CHAPITRE VI
Tableau du Canada contemporain.
11 n'est pas hors de notre propos, avant de clore ce volume, de consacrer un chapitre au tableau du Canada contemporain. Pour être complet, même dansles limites forcément restreintes de ce livre, ce tableau devrait embrasser la géographie physique et la géographie politique, la description du sol et la description des hommes, avec leur caractère, leurs mœurs, leur littérature, l'état actuel de leur langue, l'étude de leurs aspirations et de leurs espérances. Nous avions préparé et même exécuté ce travail sur un plan assez étendu; mais nous avons compris qu'il fallait nous borner, sous peine de rompre les proportions d'un ouvrage qui doit, d'après son titre, être plus historique que descriptif. Nous réservant donc de publier à part, s'il y a lieu, ces études, dont quelques-unes ont déjà paru dans la Bibliothèque universelle et Revue suisse l ; nous nous contentons d'en donner ici un court résumé.
1 Voir, dans la livraison d'août 1883 de cette Revue, l'étude intitulée : La langue et la littérature françaises au Canada (nous lu
i;;î histoire du canada
Au point de vue géographique, le C.;iii;hI;i peut être considéré comme une seule cl immense vallée formée par le majestueux Saint-Laurent et par les nombreux et eux-mêmes considérables affluents qui s'y déversent.
Cette vallée du Saint-Laurent, se rattachant, àl'ouest,
à l'immense bassin des grands lacs, for la plus vaste
plaine, non-seulemenl «le l'Amérique, mais du globe. M. de Humboldteri estime la superficie à 270,000 lieuecarrées, étendue presque égale à celle de toute L'Europe.
La dépression du sol qui Forme la vallée proprement dite du Saint-Laurent et qui contient les terres d'alluvion les plus riches, est accentuée au nord par les hauteurs qui forment la chaîne des Laurentides, dont le sommet le plus élevé, le mont Bior, ne dépasse pas 7U0 mètres. Au delà «le celte chaîne s'étend tout un immense plateau, relativement aride, semé de lacs innombrables d'étendue variable, qui déversent leurs eaux, par les tissures des Laurentides, dans le Saint- Laurent ou dans ses affluents septentrionaux. Ceplateau nVsl lui-même séparé de la baie d'Hudson et de l'Océan arctique que par de très médiocres soulèvements du sol qui rendent souvent indécise la ligne de partage Mes eaux.
A sa sortie du lac Ontario, le Saint-Laurent mesure déjà douze kilomètres de largeur. L'énorme fleuve se grossit, encore de l'apporl de plusieurs tributaires avant de débouclier dans l'Océan par cet estuaire de trente lieues de large qui ressemble à la mâchoire d'un rereproduisons plus loin en appendice), et dans la livraison de Eémer4884, l'étude intitulée: La religion, l'instruction publique et les mœurs au Canada français.
quin géant s'ouvrant pour engloutir Terre-Neuve et les iles avoisinantes. Les principaux affluents de ce géant des fleuves sont : du côté nord (rive gauche), l'Outaouais, large rivière qui, sortie du lac Témiscamingue, reçoit elle-même le tribut de plusieurs rivières, presque toutes connues sous des m nus français : la Bonne-Chère, la Ilivière-du-Lièvre, le Rideau, le Gàtineau, la Rivière- Rouge, la Nation, etc. Au-dessous de Montréal, le Saint-Laurent reçoit encore, sur sa rive gauche : l'Assomption, le Saint-Maurice, dont le cours a plus de trois cents milles et qui reçoit les eaux de lacs nombreux; le Batiscan, la Rivière-Sainte-Anne, le Jacques- Cartier, le Montmorency et enfin le Saguenay qui, depuis sa sortie du lac Saint-Jean jusqu'à sa jonction avec le Saint-Laurent, roule dans un lit tourmenté, évidemment creusé par quelque cataclysme de la voûte terrestre, une nappe d'eau d'un à deux kilomètres de largeur, entre d'énormes falaises à pic; deux de ces falaises colossales, le « cap Trinité » et le « cap Eternité » mesurent l'une 1,700, l'autre 1,800 pieds de hauteur1.
Du côté sud (rive droite), les affluents du Saint-Laurent sur terre canadienne sont : le Chàteauguay, le Richelieu qui sort du lac Champlain et qui a ceci de particulier qu'il est plus large à sa naissance qu'à son débouché ; le Saint- François, le Nicolet, le Bécancour et la Chaudière; nous passons sur quelques cours d'eau de moindre importance.
S'il n'offre nulle part la majesté écrasante des paysages de la Suisse ou la riante harmonie de tant de
l Voir Arthur Baies : Le Saguenay et la vallée du lac Saint- Jean, Montréal.
i36 HISTOIRE DU CANADA
sites de La France, le Canada ne laisse pas d'offrir à l'œil du voyageur quantité <l<' perspectives pittoresques. Ce qui en fait surtout le caractère, c'est leur étendue. Sur le continent américain, il semble que
tout soit plus large, plus vaste que dans notre vieille Europe. Plaines sans limites, forêts aussi vieilles que la terre, et naguère encore vierges de la cognée du bûcheron; fleuves ou lacs dont l'œil a peine à distinguer les deux rives, lies verdoyantes, rapides et «sauts » torrentueux, chutes et cataractes imposantes comme celles de la grande et de la petite Chaudières surl'Outaouais, comme celles de la rivière Chaudière et du Montmorency, tout cela donne à la province de Québec une physionomie à part, dont la grandeur ne diminue pas le charme. L'aspect du Saint-Laurent, eu particulier, surtout depuis Québec où il s'élargit et se transforme en une véritable mer, n'a rien qui puisse lui être comparé dans l'ancien et dans le nouveau Monde. Quoique le Canada soit sensiblement sous la même latitude que la France ( Montréal est sous le menu1 degré que La Rochelle et Québec sens le même degré que Nantes) son climat, comme d'ailleurs celui <\r< Etats-Unis, esl bien moins égal et moins tempéré que celui de notre pays. On y passe, suivant les saisons, parles extrêmes du froid et du chaud. Le Gulf Stream n'y fait pas sentir pendant l'hiver comme sur les côtes occidentales de notre Europe, la bienfaisante chaleur de ses eaux, et le Canada n'a pas davantage ces brises et ces nuées humides de l'Atlantique qui rafraîchissent el attiédissent notre atmosphère au temps des ardeurs du soleil. « Les vents -lacés balaient du nord au sud la grande plaine dont nous avons parlé et pas une chaîne
de montagnes n'est, là pour briser leur violence; ils arrivent sans obstacle du pôle au tropique où ils rencontrent l'été avec lequel il faut qu'ils luttent corps à corps. Aussi n'est-il pas rare, en juillet et en août, fie voir le thermomètre Réaumur s'élever à 28° 1/2, tandis que le mercure gèle en hiver1.» La neige commence à tomber en novembre; il gèle en décembre et, en janvier, le froid se fait sentir dans toute sa rigueur. Le dégel ne se produit qu'en avril ou au commencement de mai; le printemps commence aussitôt et, est presque immédiatement suivi par les ardeurs de l'été. La chaleur est déjà très forte dans les premiers jours de juin et devient caniculaire en juillet et en août. Seuls, les mois de septembre et d'octobre, ce qu'on appelle aux Etats-Unis YIndian summer (l'été indien) sont ordinairement très agréables. Lin des inconvénients de l'été américain est la quantité de moucherons et de moustiques qu'il fait éclore surtout dans le voisinage des rivières. Les « moustiques noirs », les « cousins » ou « maringouins » sont particulièrement nombreux et agressifs du 20 mai à la fin de juin. Ces désagréables insectes s'acharnent après les hommes et les bêtes et leur causent de cuisantes tortures. Ces tourments ne sont pas rachetés par le spectacle des beaux papillons qui émaillent les prairies du Canada et de la brillante « mouche à feu » qui illumine les forêts de cette partie du Nouveau-Monde 2.
N'exagérons pas cependant les rigueurs et les ennuis de ce climat. Comme le fait remarquer un auteur ca-
1 Balbi, Géographie universelle.
- Voir, dans la collection de l'Univers pittoresque, If volume consacré aux États-Unis et au Canada.
nadien4 « si les hivers sont rigoureux au Canada cl si la neige y couvre le sol pendant près de cinq mois de l'année, en revanche, ces froids secs el vivifiants donnent de la force et de 1 énergie aux populations qui l'habitent-; cette neige elle-même est le préservatif le plus efficace des plantes qu'elle garantit contre la gelée, outre qu'elle procure aux habitants des villes et des campagnes un mode de locomotion des plus rapides et des moins coûteux. Au surplus, tandis qu'à Saint- Pétersbourg la température moyenne des trois mois d'hiver est de dix degrés (centigrades) au-dessous de zéro, elle ne dépasse jamais huit degrés à Montréal. La moyenne de janvier, le mois le plus rigoureux de l'année, varie entre neuf et dix degrés3. Si les étés y sont très chauds (la moyenne de juillet varie entre vingt et vingt-deux degrés centigr.), l'atmosphère n'y est pourtant jamais lourde et suffocante comme dans les régions de l'Amérique du sud et dans certaines contrées du sud de l'Europe, et cette température provoque et soutient une des végétations les plus luxuriantes qu'il y ait au monde. Ajoutons que l'atmosphère du Canada est admirablement pure et transparente; les brouillards y sont tout à fait inconnus. Puis, ce sont les splendeurs des aurores boréales qui illuminent et irradient très fréquemment les régions du ciel qui regardent vers le pôle magnétique du globe.
