II. — Dernières années de Villbgaignon
La nouvelle de cette catastrophe fut accueillie en France avec la plus parfaite indifférence. Elle passa pour ainsi dire inaperçue. Il semble que les esprits s'étaient à l'avance habitués à l'idée de perdre cette colonie. En tout cas aucune protestation ne s'éleva. Il n'y eut même pas de réclamation adressée à l'ambassade de Portugal. On n'était pourtant pas en guerre ouverte contre ce royaume, et la prise du fort
Ck>ligny était un acte d'hostilité parfaitement caractérisé ; mais le di'oit des gens n'existait pas pour les affaires d'outremer. En dehors du sol national nos compatriotes n'étaient plus que des aventuriers. Réussissaient-ils au gré de leurs ; désirs, on les accueillait avec plaisir quand ils rentraient en France gorgés de richesses. Echouaient-ils au contraire dans I leurs entreprises, payaient-ils de la vie leurs audacieuses espérances, on les plaignait, mais on ne les vengeait pas. C'étaient les chances bonnes ou mauvaises de la vie maritime. Un homme pourtant aurait dû protester et agir en faveur du Brésil français. C'était Villegaignon qui se reposait tranquillement en France, pendant que ses compagnons étaient tués ou dispersés. Il s'était engagé d'honneur à revenir au plus vite au fort Coligny . Ses anciens surbordonnés et son neveu Bois le Comte comptaient sur sa promesse. 11 se devait à luimême^ à sa réputation, à son avenir de ne pas abandonner son œuvre. Les Portugais s'attendaient à un retour offensif de sa part, et le redoutaient fort. Men de Sa, dans sa dépêche du 16 juin, par laquelle il annonçait à la reine régente la chute du fort Colligny, écrivait : « Villegaignon est parti pour ramener une flotte considérable destinée à combattre celle de l'Inde, et à former un établissement à Rio-Janeiro. Il est donc nécessaire de peupler au plus vite cet endroit pour la protection de tout le Brésil. (1) » Un autre historien du Brésil, Warden (2), prétend que Villegaignon se préparait à partir avec une flottille de sept navires, afin d'intercepter la flotte des Indes, et de détruire les établissements portugais du Brésil, mais il ne put réussir^ parce que les Huguenots le détestaient, et que les cathoUques ne s'intéressaient pas aux expéditions d'outre meps II est possible comme le prétendent
(1) Memorias historicos de Rio de Janeiro, liv. I § 1.
(2) Warden. Histoire du Brésil, t. I. p. 283.
Men de Sa et Warden, que ce remuant personnage ait eo effet, dès son retour en France, essayé de réunir quelques |d hommes de renfort, mais il ne paraît pas s'être prêté àlali réalisation de cette entreprise avec son activité ordinaire, et l^i rhistoire se tait si bien sur son compte pendant ces aimées m troublées que, tout récemment, dans le questionnaire de la II Société bibliographique, un des savants les plus versés dans Ip la connaissance du X\T siècle, M. Tamizey de Larroque, lé demandait à propos de quelques points à éclaircir dans k m biographie de Villcgaignon si Ton savait quelque chose de |> ses faits et gestes pendant les années comprises entre 1558 et 1560. Nous avons essayé de résoudre ce problème, et les témoignages contemporains que nous avons réussi à découvrir sont seulement au nombre de trois.
Le premier est celui de Claude Haton (1) ; et encore le curé Champenois ne parle-t-il de son compatriote que l)Our mentionner son arrivée en France. Voici du reste le passage en question : « Le dit Seigneur au partir print par force ou amytié quelque demy cent de personnes de ce payslà, hommes, femmes et enfants, tant fils que filles, qu'il amena en France avec soy ; d'une partie desquels feit présent au roy et aultres seigneurs, et en retint pour soy et son frère quelque demye douzaine. Desquels en donna à son frère, le bally de Provins, deux ieunes garçons de seize et dix-huit ans, lesquelz s'appeloient l'ung Donat et l'aultre Doncart, que ledit bally habilla et s'en servit iusque à la mort. Lesquelz, (juand ils sceurent un peu parler francoys et entendre que c'est que de Dieu, après avoir esté cathéchisez en la vraye religion, furent baptisez à l'hostel Dieu de Provins, et ont vescu depuis, chacun sept ou huit ans, au dit Provins, et sont morts au service dudit bally, qui les traictoit fort humainement. » Villegaignon s'occupait donc de distri-
(1) Mémoires de Claude Haton, p. 448.
buer ses jeunes Brésiliens à ses amis et à ses protecteurs, mais non pas d'envoyer des renforts à ses compagnons. On a peine à s'expliquer une pareille indifférence de la part d'un homme qui, jusqu'alors, s'était montré jaloux à l'excès de ses droits, et dont personne n'avait contesté la valeur. Il faut ou bien qu'il ait jugé l'affaire comme désespérée, ou plutôt qu'emporté par le tourbillon de la guère civile, il ait été, comme le furent tous ses contemporains, saisi par cette sorte de fiièvre qui, jusqu'à la fin du siècle, poussa nos ancêtres à consumer leur activité en fureurs intestines. Lorsque Villegaignon revint en Europe, la guerre civile était imminente. Il se jeta dans les bras des catholiques, qui l'accueillirent avec empressement: le connétable de Montmorency et le cardinal de Lorraine devinrent ses protecteurs officiels, et il leur donna tout de suite un gage non équivoque de son retour à l'orthodoxie.
Lors de la sanglante répression du tumulte d'Amboise, Villegaignon fut chargé de poursuivre les Huguenots qui s'enfuyaient par la Loire, et il s'acquitta de cette mission avec une implacable cruauté (mars 1560). Un écrivain contemporain, Régnier de la Planche,, raconte cette campagne en ces termes : « Entre les autres (1), Villegaignon, homme de nature cnielle, barbare et sanguinaire s'il en fust iamais au monde, s'estant présenté à tout faire pour ces gens dès le temps du feu roy Henry, pensant avoir trouvé matière propre pour se venger de ceux qui avoyent publié ses cruautés, commises du temps de Henry en l'Amérique, accompagnant le grand prieur, frère des susdicts, dressa devant ce tumulte une fantastique guerre navale, comme s'il eust esté question de résister à une grande et puissante armée, et rendre par icelle la rivière de Loyre tellement inutile, que l'eau n'eut
(1) Régnier de la Planche. De V Estât de la France nous François IF, éd. Buchon, p. 267.
pas seulement servi à abreuver les chevaux de rennemi. Mais ceci commencé avec grande despense, fut tellem^ trouvé ridicule, que le tout tourna à leurmocquerie et confasion. »
Pendant que Villegaignon triomphait ainsi sans combat sur la Loire, que devenait le Brésil ? Personne ne s'en occupait plus, le vice-amiral moins que personne. Il était tout entier à ses controverses théologiques, et, jusqu'à la un de sa vie, il ne cessa de poursuivre les Huguenots d'une haine inexpiable, les combattant de sa plume, quand il ne luttait pas avec eux sur les champs de bataille. Une seule fois, ce fut sans doute quand on apprit la chute du fort Coligny, il parait s'être souvenu que jadis il avait exercé au nouveau monde un commandement important, et encore ne songea-t>-il qa'i sauvegarder ses intérêts, sans plus se préoccuper de ses anciens subordonnés qu'il abandonnait à leur malheureux sort. Nous lisons en effet dans une dépêche de rambassadenr portugais à Paris, Joao Pereira Dantas, en date du 10 janvier 1563, que Villegaignon assiégeait l'ambassade de ses demandes d'indemnité, et qu'on finit par lui fermer la bouche en Taisant droit à ses réclamations (1).
