de son supérieur hiérarchique, et était attaché de cœur et d^esprit au petit groupe des Genevois. Villegaignon essaya d'abord de le ramener à lui, mais il comprit bien vite que c'était peine perdue, et dès lors s'acharna contre cet ancien ami, auquel il fît subir mille avanies, que ce dernier accepta par esprit de sacrifice. Il s'imagina très à tort qu'il pouvait abuser de cette longanimité, et, à propos d'une question futile, lui intenta une détestable querelle.
Il s^agissait de payer les Tupinambas qui avaient vendu des esclaves à Villegaignon. Ces Tupinambas avaient été renvoyés au trésorier, nommé la Faucille, qui n'exécuta pas leur réclamation. Ils se plaignirent alors au vice-amiral, qui chargea Thoret de faire droit à leur demande. Thoret s'empressa do prendre en main leur cause, et lit au trésorier quelques observations que celui-ci reçut fort mal. Une dis-
(1) Crk«i»in, Histoire des martyrs, p. 411.
cussion s'engagea, et Thoret, provoqué par les réponses de la Faucille, lui donna un démenti. « Or (1) le conseil avoit fait ordonner que nul n*eust à desmentir plus grand que soi, ou son compagnon, à peine de faire réparation d'honneur, un genouil en terre, le bonnet au poing, et suspendu de son office et estât, si aucun en avoit, pour trois mois. » A peine Villegaignon est-il informé du démenti, qu'il convoque le conseil, fait comparaître Thoret qui avoue sa faute, et réclame l'exécution pure et simple du règlement. En vain Thoret fait-il observer qu'il avait agi dans l'intérêt du service; en vain quelques-uns des membres du conseil demandèrent-ils un arbitrage, l'opinion du vice-amiral prévalut, et Thoret dut se résigner à cet affront immérité. « A quoi (2) à grandes diffîcultez et prières condescendit cet homme vaillant et adroit aux armes : connoissant que le iugement estoit faict par ses propres ennemis. Toutesfois il obéit à la prière de Richier et Dupont qui le prièrent de prendre patiemment le tort qu'on lui faisoit. » Villegaignon aurait dû se contenter de cette facile victoire, mais il abusa de sa position pour se permettre contre cette victime volontaire du devoir mille plaisanteries fort déplacées. « Laquelle (3) moquerie et indignation Thoret porta si impatiemment que d'un grand desplaisir s'avisa de passer un bras de mer de deux lieiies, le plus secrettement qu'il peut sur trois pièces de bois liées ensemble pour trouver passage en un navire de Bretons, qui estoit à un port distant de là trente lieiies, oii il fut fort bien accueilli du capitaine. » Cette défection était fort dangereuse, non seulement parce qu'elle privait la colonie d'un officier utile et dévoué, mais surtout parce que cet officier, injustement traité, ne manquerait pas, à son retour en Europe, de dénigrer Villegaignon et la colonie, et serait d'autant mieux écouté que sa position
(1) Crespin, id.
(2) Crespin, id.
(3) id. id.
262 HISTOIRE DC RRÉSIL FRA3(ÇÂIS.
avait été plus élevée et son traitement plus ligoureux. Le vice-amiral, qui aurait dû essayer de le retenir à tout prix, perdait alors comme le sentiment de la situation. Non seulement il exagérait la dureté naturelle de son caractère, mais encore c la grande (i) modestie et patience des povres personnes accreut tellement l'audace de son cœur, que plus il ne pensoit que ruiner, mesler, et renverser sens dessus dessous l'ordre ecclésiastique et politique, lesquels lui-mesme avoit en une si sainte affection, érigé, establi et confirmé.» Mais sur ce point il rencontra une résistance inattendue. Les Genevois lui avaient obéi, tant qu'il leur avait seulement demandé de rendre à César ce qui appartient à César. Du jour où il s'avisa d'excéder les limites de son autorité en leur imposant des règles contraires à leur liberté religieuse, ils lui déclarèrent hardiment qu'ils n'écouteraient plus que leur conscience. Exaspéré par cette déclaration, dont il ne pouvait s'empêcher de reconnaître la justesse, mais trop emporté par la passion pour s'arrêter quand il en était encore temps, Villegaignen poussa tout de suite les choses à l'extrême, et interdit au ministre Richier de prendre dorénavant la parole, à moins de modifier les prières et le culte, c'est-à-dire d'abjurer. De plus il défendit toute assemblée. Dupont de Corguilleray, le chef des Genevois, vieillard respectable que les deux partis s'accordaient à ménager, s'indigna de cette injuste prétention, et fit savoir au gouverneur qu'il ne le reconnaissait plus pour son suzerain, se considérait comme délié de tout engagement à son égard, et n'attendait plus qu'une occasion de rentrer en Europe. Cette fois la rupture était complète, et Yillegaignon l'avait seul provoquée par ses exigences intempestives.
(1) Crispin, ouv. cit. p. 411.
II f. — DÉFAUT DES GexKVOLS.
