‹ Histoire du Canada, de son église et de ses missions [microforme] (volume 2)Chapitre 37 sur 48 · TIENNE; À · texte numérisé non relu

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Les uns s’imaginent que les Anglais, en devenant les maîtres du Canada, l’ont changé de fond en comble, et le représentent comme une colonie toute britannique, où la religion, les mœurs, et le langage de la première patrie, n’ont laissé que peu de traces, qui tendent à s’effacer davantage chaque jour. D’autres, ayant ouï dire que la Religion Catholique et la langue française y tiennent toujours le premier rang, ne voient dans la conquête qu’un changement de gouvernement, et se persuadent que l'habitant des bords du Saint-Laurent et le citoyen de Québec ou de Montréal sont encore aussi français de cœur et d'esprit que nos compatriotes des bords de la Seine ou de la Loire. Sans contester qu’il n’y ait quelque chose de vrai dans ces deux hypothèses, nous pouvons assurer, à la suite des observations qu’un séjour prolongé nous a permis de faire dans cette partie des colonies britanniques, que les uns et les autres se trompent également sur l’ensemble de la situation, et qu’ils ont tout aussi besoin de réformer leurs idées à cet égard que ceux qui, moins instruits encore, s'imaginent que le Canada est toujours comme au temps des Brébeuf et des Lallemand, où l’on ne pouvait sortir de l'enceinte de Québec sans courir le danger d’être saisi et dévoré par les Sauvages.

S'il est évident pour l’observateur que les Canadiens IT 16

298 HISTOIRE sont loin d’être anglifiés aujourd’hui, il faut convenir aussi qu'ils ont cessé depuis longtemps d’être français. Dans le Haut-Canada, province que l’on commençait à peine à coloniser à l’époque de la conquête britannique, l'élément franco-canadien n'entre que pour un cinquième dans l’ensemble de la population, composée principalement d’Irlandais, d’Anglais, et d’Anglo- Américains. Cet ensemble offre naturellement une physionomie anglaise, mais à laquelle le voisinage des Etats-Unis et les habitudes d’une vie indépendante dans les townships donnent une ressemblance frappante avec les Américains, auxquels, en cas d’une insurrection politique contre l’Angleterre, ils seront, comme ils l'ont été déjà une fois, tout les premiers à se joindre. Dans le Bas-Canada, au contraire, peuplé dès l’origine par la race franco-normande ou bretonne, et où il ne se trouve tout au plus qu’un quart d’origine anglaise ou irlandaiïse, l'élément français domine encore, surtout dans les campagnes fertiles qui bordent le Saint- Laurent. Dans les cités et les villes, il y a dans l’allure des Canadiens un je ne sais quoi qui leur est propre, qui n’est ni anglais, ni français; il y a un mélange d’antique simplicité et de politesse bourgeoise de la vieille province de France et de la nature saxonne, en même temps que d'amour du confortable anglais, qui fait que les Canadiens ne ressemblent à personne, bien que leurs mœurs en général soient plus en rapport avec le caractère français qu'avec le caractère britannique. S'il était permis de prendre en France un point de com-

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paraison par rapport aux deux principales villes du Bas-Canada, nous dirions que Québec a beaucoup de traits de ressemblance avec la haute-ville de Boulognesur-Mer, et Montréal avec la partie basse ou maritime de cette ville. À Montréal et à Québec, ainsi que dans la basse et la haute-ville de Boulogne, les mœurs anglaises se sont introduites et mêlées au caractère français, en amenant même dans la langue des mots et une phraséologie anglaise qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Cette observation ne laisse aucun doute sur le travail qui s'opère parmi les Canadiens et leur assimilation aux usages des Anglais. On sait, par exemple, que dans la génération née dans les vingt premières années de ce siècle, il n’y a qu’une légère minorité qui ait étudié les éléments de la langue anglaise; tandis que maintenant, d'après les rapports du commissaire de l’enquête sur l'éducation, il y a dans Québec dix fois autant d'enfants franco-canadiens qui apprennent l'anglais qu’il y a d’Anglais étudiant le français. La langue du gouvernement gagne donc évidemment du terrain, malgré l’aversion que les Canadiens ont montrée si longtemps et montrent encore si souvent aujourd’hui à l’apprendre ou à l’entendre parler. Ceci n’a rien qui puisse causer de l’étonnement, si l’on considère qu’il y a bientôt quatre-vingt-dix ans que le Bas-Canada est devenu colonie britannique, et qu’il n’avait alors qu’une population de soixante à soixante-dix mille habitants, au lieu qu’il y en a actuellement plus d’un million. Ce qui peut à juste titre nous étonner, c’est que, dans de telles cir-