Aussi bien ne sera-t-il pas hors de propos de raconter ici, en les résuHiant, les dernières années de l'homme qui aurait pu donner à la France un empire au-delà des mers, et ne réussit mômo pas à triompher des dédains de la postérité. La terrible répression du tumulte d'Amboise avait consterné les Protestants. Ils avaient compris que le moment n'était pas encore venu de faire triompher leurs principes les armes à la main, et attendaient une occasion meilleure. Réduit à l'inaction par la paix, mais désireux de prouver à ses protecteurs la sincérité de
(1) VarnHagen, ouv. cit. t. I, p. 240. Nunca mais volton ao Hrazil, o annos depois o en contramos reclamandoiademnisacôes, n ambai^aida Porttt^ueza em Paris, a quaes naturalmente foraiu satisfeitas.
^n retour définitif à la vraie foi, Villegaignon ne s*avisa-t-il pas de poursuivre en Europe avec le chef reconnu du protestantisme la discussion qu*il avait entamée en Amérique avec ses lieutenants, et de proposer à Calvin un tournoi théologique. Il adressa donc un défi en forme à Calvin ou plutôt aux magistrats de Genève. (1) « le voy que la France vous est suspecte, au moyen de quoy ie ne vous en parle point, mais que vous m'asseuriez quelque heu hors de ce royaume, et de vostre iurisdiction et religion où seurement ie me puisse retirer. Si vons le faites, et que i*aye sauf conduit, ie vous' promets de m'y en aller incontinent, en condition, que si ie suis trouvé menteur ou calomniateur ie soye miz entre voz mains pour faire de moy à votre plaisir... et quant est ce que i'ay dict de Calvin, ie lui présenteray de briefs articles, que i'ai extraict de sa doctrine, lesquelz s'il me peut maintenir et défendre, ie soye convaincu sans nulle exception, et où il demeurera confus, soit aussi mis entre les mains de l'Eglise catholique pour souffrir le iugement qu'elle fera de luy. » Villegaignon terminait en proposant de choisir pour arbitres deux Allemands et le prince sur le territoire duquel aurait lieu la conférence, et il annonçait qu'il attendrait la réponse à Paris pendant quarante jours. (16 juillet 1560).
Calvin était déjà furieux d'avoir été la dupe des protestations de son ancien condisciple. Il s'en voulait à lui-même d'avoir un instant cru à la possibilité de propager sa doctrine au Nouveau Monde par l'intermédiaire d'un chevalier de Malte. De plus il éprouvait un amer regret de la mort des Genevois qui avaient été tués au Brésil pour avoir soutenu la Réforme. La proposition de Villegaignon acheva de l'exaspérer. C'était un mercier de la rue Saint-Denis, un certain Boniface Marquis, qui s'était chargé de porter à Genève le lettre du vice-amiral. Calvin lui donna une audience, le 8 août 1560, en présence de
(1) Cette lettre est insérée dans la préface du livre de Villegaignon intitulé Les propositions contentieuses, etc*
Claude Abraham et d'Hugues de la Roche, mais il ne sut pas dissimuler sa fureur. Il prit la lettre que lui tendait le messa* ger, et, après Favoir lue, la foula aux pieds en disant qu'il ne donnerait pas d'autre réponse (1).
Toute conférence était d'ailleurs impossible : Entre ces deux hommes il y avait déjà trop de haines soulevées, et trop de sang versé. En admettant une rencontre entre eux, ils n'auraient en (jue des insultes à échanger. D'ailleurs quel souverain aurait pu leur garantir, dans une de ses villes, une absolue neutralité. L'Europe était alors partagée en deu$ camps hostiles. Si Villegaignon avait consenti à se rendre dans une cité prolestante, il est plus que probable qu'il n'en serait pas sorti vivant. Calvin n'aurait pas été davantage épargné s'il s'était rendu dans une ville catholique. Un contemporain, Claude Haton (2), trouve singulier que t le patriarche huguenot de rjenefvre » n'ait pas accepté le sauf conduit proposé ; mais, n'en déplaise au curé du Mériot, Calvin se montra fort sagace en déclinant l'invitation. Son unique tort fui de trop laisser voir combien la provocation de Villegaignon l'avait piqué au vif.
(1) D*apro8 le procès-verbal dressé en présence des notaires au Châtelot, Philippe Lamyral et François Crozon, comparaît Boniface Marquis attestant qu'il a porté à Calvin la lettre de Villegaignon. « Lequel Calvin après Tavoir veûe, tenue, leùe à son loisir, leiecta soubs ses pieds, marchant dessus, disant qu'il n'en feroit aultro rosponso... dont acte le jeudi 8 août 1560. — Voir la préface des Propositions contentieuses,
(2) Claude Haton. Mémoires, p. 633. « Il de Villegaignon a maintes fois somond à la dispnto M« Johan Calvin, patriarche huguenot do Gonefvo, pour disputer contre lui de la religion, en telle ville de Franco, Bourgongne on Daulphiné que ledit Calvin vouldroit, avec toute assurance de sa vie, pour laquelle assurer luy a à diverses fois envoyé sauf-conduit du roy, et lui a offert hommes pour ostagea mener dedans la ville de Genfefve, pour Tassurance de de la sienne : mais oncques ledit Calvin ne s'y voulut accorder, d
Victoire î)es portugais. 32l
A défaut du maître qui se dérobait par prudence, le vice-amiral s'attaqua aux disciples, tant était grande sa fureur de controverse ! Un de ses anciens condisciples à TUniversité , Simon Brossier, ministre de Loudun, était alors détenu à Tours. Villegaignon alla Ty trouver afin de faire montre des trésors d'érudition théologique, qu'il croyait avoir amassés au Brésil : € mais (1) il feit aussi mal ses besongnes qu'auparavant, en sorte que ne pouvant exposer de bouche ses raisons, il les rédigea-par escript, principalement la dispute de la Gène (2). A quoy Brossier respondit au contentement de tous gens doctes. Entre autres choses, il luy remonstra que sa forme de dispute n'estoit Sorbonique, et encore moins théologale, mais ressembloit plus tost aux Académiques, et à gens qui, sans aucun sentiment de Dieu, disputent des choses incogneues aux hommes. Que s'il vouloit suivre la vraie manière de disputer par les Escriptures, il estoit prest de luy satisfaire. Et néantmoins à fin qu'il ne s'en allast sans response, il confuta par arguments de TEscripture toute sa doctrine. Et enfin le pria de corriger ce vice d'escrire qu'il avoit, à sçavoir de se rendre confus pour n'estre veu sans propos, quand il ne pouvait rendre raison de son fait. »
Cette piteuse aventure exaspéra cette démangeaison d'écrire, que raillait avec esprit le ministre de Loudun. Villegaignon s'erTprit alors à Marlorat qui dirigeait l'Eglise Réformée de Rouen, et venait de pubHer, non sans succès,sa Remonstrance à la Royne mère par ceux qui sont persécutez pour la parole de Dieu, Il lança contre lui un violent pamphlet intitulé :
(1) Régnier de la Planche, ouv. cit. p. 267. Cf. Crespin, His^ toire des martyrs p. 418. a Brossier le rembarra de telle sorte qu'il fut jugé homme du tout impertinent et sans aucun vrai sentiment de religion. »
(2) Cet ouvrage de Villegaignon est intitulé Ad articulos Calvinianœ de saramento Eucharistiœ tradUionis ah ejus ministris in Francia Antarctica evulgatce r^^pon^tones. Parisiis, 1560, in-4», et 1662 in- 4*».