Le vice-amiral avait jusqu'alors toujours imposé ses volontés. Pour la première fois, on le bravait en face, et à ses caprices arbitraires on opposait une résistance d'autant plus dangereuse qu'elle était légale. Surpris par ces prétentions inattendues, il refusa de donner acte à Corguilleray de sa sommation, et annonça qu'il maintiendrait son autorité. Il n'aurait certes pas reculé devant un coup de force, mais il ne se sentait pas suffisamment appuyé, et redoutait un conflit, qui ne se résoudrait peut-être pas à son avantage. Nicolas Barré, le principal de ses lieutenants, celui qu'il avait investi de sa confiance après la fuite de Thoret, était sans doute un homme d'exécution et un serviteur dévoué, mais c'était aussi un protestant convaincu, et, pour rien au monde, il n'aurait consenti à user de violence contre ses coreligionnaires. Les gentilshommes volontaires, qui avaient suivi le vice-amiral au Brésil, l'auraient plus facilement écouté, mais ils respectaient Corguilleray, gentilhomme comme eux, et le préjugé n'étouffait pas chez eux la voix de l'honneur au point de leur persuader que les Genevois étaient dans leur tort. Restaient, il est vrai, son neveu Bois le Comte et ses gardes écossais, prêts à lui obéir envers et contre tous ; mais Villegaignon n'osa pas leur donner l'ordre d'arrêter les Genevois, il craignait une résistance ouverte de leur part, et savait qu'au premier signal non seulement tous les protestants prendraient fait et cause pour eux, mais encore les colons, qu'il maintenait à grand'peine dans le devoir, profiteraient de l'occasion pour secouer son autorité.
Il se résigna donc, comprima sa fureur, et se réserva d'agir suivant les circonstances ; seulement, pour mieux prouver sa colère aux dissidents, il leur coupa les vivres, et ordonna de
les laisser vivre à leur guise. Ceux-ci ne demandaient pas mieux. La maigre pitance que leur octroyait Villegaignon ne leur souriait que médiocrement. A peine eurent-ils appris que cette modeste rémunération de leur travail leur était refusée qu'ils cessèrent de leur côté de travailler aux fortifications, et entrèrent en relation avec les Brésiliens, qui leur fournirent en effet des vivres en abondance, et ne les laissèrent manquer de rien.
Villegaignon avait espéré les prendre par la famine. Ses calculs étaient déjoués. Furieux de sa déconvenue, il résolut de faire un exemple pour ressaissir une autorité qu'il sentait lui échapper. Deux des Genevois, Jean Gardien et Jean de Léry (1), avaient quitté l'île aux Français et étaient allés passer quelques jours en terre ferme. Or le vice-amiral avait ordonné précédemment que pas im colon ne sortirait de File sans lui en demander l'autorisation, et les deux amis, se considérant comme déliés de tout engagement vis à vis de lui; n'avaient pris conseil que d'eux-mêmes pour partir. A peine étaient-ils de retour que Villegaignon ordonna de les arrêter et de les enchaîner. Corguilleray, scrupuleux jusqu'à la duperie, aurait voulu que Gardien et Léry se laissassent enchaîner, car, disait-il, ils avaient enfreint un règlement; d'ailleurs il leur promettait d'intervenir en leur faveur. Les délinquants lui firent remarquer que, puisque Villegaignon n'avait pas tenu ses engagements, ils étaient libres de se
(1) Ce refus d'obôii^sanee de la part de Léry a éîé singulièrement travesti par Thevet, qui, confondant, suivant son habitude, des épisodes très divers, a cru que Léry êtiit un des cinq prétendus conspirateurs, dont nous racontons plus loin la fin Lunentable. Nous lisons en effet dans son Histoire di d^ux rodages aux Indes Aush'aUs et Occidentales: ja9. f. SI Germain n* 656) c et quant an quatriesme, qui estoitLéiy, fin et aecort, fit tant qu*il se déferra les deux iambes, et se sauva de nuit dans un bateau arec d*autres, et gaigna le cap de Prie etc. »
comporter à leur guise, et ils refusèrent nettement d*obéir. La circonstance était critique. Villegaignon allait-il pousser les choses à Textrême : « En ce cas (1) nous estions quinze ou seize de nostre compagnie, si bien unis et liez d*amilié, que qui poussoit Tun frapperoit l'autre, comme on dit ». Aussi le vice-amiral hésita-t-il à donner le signal de la guerre civile. Il feignit d'accepter les raisons des Genevois, et n'insista pas davantage ; mais rentré chez lui il exhala sa fureur en termes amers, et fit entendre à ses familiers qu'il se préparait à un acte éclatant de vengeance.