1 Paul de Cazes, Notes sur le Canada.
2 Nous savons déjà que la rigueur du climat canadien n'empêche pas que la longévité n'y soit très grande et la fécondité des mariages remarquable. Les centenaires n'y sont pas rares, non plus que les familles de dix, douze, quinze et même vingt enfants.
3 On prétend d'ailleurs que l'hiver canadien devient moins rude à mesure que s'étend la zone des défrichements.
Joignez-y par la pensée les perles du givre, cette pluie qui se cristallise en tombant et qui transforme les arbres des forets en stalactites de cristal étincelant de toutes les couleurs du prisme. Pensez enfin aux divertissements de la chasse, aux courses en traîneaux sur ces chemins unis et moelleux que fait la neige, aux bonnes réunions autour del'âtre, égayées parles longues causeries ou par des chansons dont plusieurs ont. été rapportées des « vieux pays » parles ancêtres1, et vous conviendrez que les « compensations » ne manquent pas aux Canadiens pour confirmer, en ce qui les concerne, l'ingénieux système d'Azaïs. C'est qu'en effet la Providence a mis partout des joies à côté1 des peines et des labeurs; et d'ailleurs qui ne sait que le bonheur ne dépend nulle part des conditions extérieures et physiques? Le plus riant des pays, la plus riche des cités peut être un enfer pour ses habitants si les passions humaines y sont déchaînées sans frein ni mesure; tandis que le plus ingrat des sols, sous le climat le plus rigoureux, peut être un Eden, si on y a l'âme en paix et le cœur pur.
Le sol du Canada est riche en métaux de toute sorte. Des mines de fer ont été découvertes sur plusieurs points de la province de Québec et y alimentent nom-
* La vieille romance rustique qu'on chante encore dans mainte province de la France :
En revenant des noces.
J'étais bien fatigué;
A la claire fontaine
J'allai me reposer:
Sur les branches d'un chêne
Le rossignol chantait
s'est perpétuée au Canada où elle est devenue une sorte d'air national.
bre de fonderies el de forges. Elles abondent surtout dans le voisinage «le la rivière Saint-Maurice, où une fonderie de canons avait été établie, dès 1737, parles français. Les schistes cristallins «le la côte nord «lu Saint-Laurenl contiennent aussi <l«>s masses «le minerais de fer, spécialemenl de fer oxidulé. Enfin de magnifiques gisements «le fer magnétique, particulièremenl propre à la fabrication de l'acier, ont été découverts «lans la vallée «le l'Outaouais, près de ITull, et Ton évalue à trois cent millions de tonnes la puissance totale de ce dépôt, dont l'exploitation ne fait, guère que «le commencer. On a reconnu de même l'existence de mines de cuivre, particulièrement dans le district de Saint-François. Enfin on a constaté, «à et là, l'existence de filons de plomb, de zinc, «le cobalt, de nickel, de manganèse, detitanium et de mercure1.
L'or d'alluvion se rencontre un peu partout, dans le sud-est de la province de Québec, depuis le Saint-François jusqu'à la rivière des Etcbemins ; mais on le recueille surtout dans le comté de Beauce, le long de la rivière Cbaudière, où il fait l'objet d'industries assez importantes. D'après un auteur canadien, les ressources minérales de ce district de Beauce seraient d'une telle ricbesse qu'elles égaleraient celles de l'Australie, de la Californie et du Colorado-. Enfin de grandes mines d'argent ont été récemment découvertes et mises en exploitation près du lac Supérieur; mais ceci nous éloigne de la province «le Québec, à laquelle nous voulons nous en tenir «lans cette étude. Celle-ci n'est «railleurs pas déshéritée au point «le vue des richesses
i Voir Taché, Esquisses sur le Canada. Paris, 1855.
- Chapman, Mines d'or de /" Beauce. Lévis, Mercier <•( <>, 4881.
argentifères et l'argent natif, notamment, se trouve en plusieurs points du pays.
Ajoutons que ce que l'on connaît actuellement des
trésors minéraux du Canada est pou de chose probablement auprès de Ions ceux que le sol tient en réserve pour le jour où la population du Nouveau-Monde ayant quintuplé ou décuplé, et les profits de l'agriculture ne suffisant plus aux possesseurs du sol, l'industrie de l'iiomme mettra en œuvre toutes ces richesses enfouies aujourd'hui dans les entrailles de la terre.
En attendant, « labourage » et « pâturage » sont les deux mamelles du Canada, comme ils l'étaient de la France, au temps de Sully. A ce point de vue encore, la Providence a bien fait les choses pour nos arrièreneveux du Canada. Sans doute, il y a, dans l'ensemble du territoire qui leur est départi, quantité de terres improductives, de terrains sablonneux et pierreux et de ces « savanes dont nos romanciers se sont fait une image idéale, et qui ne sont en réalité que des marais revêtus de broussailles * ». Mais s'il y a là des terrains dont on ne songe guère, au moins aujourd'hui, à entreprendre le défrichement, combien d'autres sont excellemment propre^ à l'agriculture ! Dans toute la vallée du Saint-Laurent, jusqu'à la chaîne des Laurentides, le sol, à l'exception de quelques cantons moins favorisés, est. fait d'une couche de terre légère et noirâtre, d'un mètre environ d'épaisseur, reposant sur un lit profond de glaise. Ce sol, qui se prête admirablement à la culture du froment et de toutes sortes de céréales, était autrefois, avant l'arrivée des premiers colons français, tout couvert de la toison épaisse, mystérieuse et farou-
■' X. Marmier, Lettres sur l'Amérique.
il- HISTOIRE PU CANADA
flio de ses forêts vierges. C'étail la forêt primitive, chantée par l'auteur d'Evangéline:
Tins is the foresl primeval. The rnurmuring pines and the hemlocks, Bearded with moss,and in garments green, indistincts in the tuiliglit. Stand like Druids ofeld, witli voices sad and prophétie, Stand like harpers boar, with beardsthal reston theirhosoms I.
Lahache du bûcheron, « homme de chantier » ou « voyageur », a, depuis longtemps, taillé d'immenses clairières dans le plein drap de cette forêt contemporaine du sol. Les deux rives du Saint-Laurent ontété, les premières, dépouillées de ces hautes ramures qui encadraient, sans lui porter ombrage, la majesté de ses Ilots, l'uis, les vallées des rivières tributaires ont été, à leur tour, dépouillées et dénudées. Les troncs gigantesques, sapés parla hache du bûcheron, équarris sur les lieux mêmes, liés en cadeaux ou en «cages »ont été,partous ces chemins flottants, portés à Québec ou à Montréal où ils ont été transformés en mâts de navires ou en poutres de maisons. Il faut s'éloigner maintenant des centres et remonter au loin dans l'intérieur îles terres pour y retrouver la foret toute pleine des clameurs d'ahan, dc^ cris, des chansons de ses infatigables démolisseurs.
Les arbres les plus communs des forets du Canada sont : le chêne, l'érable 2, le noyer, le charme,
1 Longfellow. Evangellne. Prologue.
2 Parmi les érables, Tune des espèces les plus communes et les plus appréciées est L'érable doux ou érable à sucre dont la sève (qu mi laitégoutter par une incision pratiquée dans l'arbre et qu'on
recueille, par le moyen d'une « goudrelle » de bois, dans des vases placés au pied) remplace le sucre et la bière dans la plupart des villages canadiens.
l'orme, le merisier, le frêne, trois variétés de pins \ le sapin, les épinettes rouges, jaunes et noires, le châtaignier, le cèdre, le peuplier, le tremble, le bouleau. Tous ces arbres atteignent des dimensions considérables, qui vont de 25 à X> mètres de hauteur, avec plus d'un mètre de circonférence. Il y a des pins de 50 mètres de hauteur et de 2 mèires de diamètre, qui font des premiers mâts d'un seul morceau pour les navires de 2,000 tonneaux. La plupart de nos arbustes d'Europe, notamment les cormiers, les saules, les aunes, les coudriers, se retrouvent, au Canada. Les bois produisent également les groseilles, les framboises, les myrtils (appelés là-has bleuets, à cause de leur couleur), les mûres sauvages, les fraises et une foule d'autres plantes ou baies, parmi lesquelles le gin-seng qui a tant de renom en Chine et qui croît dans tout le Canada depuis Gaspé jusqu'à Détroit. La vi- ;' ne même y vient à l'état sauvage, mais les essais de culture qu'on en a tentés, — dans File de Montréal notamment, — n'ont pas, jusqu'à présent, donné de résultats bien satisfaisants. 2
La plupart de nos arbres fruitiers d'Europe ont été transportés au Canada, mais n'y réussissent pas également bien. Les abricotiers et les pêchers ne fructifient
1 Le pin balsamique, toujours vert, fournit un beau vernis, connu sous le nom de « baume du Canada ».
2 Citons encore, parmi les essences indigènes, le sumac, dont la feuille partage avec le tabac l'honneur de bourrer le calumet de paix de l'Indien, le genévrier, le sassafras, le sureau, etc. On y trouve aussi une grande quantité de cactus, des conifères, des orchidées et des lauriers. Le myrica cerifera, de la famille des amentacées, porte des fruits enduits d'une cire dont on fait de la bougie. (Univers pittoresque.)