9ttt HISTOiBK DC BRÉSIL FRAIIÇAIS.
Leiires da ebertJJer de Vilkgmgnon sur les Remonstnaees à b Rof'De mère da Rojr^ sa ganveraine dMwe^ toacbauat h religion. La forme piquante, le ton violent, el les grosges injures contenues dans ce petit ouvrage, ainsi que la notoriété qui commençait à s'attacher à son auteur, lui valurent une certaine réputation. La première édition parut à Paris le 10 may 1561 (1>. Le libraire André Wéchel la réimprimait (2) à Paris et le libraire (3) Rigaud àLyon avant la fin de l'année. Marlorat de son côté, ou du moins l'un de ses amis, ripostait par une attaque sanglante : La Response aux lettres de Aieo/as Durant, diet le cbevalier de Villegaignon^ adressées à la Rojrne mère du Roy. Ensemble la confutation d'une bérésk mise en avant par h dict Villegaignon contre la souveraine puissance et anthorité des rois (4). L*auteur anonyme de ce violent factam ne se contentait pas seulement de tourner eu ridicule les prétentions théologiques du vice-roi du Brésil, il dépeignait aussi sous les plus sombres couleurs la conduite qu'il avait ti.'nue au Nouveau Monde. Comme s'il ne trouvait pas la prose assez énergique pour traduire ses sentiments, c'était en vers lyri(iues qu'il racontait la « Briefve Description du voyufjc do Villeguignon ftu Brésil, et des cruautés qu'il y a exercée H. »
La guerre était déclarée: Tout autre que Villegaignon aurait reculé devant ce débordement de colères et de passions : mais il ne redoutait pas plus les attaques protestantes que jadis il n'avait eu peur des Turcs. Il se mit au travail, et, maniant les textes avec autant de dextérité qu'il remuait jadis les pierres et les rochers quand il construisait une citadelle, il lança coup sur coup plusieurs ouvrages contre les ennemis de la foi
(1) Petit in-8», 7 f.f.
(2) In-(iuart(>.
('J) In-octavo^
(4) San» lieu ni date, 46 f.f., se trouve aussi sous la rubrique* Paris, 1661, in-A».
catholique. Sa plume est lourde mais cruelle. Il rend avec usure les coups qu'il reçoit, et jamais ne recule devant un mot grossier ou une riposte peu décente. Ces pamphlets, produits hâtifs de l'improvisation et de la colère, ont été bien vite oubliés. Ils ont disparu en même temps que les causes qui les avaient suscitées. Nos bibliothèques n'en conservent plus que de rares exemplaires, et ces exemplaires ne rencontrent plus de lecteurs. Nous n'avons nullement l'intention de remuer les cendres de ces fureurs rétrospectives. Au moins nous saurat-on gré d'indiquer les principaux de ces ouvrages.
En 1561 Villegaighon publiait : 1° Response aux libelles <f injures. (Paris, André Wecher, 1561, in-4°). — 2*» Libellus de Cœnœ controversiœ Ph, Melanchtonisjndicio. Paris, 1561, in 4". — 3® De consecrationey mystico sacramentOy et duplici Cbristi oblacione, adversus Vannium Lutherologiœ professerem. — 4** De Judaici Paschatis implemenlo adversus Calvinologos. — 5** De poculo sanguinis Cbristi^ et introitu in sancta sanctorum interiora adversus Bezam. — 6** Paraphrase du chevallier de Villegaignon sur la résolution des Sacremensy demaistre lehan Calvin, ministre de Genève. (Paris, A. Wechel 1501, in 4**, 42 pages.)— 7® Les propositions contentieuses entre le chevsJlier de Villegaignon et maistre lehan Calvin concernant la vérité de l'Eucharistie. (Paris, A. Wechel, 1561, in-4®, I. XXXII. 1-240.) Nous no s^ons à quelle époque Villegaignon publia l'ouvrage, dont son contemporain, le curé Haton, parle en ces termes : {Mémoires, p. 622). « Entre autres livres qu'il a fait, en a composé un magnifique et doctement recueilly, qu'il a intitulé De la vraye et réelle assistance des corps et sang de nostre Seigneur Jésus- Christ au Saint- Sacrement de I autel, soubs les espèces du pain et du vin, qui sont par le prebstre consacrez à la Sainte Messe. » Cet ouvrage, approuvé par la Faculté de théologie, autorisé par le pape, aurait eu un grand succès, car on le traduisit en Allemand, et « de la science duquel se sont aydés plusieurs grands et scavans docteurs en leurs sermons, en cittant les passages d'iceluy, et en attribuant l'honneur audit sieur de de Villegaignon. »
324 HISTOIRE DU BRESIL FKANi^AlS.
(jue cet ouvrage ait été ou non composé en 1561 par Villegaignon, Tactivité de ce rude jouteur n'en était pas moins étonnante. Nous avons peine à croire qu'il ait porté sans plier cet accablant fardeau, et nous penserions volontiers, comme l'en accusèrent certains de ses contemporains, qu'il « laissa (1) imprimer à Paris sous son nom certains libelles latins trèsobscurs contre la pure doctrine. » Mais qu'il ait eu ou non (les collaborateurs, sa facilité de travail n'en est pas moins prodigieuse. Nous avouons en toute humilité qu'il nous a élé impossible de résoudre les intéressantes questions de bibliographie soulevées par les ouvrages précités. Aussi bien nous n'avons pu en réunir qu'un petit nombre, nos recherches dans les bibliothèques de Paris ou de la province n'ayant abouti qu'à des résultats médiocres. Nous avouerons également que la lecture des ouvrages de Villegaignon, que nous avons eu la bonue fortune de rencontrer, ne nous a inspiré qu'un plaisir très modéré. A moins d'études spéciales, et sauf une compétence qui nous fait absolument défaut, les trente-quatre chapitres des Propositions conlenliausus, par exemple, nous laissent plus que froid. Nous n'éprouvons plus aucun intérêt à savoir « si (2) nostre Seigneur se peult exhiber vrayinent et non corporellement ; si (3) la chair de Jésus peult estre canal, et de la vie résidente en Dieu le père ; si la (4) chair d'Adam est canal ou seconde cause de mort etc. »
Les contemporains et les adversaires de Villegaignon pensaient autrement que nous : Ils dévoraient ses ouvrages. Les uns en parlaient avec admiration : « Ce bon Seigneur, lisons-nous dans les mémoires (5) du curé Haton, en temps
(1) Crespin. Histoire des martyrs p. 4X7.