Ce refus d'obéissance faillit provoquer une explosion. Tous les mécontents, et ils étaient nombreux, persuadés que Villegaignon était réduit à l'impuissance, supplièrent les Genevois de pousser leur victoire jusqu'au bout, et de déposer le gouverneur. Quelques-uns, plus violents, proposaient même de s'en débarrasser en le jetant à la mer, « à fin, (2) disoient-ils, que sa chair et ses grosses espaules servissent de nourriture aux poissons » . Corguilleray et Richier n'auraient eu qu'à faire un signe et la révolte éclatait ; mais, scrupuleux observateurs de la légalité, ils ne voulurent pas mécontenter l'amiral Coligny, sous les auspices duquel l'expédition avait été entreprise, et qui avait honoré Villegaignon de ses faveurs. Ils rejetèrent toutes les ouvertures de rébellion, et poussèrent même la discrétion et les ménagements jusqu'à se cacher pour célébrer leurs offices ; ils continuèrent pourtant à prêcher en public, bien persuadés que Villegaignon n'oserait ou ne pourrait les troubler.
Le vice-amiral ne tarda pas à comprendre que la présence des Genevois dans l'île aux Français constituait pour lui une menace permanente. Bien qu'il leur eût positivement défendu, au début de leurs contestations, de s'éloigner du fort, il se décida à leur permettre, dans les premiers jours d'octobre.
(1) LSBT, OUV. cit. § VI.
(2) id. id.
rr aller attendre sur le continent l'arrivée d'un navire français qui les rapatrierait. Cette fois encore on conseilla aux Trenevois de profiter de leur départ pour déposer le gouverneur ; mais ils refusèrent par respect pour la France et pour la relif^ion, et s'établirent au fond de la baie de Ganabara, dans un petit village brésilien qu'on avait surnommé la Briqueterie. Ils devaient y rester deux mois encore avant de s'embarquer pour l'Europe.
Villegaignon ne les avait laissés partir que très à contre- CAiiUT, et uniquement parce qu'il les redoutait. Il eut la petitesse de leur faire subir, quand ils quittèrent l'île, quelques humiliations bien inutiles. Ainsi n'ordonna-t-il pas de fouiller leurs coffres et leurs paquets. Les artisans avaient emporté quelques outils ; il les fit saisir comme lui appartenante Corguilleray et Richier avaient gardé quelques livres ; il les confisqua sous prétexte qu'il les avait tous achetés lui-même. Comme les bagages des Genevois étaient trop considérables pour qu'ils fussent transportés tous à la fois et sur une seule barque, deux d'entre eux, un tourneur et un menuisier, attendirent le retour du bateau, et déposèrent leurs effets sur la grovo. Villegaignon outré de fureur assistait au départ. Voyant (jue ces deux ouvriers restaient seuls dans l'île, il fio donna la triste satisfaction de visiter lui-même leurs bagngos. Il trouva dans ceux du tourneur quelques ouvrages en bois (jne l'ouvrier avait fabriqués dans ses moments de loisir, avec l'espoir d'en ti*ouver un prix avantageux quaud il reviendrait ou France. « Comme(i) icelui Villegaignon, ne pouvant plus contenir la rage dont il était transporté, lui imposa qu'il estoit larron, d'avoir fait tels vaisseaux de son bois, et leva deux ou trois fois le poing pour le frapper. Toutesfois pour 00 que que quelqu'un de ses familiers Taperceut, il se contint pour cette fois: neantmoins il se vengea sur les coupes, lesquelles il c^assa ot fVoissa aux pieds, blasphémant et despitant le nom de Dieu». Revenu a lui, il eut honte de son emportement,
;r CitBspiN, p. 114,
et envoya un de ses officiers présenter ses excuses et offrir une indemnité au tourneur. Mais le mal était fait.Villegaignon avait commis une mauvaise action, et il s'était rendu ridicule. Pendant les deux mois que les Français passèrent à la Briqueterie, les indigènes leur fournirent des vivres ; encore fallait-il les acheter bien cher, et leur donner en échange des vêtements ou des armes. Il était évident que, du jour où ces ressources leur manqueraient, les Brésiliens les abandonneraient ; car l'intérêt et non la reconnaissance les amenait près d'eux. Il peut sembler étrange que, menacés d'une famine prochaine, les Genevois n'aient pas songé sinon à cultiver la terre, au moins à se procurer par la chasse ou la pêche quelques ressources supplémentaires ; mais tel était l'aveuglement de tous les colons du temps qu'ils ne songeaient même pas à exploiter les richesses naturelles du sol. Moitié par indifférence, moitié par orgueil, ils aimaient mieux s'exposer à mourir de faim que s'abaisser à un travail dégradant, pensaient-ils, pour des Européens. Ils parcouraient les environs, et assistaient aux fêtes et aux cérémonies indigènes. Les plus anciens d'entre eux interrogeaient les Brésiliens sur les productions du sol, sur leurs traditions nationales, sur l'origine de leurs coutumes. Quelques-uns, plus soucieux de l'avenir, rédigeaient même des dictionnaires de leur langue. Entre tous se distinguait par l'ardeur de ses investigations Jean de Léry. Peut-être songeait-il déjà à publier le récit de son voyage. Il pénétrait dans les forêts de l'intérieur, il recevait rhospitalité dans les cases brésiliennes, il tâchait de surprendre le secret de leurs croyances, il achetait des oiseaux ou des animaux rares, des plumes, et autres objets, qu'il se réservait de rapporter en Europe, Pendant ce temps Corguilleray et Richier préparaient leurs moyens de défense ; car ils s'attendaient à être attaqués par Villegaignon à leur retour en Europe, et ne voulaient pas être pris au dépourvu. D'après Villegaignon (1), — mais il faut nous défier ici de son témoi-
(1) Pièces justificatives. Lettre VII de Villegaignon.
