‹ Histoire du Canada, 1841 à 1867, période comprise entre l'union législative des provinces du Haut et du Bas-Canada et la confédération des provinces continentales de l'Amérique Britannique du nordChapitre 22 sur 32 · C. Alleyn, commissaire des travaux publics · texte numérisé non relu

C. Alleyn, commissaire des travaux publics

T. J. J. Loranger, secrétaire provincial.

M. John Ross remplaça M. Dunbar Ross, comme solliciteur général du Bas-Canada, celui du Haut-Canada resta le même, ces deux fonctionnaires ne siégeaient pas dans le Conseil exécutif.

C’était la troisième administration en trois ans. M. Cartier, qui avait eu le choix de ses collègues, fit table rase et tenta de se rallier la fraction modérée du parti de M. Dorion. Il donna même carte blanche à M. Sicotte pour enga-

ger ce dernier à prendre le portefeuille de secrétaire provincial et à opérer par ce moyen une concentration des forces du Bas-Canada.

M. Dorion refusa. Eut-il accepté que sa démarche, à notre avis, serait demeurée sans effet sur les siens. XTn abîme le séparait de M. Cartier, et leurs symboles politiques étaient encore plus opposés que leurs caractères. Tous deux avaient des convictions très arrêtées sur les principes organiques de la société, sur les rapports de l’Etat religieux avec l’Etat politique, sur la marche à suivre pour asseoir la prospérité morale et matérielle du pays d’une manière certaine et définitive : mais ces principes et ces tendances différaient essentiellement. Si le mouvement de M. Cartier fut louable, l’attitude de M. Dorion ne fut pas moins correcte et digne. Peut-être M. Sicotte éprouva-t-il quelque surprise de l’insuccès de sa tentative, car les hommes sans convictions sont toujours étonnés d’en découvrir chez les autres ; mais ceux qui connaissaient à fond M. Dorion trouvèrent la chose toute naturelle. M. Sicotte avait pensé par ce moyen prévenir l’alliance qu’il voyait se préparer entre les clear grits et les démocrates bas-canadiens ; cette alliance était logique et rien ne pouvait en empêcher la consommation.

La partie haut-canadienne du cabinet ne subit aucun changement ; de fait c’était M. MacDonald qui l’avait, luimême formée lors du ministère du 24 mai de l’année précédente, et rien n’était venu lui démontrer qu’il s’était trompé.

Le 2S novembre, le gouverneur signa la dissolution du parlement, et les élections se firent en décembre et en janvier 1858. Dans le Bas-Canada, le triomphe du gouvernement fut complet ; les démocrates furent décimés, et parmi les vaincus on compta MM. Papin, Doutre, J. B. E. Dorion,

C. Daoust, Plamondon, Fournier, Holton et Letellier. A peine M. A. A. Dorion put-il réunir autour de lui un groupe de cinq ou six députés au lieu de la cohorte jeune, vaillante et nombreuse dont il avait pris la direction en 1854. Les causes de cette déroute furent à n’en pas douter les doctrines et les votes anticatholiques de ce parti, non moins que ses rapprochements politiques avec M. George Brown et les radicaux de l’opposition haut-canadienne. Justement effrayés du danger que couraient avec les démocrates leurs intérêts nationaux et religieux, les électeurs du Bas-Canada donnèrent toute leur confiance au parti libéral-conservateur, et s’ils élirent quelques démocrates, ce fut sur des hommes de peu de valeur que leurs suffrages s’arrêtèrent. La députation nouvelle compta dans ses rangs MM. Langevin, L. S. Morin, L. Archambault, G. Ouimet, McGee, Dunkin, John Rose, le Dr Tassé et J. H. Pope.

Les élections dans le Haut-Canada tournèrent contre le gouvernement qui fut en minorité de quelques voix. Trois ministres restèrent sur le carreau, MM. Cayley, Spence, Morrison, et George Brown se trouva à la tête d’une vingtaine de partisans déclarés. Lui-même fut élu dans deux comtés à la fois. C’était le triomphe complet des préjugés protestants et antifrançais dont cet homme et son journal le Globe avaient réussi à imprégner la masse ignorante et fanatique de l’électorat. A bas le papisme ! A bas, les écoles séparées ! A bas la domination française ! Tel fut le cri poussé partout, et on put se croire ramenés aux plus mauvais jours de 1841.

M. John A. MacDonald remplaça M. Spence aux postes, par M. Sidney Smith, et M. Morrison, receveur général, par M. Ross qui avait occupé la charge de procureur général dans le cabinet Hincks-Morin. M. Cayley, ayant réussi à passer dans Renfrew, conserva le portefeuille des finances.

Sir Edmund Head ouvrit le sixième parlement à Toronto le 25 février 1858, et le lendemain, après l’élection de M. Henry Smith à la présidence de la Chambre, Son Excellence prononça le discours du trône. Le programme de la session fut assez pâle ; toutes les grandes questions avaient été réglées, et il ne fut signalé qu’un petit nombre de mesures secondaires à la sollicitude des législateurs, entre autres l’assimilation des lois commerciales des deux provinces, quelques amendements à la loi du jury et à l’acte municipal et une loi sur le taux de l’intérêt. L’opposition ne s’en déchaîna pas moins avec la dernière violence contre le ministère qu’elle accusa de sacrifier l’intérêt public, et M. Dorion proposa un vote de censure parce que le discours du trône ne recommandait pas l’adoption d’un tarif de droits ad valorem. iM. Cayley répondit que déjà les deux tiers des marchandises importées étaient soumis à ce régime et qu’on l’étendrait encore à quelques articles afin d’encourager l’industrie nationale, mais le gouvernement devait se laisser guider en pareil cas par l’intérêt général et ne pas exposer le trésor à une diminution du revenu. L’amendement fut rejeté par 78 voix contre 40.