4 i i FIISTOIRE DU CANADA
que clans le sud de la province d'Ontario. Le pommier vient bien dans les deux provinces et y donne ces belles pommes rouges, à la chair diaphane et savoureuse, qu'on connaît sous le nom de pommes « fameuses » du Canada.
Les céréales d'Europe, le froment, l'avoine, le seigle, l'orge trouvent, avons-nous dit déjà, dans les terres du lias et du haut Canada, un sol qui leur convient à merveille. Aussi le Canada exporte-il, chaque année, pour plusieurs millions de « minots » de blé et de farine. Toutes les plantes potagères y viennent bien; les citrouilles et les melons, semés en pleine terre, y réussissent admirablement. La culture du maïs ou blé d'Inde s'y fait aussi dans les conditions les plus favorables ; la patate ou pomme de terre douce, le riz, le chanvre, le houblon, le tabac, s'y cultivent aussi, quoique dans des proportions moindres.
La faune du Canada n'est pas moins riche que sa llore. Les animaux sauvages qu'on y trouve, ou plutôt qu'on y trouvait autrefois, — car en Amérique comme en Europe ils ont à peu près disparu devant les pas de l'homme civilisé, — sont : l'ours noir et roux, le lynx ou loup cervier, le loup commun, le chat sauvage, la martre, le vison, le renard, le carcajou ou kinkajou, le pécan (espèce de petit ours), le castor, la loutre, le rat musqué, l'hermine, etc. Plusieurs de ces espèces, maintenant refoulées vers les glaces du nord, ont longtemps donné lieu et donnent encore lieu, quoique dans des proportions diminuées, à un actif trafic de pelleteries. Sur la côte nord, du côté du Labrador et dans le bassin du Saguenay, les renards noirs et argentés sont encore assez nombreux : la fourrure de ces animaux
atteint des prix énormes. Diverses espèces de cerfs ou d'élans: l'orignal, le caribou ou grand renne, le daim, le chevreuil sont communs dans les deux provinces
de Québec et d'Ontario. — Les oiseaux du Canada sont à peu près les mêmes que ceux de France : canards, oies sauvages, plongeons de lacs et d'eau salée, dindes sauvages, perdrix, bécasses, bécassines, cailles, hérons, pluviers de différentes espèces; puis les oiseaux de proie, aigles, éperviers et autres ; toute la tribu dos chouettes et chats-huants. N'oublions pas les oiseaux plus petits: ortolans, grives, piverts, mésanges, « oiseaux de neige », le gracieux oiseau-mouche, et l'aëde divin des bois, le mélodieux rossignol, qui émigré en hiver, mais vient d'assez bonne heure au printemps. L'alouette, qui hiverne plus au sud, revient aussi avec le renouveau, mais sans son joli chant : le canari, mais également muet: l'oiseau de paradis: puis encore l'insolent moineau et le timide roitelet. Les oiseaux chanteurs sont, en somme, plus rares an Canada qu'enFrance, et le silence des forêts et des campagnes n'y est guère troublé que par le concert infiniment moins harmonieux des grenouilles et de leurs congénères. Les forêts, dans leurs parties marécageuses, sont entièrement couvertes de ces déplaisants amphibies. Les tortues y abondent: les serpents aussi, quoique moins nombreux dans le Bas-Canada que dans la province supérieure ; ils ne sont d'ailleurs pas venimeux : les Indiens en mangent sans en éprouver aucun mal.
Les rivières et les lacs du Canada abondent en excellents poissons. Le saumon, l'anguille, l'esturgeon, le brochet, la perche, la « perchotte », la truite corn-
mune, la truite saumonée, le maskinonyé, le touradi et enfin le «poisson blanc », le régal des gourmets, se pèchent à peu près partout. Mais les vraies, les grandes pêcheries sont colles de l'estuaire et du golfe Saint-Laurent, où la morue, le maquereau, le hareng, la sardine, la truite de mer, le saumon, l'alose el d'autres espèces encore abondent au point d'attirer «les pécheurs venus des Etats-Unis. La pêche des homards et des huîtres est aussi des plus fructueuses. Enfin, on tire parti, pour Thune qu'elle fournit, de la chair des marsouins el des loups marins, «les baleines et des pourries. Mes armateurs ont fait des fortunes considérables dans cette industrie qui emploie surtout comme matelots il connue pêcheurs les Acadiens de la côte.
Nous n'avons pas mentionné, dans notre ('numération de la faune canadienne, les animaux domestiques qui sont d'ailleurs les mêmes que ceux d'Europe et qui enontété, pour la plupart, importés. Li chevaux canadiens, doués d'une vigueur exceptionnelle, sonl recherchés, dit M. Paul de Gazes, sur les marchés américains. Les races bovine, ovine et porcine acquièrent aussi au Canada un développement tel que souvent de grands éleveurs anglais viennent y retrouver les produits améliorés d'animaux dont ils ont, quelques années auparavant, fourni la souche aux fermiers canadiens. ' »
Au poinl de vue politique, la Confédération ou, pour nous servir du nom officiel, la « Puissance du Canada » (en anglais Dominion of Canada) se compose aujourd'hui «le huit « provinces >> d'importance fort
* Paul du Gazes. Notes sur le Canada.
inégale et dans lesquelles la population d'origine et de langue française se trouve aussi fort inégalemenl répartie: la province de Québec (ci-devanl Bas-CIa^ aada); la province d'Ontario (Hautr-Canada); lai Nouvelle-Ecosse; le Nouveau-Brunswick ; l'île du Prince- Edouard; le Manitoba; la Colombie britannique et enfin le territoire du Nord-Ouest.
Le gouvernement fédéral a sa capitale à Ottawa, sur la rive droite de i'Outaouais. Ottawa est une ville neuve qui, fondée depuis vingt-cinq ans à peine, compte aujourd'hui près de 30,000 habitants1, G'esi par des considérations stratégiques à la fois et politiques, et pour couper court aux disputes de préséance entre les anciennes cités canadiennes, Québec, Montréal, Toronto, que le cabinet de Londres a fixé à Ottawa le siège du gouvernement canadien. Depuis lors, on y a élevé de beaux monuments, entre autres le palais du parlement, vaste et imposant édifice, d'un style moitié gothique, moitié rocaille, qui rappelle assez bien, nous l'avons dit, le palais de Westminster où sont logées, à Londres, les Chambres <U>> Lords et îles Communes.
La métropole britannique, qui n'exerce plus guère vis-à-vis du Canada qu'une suzeraineté toute nominale, est représentée auprès de la Puissance par un gouverneur général. Ce gouverneur, — c'était naguère le marquis de Lorne, gendre de la reine Victoria ; c'est aujourd'hui le marquis de Lansdowne, — est une
1 27.417 d'après le- recensement de 1881. Huit, qui se trouve en lace sur l'autre rive de I'Outaouais et qui n'est qu'un grand faubourg d'Ottawa, compte, de suit côté, près de 10,000 habitants, la plupart Canadiens Français.
sorte de président constitutionnel qui représente ta couronne, mais ne gouverne guère, malgré son titre. Ses prérogatives sont d'ouvrir et de proroger les Chambres, de présider le conseil des ministres, qu'il doit toujours choisir, suivant la règle des pays libres, dans la majorité parlementaire et qui a la réalité en même temps que la responsabilité du pouvoir. Le gouverneur général a pourtant encore un droit de veto, au nom de la couronne britannique, contre les décisions de la législature canadienne ; mais c'est un privilège dont il use rarement, pour ne pas provoquer des conflits qui pourraient bien briser le lien extrêmement ténu qui unit encore le Canada à l'Angleterre.
L'élément français a toujours sa part dans les cabinets de la puissance, qui sont ordinairement désignés du nom des deux principaux ministres de l'une et de l'autre origine; ainsi: le cabinet Baldwin-Lat'ontaine; le cabinet Mac Donald-Cartier, etc. Actuellement (1884) c'est le cabinet John Macdonald-Ghapleau qui est aux affaires.
Les départements ministériels sont au nombre de onze : justice ; travaux publics: intérieur; secrétariat d'État; marineel pêcheries; milice et défense; finances; douanes; revenu inférieur; postes: agriculture et arts.
Le Parlement canadien se compose de deux Chambres: un Sénat, qui compte soixante dix-sept membres nommés à vie * ; une Chambre «les communes, qui
1 Les sénateurs doivent avoir 30 ans au moins et posséder deâ biens-fonds pour une valeur de i,0 10 dollars au maximum. Ils doivent être pris: 24 dans la province d'Ontario; 24 dans celle de Québec. La Nouvelle-Ecosse en fournit 10; le Nouveau-Brunswick, 10; l'île du Prince-Edouard, 4; le Manitoba, 2; La Colombie britannique, !3.
compte deux cent dix députés (''lus, tous les cinq nus, par les habitants des diverses provinces de la Confédération, qui y sont représentées proportionnellement à l'importance numérique de leur population l.