constances, le Canada soit demeuré encore si français, et que l’assimilation des races n'ait pas eu lieu plus tôt. Mais, par une politique dont elle cherche aujourd’hui à détruire les résultats, l'Angleterre elle-même travailla jadis à maintenir une ligne de démarcation entre la race française et la race anglo-saxonne, dont les haines devenaient chaque jour plus redoutables pour le gouvernement, à mesure que ces deux races rivales croissaient en population.

« Dans les premiers règlements adoptés par le gouvernement anglais, à la proclamation de la paix, en 1763, pour constituer les Canadas, dit à ce sujet lord Durham ‘, et dans la commission donnée au gouverneur-général de la province de Québec, on reconnaît les indices certains de l'intention qu'avait alors le ministère d’adopter le second et le plus sage des deux systèmes, celui de l'assimilation des deux populations. Malheureusement la conquête du Canada fut presque aussitôt suivie des troubles qui se terminèrent avec l'indépendance des États-Unis. Depuis cette période, la politique coloniale paraît avoir subi un changement complet. Prévenir un nouveau démembrement de l’empire devint le premier objet de nos hommes d'état ; ils travaillèrent avec un soin particulier, et par tous les moyens en leur pouvoir, à empêcher le reste de nos colonies septentrionales en Amérique de suivre l'exemple d’une révolte

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Nouvelle-Angleterre ne favorisaient que trop la ligne d'isolement où on voulait les retenir. La séparation des habitants des nouvelles colonies d’avec ceux des colonies révoltées devint l’objet principal de la politique du gouvernement, et la nationalité franco-canadienne fut maintenue en conséquence comme la plus forte barrière à mettre entre eux et leurs voisins.

« La politique du gouvernement britannique paraît avoir été celle de diviser ses colonies pour régner sur elles ‘, en les affaiblissant autant que possible, et en les isolant en petites communautés incapables de s'unir et de posséder jamais une force suffisante pour résister individuellement à l'empire. On trouve des preuves de cette politique dans une foule d’actes du gouvernement britannique relatifs aux colonies septentrionales de l'Amérique. En 1775, l’Angleterre envoya des instructions portant défense d’octroyer des terres dans la province de Québec, qui comprenait alors le Haut et le Bas-Canada, autrement qu’en fiefs et seigneuries, et en 1786 il fut ordonné que les concessions de terres promises aux officiers et soldats de l’armée coloniale et aux réfugiés loyalistes ne seraient faites que suivant la même tenure..….... Par suite de la même politique

‘ Divide el impera, Quel aveu dans lord Durham !

» on sépara les Franco-Canadiens des émigrants bri- » tanniques, tout en faisant quelques efforts pour se » concilier les premiers en leur laissant leur langue, » leurs lois, et leurs institutions religieuses. (Ce n’était donc point d’après l'esprit de l'observation des traités.) » C’est dans ce dessein qu’en 1791 le Canada fut divisé en deux provinces : on laissa aux Franco-Canadiens la partie habitée, et la portion encore inculte fut destinée à la colonisation britannique. Ainsi, au lieu de profiter des moyens que donnaient l'étendue et la nature de la province pour favoriser l'introduction d’une population anglaise dans les différentes parties du Canada, de manière à mettre plus aisément les Franco-Canadiens dans la minorité, le gouvernement constitua une majorité française et admit, en le raffermissant, son caractère national. Si la politique plus sage de rendre la province anglaise dans ses institutions eût été adoptée dès le commencement, et qu’on y eût persévéré, les Français auraient été en peu de temps surpassés en nombre, et l’heureuse opération des institutions libres (pas en matière de religion au moins!) de l’Angleterre n'aurait jamais été arrêtée par des rivalités de races.

