‹ Histoire du Brésil français au seizième siècleChapitre 25 sur 35 · SOUVERAINE DAME · texte numérisé non relu

SOUVERAINE DAME

Madame, quand le temps de quarante iours a esté expiré, par moy préfix aux magistrats de Genefve, pour me demander en qu(îl lieu ils me vouldroyent appeller, à leur rendre compte de ce que ie disois contre leur doctrine et ministres, ayant en mémoire le commandement qu*il vous a pieu me faire de mettre en francois le livre que i*en avoye divulgué en Latin. Fai faict ung extraict que ie vous envoyé où i'expose partie de ce que i'eusse eu à debatre avec Calvin, s'il eust ausé comparoistre devant moy, pour maintenir la faulce doctrine que ses disciples me seroient venu adnoncer de sa part, et de sa surnommée Eglise, espérant qu'estant ladite doctrine conférée avec celle des orthodoxes et bien entendue, suivant les responces, aux objections que i'y ay faict, que Ion la cognoistra n'avoir sans grande raison esté de moy reietée. Pour ce que nostre religion gist en foy, illustrée des faicts merveilleux de Dieu, incompréhensibles à nos iugements, selon la prudence humaine, en la considération et examen des causes et forces de la nature créée : Ces gens s'estants mis à rimpugner, nous provoquent à la disquisition de la vérité d'icellepar humaine sensualité, monstrant qu'il n'est possible qu'ung corps finy, de mesure certaine, soit contenu en divers lieux tout en ung temps. Et s'estants faicts auth-

(1) Voir Touvrage de Villegaignon intitulé : Les propositions contentieuses entre le chevalier de Villegaignon et maistre lehan Calvin, Préface. Cette lettre fut composée à la fin de 1560 ou au commencement de Tannée suivante.

eurs d^une tradition contraire à nostre foy, en sublimité de langage artificiel, aléchent les hommes à mespris de nostre foy, par licence de vivre, soubz prétexte de vérité évangelique par eux proposée, dont facilement ont gaigné grand nombre de sectateurs, les paisçans de vaines fumées d'imaginations au nom de pasture spirituelle de leurs âmes; et usurpant, partie du grec, partie du latin, certaines paroUes non communes au vulgaire, enflées et précieuses, pour estre en plus grande admiration au peuple (1)

Ce qu'estant par moy considéré m'a induict de rechercher selon ma capacité aussi diligemment leurs raisons et les traditions qu'ils subrogent, au lieu de nostre saincte religion, qu'ils ont esté soigneux à la vouloir destruire et abolir. Ce qu'ayant faict avec eulx tout à loisir l'espace de dix moys, qu'ilz ont esté en nostre désert, il me souvient des bouteilles de savon destrampé en l'eaue, que Ion faict pour esbatre les enfans, belles, rondes et enflées, enrichies de varietez de couleurs célestes, portées ça et là par le soufflement des enfans, iusques à ce qu'estant par eulx touchées pour en cuyder iouyr au premier bruit se dissolvaient en rien.

Aussi ayant enfoncé ces traditions, les ayant conféré aux sainctes lettres et à la propre doctrine de Calvin en divers lieux, ie les ay trouvées redondantes de tant d'hérésies, sottises, inepties et contrariétés, qu'il m'a semblé n'avoir besoing d'aultres livres à les combatre que les leurs propres pour les passages par eulx alléguez en confirmation de leur dire : de sorte que i'eu honte et desplaisir de la peine, que i'auroye emploie à la lecture de telles vanitez : dont i'entray en très grand doubte que voulant divulguer et adverer ce que i'en auroye trouvé par la déduction et interprétation à moy par eulx faicte, lors ne mescreust de leur imposer.