gnage, — ils auraient môme essayé à diverses reprises d'organiser la rébellion immédiate, t Au (I) moyen de quoy secrètement se mit à séduire mes hommes, et les plus proches d'auprès de moy : leur disant qu'il s'en retournoit en France pour ramener tant de gens que, par force, il pourroit planter la religion que i'avois refusée, et, pour confirmer ceulx de mes hommes qu'il avoit gaignez, feist recognoisire une isletto à trois lieues de moy, où il designoit de se retirer > et plus loin « à l'heure de son partement, vint trouver mes hommes et leur dire.., qu'il serait de retour dedans dix moys, en si bonne compagnie que ie seroye tout ioli de me tenir cloz et couvert tout seul en mon isle ». Il se peut, en effet, que Corguilleray et Richier aient été imprudents en paroles, et qu'ils aient fait aux colons des promesses qu'ils n'étaient pas certains d'accomplir, mais ils avaient jusqu'au dernier moment donné l'exemple de l'obéissance, et Villegaignon n'avait pas à craindre de leur pai't une révolte ouverte. Le vice-amiral de son côté organisait sa vengeance. Il savait que le calvinisme était proscrit en France, et voulait que Richier et les siens fissent profession des doctrines condamnées, afin de demander un châtiment exemplaire. Dès le 8 septembre 1557, un certain Aubery fut par lui député au ministre, et l'interrogea sur certains points controversés. Richier, qui ne se doutait pas du piège, et qui d'ailleurs était homme à ne pas reculer devant le martyre pour mieux affirmer sa croyance, répondit sans hésitation, et l'envoyé de Villegaignon, convaincu de ses sentiments hérétiques, n'hésita pas à délivrer au vice-amiral un certificat attestant que Richier s'était nettement prononcé contre le catholicisme (2). Quelques semaines plus tard, le 27 décembre 1557, Villegaignon qui voulait avoir enti'e les mains toutes les pièces nécessaires, députa à Richier un autre envoyé, Pierre la Faucille, ce receveur qui avait été la cause
(1, 2) ViLLEGAiONON. Les propositions cofttentieuseSj entre le chevallier de Villegaignon et maistre Jehan Calvin, Préface.
LES COLONS GENEVOIS. :26y
de la punition et de la fuite de Thoret. Richier, qui était à la veille de son départ, et ne s'imaginait pas que la vengeance de Villegaignon le poursuivrait au delà de l'Océan, non seulement répondit à son envoyé qu'il était calviniste, mais encore lui donna par écrit son opinion sur trois propositions contentieuses. Il venait de signer son arrêt de mort, si, par bonheur, ces pièces accusatrices ne fussent tombées entre les mains de juges éclairés et tolérants (1).
Un vaisseau français venait d'arriver dans la baie de Ganabara. 11 se nommait le Jacques^ et était commandé par le capitaine Faribault (2). C'était un vieux navire, à peu près hors d'usage, mauvais marcheur, et qu'on cherchait à utiliser pour un dernier voyage. Son possesseur, maître Martin Baudoin, du Havre, s'était associé pour l'équiper à quelques grands seigneurs protestants, moitié par désir d'augmenter leur fortune par une bonne spéculation, moitié avec l'arrièrepensée de préparer pour leurs coreligionnaires un asile au Nouveau Monde. On parlait alors beaucoup en France de la tentative de colonisation du Brésil. On en attendait même des résultats inespérés, car le capitaine Faribault annonça aux Genevois que plusieurs navires étaient en armement dans les ports de France, tout prêts à conduire au Brésil de nombreux colons. C'était tout un courant d'émigration qu'on voulait diriger vers cet heureux pays. On espérait que, dans quelques années, plusieurs milliers de Français seraient établis dans la région, assez solidement pour repousser toute attaque portugaise. Aussi Faribault fut-il très- décontenancé quand Corguilleray et Richier lui eurent appris que la discorde régnait dans l'île aux Français. Le capitaine n'hésita pas à leur dire que la nouvelle de ces dissensions serait fort mal accueillie, et que les colons resteraient très-probablement en
(1) Villegaignon, id. Le procès-verbal de la Faucille fat rédige et donné à Villegaignon le mardi 8 juin 1558.
(%) On trouve également Fariban et Faribaut.
Europe, puisqu'ils ne trouveraient plus au Brésil la liberté religieuse. Faribault avait cruellement raison. La France avait alors entre les mains un merveilleux instrument de fortune, et, par insouciance ou par ignorance, elle le brisait avant de s'en servir. Combien de fois dans notre histoire coloniale, aurons-nous à signaler et à déplorer des faute» semblables !
