S HISTOIRE DU CANADA
sage au lieutenant-gouverneur McDougall pour lui défendre de franchir la frontière de leurs pays.
M. McDougall était à Pembina, sur le sol américain, où il avait reçu instruction d'attendre la proclamation officielle de la remise au Canada des Territoires du Nord-Ouest. Mais impatient, irrité, il eut la mauvaise pensée de franchir la frontière en conquérant. Il ne put aller loin, car il avait peine mis le pied sur le sol canadien qu'il était sommé par un détachement de Métis de rebrousser chemin immédiatement. Comme toute résistance était inutile, il reprit confus et furieux le chemin des Etats- Unis.
Dans l'intervalle les Métis se soulevaient partout, s'organisaient et constituaient un gouvernement provisoire dont Kiel était nommé président, et Ambroise Lépine, général ou commandant militaire. En même temps, ils prenaient possession du fort Garry.
Le premier de décembre, jour fixé pour la prise de possession des Territoires du Nord- Ouest, le gouvernement canadien, qui avait sommé la Compagnie de la Baie d'Hudson de prendre les mesures nécessaires pour apaiser les esprits, refusa d'accepter la cession de ce pays avant qu'elle y eût rétabli la paix.
Malheureusement le gouverneur McTavish
était malade, et les principaux fonctionnaires de la Compagnie étaient peu disposés à faire du zèle pour mettre à exécution un changement de mains qui dérangeait leur situation. D'ailleurs ils prétendaient que, d'après les conventions in tervenues, l'autorité de la Compagnie cessait le 1er décembre et qu'il appartenait au gouvernement canadien de faire valoir ses droits. Jusqu'à nouvel ordre ils reconnaissaient l'autorité du gouvernement provisoire établi par les Métis, vu qu'il n'existait en réalité aucune autre autorité légalement constituée. On verra que ce fait important fut plus tard invoqué avec énergie, pour justifier les actes de ce gouvernement de facto.
Le lieutenant-gouverneur McDougall s'ennuyait à Pembina et ressentait vivement les remarques ironiques et les quolibets que sa situation inspirait à ses adversaires. Il ne pouvait se décider à prendre au sérieux les obstacles qui l'empêchaient de prendre possession de son royaume. La colère, toujours mauvaise conseillère, lui fit faire un coup de tête. Agissant au hasard sous l'impression que le transport officiel des territoires avait eu lieu suivant les conventions, il lança une proclamation dans laquelle il protestait énergiquement contre l'insurrection, ordonnait aux insurgés de se débander et de retourner en paix dans leurs
familles, les menaçant de peines sévères s'ils n'obéissaient pas. H poussa même l'impruf dence jusqu'à donner au colonel Dennis l'autorisation de lever un corps d'armée pour étouffer la rébellion.
Cette proclamation lancée avant que le transfert eût été fait lé^ralement, était sans valeur et fournissait à Riel une arme redoutable dont il sut profiter pour affermir son pouvoir, et démontrer que la seule autorité établie et lép^itime était celle du fjouvernement provisoire ors^anisé par la population réunie en convention, et que tous lui devaient respect et obéissance. Conformément aux instructions illéj^ales données par le irouverneur !McD'OU«zall au col. Dennis, des corps de volontaires avaient été orjyanisés et avaient pris les armes. Ils ne furent pas heureux, les Métis les dispersèrent et firent leurs chefs prisonniers. Parmi eux se trouvait un nommé Scott, un orangiste violent, fanatique, qui après avoir été arrêté, une première fois, avait juré de s'abstenir de toute intervention et de prêter obéissance et fidélité au gouvernement provisoire. A peine relâché, il avait recommencé à conspirer et s'était enrôlé dans la bande organisée par le major Boulton pour combattre le nouveau gouvernement.
Arrêté pour la deuxième fois, il prit plaisir à défier, à insulter les membres du gouverne-
ment, Riel surtout, à proférer des menaces de mort contre eux ; il se porta même à des voies de fait sur ses gardes. Le gouvernement provisoire crut devoir se protéger et se faire respecter en demandant au Conseil de guerre qu'il avait organisé de faire subir un procès à cet énergumène pour avoir repris les armes contre le gouvernement malgré son serment d'allégeance, et s'être rendu coupable de voies de fait envers ses gardes. Il refusa de se défendre, de faire entendre des témoins et conserva visà-vis de ses juges toute son arrogance. Il fut trouvé coupable et condamné à être fusillé.
L'exécution de Scott enflamma les loges orangistes de tout le pays qui convoquèrent des assemblées publiques afin de soulever partout le sentiment de la population anglaise, de protester contre ce qu'on appelait le meurtre de Scott et de demander la punition des coupables. Les orangistes s'attaquèrent surtout à Riel et le poursuivirent de leur vengeance jusqu'au pied de l'échafaud de Régina. Leur fanatisme les a toujours empêchés de faire la distinction pourtant bien simple et bien naturelle entre le crime du meurtrier qui tue son semblable et l'acte d'un tribunal établi par un gouvernement de facto qui condamne à mort un bomme en révolte ouverte contre ce gouvernement. Sans doute il eût mieux valu ne pas donner suite à
32 HISTOIKE DU CANADA
cette sentence de mort, il eût été sage de la commuer en emprisonnement, mais si cette exécution a été intempestive, elle n'a pas été criminelle. Il y a une différence entre une erreur et un crime. Quel est le gouvernement, quelle est l'autorité qui, dans un temps d'agitation et de révolution, n'a pas abusé de son pouvoir ? Et il ne manque pas d'hommes éminents, d'avocats haut placés qui ont affirmé que la conduite criminelle de Scott méritait d'être punie comme elle l'a été. Mais ce n'est pas le temps de discuter à fond cette question.