L'anglais et le français ont également rang de langue officielle. Dans les deux Chambres, les débats peuvent avoir lieu indifféremment en français ou en anglais et tous les documents officiels sont obligatoirement publiés dans les deux langues.
Les attributions du Gouvernement et du Parlement fédéral sont limitées, en vertu de « l'Acte d'union » aux lois et aux services d'intérêt général, comme : les lois criminelles, les naturalisations, la défense du territoire, la navigation, la monnaie, les poids et mesures, les pêcheries, les postes, etc. Les matières d'intérêt secondaire ou local, les questions d'instruction publique, d'établissements hospitaliers, de domaine public, etc., rentrent dans les attributions des gouvernements et parlements provinciaux.
Chacune des provinces possède^ en effet, à l'exemple des « Etats» américains et des cantons helvétiques, un gouvernement particulier qui exerce un pouvoir souverain et indépendant dans la sphère de ses attributions normales.
A la tète de chaque Province est un Lieutenant-Gouverneur, exerçant le pouvoir exécutif, de concert avec un conseil de ministres pris dans la majorité de la législature provinciale. Dans la province de Québec et dans les provinces maritimes (Prince-Edouard, Nou-
1 La province d'Ontario a 01 députés; celle de Québec 65; la Nouvelle-Ecosse 18, etc.
ï.Mi HISTOIRE DU CANADA
veau-Brunswick et Nouvelle-Ecosse^, cette législature se compose de deux Chambres : un Conseil législatU
ou Sénat provincial dont les membres sont nommés à vie dans les mêmes conditions que ceux du Sénat fédéral; une Assemblée législative donl les membres sont élus par les citoyens tous les quatre ans. La province d'Ontario, le Manitoba et la Colombie britannique n'ont qu'une seule Chambre. Le droit de suffrage est limité par des conditions censitaires légères, qui varient selon les provinces et selon l'importance du mandat à conférer.
Chacune des provinces est partagée, à son tour, en districts et en comtés. La province de Québec, par exemple, compte sept districts et soixante-cinq comtés; mais cette division n'a d'importance qu'au point de vue judiciaire ou électoral *. Le vrai centre de la vie locale est, pour les contrées de langue anglaise, dans les fownships et, pour les pays de langue française, dans les paroisses, qui correspondent à nos communes, quoique généralement plus étendues et moins agglomérées. Chaque paroisse a son maire (ou préfet) et son « conseil de paroisse, » nommé par l'ensemble des citoyens et chargé d'administrer les biens communaux, d'imposer les taxes locales, de pourvoir aux frais du culte, des écoles, de la voirie, etc.
L'instruction primaire est obligatoire au Canada, «en
' Il y a. pour chaque district, un tribunal de première instance ou Goui 'I-' district. Chaque Comté est appelé à élire un député, mais en fait certains comtés, comme ceux de Montréal et de Québec nomment plusieurs députés, tandis que deux comtés ruraux, par exemple : Chicoutimi et Saguenay, Drummond et Arthabaska, sont réunis et en nomment un seul. Les maires des paroisses ('lisent aussi, dans chaque comté, un d'entr'eux qui prend le nom de préfet.
ce sens que chaque père de famille est tenu de payer des Irais d'écolage pour chacun de ses enfants âgés de sept à quatorze ans, que ceux-ci assistent d'ailleurs ou non aux cours de l'école l. »
Les écoles primaires sont placées sous le contrôle d'une commission locale, élue par les contribuables de chaque municipalité. Dans les localités où les deux cultes, catholique et protestant, coexistent, c'est la majorité religieuse qui gouverne; mais la minorité a le droit de fonder des écoles dissidentes, administrées par des syndics nommés par elle, et ces écoles reçoivent une part proportionnelle des fonds recueillis par la municipalité pour l'entretien des écoles publiques.
Au-dessus de l'enseignement primaire sont : les écoles spéciales (écoles des sciences appliquées aux arts et à l'industrie, écoles des arts et manufactures, écoles commerciales, etc.), les collèges classiques ou industriels qui donnent, comme leur nom l'indique, l'enseignement secondaire classique ou l'enseignement industriel ; les « académies » de garçons et de jeunes filles, où l'on donne une instruction primaire supérieure ; enfin les écoles normales qui préparent les instituteurs. Il y a trois de ces dernières dans la province de Québec, l'école normale Laval, à Québec, et les écoles normales Jacques-Cartier et Mac-Gill à Montréal; les deux premières sont catholiques et françaises, la troisième est anglaise et protestante. La plupart des institutions et collèges dont nous venons de parler ont des ecclésiastiques tout à la fois pour professeurs et pour directeurs.
1 i'aul de Cazeb. Xolcs sur le Canada.
Au sommet de l'édifice de l'enseigne nt dans la |>ro-
vince de Québec sont trois Universités, donl deux protestantes : l'Université Mac-Gill, à Montréal, fondée en I8WJ7, par un riche négociant qui lui a donné son
nom ' et l'Université anglicane «le Lennoxville, l'ondée en J 8 i3 . L'Université Laval, de Québec, est exclusivement catholique et l'enseignement s'y fait en français. ( Jette Université a été fondée, en 185w2, par le séminaire de Québec, qui a consacré à cette fondation plus d'un million et demi de francs et qui la soutient, depuis lors, de ses deniers sans subvention de l'Etat -.
Les cultes sont libres au Canada comme aux Etats- Unis et. les diverses confessions religieuses se soutiennent elles-mêmes, sans subsides de l'Etat et sans immixtion du gouvernement dans leur domaine. Si l'on consulte les statistiques de l'ensemble de la confédération, on voit que l'Eglise catholique-romaine y compte 1,532,000 adhérents, lundis que les diverses confessions protestantes (presbytériens, métliodistes, anglicans, etc.) comptent ensemble environ 2,800,000 membres a. Dans la province de Québec, c'est le catholicisme qui domine puisqu'il compte, à lui seul, 1,170,718 fidèles sur une population de 1,358,409 habitants. Sur ces fidèles, qui se recrutent surtout parmi la population d'origine française ou irlandaise, le clergé catholique très bien rente grâce aux dimes qu'on lui paie très
1 Cette Université fait une part, dans ses cours, à renseignement théologique de langue française. C'est u\t Français de nos amis, M. le professeur et pasteur Goussirat qui est actuellement chargé de ce cours.
2 Depuis t876, l'Université Laval a établi une succursale à Montréal.
3 Les Juifs n'entrent, dans ce recensement, que pour 989 âmes.
exactement1, exerce au point de vue spirituel une autorité indiscutée et presque sans limites. « Les habitants du Canada ont pour les prêtres le même respect qu'au temps de Louis XIII », écrivait M. X. Marmier il y a Irente ans; cela n'a guère changé depuis lors.
Heureux encore si ce clergé si révéré bornait son ambition et son zèle au rôle de « guide des familles » et « d'arbitre des dissensions domestiques! » Par malheur, il prétend aussi, — et plus qu'il ne faudrait sans doute pour le bien du pays et pour le maintien de sa propre influence dans l'avenir — être le guide de la province et l'arbitre des élections politiques. Non conten d'avoir, dans toutes (ou presque toutes) les écoles canadiennes-françaises de tous les degrés, la haute direction de l'enseignement, il exerce en" fait et se prétend en droit d'exercer toujours plus le contrôle d'une sorte de haute police sur toutes les manifestations de la vie sociale et sur les publications de la presse périodique comme sur les comices électoraux et sur le choix des députés. Malheur au candidat <r libéral » qui exprime le timide désir que le prêtre ne fasse pas de politique du haut de la chaire ! Il court grand risque de mordre la poussière dans la lice électorale. Malheur au journaliste qui n'accepte pas dévotement le mot d'ordre de cet intolérant cléricalisme ! Il est bientôt dénoncé comme hérétique, non seulement dans les confessionnaux, mais dans les chaires, et l'infortuné n'a plus qu'à faire bien vite amende honorable, s'il veut conserver quelques abonnés. Jusqu'à 1879, aucun organe libéral de langue française n'avait pu vivre au Canada. L'Avenir, le
* La dîme au Canada est le vingt-sixième de toute espèce de récolte ; elle frappe donc exclusivement les cultivateurs.
Pays, le Bien jmblic, le National, ont dû tour à Unir fermer leurs bureaux avec d'énormes déficits. Kt pourtant ces journaux s'occupaient presque exclusivement de politique et de littérature, et protestaient de leur foi à l'Église et de leur extrême soumission à « Nos Seigneurs les Evêques » ! niais ils étaient suspects et partant foudroyés sans miséricorde.