Au moyen de quoy me résolu de venir par deçà pour me

(1) Suit une longue page d'injures théologiques, qui ne présentent aucun intérêt, et que nous avons cru pouvoir supprimer.

trouver en personne avec Calvin ou aultre que députeront les Genefvoys en leur nom : pour leur monstrer par escript de la main de leur ministre les plus exécrables et moins croiables artifices que i*aye faicl transcrire et les aultres par la main du notaire de nostre pais receus de la bouche dudict ministre. Et pour ce faire ay par lettres interpellé très instamment les magistrats de Genefve, me soubzmectant où ie seroye trouvé calomniateur d'estre livré en leur main pour faire de moy tout leur plaisir. Lesquelles lettres ayans esté présentées à Calvin, après les avoir leues, estant confus et honteulx de veoir le secret de ses impostures divulgué, entra en si grande rage que, pour toute response, ne feit aultre chose que que les foulleraux pieds, et avec cruelles menasses chasser le messagier hors la ville. Or puisque la defflance de sa querelle luy a faict décliner et craindre ma présence, i'en lairay le iugement à ceulx qui sans passion en vouldront cognoistre. Espérant s'il veult respondre par escript, sans divertir hors du propos des choses par moy obiurées qu'il augmentera mon droict et honneur, qu'il a vouUu par ses detractions honnir : faisant comme ung regnard prins d'ung lacq par le col, lequel pour eschapper, plus se secoue et domaine, plus fort s'estrangle : et s'entachera des plus notables et infâmes hérésies, qui ayent esté depuis lésus-Christ. Protestant doresnavant de voulloir employer le temps à choses meilleures qu'à lire ses resveries, et des siens, quoy qu'ils babillent et escripvent.

A Dieu.

ViLLEOAIGNON.

Lettre X (1).

A ILLUSTRE HAULT ET PUISSANT GASPAR DE COULLIGNY, SEIGNEUR DE CHASTILLON SUR LOING, ADMIRAL DE FRANCE

Monseigneur estant débouté de l'espérance de me trouver avec Calvin pour donner compte de moy et des choses que i'ay divulguées en ung livre latin, contre sa doctrine, ie les ay voullu exposer en françois, pour ceulx qui n'auroyent intelligence de Taultre langue. En quoy ie reçois quelque satisfaction par l'espérance que i'ay faict de me trouver en personne avec ledit Calvin pour exposer par vive voix ce que i'ay faict par escript et ouyr ses solutions et répliques. Pour ce que surtout il enseigne de ne sortir des saintes escriptures et n'aquiescer en la doctrine de ceulx qui ayent escript depuis les apostres, ie le vouUoye principallement prier de me prouver sa doctrine par les dites escriptures. En quels passages il a trouvé !... (2)

le me suis offert au cas qu'il qu'il me prouve par les saintes escriptures l'une de ces propositions d'endurer tel supplice qu'il me vouldroit constituer, et m'en aller pour ouyr ce qu'il me vouldroyt dire, au lieu qu'il m'assigneroit seur avec sauf conduit, comme pouvez avoir sceu. Mais sa conscience l'a destourné de ce combat. Au moyen de quoy i'ay par le menu deduict et confuté sa doctrine.

(1) Se trouve dans Touvrage intitulé Les propositions conten» tieuses, etc. Comme cette lettre a été écrite après le refus de Calvin de prendre part au tournois théologique, auquel le défiait Villegaignon, on peut en fixer la composition à la fin de 1560 ou au commencement de Tannée 1561.

(2) Suivent dix-sept propositions entachées d*hérésie.

Mais, (i) Monseigoeur, s'il vous plaict prendre la peine d'ea descoavrir le fons, vous avez sur moy puissance de me commander de vous aller trouver pour vous le explicquer, et vous lire tout le livre. Et pleust à Dieu que ce fust en présence de quelque grand docteur de ceste secte, à charge que, s'il ne sçavoit respondre ne convaincre, ou défendre son maîstre Calvin d'exécrables blasphèmes, vous me tinssiez à iamais pour tel qu'ung maling malicieusement m'a imposé, comme il vous a pieu me dire d'estre devenu (â). Si l'on s'esbahit de me veoir si chauldement embrasser ces choses qui semblent estre contre ma profession, le dommage et perte que i'ay repceu par les ministres de ceste doctrine ayant empesché mon entreprinse au Brésil, si heureusement commencée, que vous avez bien sceu, et à si grands frais et travaulx de moy et des miens, m'en doibt estre sufiBsante excuse.

VlLLEGAlGNON.

Lettre XI (3).

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