M. Brown prétendit que la question de la représentation basée sur la population était beaucoup plus importante que toutes celles dont faisait mention le discours du trône, et il fit un amendement à cet effet. Tous les députés bas-canadiens auxquels s’unirent plusieurs de leurs collègues du Haut-Canada votèrent contre cette inique proposition comme un seul homme. Dans un autre amendement M. J. S. MacDonald exprima l’opinion que le premier ministre était tenu de résigner parce qu'il était en minorité dans sa province ; mais il ne put rallier qu’une quarantaine de voix à son amendement.

Enfin, après quinze jours de débats des plus animés,

l’adresse fut votée, et la Chambre put se livrer à ses travaux réguliers. Le ministère était sorti triomphant de ses cinq votes de non confiance qui avaient été proposés dans le cours de la discussion, mais il lui fut impossible de reprendre les six ou sept voix qui lui manquaient dans la députation du Haut-Canada pour s’y faire une majorité. M. George Brown, à la tête de l’opposition, ne cessa de le harceler par une guerre sans trêve ni merci. Si on ajoute à cela que MM. Cauchon, Drummond, Lemieux, Chapais et Langevin ne perdaient aucune occasion de témoigner leur mauvaise humeur aux ministres, on se fera une idée des difficultés sans nombre de leur situation. Une proposition de M. Thibaudeau affirmant l’application du principe de la double majorité comme une nécessité d’ordre public fut écartée par un vote des deux tiers de la Chambre, mais Forage n’était retardé que de quelques jours. Il éclata sur la question du choix de la capitale. Sa Majesté, en réponse à la demande du parlement canadien, avait signifié que la ville d’Ottawa lui avait paru à tous les égards posséder les avantages que devait offrir une localité destinée à être le siège du gouvernement ; et Ottawa était devenue en conséquence la capitale du Canada. Sur le chapitre du budget affectant une certaine somme à la construction d’édifices publics dans cette ville, M. Dorion proposa de désapprouver le choix qui avait été fait. Cet amendement qui comportait un vote de non confiance fut repoussé à une majorité de 18 voix. Plus tard, MM. Dunkin et Brown proposèrent de prier la Reine de reconsidérer sa décision, la Chambre dans l’intervalle devant suspendre toute dépense de deniers publics à cet égard. A ces deux motions M. Pic-hé proposa l’amendement suivant : “ Que dans l’opinion “ de la Chambre la ville d’Ottawa ne doit pas être le siège H du gouvernement de cette province ”. Malgré un long

débat la proposition Piché fut emportée par 64 voix contre 50. Ce résultat était à peine annoncé par l’orateur que M. Brown se leva comme mû par un ressort : “ La Chambre, P s’écrie-t-il, ne peut se méprendre sur le fait que le vote “ qui vient d’être donné comporte une désapprobation ab- “ solue de la conduite du gouvernement. Cependant, afin “ d’établir cette signification d’une manière encore plus “explicite, je propose l’ajournement de la Chambre”. M. A. MacDonald, d’un ton très calme : “C’est très bien, répon- “ dit-il, qu’il soit convenu que le vote qui va être pris sur “ l’ajournement constatera si oui ou non le gouvernement “ possède la confiance de la Chambre. ”

M. Brown avait commis une faute grossière de tactique par trop de suffisance ; il ignorait que si la majorité des députés ne voulait pas d’Ottawa comme capitale, elle ne voulait pas davantage de lui comme dictateur. Par son défi, il avait converti la proposition Piché en une motion de non confiance pure et simple ; aussi le premier ministre, qui connaissait mieux l’opinion de la Chambre, s’empressa-t-il de donner son assentiment. Il ne fut pas trompé ; la motion d’ajournement fut repoussée par 61 voix contre 50, et M. Brown eut à dévorer cet affront sanglant au milieu d’un tonnerre d’applaudissements dérisoires.

Cependant, comme la majorité se trouva composée surtout des députés du Bas-Canada, M. MacDonald n’hésita pas à remettre sa résignation entre les mains du gouverneur. “ Notre position, disait-il à ses collègues, est excellente “ grâce au manque de jugement de M. Brown ; il a fait “ notre besogne et nous a tracé notre ligne de conduite. ” — En effet, la proposition Piché qui avait été emportée par les clcar grits était un blâme direct infligé à Sa Majesté, et le cabinet en résignant faisait cause commune avec la Reine ; sa posture ne pouvait être plus avantageuse. Le gouver-

neur s’adressa à M. Brown pour lui confier le soin de former le nouveau cabinet ; M. Brown s’adjoignit aussitôt le concours de M. A. A. Dorion à qui il laissa le choix du personnel de la section du Bas-Canada ; quant à ses collègues du Haut-Canada il tâcha de les prendre dans le camp des réformistes et des clear grits. M. Dorion s’assura d’abord de l’adhésion de MM. C. Laberge et L. H. Holton, puis essaya, lui aussi, d’une coalition modérée en offrant à MM, Sicotte, Lemieux et Drummond, tous anciens ministres du parti Lafontaine, d’entrer dans le nouveau cabinet. M. Sicotte refusa ; les deux autres acceptèrent, ainsi que M. Thibaudeau, riche négociant de Québec. Les membres du ministère Brown-Dorion prêtèrent serment le 2 août et la Gazette Officielle publia la liste suivante :

Pour le Haut-Canada :

George Brown, inspecteur général.

John Sandfield MacDonald, procureur général.

James Morris, président du Conseil législatif.

Oliver Mowat, secrétaire provincial.

S. Connor, solliciteur général.

Pour le Bas-Canada :

A. A. Dorion, procureur général.

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