» Le gouvernement adopta non seulement la marche peu sage de diviser le Canada et de tenir à part une population française avec des institutionsfrançaises, mais il ne persévéra pas même d’une manière uni-

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» forme dans la suite de ce plan : car il prit vers le » même temps des mesures pour encourager l’émigra- » tion britannique dans la province qu’on disait ré- » servée aux Français... Or, pour maintenir une po- » pulation et des institutions françaises en Canada » avec quelque chance de succès, on n'aurait dû en » accorder l’entrée à aucune institution étrangére, » ni à des races rivales l'autorisation de s’y établir. »

On ne peut s'empêcher de reconnaître que ces réflexions de lord Durham ne soient parfaitement justes quant à leur objet. Le gouvernement britannique avait commis une faute d'autant plus grande dans le commencement de sa domination, qu'en donnant aux Franco - Canadiens toutes les espérances et les moyens de conserver leur nationalité au milieu de l’envahissement de la race anglaise, il avait cherché d’un autre côté à mécontenter la population en l’humiliant dans sa religion, et en excluant les Catholiques de presque tous les emplois administratifs et politiques. Pour suivre ses plans antipathiques euvers la race française et le Catholicisme, et faire du Canada une province véritablement britannique, le gouvernement anglais aurait voulu voir disparaître jusau’aux dernières traces des mœurs, de la langue, et de la religion des Canadiens, en les amalgamant forcément à la race anglosaxonne, et en établissant de force la suprématie de l’église anglicane sur les ruines de l’Église Catholique; mais la haine protestante dut se taire devant l'intérêt de la conservation de la colonie, et si l’on voyait dans

le lointain le danger qui pourrait naître dans la suite de l’aversion mutuelle des deux races, qui croissaient en présence l’une de l’autre, on comprenait, d’un autre côté, trop bien à Londres le parti à tirer de la fidélité du clergé catholique et de l'existence de la nationalité française, qu’on regardait avec raison comme la plus forte barrière à opposer aux envahissements ambitieux des Etats-Unis.

Le lecteur a vu combien cette barrière avait servi la politique de l'Angleterre aux époques diverses de l'invasion américaine, et a pu apprécier l'étendue de sa reconnaissance à l'égard de la milice et du clergé canadiens. Mais depuis lors les choses ont changé,et le danger que le gouvernement britannique voyait, il y a soixante-dix ans, croître dans un avenir encore éloigné, mais qu’il se sentait forcé d'encourager dans son essence pour éviter un péril actuel , a pris aujourd’hui des proportions démesurées , et menace l’existence de toutes les colonies anglaises du nord de l'Amérique. Après avoir vu soutenir leur nationalité par un pouvoir étranger, les Canadiens, s’imaginant peut-être avec raison de nos jours qu’on voulait les effacer de leur propre pays, en crurent pouvoir prendre euxmêmes la défense, et se soulevérent à la voix de quelques avocats ambitieux, qui prirent pour prétexte la violation de leurs droits constitutionnels.

Vaincus une première fois dans leur lutte avec le gouvernement dans l’insurrection prêchée à Montréal, en 14837, ceux des Canadiens qui avaient alors rêvé

l'indépendance n'avaient pas pour cela renoncé à toute espérance. Après avoir étouffé la révolte, le gouvernement avait transporté dans cette ville l’administration coloniale avec le parlement. Cette translation ne devait être que provisoire. Maïs en 1841 le Haut et le Bas-Canada, séparés politiquement depuis 1791, ayant été réunis sous un seul gouvernement et une même législature, Montréal devint alors la véritable capitale de toute la colonie.