Rappelons ce que nous avons noté déjà et ce qui explique l'influence croissante que le clergé catholique conquit au Canada, au moment môme où cette influence allait de plus en plus décliner en France : — qu'au temps de la cession de la « Nouvelle-France » aux Anglais, le Canada se trouva en quelque sorte décapité, au point de vue social et intellectuel, par le départ des principales familles du pays et par le retour en fiance de la plupart des fonctionnaires, officiers, magistrats et commerçants. Les prêtres, à qui le traité de Paris garantissait leurs dîmes et leurs privilèges antérieurs, demeurèrent au contraire et devinrent tout naturellement les personnages les plus en vue du pays; aussi eurent-ils bientôt la direction de la population qui demeurait fixée au sol. Le temps n'était plus désormais de ces grands conflits qui mettaient aux prises M. de Frontenac, le gouverneur royal, jaloux des prérogatives de sa charge, et l'évèque de Québec empressé d'accroître celles de son ordre. Le clergé romain allait régner sans conteste sur un peuple de bonne volonté, j'entends sur un peuple qui considérait leur persoune comme sacrée et qui, au surplus, voyait en eux les représentants les plus éminents désormais de sa nationalité et de ses institutions. A mesure que l'élément anglais et protestant s'introduisait dans la colonie, les
Canadiens se resserraient plus étroitement autour de leurs <iir<'s cl de leurs congrégations religieuses, et, de la même façon à peii près qde L'Eglise arménienne sert, en face des Turcs conquérants, de boulevard à la nationalité arménienne, L'Eglise catholique fut! considérée par les Canadiens-Français comme le palladium de leur indépendance nationale.
Il n'est pas douteux, au demeurant, que la différence de religion, en creusant le fossé entre les anciens habitants français du Canada et les nouveaux occupants de race aoglo-saxone, n'ait rendu plus rares et plus tendus les rapports entre les deux peuples et n'ait contribué par suite à conserver plus vivace l'esprit national des Canadiens français. C'est un résultat dont il est sans doute permis à un Français de la vieille France de se réjouir. Mais en retour, il est trop évident que le catholicisme romain a produit, là comme partout, ses fruits ordinaires, en maintenant l'esprit de routine et de réaction, en comprimant la personnalité humaine, en coulant dans un moule uniforme les caractères, en entravant l'essor des libres et fécondes initiatives dans le champ de l'industrie et du commerce comme dans celui des lettres et des sciences.
« Partout, a remarqué M. Emile de Laveleye, le grand économiste belge, partout où, dans un même pays, les deux cultes, catholique et protestant, sont en présence, les protestants sont plus actifs, plus industrieux, plus économes et, par suite, plus riches que les catholiques. » Et le même auteur, après avoir rapporté cette observation d'Alexis de Tocqueville qu' « aux Etats-Unis la plupart des catholiques sont pauvres », ajoute, pour le pays dont nous nous occupons, cette
ir>G TTTSTOIRE DTT CANADA
remarque qui n'esl que trop justifiée par les faits : « Au Canada, les graudes affaires, les industries, la banque, le commerce, les principales boutiques dans les villes
sont aux mains des protestants l. »
rue règle aussi générale — qui s'appuie sur l'exemple de l'Angleterre comparée à l'Espagne, de l'Ecosse comparée à l'Irlande, des cantons protestants de Suisse opposés aux cantons catholiques, des Etats-Unis mis en parallèle avec les républiques espagnoles de l'Amérique du Sud — ne peut s'expliquer que par des mot ils tenant à la différence des deux religions issues du tronc chrétien, a C'est à ses fruits qu'on juge l'arbre », a dit le Christ. Et il n'est pas besoin de réfléchir longtemps pour comprendre qu'une doctrine religieuse qui proscrit le libre examen sous touies ses formes et qui l'ail un dogme de son immutabilité même et de l'infaillibilité de pontifes qui vivaient il y a mille et quinze cents ans, qu'une telle doctrine s'accommode mal du progrès cl des réformes, qu'elle favorise la routine et l'immobilité économique. Il est également facile de comprendre comment, impuissante à endiguer le Ilot montant de l'instruction, mais désireuse au moins de le détourner dans ses canaux, l'Eglise a voulu se réserver partout où elle l'a pu le monopole de l'enseignement, et comment enfin, par défiance de la science en qui elle voit une alliée de l'esprit de réforme et de libre examen, elle dirige ses élèves vers les études littéraires et vers les carrières impropremenl appelées libérales plutôt que vers les études scientifiques et les carrières indus-
* Ernilï" de Laveleye. De l 'avenir des peuples catholiques. Paris, Fischbacher. Voir aussi notre ouvrage : La Question religieuse. Paris, Grassart.
trielles. Aussi, dans le tableau des professions au Bas- Canada, voit-on que le haut commerce, les banques, les manufactures, les chemins de 1er, les mines, les affrètements maritimes, etc., sont presque exclusivement entre les mains des Anglais, dont la langue est devenue par suite la langue des affaires, des annonces, des principaux journaux, la seule parlée dans les principaux bùtels, celle qu'on lit neuf fois sur dix, sur les affiches collées aux murs l, quoique le rapport de la population de langue française à la population de langue anglaise soit dans une proportion directement contraire. En revanche, la province de Québec « compte plus d'avocats qu'il n'en faudrait pour plaider les procès de tous ses habitants, ceux-ci fussent-ils vingt fois plus portés à la chicane que les Normands leurs ancêtres, et certainement plus de médecins que n'en peut faire vivre un pays où les gens ont conservé l'habitude de ne mourir qu'à quatre-vingt-dix ans, sans infirmités préalables 2. »
C'est évidemment à ce même esprit de routine, trop favorisé par le genre d'éducation que reçoivent les jeunes Canadiens, qu'il faut attribuer l'obstination des cultivateurs canadiens à conserver des procédés de culture et des méthodes d'exploitations surannées dont l'ordinaire résultat est d'épuiser très vite un sol très généreux et de frustrer le propriétaire de la plus grande partie des revenus qu'il était en droit d'attendre de ses sueurs. « They hâve murdered the soil (Ils ont assassiné le sol) » disait, en parlant "les fermiers canadiens,
1 Voir M. de Molinari. L'Irlande, le Canada, Jersey. Lettres écrites au Journal des Débats.
- H. de Lamothe. Cinq mois chez les Français d'Amérique. .
458 HISTOIRE Dl CANADA
Al. Arch, le célèbre président <le l'Union dos ouvriers de ferme aiiglàis. Ht les auteurs canadiens sont obligés de Bouscrire à celte condamnation sommaire «les procédés d'agriculture de leurs compatriotes- « L'agriculture est-elle parmi nous ce qu'elle devrait êtee, écrit M. Edmond Lareau l. Il suffît d'interroger le premier agronome venu pour s'assurer que la production fournit à peine à la consommation, et que le rendement annuel des récoltes est de trente pour cent trop faible eu égard à la fertilité du sol. Le mal existe donc. D'où provient-il?... C'est l'esprit de routine qui l'ait notre mal. C'est dans la force de cette routine qu'est tout le secret du dépérissement agricole de notre pays. »
Tous les voyageurs français qui ont visité le Canada et se sont mêlés à la vie de ses habitants ont été surtout frappés de cette espèce d'immobilité dans laquelle la masse de nos anciens compatriotes semble comme figée. Nous voici bien loin, on le voit, des débuts de ce livre qui nous montraient surtout des Huguenots à l'œuvre dans l'entreprise de la colonisation de l'Amérique française ; bien loin des projets de Coligny et de Henri IV qui rêvaient, l'un et l'autre, de faire de la « Nouvelle-France » le refuge et comme le champ d'asile de la Réforme française. Aujourd'hui le Canada pourrait être appelé plutôt le champ d'asile de l'ancien régime. C'est une Bretagne ou une Vendée (d'il y a soixante ans), qui se prolonge au-delà de l'Océan, sur ce continent d'Amérique qui semblait le moins propre à l'acclimatation de ces idées de conservatisme obstiné. Si l'on veut se faire de nos jours une idée de ce
' Mélanges historiques et littéraires. Article : La Réforme agricole. Montréal» Sénécal.
qu'était — j'entends surtout au point de vue religieux — la France d'avanl 89, c'esl là, 'huis ces villages des bords «lu Saint-Laurent, qu'il faut se transporter. Le paysan, ou comme on dit là-bas, Vhabitant canadien, y a conserve avec un soin jaloux les habitudes d'esprit, les croyances naïves et aussi les superstitions de ses pères. Les idées sont coulées dans le même moule, et ce n'est pas aisément qu'on brisera cette enveloppe centenaire pour en faire sortir le génie ailé de l'esprit moderne.
N'exagérons rien cependant. Il y a, dans l'air qu'on respire au Canada, plus d'une brise qui annonce l'approche d'un réveil des esprits. Il n'est pas de soupape si hermétiquement fermée que la fermentation dos idées justes ne puisse à son heure soulever. Le libéralisme canadien, si timide qu'il soit encore et de quelque déférence qu'il use à l'endroit du clergé, — dont il n'ose guère combattre que les envahissements abusifs dans le domaine politique, — prend cependant, depuis quelques années, une attitude un peu plus décidée et virile. Contrairement à tout ce qui s'était vu jusqu'alors, un journal canadien-français, qui a hardiment arboré le drapeau du libéralisme politique et religieux, la Patrie, fondée depuis cinq ans à Montréal, a pu se maintenir et vivre, malgré l'opposition déclarée de tout le clergé catholique. Et non-seulement ce journal vit, mais il prospère, et son tirage quotidien dépasse huil mille exemplaires, ce qui est un succès sans précédent dans les annales du journalisme français au Canada.