(2) Propositions contentieuses chap. 12.
(3) Id. chap. 14.
(4) Id. chap. 17.
(5) C. Haton Mémoires p. 622.
de paix ne cessoit de faire la guerre auxdicts Huguenotz par les armes spirituelles de la sainte parole de Dieu, qu'il a recueilli des Evangiles et escriptz de plusieurs anciens et modernes docteurs, et dont il a faict plusieurs beaux livres latins et François. » Les autres au contraire ne cachaient pas leur colère, et, à leur tour, cherchaient à le réfuter. Calvin n'avait pas voulu intervenir directement dans le débat, mais Richier, Marlorat, le doux Théodore éfe Bèze lui-même, et toutes les plumes secondaires du parti s'acharnèrent après l'ancien gouverneur du Brésil. Toute une bibliothèque de pamphlets, plus satiriques, plus violents et plus orduriers les uns que les autres, fut lancée contre lui. On n'en a plus conservé que les titres. Ils méritent d'être reproduits, car ils donnent une idée de la vivacité de la polémique engagée : 1® Pétri Richerli apologetici libri duo contra Nicolaum Duranduni, qui S3 Villagagnonem vocatj quibus illius in pios Americanos tyrannidem exponit, et negotium Sacramèntarium tractât, (Genève, 1561,in-/i**.)— 2** L amende honorable de Nicolas Durand {XhU, in 12. 8 ff.) — 3« L'Êstrille de Nicolas Durand, dit le chevalier de Villegaignon (1561,in-18. 4 ff.) — 4° La suffisance de maistre Nicolas Durand pour sa retenue en T Estât du Roy : item ÏEspoussette dés armoiries de Villegaignony pour bien faire luire la fleur de lys qne Testrille n'a point touchée (1561,in-18, il ff. autre édit.) — 5** Réfutation (1) des folles resveries, exécrables blasphèmes, erreurs et mensonges de Nicolas Durand (1562,in-12, 8 ff.) — 6"* Le Leur de Nicolas Durand dit Villegaignon (sans lieu ni date, in-8'» 14 ff.) — Certes le vice-amiral n'eut pas toujours à se féliciter d'être ainsi devenu le plastron des Protestants ; il est plus que probable qu'il regretta plus d'une fois de s'être engagé dans cette mêlée furieuse. Comme l'écrivait un grand
(1) Cet ouvrage, plus considérable que les précédents, est de Richier. 2 livres. 176 ff.
i>o^te contemporain, Ronsard d), ea mettant ces paroles dais !a bouche «les protestants.
Et quoi / 0$ gefldl âoc eserit doncr^* coiitz<s hoiib ? Il tiatt» les aeignoira, Ll Mt «lu diable ul ange. Avanc qu'il mïc langtem]^ aa toi r«idn aoa dban^. Comme à VUlegaignon, «^oi ne ^'esc bi^iL tiouTé. D'avoir <3e gr%^ Calvin au combat eayiouvé.
Mait) Villegâi^oQ était de ceux qui ne reculent pas toIoqûevîi: Il Tâvaitdéjà prouvé eu mainte circonstance; cette fois encore il fut à la hauteur de sa vieille répotatioa de fermeté, et répondit aux attaques de ses adrersaires en pnhiiant de nouveaux factums aussi vi^ureux que les précédentA. Kn 1562 paraissent successivement : 1* Derenerandissiimo Keek'siw siacrifkîo ad versus CâJvimstnfjs (ioidStyiik^»).— 2^ /lO.^ponse sur la résolution des sacrements de Jean Calvin (Paris ISfôyirh^'*). — ^ Une seconde édition des Propositions cont^sntienses. Toujours sur la brèche et prompt â la rip^>stey Villegaignon était tout disposé à continuer cette polémique fiévreuse, lorsque fort heureusement pour son éniditiori et son zèle théologiques, il eut à paraître sur d'autres champs de bataille, et à manier des armes auxquelles il était plus habitué.
La guerre civile venait en effet d'éclater. Les massacres de Vassy et de Sens déterminèrent l'explosion. Tous les protestants se soulevèrent à la fois et bientôt la moitié de la VnmvA) fut en feu. Villegaignon offrit aussitôt ses services aux (luiBo, qui s'empressèrent de tirer parti de son expérience inililHire, et le donnèrent comme conseiller au général on chef do rarinoe royulo, au roi de Navarre Antoine de IJourhoii, pour les tulonts et surtout pour le zèle duquel ils n'ûprouvaioîit qu'une médiocre confiance. Le principal effort
(l) RoNMARD. Remonstranca au peuple de France. Edition KUevirietino t. VII, p. 78.
des belligérants se porta d'abord en Normandie. Les protestants étaient comme les maîtres de cette province. Ils avaient installé leurs alliés les Anglais dans la forte position du Havre, et, pendant que leurs partis couraient la campagne, saccageant les villages et massacrant les populations catholiques, ils entraient à Rouen, déjà fanatisé par les prédications du pasteur Marlorat et lui donnaient comme gouverneur le meurtrier de Henri II, Montgomery. Les chefs du parti catholique comprirent tout de suite la nécessité de rétablir Tordre dans cette importante province. L'armée royale, forte de 18,000 hommes, dispersa facilement les bandes éparses, fit rentrer dans le devoir les petites places que ne défendaient pas des garnisons suffisantes, et, le 29 septembre 1562, arriva devant Rouen, qu'elle investit aussitôt (1). Sur les conseils de Villegaignon, les catholiques commencèrent leur attaque par le couvent fortifié de la montagne Sainte-Catherine, qui commandait la route de Paris, et réussirent à s'en emparer par surprise le 6 octobre. Enhardis par ce premier succès, ils tentèrent un double assaut sans avoir ouvert de brèche sufKsante (13 et 14 octobre), et furent repoussés. Dans la seconde afTaire, huit cents assiégeants et plus de cinq cents assiégés, dont plusieurs femmes, restèrent sur le carreau. Le roi de Navarre était dans la tranchée, lorsqu'il fut atteint d'un coup de fauconneau « en présence (2) de M. de Villegaignon, natif de Provins, chevalier de Malthe, qui fut blessé dudit coup en une jambe qu'il eut rompue, de laquelle il demeura boiteux le reste de sa vie. > Il mourut quelques jours après des suites de sa blessure, et Villegaignon, retenu sur son lit -de douleur, n'eut pas la satisfaction de prendre part au troisième assaut.
(1) Sur le siège de Rouen consulter Floquet Histoire du parlement de Normandie t. II, p. 435. — Mémoires de Condé t. IV, p. 50. — Mémoires de Vieilleville^ coll. Michaud t. IX, p. 382. — Mémoires de Cla.udb Haton, p. S85-290.