La chambre d’assemblée du Bas-Canada avait été jusqu'alors composée de quatre-vingt-huit représentants, nommés par les quarante comtés ou sections qui divisaient originairement la province. En vertu du bill de 1841, ce nombre fut réduit, afin de rabaisser l'influence de la population française. Le Bas-Canada ne compta plus que trente-six comtés, et au lieu de quatre-vingt-huit députés n’en nomma plus que quarante- deux. Le Haut-Canada, dont la population était en majorité d’origine britannique, mais bien inférieure en nombre, nommaiït tout autant de représentants. L’inégalité était flagrante, mais ce qui mit le comble à l’exaspération du Bas- Canada fut qu’on lui fit supporter, par suite de son annexion à l’autre province, la moitié de sa dette, qui montait à plus d’un million de livres sterling. Les deux races rivales, déjà en lutte dans le mouvement journalier des affaires, se trouvèrent désormais en face dans les brûlants débats du parlement, où elles s’envenimèrent plus que jamais. L’antagonisme exista

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dès lors à Montréal avec encore plus de défiances et de rivalités qu’à Québec.

Le loyalisme canadien s'était brisé nne première fois contre l’injustice britannique en 1837. L’administration de lord Durham et de sir Charles Metcalf n’apaisa point les ressentiments de la population française. Dans l'espoir de la calmer, elle fit voter, en 1849, par le parlement de Montréal une indemnité pour les victimes de la rébellion précédente. À son tour, le parti anglais, dénonçant le hill d’indemnité, s'ameuta avec des cris forcenés dans la capitale, et des mécontents de toute espèce s’unirent à eux pour augmenter le bruit. Lord Elgin, alors gouverneur-général, fut insulté de la manière la plus outrageante ; on brisa sa voiture à coups de pierres. L'émeute, maitresse des rues, soutenue sous main par une masse d'aventuriers américains, qui cherchaient à profiter de ce mouvement pour soulever le Canada, envahit les maisons de plusieurs ministres et députés, que l’on saccagea avec acharnement, et finit par mettre le feu au palais du parlement.

A la suite de cette insurrection, lord Elgin abandonna Montréal et transporta à Toronto le siége du gouvernement canadien. Il commanda à tous les membres de l'administration de le suivre dans cette ville, où il ouvrit quelques mois après les sessions du parlement. C’était une perte considérable pour Montréal ; mais la perte la plus sensible était celle de la bibliothèque nationale : outre les archives de l’ancien gou-

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vernement de Québec, elle contenait une collection précieuse réunie par les soins de M. Faribault, de cette ville, qui vit anéantir en quelques heures les résultats de vingt années de veilles et de travaux.

L’Angleterre n’a pas plus gagné par ses concessions que par ses rigueurs : deux partis travaillent toujours le Canada. Les modérés, et ce parti comprend la portion la plus notable de la population d’origine française, préférent rester unis au gouvernement britannique, par l’aversion que leur inspirent les institutions purement démocratiques. La majorité de la population d’origine anglaise ou irlandaise, surtout dans le Haut- Canada, demande l’annexion au gouvernement des États-Unis , ou au moins un gouvernement indépendant, une république canadienne, et dans ce sens il ne manque pas de Canadiens d’origine française qui se joindraient à eux. Ce qui paraît certain toutefois, c’est que le jour viendra où la colonie brisera les liens de la métropole. Mais ce ne sera pas, ainsi que l’espèrent chimériquement des Franco-Canadiens, pour fonder une nationalité française sur les bords du Saint-Laurent.

Depuis le jour où ils ont pu comprendre la nécessité où se trouvait l'Angleterre d'entretenir leur caractère national, les Canadiens se sont souvent bercés de l’espoir de le conserver et de le transporter intact à travers les siècles, avec leurs mœurs, leur langue, et leurs lois, et de fonder ensuite un empire ou une république canadienne. Ni Français ni Anglais : telle était