Le gouvernement canadien se rendant compte du danger de la situation avait cru devoir recourir à des mesures de conciliation afin d'apaiser les esprits irrités, et dans ce but il avait chargé une commission composée du Kév. M. Thibault et de MM. Donald-A. Smith et de Salaberry de s'aboucher avec les chefs métis. Pour plus de sûreté il s'était adressé à l'évêque de St-Boniface, Mgr Taché, qu'on avait toute raison de croire l'homme le plus à même de calmer Riel et de pacifier les Métis. Mgr Taché avait été le bienfaiteur de Eiel qui lui devait son éducation; de plus, ses vingt années de dévouement et d'apostolat l'avaient rendu cher aux populations du Nord-Ouest.
Pendant que les négociations étaient en cours, le gouvernement impérial et le gouverne-
SIK CHAltLES TlPPEIt
ment caiiadieu chargeaient le colonel Wolseley d'aller, à la tête d'un corps d'armée de 1200 hommes, composé de réguliers anglais et de volontaires canadiens, rétablir la paix dans le Nord-Ouest, et le parlement adoptait, dans les premiers jours de mai, un projet de loi constituant la province de Manitoba et pourvoyant à son gouvernement.
La jeune province était dotée, comme ses sœurs aînées, de tous les attributs du gouvernement responsable, d'un conseil exécutif, d'une assemblée législative et d'un conseil législatif. On lui accordait |500,000 pour les frais de son administration et un million quatre cent mille acres de terre qui devaient être distribués entre les familles des Métis.
Le morceau détaché des territoires du Nord- Ouest pour ajouter une nouvelle province à la Confédération était digne d'envie et de considération.
Les Métis furent satisfaits, et n'attendirent plus pour mettre bas les armes que la promesse d'une amnistie complète pour tous ceux qui avaient pris part à l'insurrection.
Cette promesse leur fut donnée par plusieurs personnages parlant au nom du gouvernement, entre autres, par Mgr Taché.
Riel hésita, les promesses étaient verbales, aucun écrit ne liait le gouvernement ; il se
croyait en état de repousser les troupes envoyées contre lui et même de les anéantir. Mais les instances de Mgr Taché triomphèrent de ses hésitations et le décidèrent à se soumettre.
Un jour, en 1875, un ami à qui il disait, qu'en 1870, avec le fort Garry en sa possession, il était maître de la situation, lui ayant fait observer que l'histoire expliquerait difficilement alors sa conduite, il répondit avec chaleur :
" C'est vrai, c'est vrai, mais que voulez-vous ? " Mgr Taché était pour moi plus qu'un père, " c'était un dieu pour qui j'aurais volontiers " donné mon sang ; lorsqu'il me dit, les larmes " dans les yeux, que je passerais sur son corps " avant d'arriver aux troupes, je cédai à ses " prières, et je donnai l'ordre à mes partisans " de se disperser en leur disant que nous avions " obtenu ce que nous demandions."
En effet, lorsque les troupes arrivèrent au fort Garry, elles le trouvèrent abandonné, et elles purent en prendre possession sans coup férir. Mais l'agitation produite par les troubles du Nord-Ouest devait durer plusieurs années encore.
Les loges orangistes et la population anglaise en général demandaient que la mort de Scott fût vengée et que les auteurs de l'exécution fussent arrêtés et punis.
Le gouvernement libéral de la province d'On-
tario se crut obligé, pour calmer Teffervescence publique, de voter une somme de |5,000 pour l'arrestation de Riel.
Le gouvernement fédéral était dans l'eau bouillante : les ministres étaient divisés, ceux qui avaient pris la responsabilité des promesses d'amnistie faites aux Métis, prêchaient la résistance à la pression du fanatisme ; les autres, les ministres anglais, voulaient que Riel et Lépine fussent arrêtés.
iSir John Macdonald et Sir Georges-Etienne Cartier, afin de gagner du temps, décidèrent Riel et Lépine à quitter le pays et leur donnèrent de l'argent pour leur permettre d'aller s'établir aux Etats-Unis.
Un jour. Sir John s'écria dans une assemblée publique en prenant une pose théâtrale : " Plaise au ciel que je puisse mettre la main sur ce brigand de Riel ! " Pendant ce temps Riel et Lépine vivaient aux Etats-Unis, grâce à l'argent qu'il leur faisait parvenir discrètement. Le vieux renard en a fait bien d'autres ; mais la difficulté n'était qu'ajournée comme on le verra plus tard.