Il est bien difficile d'ailleurs que, placés au milieu de ce monde anglo-saxon et yankee où la démocratie et la liberté coulent à pleins bords, les Canadiens Iran-
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çais ne soient pas pénétrés graduellement par l'esprit de recherche et de libre examen, deux d'entre eux qui émigrent aux Etats-Unis et reviennent ensuite au pays, rapportent souvent de la grande République des vues et des opinions qui font d'abord scandale au village natal, mais qui provoquent ensuite <les réflexions etquipeuà peu modifient, enles élargissant, les conceptions étroites et surannées des habitants sédentaires.
A l'action de la presse et des réémigrants, il faut ajouter celle des clubs et des salons. Le Club national et le Club Letellier, à Montréal, où se rencontrent la plupart des avocats, médecins, étudiants et négociants libéraux, entendent, sur les questions politiques et religieuses du jour, des débats dont le ton ne s'éloigne pas sensiblement de celui qui règne dans les cercles les plus avancés de Paris. Dans les salons libéraux, on s'exprime avec moins de netteté peut-être, de peur d'effaroucher les dames, qui sont plus entièrement sous la main du clergé, mais on s'y prononce pourtant assez vivement contre l'immixtion abusive du prêtre dans les familles, dans la politique et dans les affaires1.
Les divisions qui se sont plus d'une fois manifestées dans le parti catholique de la Province, l'existence au sein de ce parti de deux tendances au moins très
1 « Il y a quelques mois, rapporte un journal canadien français, un certain nombre de dames de Montréal étaient en pleine révolte contre leurs confesseurs, sans doute à cause de certaines questions qu'ils leur avaient posées. On en causait avec animation un soir dans les salons d'un sénateur fort connu et fort riche, lorsque soudainement celui-ci s'écria : « Il y a assez Longtemps que cela dure; « il faut en finir. Passons en niasse au protestantisme el appelons « un pasteur de Paris! > On applaudit, mais la crainte a paralysé l'élan. » (Aurore du 25 janvier 1883.)
caractérisées et souvent en conflit : celle «les catholiques modérés, temporisateurs^ respectueux de l'autorité des évêques locaux, et celle des catholiques violents, fanatiques, plus papistes en ce moment que le pape, déliants de l'Université Laval et grands partisans des jésuites, rangés autour d'un programme ultra-clérical qui leur a valu le sobriquet de « programmistes » ; ces divergences de vues qui partagent évêques et lidèles et dont l'écho se répercute dans la presse locale, tout cela, dans un pays où les prêtres ont une clientèle encore si attachée à leur personne et si confiante dans leur direction, dans un pays où l'abjuration d'un seul prêtre, l'ex-Père Ghiniquy, devenu pasteur protestant, a suffi pour déterminer d'un seul coup des milliers d'autres abjurations, pourrait bien amener un jour ou l'autre, dans le sein de l'Église canadienne, un schisme dont la conséquence serait d'arracher à la domination du siège romain une bonne moitié de la population franco-canadienne. — L'une des causes de succès de ce mouvement, s'il se produit jamais, sera sans doute qu'en gardant l'étiquette de « catholique » il maintiendra, vis-à-vis des Anglo- Saxons protestants, l'un des traits distinctifs et traditionnels de la nationalité franco-canadienne.
En attendant, il est permis de voiries prémices d'une Réforme plus complète dans l'existence, au milieu même de la province de Québec, de plusieurs petites Églises et communautés protestantes de langue française. La seule ville de Montréal compte aujourd'hui cinq de ces communautés dont les conducteurs, MM. les pasteurs Gruchet, Laileur, Louis-N. Beaudry, Doudietet J. Roy, se distinguent autant par leur talent que par leur piété
terme el éclairée. Québec possède également une Église protestante française, sous la direction do M. le pasteur Joseph Ailard. D'autres communautés évangé- Uques ou stations missionnaires, seul établies à Joliette, Longueuil, Saint-Hyacinthe, Saint-Jude, Sainte-Cécile, la Rivière-Noire, Saint-Valérien-de-Milton, (Irrnville, Belle-Rivière, Duclos, Starnesboro, Namur, IIull, Angers, etc. Des écoles ou instituts protestants ont été fondés à Montréal, à la Pointe-aux-Trembles, à la Grande-Ligne, etc. Les membres de ces Églises, démentant les pronostics contraires, conservent, dans leur foi nouvelle, la fidélité à leur nationalité et n'en ont que plus (rattachement pour la France, dont ils n'aiment pas seulement, comme leurs compatriotes catholiques, le passé aujourd'hui ruiné, mais dont ils saluent encore le présent avec ses fondations libérales et l'avenir avec ses espérances glorieuses ' .
*Le protestantisme compte encore des adhérents, groupés en églises, dans plusieurs des colonies que les Canadiens français ont projetée* en dehors de la province de Quéhec. Nous noterons seulement ici les groupes protestants de langue française d'Ottawa, Mattawa, Drys1 dale et Grand-Bend, dans la province d'Ontario ; ceux de Caraquette, Tracadie el Grandes-Chutes, dans le Nouveau -Brunswick; celui de Stellarton, dans la Nouvelle-Ecosse. Mais c'est parmi les Canadiens français émigrés aux États-Unis que La Réforme évangélique semble ht le plus d'adhérents. Ces prosélytes, joints aux quelques Français ou Franco-Suisses protestants qui se trouvent disséminés un peu partout dans le Vaste continent américain, se sont trouvés assez uombreux pour constituer des églises de leur langue dans les villes de Boston, Holyoke, North-Adams, Springfield, Worcester, Lowell, Fall-River (Étal deMassachussetts); à Waterville (Maine) 5 à New-York ; àMowrytown (Ohio); à Sainte-Anne, Kankakee, Papineau, Sébastopol (Illinois); à Détroit; à Chicago et à L'Erable; à Saint-Sauveur, Green-Bay el Etobinson (Wisconsin), etc. Un journal protestant de langue française, l'Aurore, qui se puhlie à Montréal,
LES CANADIENS FRANÇAIS i63
L'ensemble de la puissance du Canada comptait, au dernier recensement, 1,324,810 âmes. Sur ce nombre, un peu moins du tiers, plus de 1,300,000, appartenait a la l'ace française. Si — sans parler des Louisianais e1 d»>s Français qui résidenl aux États-Unis, à Terre- Neuve, aux iles Saint-Pierre et Miquelon — l'on ajoute à ce chiffre les 5 à 600,000 Canadiens français répandus au nord et dans certaines régions de l'ouest des États-Unis, y formant souvent des groupes importants et ayant conservé, une partie du moins, l'esprit de retour, on verra que notre race et notre langue comptent, à l'heure actuelle, au nord de l'Amérique, deux millions environ de représentants. Et ces deux millions d'hommes sont presque tous (car l'émigration française y a fort peu ajouté, depuis la conquête) les descendants authentiques des 60 ou 70,000 colons laissés sur les rives du Saint-Laurent ou dans quelques criques de la péninsule acadienne, au moment de la perte de la Nouvelle-France. Nous avons dit ailleurs, et nous redirons encore ce qu'il faut penser de cette multiplication qui tient du prodige et qui n'a peutêtre jamais été dépassée dans les annales de l'humanité.
C'est dans le Bas-Canada, devenu la province de Ouébec, qu'est le principal centre et le plus solide boulevard de cette nationalité, sœur de la nôtre. Au dernier recensement (1881) cette province comptait 1,358,469 habitants, dont 1,073,820 se réclamaient de L'origine française, contre 123,749 descendants d'ir-
sert d'organe et de trait d'union à tous ces groupes et contribue à resserrer entre eux le lien fraternel qu'a tout naturellement établi la triple communauté de race, de langue et de foi.
landais, 54,923 descendants d'Écossais, 81,515 descendants d'Anglais, le reste appartenant à «les origines diverses.
La capitale de La province est Québec, dont nous avons raconté les origines dans la première partie de ce livre.
La cité de (Jhamplain, l'antique capitale de la Nouvelle-France, est, comme la ville de l'Écriture, <* située sur une haute montagne et qui ne peut se cacher aux yeux ». Elle domine fièrement le Saint-Laurent, à l'endroit où le fleuve commence à resserrer son lit immense. Sa citadelle, garnie de canons qui se rouillent sur leurs affûts, était occupée, il y a quelques années, par une garnison anglaise, placée là comme dans une sorte de Gibraltar, et chargée de défendre la domination de la métropole. Mais depuis que l'Angleterre a pris le sage parti de laisser le Canada, el même le Canada français, s'administrera sa guise, les « habits rouges » ont disparu, et l'élément militaire n'est plus représenté, dans toute la Province, que par de braves et inoffensives milices locales qui rappellent, par plus d'un trait, notre ancienne garde nationale.