Deux des gentilshommes qui étaient partis de France avec Villegaignon, La Chapelle et Boissi, l'avaient abandonné depuis quelque temps à cause de son intolérance religieuse, et s'étaient joints aux Genevois (1). Désireux de regagner la France et d'échapper aux mauvais traitements du vice-amiral, ils firent marché avec le capitaine du Jacques, et s'engagèrent pour eux et leurs compagnons à payer six cent livres tournois et à fournir des vivres. Villegaignon, qui ne pouvait s'empêcher de regretter leur départ, fît néanmoins contre mauvaise fortune bon cœur, et leur octroya la permission régulière de rentrer en France. Il écrivit même au capitaine Faribault pour calmer ses scrupules, et il ajoutait dans sa lettre : « tout (2) ainsi que ie fus ioyeux de leur venue, pensant avoir rencontré ce que ie cerchois, aussi, puisqu'ils ne s'accordent pas avec moy, suis-ie content qu'ils s'en retournent ». Il lui confia en même temps un petit coffret, rempli de lettres qu'il envoyait à plusieurs personnes. Une de ces lettres était une dénonciation en forme adressée au premier juge français, dans le ressort duquel aborderaient les Genevois; et en vertu de laquelle ils devaient être traduits devant la justice comme hérétiques, et traités en conséquence ; en sorte que le vaisseau que ces infortunés croyaient devoir être l'instrument de leur salut serait celui de leur perte, et que
(1) LisRY, CUV, cit. § XXI.
(2) LÉRY, id. id. Diaprés de Thou (Histoire de France, liv. XVI,) qui s'est évidemment trompé, le capitaine du Jacques se nommait Martin Baudouin;
le capitaine Faribault devenait leur dénonciateur inconscient. Certes on a beaucoup chargé la mémoire de Villegaignon, et la plupart des accusations lancées contre lui par les écrivains protestants ne sont pas fondées, mais nous n'hésiterons pas à condamner sa déloyauté en cette circonstance. Il est vrai que, dans les dernières semaines que les Genevois passèrent dans la baie de Ganabara, de part et d'autre furent échangés des propos regrettables. Si Villegaignon avait, à plusieurs reprises, exprimé ses regrets d'avoir laissé échapper de si cruels ennemis, les Genevois de leur côté ne s'étaient pas fait faute de le menacer de leur vengeance. Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, des rapporteurs officieux avaient envenimé ces propos, et Villegaignon, qui ajoutait foi à leurs exagérations, était presque convaincu que « les calvinistes retourneroyent bien accompagnez et ordonnez pour le chasser lui et ses complices ». Il se crut peut-être, en essayant de les prévenir, dans le cas de légitime défense, et c'est ce qui explique sa dénonciation. Cet acte n'en reste pas moins à son passif. Un gentilhomme a d'autres moyens pour se venger, et le représentant du roi de France aurait dû rie pas se prêter à un moyen aussi indigne d'assurer sa vengeance.
Aussi bien Villegaignon, malgré sa parole et le congé formel qu'il avait délivré aux Genevois, essaya jusqu'au dernier moment de retarder ou même d'empêcher ce départ, dont il redoutait les conséquences. Il accusa les fugitifs des crimes les plus atroces afin de les noircir aux yeux de leurs futurs compagnons de route. Il exploita même la superstition des lïîatelots, en leur rappelant que la présence d'un prêtre à bord passait pour funeste. Quelques matelots se laissèrent prendre à ces pièges grossiers, et déclarèrent au capitaine Faribault qu'ils ne prendraient la mer que si les passagers assuraient leurs approvisionnements en apportant chacun deux boisseaux de farine. Les Genevois durent en passer par ces exigences. Us vendirent jusqu'à leur dernier vêtement pour se procurer ce surcroît de vivres, tant ils avaient hâte de fuir un conti-
272 HISTOIRE DU BRESIL FRANijAIS.
nent, où ils n'avaient éprouvé que des déboires, et partirent enfin le 4 janvier 1558. Ils ne se doutaient certes pas qu'ils allaient s'offrir à la justice, et que cinq des plus vicieux d'entre les matelots du Jacques avaient promis à Villegaignon de les livrer au bras*séculier, au cas oia sa dénonciation ne parviendrait pas en temps opportun.