(2) C. Hatôn, Mémoires, p. 287.
celui du 26 octobre, ni d'assister aux honteuses scènes de pillage, et aux affreuses représailles qui le signalèrent. Au moins apprit-il avec bonheur Texécution de Marlorat, un de ses principaux contradicteurs, et les terribles vengeances par lesquelles les Guise victorieux signalèrent leur triomphe.
La blessure de Villegaignon Téloignait forcément des champs de bataille. Soit qu'elle ait été mal soignée au début, soit plutôt que l'irritation engendrée chez lui par cette inaction forcée l'ait envenimée, il fut obligé de garder la chambre vingt mois, et encore ne la quitta-t-il, le 25 mai 1564, que pour aller prendre bs eaux de Plombières. « Voicy le premier voyage, écrivait-il à cette occasion au cardinal (1) Granvelle, que i'ay fait depuis la prise de Rouen, où ie feuz blessé d'une arquebuse en l'os de la giambe, en forçant le fossé que nous guasnasmes, dont sont les nerfs encore si débiles que ie ne peulx, sinon avec une douleur bien grande, aller ni à pied ni à cheval. » Pour un homme aussi vigoureusement trempé, aussi entreprenant, aussi désireux de jouer un grand rôle que l'était Villegaignon, ce long repos dût être bien pénible. Pendant que se battaient ses amis, il n'avait d'autre distraction que la lecture des libelles lancés contre lui ; il était réduit à se servir de nouveau de la plume, lui qui aurait si volontiers manié l'épée ! Si du moins les catholiques avaient continué la guerre avec autant d'acharnement qu'au début contre ces protestants , qu'il accusait d'être la cause de tous ses malheurs ; mais il ne pouvait se dissimuler que, peu à peu, s'affermissaient les idées de douceur et de tolérance. Il assistait avec peine aux progrès incessants du parti modéré. Ce fut avec indignation qu'il a[)prit la paix d'Amboise (12 mars 1563). Aussi songea-t-il dès ce moment à se proposer à une cour plus ardente dans sa haine du protestantisme, et, par l'intermédiaire du cardinal de Lorraine, qui était resté son protecteur, négocia-t-il
(1) Pièces juBtificativcs, lettre XII de Villegaignon.
son admission au service soit du roi d'Espagne Philippe II, soit de Tempereur Ferdinand. A peine avait-il obtenu une réponse favorable qu'il renonçait, avec une désintéressement trop rare pour ne pas être loué, aux faveurs qu'il tenait de la munificence royale, et prenait congé de la reine mère Catherine de Médicis. « l'ai quicté, (1) écrivait-il au cardinal de Granvelle, tous les estatz et pensions que i'ay eu du Roy; ayant prins congié de la Royne mère à Bar, dernièrement, ai dit tout hault que iusques à ce que le Roy soyt ennemi formel des ennemis de Dieu et de son église, les Aygnos,... ie ne porteré iamays armes au service dudict Seigneur, ce que ie veulx tenir et observer religieusement, et employer tout ce que Dieu a «lis en moi à nuire ceste infélice et exécrable secte. » Ce n'était pas la première fois que Villegaignon s'exprimait avec une aussi rude franchise : Catherine de Médicis, tout habituée qu'elle était à ses boutades, lui avait à plusieurs reprises exprimé son mécontentement; mais elle connaissait son dévouement à toute épreuve, et le savait disposé à revenir au premier appel. Elle ne voulut donc pas décourager ce précieux serviteur ; seulement, fidèle à ses habitudes de prudence italienne, et désirant ne pas laisser pénétrer ses sentiments secrets, elle ne répondit rien à Villegaignon, car elle aurait été entendue par des protestants : « mais en me départant d'elle elle me feit signe de l'œil, et me feit approcher et me dict: « Asseurez-vous, Villegaignon, que ie suis votre amie » par ainsi i'euz quelque froide espéespérance qu'elle se ennuiera bien tost de ces gens là. » (3).
Mais Villegaignon haïssajt trop les Huguenots pour attendre l'explosion d'une seconde guerre civile en France. Comme il récrivait lui-même au cardinal Granvelle « ie vous asseure
(1) Pièces justificatives, lettre XII.
(2)id. id.
(3) id, id.
que ie ne feray iamais paix avec les ennemiz de noire saincte foy, et qu'ils me peuvent tenir pour formellement consacré à leur nuire de ce que Dieu a mis de puissance en moy, comme fît Hannibal s'en allant contre les Romains. » Déterminé à les poursuivre à travers l'Europe entière, il demanda une lettre de recommandation au cardinal Granvelle pour l'empereur d'Allemagne qu'il voulait éclairer sur les véritables sentiments des protestants Français à son égard. Grauvelle, qui connaissait le personnage, et aimait beaucoup mieux le retenir en Europe que lui donner le moyen de déployer de nouveau en Amérique sa redoutable activité, s'empressa de satisfaire à sa demande et le recommanda au vice-chancelier de l'Empire, le docteur Seld. « Le chevalier Villegaignon, écrivait-il (1) de Baudoncourt le 8 juin 1564, a esté aux bains de Plombières, prouchain d'icy, lequel m'a faict entendre qu'il se veult trouver vers sa Maiesté impériale, en la première assemblée qui se fera en l'Empire, pour faire congnoistre le mescompte auquel les Huguenots François tiennent les princes du Sainct Empire et les ministres d'iceulx. Il désiroit scavoir à qui il se pourroit addresser pour avoir accez à sa dicte maiesté, et ie luy ay dict qu'il print son chemin droict vers vous. Il est homme de guerre et de bonne volonté, et qui aung fort beau style latin, et le vous recommande. »
On ne sait si Villegaignon réussit à convaincre l'Empereur. On ignore même s'il lui fit part de ses craintes ; mais il est probable qu'il réussit à gagner sa confiance, car nous le retrouvons en Hongrie, deux ans plus tard, faisant partie de l'armée impériale, en qualité de volontaire contre les Turcs, et datant ses lettres de ce camp « soubz Javarin », où il était venu vingt quatre années auparavant. Mais Villegaignon n'avait plus son ardeur d'autrefois. Il ne combattait les Turcs
(1) Lettre inédite, communiquée par M. Castan, bibliothécaire de Besançon, et tirée des Mémoires de Granvelle, XII. 125.