Bâtie sin- une montagne aux pentes abruptes, Québec tire de cette circonstance et de l'antiquité relative de plusieurs de ses quartiers un air d'originalité qui manque à la plupart des villes américaines. Rues étroites, bordées de trottoirs en planches, souvent coupées par des escaliers ; enseignes se balançant au bout d'une tringle de fer comme dans nos petites villes de Normandie; maisons basses et presque toutes construites en bois, ce qui explique la fréquence des incendies qui ont souvent dévoré les quartiers les plus populeux,
LES CANADIENS FRANÇAIS iti>
tout contribue à donner à Québec une physionomie particulièrement rare en Amérique, où les villes alignées au cordeau et coupées à angle droit, semblent toutes découpées sur le même damier.
Québec possède plusieurs promenades, très fréquentées [tendant la belle saison : « la Plateforme », l'Esplanade, le Jardin du Gouverneur, d'où l'œil embrasse, à perte de vue, l'immense plaine du Saint-Laurent. Au centre d'un « square » ou (comme disent les Canadiens français plus jaloux que nous de notre langue) d'un « carré » de verdure, s'élève un monument de forme quadrangulaire et pyramidale. C'est la colonne de Wolfé et de Montcalm, élevée à la mémoire des deux illustres généraux qui succombèrent glorieusement dans la bataille où se décida, il y a plus d'un siècle, le sort du Canada. — Une inscription latine, en style lapidaire, célèbre la valeur égale et la mort semblable de ces deux héros. Touchant exemple d'impartialité et qui tient évidemment aux conditions particulières du Canada ! la postérité a confondu dans un même hommage les deux implacables adversaires tombés le même jour sur le même champ de bataille et dignes l'un de l'autre jusque dans la mort.
Parmi les autres monuments de Québec, il faut compter le nouveau palais de la Législature provinciale ; l'Hôtel de la Poste, bâti sur remplacement de la maison du Chien-d'Or, célèbre dans les annales de la cité québecaise *, les bâtiments du séminaire et de l'Université Laval, auxquels est joint un musée qui compte quelques bons tableaux de l'École française, entre autres des Philippe de Champagne,
1 Cette maison tirait son nom d'un bas- relief qu'y avait fait sculpter
des Vanloo et dos Boucher; la cathédrale catholique, imposante surtout par sa masse et par s<>s vastes proportions; La cathédrale anglicane, la Bourse, la Banque, le Palais-de-Justice, la Douane, l'hôpital de la
Marine, etc.
Le marché se tient en plein air devant la cathédrale catholique, et c'est là qu'il faut aller, au milieu 'les éventaires chargés <le potirons, de choux rouges, «le pommes « fameuses», de framboises et de bleuets1, si l'on veut entendre le parlée pittoresque et le langage accentué d'intonations I tas-normandes de « l'habitant » canadien.
La « ville basse », c'est le nom qu'on donne au principal faubourg de Québec, bâtie en contre-bas du mont, sur la rive du fleuve, est plus populeuse que pittoresque; c'est lé quartier de la marine, des docks, des entrepôts, et ses rues étroites et sales, habitées presqu'exclusivementpardes Irlandais, n'offrent guère d'édir lices intéressants. Elle est aujourd'hui reliée à la ville haute par un ascenseur, œuvre d'une compagnie anglaise.
La population de Québec est loin de s'accroître dans la même proportion que celle des autres villes dit Canada. C'est ainsi que de 59.700 âmes qu'elle comptait au recensement de 1871, la population ne s'est élevée qu'à
son premier propriétaire et qui représentait un chien rongeant un os, encadré dans l'inscription suivante :
II'. SVIS VN CHIEN ovi RONGE i/o EN LE RONGEANT .110 PRENDS MON REPOS.
V.\ TKAII'S VIENDRA QV1 N'EST PAS vi-.W QUE JE MORDERAY QV1 M'AVRA B40RDV.
1 Nom canadien du myrtille.
62.4^7 habitants au recensement de IS8I, tandisque, dans le même \ttps de temps, Montréal montait de 107.000 à plus de 1 iO.000 habitants. La principale raison de cette différence, c'est que Québec a laissé péricliter son commerce et son industrie, tandis que Montréal donne un essor toujours plus grand à ses entreprises commerciales. L'industrie des constructions navales, qui avait été longtemps laressource de Québec estpresque complètement tombée à la suite d'une grève des ouvriers de chantiers survenue en 18G7. Tous les efforts pour la relever ou pour y substituer d'autres branches d'industrie ont été à peu près vains, et la vieille cité de Qhamplain, si admirablement assise au bord de son magniiique fleuve, semble vouloir s'endormir dans une sorte de torpeur léthargique, tandis que partout autour d'elle fermente l'esprit d'initiative et de progrès.
.Le port de Québec est cependant resté jusqu'à ce jour le grand débouché de l'exploitation forestière du Canada. C'estlàque viennent se rassembler les milliers de « cages » et de trains de bois que la Confédération canadienne tire de ses immenses forêts vierges et qui constituent l'une de ses principales sources de revenus. Le Canada exporte chaque année pour plus de trente millions de produits de ses forets, et le port de Québec entre à lui seul dans ce mouvement pour une part de près de moitié.
Il est juste d'ajouter, d'ailleurs, que le gouvernement de la province et la municipalité de Québec font tous leurs efforts pour amener vers cette ville le courant des affaires et des échanges. Pour améliorer le port, on vient d'y construire un nouveau bassin et une cale sèche. Une nouvelle ligne de chemins de fer l'attachera
WS IIISI01RK DU CANADA
bientôt la capitale du Canada français â la région du lac Saint-Jean. Bref, c'esl un des meilleurs gages <lu relèvement et de la prospérité future de Québec, que ses habitants n'ont pas pris leur parti de la diminution relative que nous constations tout à l'heure, et feront Uml au monde pour reprendre l'avance perdue.
Si, prenant Québec comme point de départ, nous remontons le fleuve dans la direction de Montréal, nous ne cessons pas d'être, jusqu'à cette ville, en pays français. Les coudés qui bornent l'une et l'autre rive sont parmi les plus anciennement colonisés, au moins dans la partie limitrophe du lleuve. Ce sont, sur la rive septentrionale et en remontant contre le courant du lleuve, les comtés de Portneuf, Ghamplain, Trois-Rivières, Saint-Maurice, Maskinongé, Berthier, Joliette, Montcalm, l'Assomption, Deux-Montagnes et Terrehonne l; sur la rive méridionale, les comtés de Lévis, Lotbinière, Nicolet, Yamaska, Richelieu, Verchères et La Prairie.
Les centres les plus importants de ces divers comtés sont, d'abord et en face même de Québec : laPoixn;- Lkvis, ville de 8.000 habitants et point d'attache des chemins de fer qui se dirigent de Québec vers les « cantons de l'Est », vers les États-Unis et vers la Gaspésie et la Nouvelle-Ecosse. Plus en amont, Portneuf,
1 Les comtés de Deux-Montagnes et de Terrebonne sont dans l'intérieur des terres, au nord de Montréal. Tons les autres comtés que nous venons de nommer sont contigus au Saint-Laurent. Voir la carte à la (in de cet ouvrage. La proportion de la population d'origine Française à celle d'origines anglaise, irlandaise et écossaise réunies est, en moyenne de 20 à 1 dans ces divers comtés.
Lotbinière, Batiscan, Bécancotir, sont de petits bourgs plus agricoles que commerçants.
Au débouché de la rivière Saint-Maurice dans Le Saint-Laurent nous nous arrêterons aux Trois-Rivières, l'une des plus vieilles villes du Canada; peuplée aujourd'hui de 10.000 habitants ou environ, elle devrait en avoir beaucoup plus s'il est vrai, comme le prétend La Hontan, qu'au XVIIe siècle déjà, Trois-Rivières était le siège d'un marquisat, qu'elle avait des traitants tout cousus d'or et habitant des maisons somptueuses et qu'elle était sans rivale dans le commerce du thé et <les fourrures. Aujourd'hui c'est une cité bien tranquille, un peu morte même, mais qui pourtant depuis quelques années semble se ranimer un peu. Sa situation au débouché de la fertile vallée du Saint-Maurice lui assure une importance proportionnée aux développements que prennent l'agriculture et l'industrie dans cette région. La ligne ferrée qui longe la rive nord du Saint-Laurent la met en communication directe, même quand le grand chemin du fleuve est obstrué par les glaces, avec Québec d'une part et avec Montréal de l'autre.
Une autre ligne aboutissant à Arthahashn, et partant de Doucettes, sur la rive droite du Saint-Laurent, relie Trois-Rivières au réseau du « Grand Tronc »; tandis qu'un chemin de fer établi depuis peu le long du cours du Saint-Maurice et se dirigeant vers les Piles et le lac Edouard la met. en rapports immédiats avec les habitants de cette fertile vallée.
Plus en amont encore, nous trouvons sur le lac Saint- Pierre, la petite ville de Nicolet avec une population de près de 4,000 âmes; Saint-François du Lac; Ber-
thiereftSoREL, qui se l'ont vis-à-vis* cette dernière ville assez industrieuse el comptanl aujourd'hui 5,800 âmes de population.