La mauvaise chance qui n'avait pas abandonné la petite colonie Genevoise depuis son départ de Genève, sembla s'acharner encore contre elle. Le voyage de retour fut en effet fécond en péripéties tragiques. Le Jacques était un mauvais navire à peu près hors de service, et on l'avait chargé outre mesure de bois de teinture et autres marchandises. A peine avaient-ils pris la mer que les matelots s'aperçurent avec effroi que la cale était remplie d'eau et que le navire enfonçait. On se mit aux pompes douze heures consécutives. L'eau sortait des tuyaux rouge comme du sang à cause du bois de teinture. On songeait presque à regagner la terre, quand enfin le charpentier réussit à aveugler la voie d'eau, mais il déclara que les bordages étaient tellement rongés par les vers qu'il n'était que prudent de regagner le continent, pour y construire un nouveau bâtiment, ou attendre le passage de quelque autre navire. C'était le parti le plus sage à prendre; mais Faribault ne se souciait de perdre ni son vaisseau ni ses marchandises. Il déclara qu'on continuerait la route ; seulement, pour dégager sa responsabilité, il proposa à Corguilleray et aux autres passagers de leur donner une barque qui les jetterait à la côte. Plusieurs des Genevois ne s'étaient décidés que très à contre-cœur à quitter l'Amérique. Ils avaient entendu parl^ des persécutions qui ensanglantaient alors la France, et leur séjour au Brésil, bien que très court, avait suffi pour leur inspirer l'amour de ce sol enchanteur, et de ce climat délicieux. Léry était du nombre de ceux qui regrettaient ainsi leur départ. Comme il (1) l'écrivait plus tard : « nous avions gousté
(1) Léry, ouv. oit. g xxi.
a fertilité du pays... aussi ie regrette souvent que irmi les sauvages, ausquels i'ai cogneu plus de 3n plusieurs de par deçà, lesquels à leur condamîut teste de çhestien. » Lorsque Corguilleray fit compagnons des propositions du capitaine, six dont Léry, se décidèrent à les accepter. On leur •arque avec quelques vivres et leurs bagages. Léry escendu dans la barque, quand un de ses amis le ester, car il avait le pressentiment d'affreux malnenaçaient, s'il persévérait dans sa résolution. Léry
'e un avertissement du ciel; abandonnant une
partie de ses bagages, il remonta sur le navire, et laissa partir les cinq autres. Aucun de ces cinq infortunés ne devait revoir sa patrie, et c'est ce pur hasard ou plutôt ce mouvement instinctif qui sauva le futur auteur de la Relation du Voyage au Brésil.
Le Jacques était en si mauvais état et tellement chargé que deux mois après le départ il n'avait pas encore quitté les eaux Brésiliennes. A la fin de Janvier 1558, les passV&ers reconnurent l'île Fernando de Noronha. En février seulement, après sept semaines de traversée, ils doublèrent le cap Saint Roch. Comme on n'avait pas compté sur un aussi long voyage, les vivres s'épuisaient, et la fatigue augmentait, car une partie de l'équipage était obligée de travailler constamment aux pompes. Les matelots auraient voulu débarquer, du moins pour prendre des vivres frais, mais le capitaine leur fît remarquer que la côte était habitée par nos ennemis les plus acharnés, les Margaïats, et fréquentée par les Portugais. Plutôt que de tomber entre leurs mains, ne valait-il pas mieux continuer sa route? L'équipage y consentit. Seulement, pour augmenter les provisions et diminuer le nombre des bouches inutiles, on tua tous les singes et tous les animaux rares qu'on rapportait du Brésil, à l'exception de quelques perroquets au splendide plumage.
Le 11 mars l'équateur fut traversé. La chaleur était acca-
27i IIISTOIHK DU DUÉSIL FUANgAIS.
blantc. Matelots et passagers, surmenés de fatig'ue, étaient en proie à la fièvre. Le contre-maître et le pilote se prirent de querelle, et songèrent à leur vengeance plutôt qu'à la direction du vaisseau. Le 26 mars, le pilote, au lieu de faire son quart, était en discussion avec son ennemi, quand un ouragan furieux tomba sur le navire, le coucha sur le flanc et balaya le pont. Les deux hommes qui étaient la cause indirecte de ce malheur, au lieu de se réconcilier quand le danger fut passé, ne songèrent (iu*à leur haine : « leur (1) action de grâces fut de s'empoigner et battre de telle sorte que nous pensions qu'ils se deussent tuer Tun et Tautre. » Quelques jours plus tard, le charpentier travaillait dans la cale du navire, quand il souleva par hasard une pièce de bois qui, en se détachant, découvrit une voie d'eau énorme « par où (2) Teau entra si roide et si viste que faisant (juitler la place aux mariniers qui abandonnèrent le charpentier, ([uand ils furent remontez vers nous sur le tillac, sans nous pouvoir autrement déclarer le fait, crioyent, nous sommes perdus, nous sommes perdus ! » Aussitôt la chaloupe est jetée à la mer avec de nombreuses pièces de bois pour construire un radeau. On s'y précipite avec tant d'ardeur que le pilote est obligé de défendre l'entrée de la barque un couteau à la main. Par bonheur le charpentier avait eu la présence d'esprit de jeter son caban sur la voie d'eau, et de le maintenir avec ses pieds. Bien que soulevé par la force de l'eau, il appelle au secours, mais sans abandonner son poste. On finit par entendre ses cris, on se décide à venir à son aide, et, cette fois encore, le péril est esquivé. Tous les malheurs fondaient à la fois sur cet infortuné navire, tantôt grains furieux ou tempêtes, tantôt calmes plats. De plus le pilote ignorait son métier. Il engagea le Jacques dans l'inextricable mer des Sargasses, et le dégagea à grand
(1) LÉRY» GUY. cit. 8 XXli
(2) id. id.