que par devoir, tandis qu'il aurait lutté conti*e les Huguenots avec passion. Les deux lettres de lui, que nous a conservées le hasard des temps, le montrent chagrin, découragé, fatigué par l'âge et les blessures, et songeant à prendre une retraite ^' définitive. Il paraîtrait que le cardinal de Lorraine lui avait confié une mission qui ne lui plaisait que médiocrement, celle de surveiller les premiers pas dans la carrière militaire de son jeune neveu Henri de Guise : mais le futur héros de la Saint-Barthélémy et des Barricades n'écoutait son mentor que d'une oreille distraite. « Mondit seigneur, vostre nepveu, écrivait non sans amertume Villegaignon (1) au cardinal de LoiTaine, piqué de sa sensualité et gaillardise de son âge, et insité par gens de sa compagnie, qui plus approchent de son humeur, fayct délibération d'aller à Venise, Rome, Naples et toute l'Italie avant son retour, et Dieu scayt les belles entreprinses que l'on mesle parmi ces conseilz.... Il est sur le
point de prendre pli bon ou mauvais, âge le plus périlleux de sa vie. » L'austère mentor terminait sa lettre en engageant le cardinal à couper les vivres à son ardent neveu, et à le rappeler en France, car « vous scavez, monseigneur, que mon aage ne ma disposition en la force de l'hyver ne me soufirent vagabonder par les montagnes , ne voler avec gens de l'aage de cest animeux prince. » 24 octobre 1566 (2), Au lieu de gerdre son temps à surveiller un jeune homme
qui ne cherchait alors qu'à jouir de la vie, Villegaignon aurait mieux fait de consacrer les ardeurs de sa verte vieillesse
à une œuvre utile et patriotique ! C'était le moment oii ses anciens compagnons d'armes luttaient avec héroïsme au Brésil pour conserver à la France cette lointaine possession. Si Villegaignon, se souvenant enfin de sa promesse, avait eu l'heureuse inspiration de demander au jeune roi Charles IX
(1) Bibliot. nat. coll. Dupuy, vol. 549. f. 33.
(2) id. id.
à conduire quelques renforts au nouveau monde , il aurait certainement obtenu cette permission. Charles IX terminait alors ce long voyage, que la Régente, sa mère, lui avait fait entreprendre à travers les provinces de son royaume. A Rouen on lui avait présenté trois Brésiliens, qu'il interrogea avec la naïve curiosité de son âge. Leurs mœurs originales, leurs vives reparties intéressèrent la cour. Certes, Villegaignon n'avait pour ainsi dire qu'à se présenter, et il aurait tout de suite obtenu le consentement de Charles IX et la permission de conserver à la France un empire américain. Il ne le fit pas : sa haine des Huguenots Taveugla sur les conséquences de cet abandon. Il préféra rester à la disposition des chefs catholiques, et prendre part à la guerre civile, qui menaçait de nouveau.
Au moins cette entrevue de Rouen, si elle fut stérile pour nos intérêts politiques et commerciaux, nous a-t-elle valu une page piquante, un vrai modèle de cette langue alerte et spirituelle du XVP siècle, qu'on a trop longtemps affecté de dédaigner. Montaigne (l)assistaitàla scène, et voici comment il la raconte. On nous saura gré de citer textuellement : « Trois d'entre eulx (2), ignorants combien coustera un iour à leur repos et à leur bonheur la cognoissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naistra leur ruyne, comme ie présuppose qu'elle soit desia avancée (bien misérables de s'estre laissey piper au désir de la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voirie nostre î) feurent à Rouan du temps que le feu roy Charles neufviesme y estoit. Le roy parla à eux longtemps. On leur feit veoir nostre façon, nostre pompe, la forme d'une belle ville. Après cela, quelqun demanda leur advis, et voulut scavoir d'aulx ce qu'ils y avoient trouvé de plus admirable : ils respondirent
(i) Montaigne. Les Essais, Liv. I, § 30. (2) Il s'agit de Brésiliens.
"krois choses, dont fay perdu la Iroisième, et en suis bien inaarry ; mais i'en ay encore deux en mémoire. Ils dirent qu'ils trouvoient en premier lieu fort estrange que tant de ^ands hommes portantz barbe, forts et armez, qui estoient avtour du roy (il est vraisemblable qu'ils parloient des Souisses de sa garde), se soubmissent à obéir à un enfant, et qu'on ne choisissoit plus tost quelqu'un d'entre eux pour commander. Secondement (ils ont une façon de langage telle, ' qu'ils nomment les hommes moitié les uns des aultres) qu'ils avoient apperceu qu'il y avoit parmi nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez et que leurs moitiez estoient mendiants à leurs portes, descharnez de . faim et de pauvreté ; et trouvoient estrange comme ces moitiez icy nécessiteuses pouvoient souffrir une telle iniustice, r qu'ils ne prinssent les aultres à la gorge, on meissent le feu à leurs maisons.
le parlay à l'un d'eulx fort longtemps ; mais i'avois un - truchement qui me suyvoit si mal et qui estoit si empesché à recevoir mes imaginations, par sa bestise, que ie n'en peus tirer rien qui vaille. Sur ce que ie lui demanday quel fruict il recevoit de la supériorité qu'il avoit parmi les siens (car c'estoit un capitaine, et nos matelots le nommaient roy), il me dit que c'estoit « marcher le premier à la guerre » : De combien d'hommes il estoit suyvi ? Il me monstra un espace de lieu pour signifier que c'estoit autant qu'il en pouiToit en une telle espace ; ce pouvoit eslre quatre ou cinq mille hommes. Si hors la guerre toute son activité estoit expirée ? Il dict « qu'il luy en restoit cela, que, quand il visitoit les villages qui despendoient de luy, on luy dressoit des sentiers au travers des hayes de leurs bois, par où il peust passer bien à l'ayse. » Tout cela ne va pas trop mal, mais quoy ! Ils ne portent point de hault de chausses. »
Tels étaient les hommes à la direction desquels Villegaignon préférait les stériles satisfactions de la vengeance. 11 est vrai que, quelques mois après Tentrevue de Rouen,
Tadversaire des Aygnos^ trouvait enfin roccasîon d'assouvir sa haine.
* La seconde guerre civile venait d'éclater. Les Protestants avaient pris les armes avec un ensemble et une résolution qui prouvaient Torganisation formidable de leur parti (16 septembre 1567). Ils avaient essayé de surprendre la Cour à Monceaux, et auraient enlevé le roi sans l'énergique résistance des Suisses. Condé, leur général, avait poussé l'audace jusqu'à présenter la bataille aux troupes royales dans la plaine de Saint-Denis. Battu par Montmerency, il s'était retiré à Montereau où le rejoignirent les renforts de Guyenne et du Poitou, et se disposa à marcher à travers la Champagne au devant des reîtres allemands que lui amenait le Palatin Jean Casimir. La ville de Sens se présentait sur son chemin. Comme il était dépourvu de ressources, sans magasins, sans places fortes, réduit pour vivre à rançonner les villages, et suivi par une armée deux fois plus forte que la sienne, il résolut de s'en emparer, et la somma de se rendre. Le gouverneur de la place était Villegaignon. A la première nouvelle du renouvellement de la guerre civile, il était accouru. Le cardinal de Lorraine l'avait fait nommer- (1) gouverneur de Sens, persuadé qu'il défendrait jusqu'à la dernière extrémité ce poste important. Villegaignon ne trompa point la confiance du parti catholique (2). Prévoyant la prochaine attaque des ennemis, il se mit en mesure de les recevoir. Les habitants de Sens redoutaient les vengeances du parti protestant. En 1562 ils avaient pour ainsi dire donné le signal de la première guerre civile en massacrant les ministres et les protestants établis dans leur ville. Aussi, comme ils
(1) Claude Haton. Mémoires, p. 440,
(2) Voir aux pièces justificatives la lettre XV de Villegaignon, datée de Sens le 23 novembre 1567, et adressée à la Reine mère. Elle est relative aux fâcheux dissentimeats qui s'étaient élevés entre les chefs de l'armée royale.