leur espérance. On voit dans une brochure publiée en Canada au commencement de ce siècle qu’à cette époque, qui est déjà loin de nous, ils avaient cessé depuis longtemps de se regarder comme français : « Mais sans parler d’une foule d’autres circonstances, y est-il dit, et dont le détail nous mèncrait trop loin en ce moment, nous sommes, par notre position géographique, destinés à former un peuple entièrement différent des Français et de nos voisins eux-mêmes. La nature de notre sol, la dissemblance de nos besoins et de notre agriculture, doivent nécessairement mettre entre nos mœurs et celles des autres peuples une différence marquée. Cela est si vrai, que, dans le temps même que les Français possédaient ce pays qu'ils avaient établi, on voyait déjà dans le caractère des Canadiens des nuances très sensibles , des teintes très fortes, qui les distinguaient de leurs ancêtres. Quelques années avant la conquête, lorsqu'il entra un plus grand nombre de Français à la fois dans le pays, ils formaient déjà deux peuples, et se considéraient réciproquement comme tels. Ces marques distinctives sont tellement multipliées, que les Français et les Canadiens, quoique leur séparation ne date que d’un demi-siècle, pourraient à peine, la ressemblance de langage excentée, être reconnus pour avoir la même origine. Cette remarque a déjà été faiteavant moi par tous ceux qui ont pris la peine d’examiner les choses et de faire quelques observations à ce sujet sur les lieux. »

Si ce langage était vrai à l’époque où il fut écrit,

combien ne l’est-il pas plus encore de nos jours! et nous n’avons été que trop à même de le reconnaître. L'auteur se trompait en parlant de la nationalité et des destinées particulières de son pays ; mais il est encore bien des Canadiens qui aujourd’hui partagent ses illusions. Malgré l’antipathie qu'ils ont éprouvée et qu’ils éprouvent encore pour leurs voisins de la Nouvelle-Angleterre, le jour viendra, selon toute apparence, où ils seront frères et unis dans la même langue et les mêmes sentiments. Malgré la lutte encore ac-

tuellement si vive entre les deux races rivales, et qui amènera infailliblement la ruine de la puissance britannique dans les colonies de l’ Amerique du Nord, ces races se fondront, et l'élément français, quelque fort qu’il soit encore par le nombre et l'influence, s’absorbera dans l'élément anglo-celtique. Certes, ce n’est pas

là un souhait de notre part, et nous serions heureux de voir revivre la France sur les bords du Saint-Laurent : mais telle est la marche des choses en Amérique. Dieu veuille seulement conserver aux Canadiens leur foi! c’est le plus bel héritage qu’ils aient reçu de la France, et qu'ils sauront transmettre non seulement à leurs enfants, mais encore aux descendants de ceux des races rivales dont ils sont environnés.

Cependant, la translation du siége du gouvernement à Montréal, en 1841, en ôtant à la ville de Québec une partie de son lustre, lui avait enlevé en même temps la prééminence dont elle avait joui depuis sa fondation, pour la donner à son heureuse rivale. Les

310 ILISTOIRE

Catholiques s’en consolèrent en voyant quelques années après l’antique cité bâtie par Champlain élevée d'une manière effective au rang de métropole. Les craintes auxquelles on n'avait que trop cédé au temps de M. Plessis s'étaient dissipées au milieu des orages politiques dont le Canada avait été le théâtre, et les courageuses initiatives de l’évêque de Montréal avaient fini par faire quelque sensation à Québec. A la demande de la majorité du clergé canadien, le Souverain-Pontife donna, le 12 juillet 1844, la bulle qui érigeait en province ecclésiastique les diocèses réunis du Hautet du Bas-Canada, plaçant sous la juridiction métropolitaine de Québec les siéges de Montréal, de Kingston, et de Toronto, auxquels, en 1847, vinrent se joindre le nouveau siége de Bytown, sur l’Ottawa, et celui de St-Boniface, érigé pour M£' Provencher, dans le territoire de la Rivière-Rouge et de la baie d'Hudson. Quoique dans ses relations avec le Canada, Rome eût continué, depuis l’évêque Plessis, à donner à ce prélat et à ses successeurs le titre d’archevêque de Québec, M. Joseph Signay fut toutefois le premier à s’en décorer officiellement; et, quelques mois après sa nomination, il reçut le pallium, qui lui fut apporté par l'abbé Hudon, vicaire-général de Montréal.