peine de ces prairies maritimes , qui s'étendaient à Finfini. A peine arrivait-on sous le Tropique, dans la région fréquentée par les navires portugais, que le capitaine Faribault, qui craignait de les rencontrer, ordonna le branle-bas du combat; mais le 28 avril, au moment où Ton séchait sur le pont et dans un pot de fer les poudres qui avaient été gâtées par rhumidité de la cale, « le canonnier (1) laissa ce pot si longtemps sur le feu qu'il rougit, la poudre s'estant emprise, la flambe donna de telle façon d'un bout en autre du vaisseau, mesme gasta quelques voiles et cordages, que peu s'en fallut, qu'à cause de la graisse et du breits dont le navire estoit frotté et goldronné, le feu ne s'y mist. » Un mousse et deux matelots furent grièvement brûlés, à tel point que l'un d'entre eux mourut après quelques jours d'atroces souffrances. Léry qui se trouvait sur le pont au moment de l'accident eut la présence d'esprit de rabattre sur son visage son bonnet de matelot. Il en fut quitte pour avoir le bout des oreilles et les cheveux grillés.
Ce n'était que le commencement des infortunes réservées à l'équipage du Jacques, Il se trouvait encore à cinq cents lieues de France quand les vivres commencèrent à manquer. Depuis longtemps il était réduit à la demi-ration. Le pilote s'était si fort trompé dans son estimation qu'il croyait être à. la hauteur du cap Finisterre d'Espagne, et n'avait pas encore atteint celle des Açores, Dès la fm d'avril tous les vivres étaient consommés. On balaya la soute aux biscuits, mais on n'y trouva que des vers, des excréments de rats et d'informes débris, dont on composa une bouillie noire et amère comme de la suie. Tous ceux qui avaient encore des singes et des perroquets les sacrifièrent. Dès les premiers jours de mai la famine fut si violente que deux matelots moururent de faim, et furent jetés par dessus bord. Pour comble de malheur, la
(1) LÉRY, GUY. cit. § XXI.
tempête se déchaîna. Il fallait, malgré Tépuisement, veiller aux pompes et surveiller la mâture. Impossible à cause de Tagitation des flots de prendre aucun poisson. On s'avisa de couper des rondelles de cuir de tapir qu'on faisait bouillir, puis rôtir, et qui rappelaient de fort loin le goût de la couenne de lard. Quand cette ressource fut épuisée, on passa aux souliers, puis aux couvercles des coffres, aux cornes de lanternes et aux chandelles de suif. Le 12 mai, mourut le canonnier ; mais « nous (1) nous en souciasmes tant moins pour Tesgard de sa charge, qu'au lieu de nous défendre, si on nous eust lors assaillis, nous eussions plus tôt désiré d'estre prins et emmenez de quelque pirate, pourveu qu'il nous eust donné à manger ». Le même jour fut signalé un navire, mais il ne vit pas ou fit semblant de ne pas voir les signaux de détresse du Jacques, car, en ce temps de mutuelles défiances, les navires évitaient de se rencontrer en pleine mer, et nos infortunés compatriotes souffrirent d'autant plus de leur abandon qu'ils avaient espéré plus vivement leur salut.
Quelques matelots, plus ingénieux que leurs compagnons, firent la chasse aux rats et aux souris toujours abondants dans la cale d'un navire ; ils les vendaient jusqu'à quatre écus pièce. Le barbier qui avait réussi à en prendre deux d'un seul coup refusa d'en céder un aux Genevois, qui lui proposaient en échange un habillement complet. Un jour le contremaître qui avrait pris un gros rat en jeta sur le tillac les quatre pattes. Survint un affamé qui s'en empara, les fit griller sur des charbons, et déclara « n'avoir (2) iamais tasté d'ailes de perdrix plus savoureuses. Pour le dire en un mot, qu'est-ce aussi que nous n'eussions mangé ou plutôt dévoré en telle extrémité ? car de vray, pour nous rassassier, souhaitions les vieux os et autres telles ordures que les chiens traînent par dessus les fumiers ; ne doutez pas si nous eus-
(1) LÉRY, CUV. cit. § XXII.
(2) Lkrt, ouv. cit. § xxn.
sions eu des herbes vertes, voire du foin, ou des feuilles d'arbres que tout ainsi que bestes brutes nous les eussions broutées. »
L'eau elle-même fit défaut. On fut obligé de tellement la ménager que chaque matelot n'en buvait qu'un petit verre par jour. Aussi toutes les fois que tombait la pluie, étendaiton des voiles pour la recueiUir. Depuis longtemps il n'y avait plus ni rats ni souris. On en était réduit à grignoter du bois de Brésil. Cinq matelots avaient succombé, et on avait jeté leurs cadavres à la mer, non sans regrets, car déjà dans les yeux de quelques-uns brillait la fièvre qui explique presque le cannibalisme. Dupont de Gorguilleray était à peu près le seul qui eût conservé la sérénité de son esprit. Ses compagnons déliraient. Richier lui-même avait perdu tout espoir. Quant au reste de l'équipage il n'attendait qu'un prétexte pour se ruer sur les passagers et les égorger. Qn touchait à cette heure critique où la douleur physique se convertit en hallucination, puis en folie furieuse. Par bonheur Léry avait conservé un magnifique perroquet, « aussi gros qu'une oye », qu'il destinait à Coligny. Craignant qu'il ne lui fût volé, il le tua, et le partagea avec ses compagnons, dont ce maigre repas soutint les forces.