venaient d'apprendre que Gondé, après avoir pris d*assaut Pont- sur- Yonne en avait passé les défenseurs au fîlde Tépée, et les menaçait, en cas de résistance, d'un traitement semblable, « beaucoup (1) d'entre eux commencèrent à s'attonner.... toutes fois se résolurent à l'assurance dudit sieur Villegaignon, auquel ils promirent tous d'obéir. »
Plus encore que les habitants de Sens, Villegaignon était exposé aux vengeances des Protestants. S'il tombait entre leurs mains, sa mort était certaine. Aussi était-il disposé à pousser la résistance jusqu'à ses dernières limites, d'abord pour remplir son devoir, et aussi par nécessité. Il commença par faire démolir les maisons et les églises de trois des faubourgs de la ville, ceux de Saint-Didier, Saint-Antoine et Notre-Dame, afin de prévenir les approches de l'ennemi. Comme l'œuvre de destruction s'avançait trop lentement, il remplaça par le feu la pioche des démolisseurs, et les habitants qui d'abord avaient été consternés par cette exécution, y prêtèrent les mains dès qu'ils en comprirent l'urgence. € Le (2) feu n'estoit estinct des dictes maisons et éghses que le camp des Huguenots arriva devant la ville ; pour lesquels bienvigner et festoyer, leur feit faire la feste ledit Villegaignon à son d'instrumens de haultz boys, par une bonne bande de menestrez qu'il avoit faict monter au sommet des tours de l'église de M** Saint-Etienne. Lesquelz haultz boys et menestrez, après avoir avoir ioué de leurs instrumens et faict la feste au camp huguenot, leur fît sonner un aultre son par l'instrument de l'artillerie qui avoit esté apposée sur lesdictes tours qui sonnoit une basse contre toute différente à celle des haultz boys, au son de laquelle faisoit tous iours le petit ou le canart quelque hugenot dudit camp. »
Les Protestants étaient nombreux et résolus, mais ils n'avaient pas d'artillerie suffisante pour ouvrir une brèche
(1) Claude Haton. Mémoires, p. 479.
(2) Id. id.
â36 HISTOIRE DU BRÉSIL FRANÇAIS.
dans les fortes murailles de la ville. D'ailleurs un siège en règle, en une pareille saison, était impossible: L'armée catholique de secours arrivait en toute hâte, et Gondé avait besoin de s'ouvrir un chemin vers les reîtres allemands. Il essaya de s'emparer de la ville par surprise : mais Villegaigaon connaissait trop bien l'art de la défense des places : Il évenla sans peine une mine creusée par les assiégeants, entre les portes d'Yonne et de Saint- Antoine, « et la (i) feit tomber sur ceux qui la faisoient, où soixante d'eux demeurèrent morts et estropiatz, sans que nulle pierre de la muraille tombast. »
Quelques jours plus tard il s'avisa d'un stratagème ingénieux. Il laissa ouverte, comme par néghgence, une des portes de la ville « sans que aulcune personne des habitants ni soldats de la garnison se présentast à la dicte porte pour les empescher. Quoy voyant, les ditz Huguenotz firent entrer (le vitesse quelque centaine de leurs gens dedans la petite porte et pont-levis, pour s'en i)enser saisir et prévaloir ; ils pensoient passer plus ouUre dedans la ville, ne se doublant de l'appareil que leur a voit appresté le sieur Villegaignon, qui estoit de sept ou huit pièces de canon posées au milieu de la rue, nonloingde la dicte porte, toutes chargées à plomb, dans lesquelles luymesme mit le feu sans que le hugenot s'en apperceust que n'ouist le son de la dicte artillerie. Elle desbanda le long et au travers d'eux, de plusieurs desquels volèrent les testes et membres au loing sans se gçavoir iamais rassembler en ce monde ; aultres demeurèrent en la place, les ungs morts, les autres demy-morts. Après le son de laquelle artillerie, sortirent sur le reste des Huguenotz près de cinq cens soldatz tant des habitans que de la garnison, qui estoient en embuscade dans les maisons, rues et ruelles ioygnans ladicte porte ; lesquels do fureur se ruèrent
(1) Claude Haton, p. 479.
sur lesditz Huguenotz ia fort espouvantez de ladicte artillerie, et les rechassèrent iusques à leur camp. » (1)
Plusieurs sorties heureuses, bien préparées et brillamment exécutées^ achevèrent de décourager les assiégeants. Gondé, qui craignait d*être pris entre deux feux, se détermina très à regret à lever le siège, et à se retirer près de Nogent (décembre 1567). La ville de Sens demeura tranquille jusqu'à la fin de la guerre, et non seulement Villegaignon n'eut plus à redouter une attaque directe; mais encore il se trouva en mesure, avec sa garnison, de battre les environs, et de rendre de nouveaux services à la cause royale. Deux des lettres de sa correspondance sont relatives à cette période agitée et glorieuse de sa vie. Dans (2) la première adressée au roi, quelques jours après la levée du siège, le 26 décembre 1567, le gouverneur de Sens prévenait la cour que de nombreuses bandes ennemies battaient la campagne, et demandait, pour les disperser, quelques troupes régulières, pourvu qu'elles fussent soldées. « Car aultrement n'i a plus d'ordre de les soubstenir, se mectans à fayre come les propres ennemis. » Il réclamait en outre des instructions spéciales au sujet de la conduite à tenir vis-à-vis de certains gentilshommes, dont il suspectait les sentiments, et terminait en racontant qu'il avait appris la veille de Noël que « tous les brigands des lieux susdictz s'estoient assemblez à Auxerre pour nous venir donner une camisade, la nuict que l'on seroyt à matines, au son de nos grosses cloches, à ce attirez par quelques mauvais esperits de nostre ville, mais grâce à Dieu nous n'en avons rien veu, nous estant cependant tenuz sur nos guardes, » La (3) seconde lettre, en date du 1®' février 1568, estadressée au duc d'Anjou, généraUssime de l'armée royale. Elle est exclusivement consacrée au détail des opérations militaires.
(1) Claude Haton. Mémoires, p. 480.
(2) Voir aux pièces justificatives la lettre XVI de Villegaignon.
(3) Voir aux pièces justificatives la lettre XVII de Villegaignon.
Villegaignon raconte la recormaissance militaire qu'il a opérée dans les deux villes de Joigny et de Villeneuve-le-Roi. Il parle avec un profond mépris des vignerons de Joîgny qui jouaient au soldat, et ne soupçonnaient seulement pas les principes de la stratégie. Il recommande également au dnc quelques mesures de rigueur contre certains mutins qu'il lui signale, et termine en lui conseillant d'entretenir au canq) ennemi de nombreux espions.