L'incendie du faubourg Saint-Roch et celui du faubourg Saint-Jean à Québec, qui se succéderent jour pour jour à un mois d'intervalle, dans le courant de l'année 1845, vinrent aflliger sensiblement le cœur de l'archevêque Signay, qui partagea charitablement ses

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ressources avec ceux de son troupeau que les flamme avaient ruinés. Deux ou trois ans après, une épidémie (the ship-fever), causée par les fièvres pestilentielles qu'apportaient les émigrants irlandais entassés dans les navires venants d'Angleterre, lui donna, ainsi qu'à son coadjuteur et à tous les membres de son clergé, l’occasion d'exercer son zèle religieux. La maladie gagna jusqu'à Montréal, où elle fit comme à Québec des ravages considérables. Le clergé canadien montra alors véritablement touc ce qu’il valait; prêtres et évêques rivalisèrent de soins et de charité auprès des tristes victimes du fléau, et ces pauvres étrangers furent secourus et consolés comme s’ils n'avaient été environnés que de leurs frères. L’épidémie, en s’appesantissant sur eux, n’épargna point les prêtres ; un grand nornbre furent attaqués et moururent victimes de leur humanité et de leur courage. Le coadjuteur de Québec, l’évêque de Montréal et son coadjuteur, tombés malades à leur tour, furent pendant longtemps aux portes du tombeau, dont ils ne sortirent probablement que grâce aux ferventes prières qui furent adressées au Ciel pour leur conservation dans toutes les églises.

En terminant ici l’histoire du Canada, nous ferons remarquer au lecteur, surpris peut-être de la part si large que nous y avons faite au clergé, aux évêques et aux missionnaires, que c’est à eux que cette contrée doit sa constitution. Ainsi que l’ancienne France, la

nouvelle a étéioumce par l'Eglise, dont l’action, comme

le remarque si justement M. Guizot, est visible dans toute son histoire. Si notre patrie est parvenue à un si haut degré de prospérité, de civilisation et de gloire, elle ne peut qu’en remercier ses évêques, qui s’immiscèrent dans toutes ses affires depuis la conversion de Clovis. Le Canada, de son côté, s’il n’égale pas en tout les progrès matériels des Etats-Unis, l'emporte certainement sous le rapport moral et les véritables progrès de l'intelligence. La moralité et la probité du Canadien sont indisputables ; ses vertus paisibles, son hospitalité, sa politesse, si remarquables jusque dans les classes les plus inférieures de la société, il en est redevable entièrement à son éducation catholique. L'histoire du Canada est donc inséparable de ceile de son église; et quiconque a cherché ou cherchera à la traiter à part de ses missions et de son clergé n’obtiendra jamais un résultat satisfaisant. Otez au Canada ses églises, ses colléges, ses monastères ct ses hôpitaux, et vous lui ôtez la vie, vous le dépouillez de ses plus nobles prérogatives , vous lui enlevez enfin cette sève qui seule l’a animé sous le climat rigoureux où nos pères ont porté l'Eglise Catholique.

A la suite de l'épidémie dont nous avons parlé plus haut, nul événement n’est venu se faire consigner dans les annales religieuses de Montréal et de Québec, jusqu’à la mort de l’archevêque Signay, qui rendit paisiblement son âme au Seigneur, vers la fin de l’année 1850. Mgr Pierre-Flavien Turgeon a pris sa place, et a inauguré son pontificat par un de ces actes solennels

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que l'Eglise aime à commémorer dans ses fastes, le premier concile de la province de Québec (août 1851). Pour la première fois, depuis la fondation de l’épiscopat en Canada, tous ses évêques se sont réunis dans la cité qui vit les efforts du pieux Laval, et leurs accents ont retenti en commun pour appeler sur leurs travaux les lumières de l’Esprit-Saint, sous ces voûtes où reposent les reliques de leurs prédécesseurs. Sans doute, l'ombre sacrée du premier évêque de Québec a dû tressaillir de joie au fond de son tombeau, et du haut du Ciel, où il jouit du bonheur des justes, il a jeté un regard de glorieuse béatitude sur cette assemblée et sur celui qui la présidait. Puisse le nouvel archevêque continuer comme il a commencé, en marchant sur les traces de ses plus saints prédécesseurs, et assurer par ses travaux

l’heureuse influence que la métropole du Canada a si longtemps exercée autrefois sur les vastes régions arrosées par le Saint-Laurent !

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