Le 24 mai fut enfin signalée la terre. On avait tant de fois inutilement crié terre^ que personne ne croyait à cette heureuse nouvelle. Les Genevois et les matelots restaient étendus sur le tillac ; personne ne bougeait ; mais l'homme de vigie redouble ses cris; ce n'est plus une illusion. Des côtes rocheuses, estompées par le brouillard, se profilent à l'horizon. Aussitôt l'équipage du Jacques se jette à genoux pour remercier la Providence, et le capitaine Faribault avoue alors à ses hôtes « que (1) pour tout certain si nous fussions encore demeuré un iour en cest estât, il avoit délibéré et résolu, non pas ietter au sort, comme quelques-uns ont faict en pareille
(1) LÉRT, ouv. cit. § XXII.
destresse, mais sans dire mot, d'en tuer un d'entre nous pour servir de nourriture aux autres ».
C'étaient les rivages de Bretagne qu'on venait de découvrir. Faribault, Corguilleray et quelques matelots ou passagers débarquèrent à Audierne (1) pour y acheter des vivres. Les autres attendirent sur le Jacques. Deux des Genevois, que Léry avait priés de lui rapporter du pain et de la viande, n'eurent pas le courage de revenir à bord, et s'enfuirent pour ne plus reparaître. Le reste de l'équipage se crut abandonné. Une barque de pêcheur s'était aventurée tout près d'eux ; ils la forcèrent à se rapprocher du navire, et dévorèrent toutes ses provisions. L'intention du capitaine Faribault était de pousser jusqu'à la Rochelle pour y vendre son chargement de bois, mais il apprit que des pirates infestaient la côte, et, comme il avait déjà subi par trop d'épreuves dans son voyage, il se décidsbbrusquement à le terminer, et annonça qu'il débarquerait au Blavet (2). Plusieurs vaisseaux s'y trouvaient alors réunis. L'un d'entre eux, de Saint-Malo, avait enlevé une galiote espagnole revenant du Pérou et richement chargée. Plusieurs négociants de Paris et de Lyon étaient arrivés pour acheter ces marchandises espagnoles. Dès qu'ils apprirent que l'équipage du Jacques descendait à terre, ils s'em* pressèrent autour de ces infortunés, saisis de compassion pour leur misère, et veillèrent à tous leurs besoins. Ils les engagèrent à manger avec modération. Léry et ses compagnons suivirent ces sages conseils, et, bien que leur santé fut longtemps ébranlée, parvinrent à se remettre. Ils gardèrent seulement toute leur vie une grande faiblesse d'estomac, et pendant quelques mois les seùs de l'ouïe et de la vue furent chez eux tout à fait oblitérés. Quant aux matelots, gens gros-
Ci) Petite ville du Finisterre, à 37 kil. 0 de Quimper, au fond de la baie à laquelle elle donne sou nom, à l'embouchure du Goyen.
(2) Plus exactement à l'embouchure du Blavet> c'est à dire à Port Louis, tout près de Lorient (Morbihan.)
siers et incapables de ménagements, ils mangèrent avec gloutonnerie, et la moitié d'entre eux périt.
Ce n'était pas encore la fm de leurs misères, car Villegaignon les avait dénoncés comme hérétiques, et, sans le savoir, Faribault était porteur de la dénonciation. Ils n'avaient donc échappé aux dangers de l'Océan et aux tortures de la famine que pour être traînés devant la justice, et condamnés à un supplice ignominieux! Mais les juges repoussèrent avec indignation jusqu'à la pensée de poursuivre les Genevois. « Après (1) qu'ils eurent veu ce qui leur estoit mandé, tant s'en fallut qu'ils nous traitassent de la façon que Villegaignon désiroit, qu'au contraire, outre qu'ils nous firent la meilleure chère qui leur fut possible, encore offrans leurs moyens à ceux de nostre compagnie qui en avoyent affaire, prestèrentils argent audit sieur Dupont et à quelques autres... Voilà comment Dieu qui surprend les loisez en leurs cautelles, non seulement, par le moyen de ces bons personnages, nous délivra du danger où la révolte de Villegaignon nous avait mis, mais qui plus est, la trahison qu'il nous avoit brassée estant ainsi descouverte à sa confusion, le tout retourna à nostre soulagement ». De l'embouchure du Blavet les Genevois gagnèrent Nantes, puis Paris, sans être inquiétés. La triste ruse de Villegaignon n'avait donc pas abouti. Sa vengeance lui échappait. Il est vrai qu'il allait trouver au Brésil une sinistre compensation !
(1) LÉRT, CUV. cit. $ tXïh