Il est probable que le gouverneur de Sens aurait rendu de nouveaux services à la cause catholique, car l'âge n'avsit pas émoussé l'ardeur de sa haine, mais la paix de Longjomeau (23 mars 1568), qui terminait la seconde guerre civile, le rendit à contre-cœur à un repos qu'il redoutait. Villegaignon (1) avait trop attiré sur lui l'attention dans la dernière campagne pour ne pas obtenir de récompense. Il reçut en effet la flatteuse mission de représenter l'ordre de Malte auprès de la cour de France, et c'est revêtu de cette dignité qu'il alla résider à Rome auprès du comte d'Anguillara, avec lequel il s'était déjà rencontré sous les murs d'Alger.
Les ennemis de Villegaignon ont affecté de passer sous silence les deruières années de sa vie. Ils se contentent de dire qu'après son retour en Europe il perdit son temps à de futiles querelles théologiques. Les auteurs de la France protestante^ (2) d'ordinaire si bien informés, terminent brusquement l'article qu'ils ont consacré au vice-roi du Brésil par ces paroles dédaigneuses: « Regardé comme un fou par ceux-là même qui lui voulaient le plus de bien, il finit par se retirer dans la commanderie de Beauvais, oii il mourut en 1571. » Etait-ce vraiment un fou que l'homme que consultaient sur les affaires les plus graves le roi Charles IX,
(1) Voir aux pièces justificatives lettre XVIII de Villegaignon^ adressée au duc d*Aumale, datée de Rome 7 janvier 1569.
(2) Haa(ï. France protestante. Article Villegaignon*
Catherine de Médicis, les cardinaux de Lorraine et de Granvelle ? Ne s*occupa-t-il que de discussions théologiques, celui qui se faisait blesser aux côtés du roi de Navarre, qui guidait en Hongrie les premières armes du duc de Guise, qui commandait la place de Sens, et venait d'être jugé digne de représenter Tordre de Malte à la cour de France ? Il n'a pas été difficile à ses ennemis de le représenter « rodant par les cuisines des Seigneurs , qui quelquefois s'esbatoient à lui ouïr faire des contes des Terres Neufves (1)», mais l'histoire impartiale doit lui restituer toute son importance, et démontrer qu'il ne cessa de prendre une part active aux événements de son temps.
Villegaignon ne resta pas longtemps à Rome. La trêve de Longjumeau n'avait été que passagère. La troisième guerre civile venait d'éclater. Villegaignon revint en toute hâte. Il fut nommé gouverneur de Montereau et chargé de pacifier le pays voisin. Dès le 4 mars 1569, il était à son poste, comme le prouve une de ses lettres (2) adressée à la duchesse de Ferrare pour la prier d'intei'venir auprès des Protestants de la province, qui s'exposeraient, en persévérant dans larévolte, à de terribles punitions. On ne connaît pas la réponse de la duchesse, mais il est probable que le nouveau gouverneur de Montereau ne se contenta pas de menacer, et que les Protestants, une fois de plus, eurent à compter avec cet infatigable adversaire.
Ce fut le dernier acte de la vie militaire de Villegaignon. La paix de Saint-Germain (août 1570) termina la troisième guerre civile. Dégoûté par ces continuels revirements d'opinion, incapable de comprendre et surtout d'apprécier la politique de bascule qui plaisait tant à la cour de France, il abandonna volontairement la représentation de l'Ordre, et se
(1) Grespin. Histoire des martyrs, p. 418.
(2) Pièces justifi<îatives. Lettre XIX de Villegaignon,
disposa à finir ses jours dans cette île de Malte (1), où il n'était pas retourné depuis longtemps. Quelques-uns de ses biographes ont prétendu que c'était pour cause d'infirmités qu'il renonçait ainsi au service de la France : mais ces infirmités ne lui auraient-elles pas également interdit d'entrer en campagne ? Or on préparait alors à Malte la campagne navale qui se termina par la célèbre bataille de Lépaate. Nous croirions plus volontiers que, s'il renonça à sa dignité, c'est que les fêtes et les cérémonies lui convenaient médiocrement. Il se sentait plus à Taise sur un champ de bataille ou devant une brèche. Homme d'action, mais point de représentation, il avait hâte d'échanger contre un pourpoint de buffle ses vêtements de cérémonie. Il n'est donc pas besoin, pour expUquer ce désintéressement, de recourir à de prétendues infirmités. Le caractère bien connu et la vie tout entière du chevaUer suffisent à l'expliquer.
Avant d'entreprendre cette dernière campagne, Villegaignon voulut jouir de quelques semaines de repos, et se décida à les prendre dans sa commanderie de Beauvais près Nemours. Le jour des Rois de Tannée 1571, il partait de Provins, son pays natal, et arrivait bientôt à Beauvais, mais il fût tout à coup attaqué d'un mal subit, dont il mourut le 15 janvier d'après Claude Haton (2), le 9 d'après Tépitaphe de son tombeau copiée dans la chapelle de la commanderie de Beauvais (3). Les auteurs protestants ont vu dans cette mort
(1) C. Haton. Mémoires^ p. 624. a Le bon seigneur estoit en C68te délibération de retourner, au nouveau temps de ceste année, à Malte, à la guerre contre le Turc. »
(2) C. Haton. Mémoires, p. 622.
(3) Ythibr. Miscellanea^ cité par Bourquelot (éd. Haton, p. 1096). Voici Tépitaphe: «Cy gist noble et religieuse personne Nicolas Durand, en son vivant seigneur de Yillegaigaon, chevalier de TOrdro do Saint-Jean de Hiérusalem, commandeur de Beauvais, loquel décéda le neuvième iour de ianvier 157L»
foudroyante la marque des vengeances célestes. « Finalement, écrit Tun d'eux (i), une maladie extraordinaire, asscavoir d'un feu secret, le saisit et consuma peu à peu, tellement qu'il finit sa malheureuse vie par une mort correspondante à ses cruautez, sans repentance de son apostasie et des maux qui s'en estoient ensuivis. » Mais il n'est pas besoin de recourir à un miracle pour comprendre qu'un homme aussi affaibli par rage et par les blessures ait succombé aux premières étreintes de la maladie.
Ainsi mourut cet homme remarquable à tant d'égards.
] Soldat, il fut irréprochable ; homme privé, la simplicité de sa î vie, son dédain des richesses et des dignités, son désinté- ' ressèment sont au-dessus de toute contestation. Ecrivain, il l a de la concision et du trait, surtout en latin. Controversiste, ; ses ouvrages ne passèrent pas inaperçus, et plus d'un, sans le dire, y trouva des secours. Homme politique, gouverneur du Brésil, soldat des guerres civiles, il fut avant tout l'homme de son temps, et il ne nous faudrait pas oublier que les mêmes actions qui lui valurent tant de haines parmi ses contemporains lui suscitèrent en même temps des amis dévoués. Pour comprendre son rôle , pour aprécier son caractère, avec ce mélange de bonnes et de mauvaises qualités, il faut avant tout nous reporter par la pensée à l'époque à laquelle il vivait. C'est ce que nous avons essayé de faire, mais sans trop espérer que nous ne rencontrerons pas de contradicteurs ; car l'infortuné gouverneur du Brésil fut un de ces hommes que poursuivent, même au-delà de la tombe, les préventions et les rancunes des contemporains.
(1) Ceespin. Histoire des martyrs, p. 418.