Nous notons encore sur les deux rives du lleuve quelques agglomérations sans grande importance : La Noraye, La Valtrie, Verchères, et nous arrivons à l'île, de Montréal, longue de dix à onze lieues et large d'un peu moins de moitié, qui forme le comté du mèmenom et qui renferme plusieurs paroisses outre Montréal, la ville la plus importante et la plus populeuse de tout le Canada.
Montréal, que les PP. jésuites ou su! piciens, très prodigues de noms de saints, avaient baptisé à l'origine Ville-Marie, tire son nom d'une montagne assez importante qui s'élève au milieu de l'île et que Champlain et ses compagnons désignèrent du nom de Mont-Royal ou d'après la prononciation d'alors Mont-Réal. Assise à l'aise à la base de ce mont, elle baigne ses pieds dans les eaux argentées du ileuve qu'un immense pont tubulaire, le pont Victoria1, traverse aujourd'hui et qui semblable à une chaîne au cou d'un géant, marque en traits saisissants la domination de l'homme sur les œuvres les plus grandioses de la création. Tandis que Québec et les petites villes que nous venons de nommer sont peuplées presque exclusivement de Canadiens français, la population de Montréal qui comptaitau dernier recensement 140,682 habitants, est pour une no-
* Sa longueur est de près de 3 kilomètres (6, '33 pieds), sa galerie est formée de vingt-cinq tubes en fer, soutenus à 60 pieds au-dessus du niveau du fleuve, par deux culées et viagt-quafrt: piles d'un calcaire noir compact. La construction de ce pont n'a pas coûté moins de 30 millions de notre monnaie.
lalilc partie, pour plus d'un tiers, formée par l'élément anglo-saxon, surtout si nous rangeons dans cet élément les Irlandais qui, là comme partout, sont généralement misérables et habitent le quartier le plus sordide4.
L'ouest de la ville esl habité par les Anglais, l'est par les Français. Les deux populations, quoique vivant depuis plusieurs années en bonne intelligence, ne se mêlent guère. C'est surtout, comme nous l'avons dit, et nous en avons indiqué la cause, entre les mains des Anglo-Saxons, Anglais ou Ecossais, que se trouvent le haut commerce, la banque et l'industrie de la ville.
11 convient pourtant de reconnaître quedes institutions de crédit et des maisons de commerce d'une certaine importance, s'y sont fondées dans ces derniers temps sous la direction de Canadiens-Français et avec le concours de capitaux français.
Montréal est vraiment une belle ville, la reine de toutes les cités canadiennes, bien construite sur des rues larges, alignées et propres et renfermant plusieurs édifices qui, sans être particulièrement originaux, n'en sont pas moins élégants et dignes d'attirer l'attention. Les églises, tant protestantes que catholiques, font assaut de luxe et d'ornementation. La cathédrale anglicane est d'un beau style. La cathédrale catholique ou église Saint-.] ean est une construction de genre gothique qui intérieurement, avec ses deux tours écartées et massives, rappelle un peu l'église Saint-Sulpice de Paris. A l'intérieur, la vaste nef est moins remarquable par l'architecture,
* Recensement de 1881 : Français, 78,684 ; Anglais 16,407 ; Irlandais, 28,995; Ecossais, 12,531.
M"2 HISTOIRE DU CANAUA
pourtant hardie, de ses arceaux que par la richesse ex] cessive de sa décoration. Le chœur et le maître-autel, surchargés de dorures, de clinquant, sont toul ce qu'on peut imaginer de plus flamboyant et île plus rutilant dans ce genre. Mentionnons encore les bâtiments <le
l'Université protestante Mac Gill, très riche ni dotée,
quoiqu'elle le soit moins encore que le séminaire <le Saint-Sulpice, à qui l'île tout entière de Montréal lui autrefois donnée en dotation, la Banque, la Bourse, le théâtre, le couvent de Notre-Dame, l'hôpital général, etc. Sur la place du marché s'élève une colonne assez maigre à lagloire de l'amiral anglais Nelson. Montréal déplore encore la perte de sa bibliothèque, riche surtout en volumes relatifs au Canada, qu'avait assemblés à force de soin et de patience, un savant canadien. M.Faribault, et qui fut consumée en entier par l'incendie (fui dévora, lors des trouilles de 1849, les bâtiments du Parlement.
Des hauteurs du Mont Royal, l'œil embrasse sur la ville elle-même, sur le Saint-Laurent, sur la forêl de mâts qui le couvre dans la saison de la navigation et sur la plaine accidentée qui s'étend au loin île l'autre côté, une vue des [dus pittoresques. Les clochers dos temples des diverses communautés chrétiennes, le dôme inachevé de Saint-Pierre de Montréal, copie banale de Saint-Pierre de Rome qu'un évêque catholique préoccupé de « faire grand» a voulu rééditer sur les bords du Saint-Laurent, mais que le manque de fonds ne permettra vraisemblablement pas démener à fin, — les « toits d'argent » et les murs de briques de ses maisons particulières, dont beaucoup, surtout dans le quartier anglais, sont de véritables palais, le Mont Royal
lui-même, transformé en un vaste parc, donl les Montréalais font en été leur bul de promenade, joui cela forme pour le spectateur, et en particulier pour le voyageur européen, un panorama moins grandiose sans doute que celui de Québec, niais imposant pourtanl dans son dessin sévère, et l'impression en est plus forte encore quand on rapproche par la pensée le misérable amas de huttes sauvages qui formait la bourgade d'Hochelaga quand Jacques Cartier mit pour la première fois, en 1538, le pied sur ce rivage, et l'opulente cité d'aujourd'hui, devenue Tune des métropoles commerciales du Nouveau-Monde, et marquée évidemment pour des destinées encore plus hautes.
Et, en effet, Montréal est dès à présent le grand entrepôt du commerce et de la navigation du Canada, le principal centre des affaires que le Canada traite, non seulement avec les Etats-Unis, mais avec l'Europe. Plusieurs lignes de chemins de fer relient la ville : du côté de l'ouest avec Ottawa, la capitale officielle de la Puissance, avec Toronto, le chef-lieu de la province d'Ontario, plus loin, avec Détroit, Chicago et le Far- West américain ; du côté sud, avec les bords du lac Champlain et les Etats de New-York, du Vermont, du Massachussets, etc.; du côté de l'est et du nord-est avec les villes du bas Saint-Laurent, Trois-Rivières et Québec, avec les ((cantons de l'Est »,et enfin par la ligne intercoloniale avec les provinces maritimes de la Confédération, le Nouveau-Bruns wick et la Nouvelle-Ecosse.
Mais la grande voie de Montréal est encore le Saint- Laurent, cette magnifique artère de navigation qui unit à l'Océan Atlantique toute la région des Grands Lacs, c'est-à-dire le centre même du continent américain.
N'étail l'obstacle causé par les glaces qui pétrifient les eaux « 1 1 1 Saint-Laurenl pendant cinq mois de l'année, el interrompenl forcémenl la navigation pendant ce long intervalle, l'immense fleuve, corrigé dans ses caprices de torrents, de rapides et de cataractes, par une canalisation intelligente, serait le débouché le plus général, comme il est le plus économique el le plus naturel, des produits agricoles «le l'Ouest américain, el Montréal, si bien situé pour en être l'entrepôt, pourrait prétendre à rivaliser avec New-York. Telle qu'elle est, avec ce trop long chômage forcé de ses communications fluviales, Montréal n'en est pas moins, nous l'avons dit, une ville puissamment affairée et industrieuse, qui croit, se développe et s'embellit tous les jours et quia déjà un lot assez beau pour penser sans envie à ce qui lui manque encore.
C'est à quelques lieues au-dessus de Montréal, après qu'on a passé les bourgs de Lachine et de Sainte- Anne, que l'Outaouais, — sorti des lacs nombreux et enchevêtrés qui couvrent la région septentrionale de la province, — vient inèler ses eaux brunes aux eaux vertes du Saint-Laurent, en formant, au lieu de cette jonction, plusieurs îles, dont deux fort étendues : l'île de Montréal, que nous venons de laisser, et l'île Jésus qui renferme plusieurs paroisses, formant le comté de Laval.
L'entre-deux delà fourche que forment les deux rivières avant leur jonction, appartient encore, par les deux comtés de Vaudreuil et de S oui anges, à la province de Québec.
Mais au-delà, et laissant en arrière la petite ville de I loteau-du-Lae, nous entrons dans les comtés de Glen-
lsi) v cl de Presrott, qui font partie de la province d"( )ntatario, tandis que la rive droite du Saint-Laurent, à partir du ruisseau de Raquette, arbore le drapeau cons* telle des Etats-Unis. Nous sortons là du Canada proprement français et « le doux parler » de France cède peu à peu la place aux sons plus gutturaux de la langue ^U'^ Anglo-Saxons.
Tout le long de l'Outaouais s'échelonnent : Vaudreuil, Carillon, G-renville, Calumet, l'Orignal, autant, de bourgades déjà françaises par la désinence et qui tendent à le devenir de plus en plus par la population qu'elles abritent. Le large courant de l'Outaouais sort ici de limite entre le Haut et le Bas Canada, sans séparer, d'une façon absolue, les deux races. Le comté d'Argenteuil, autrefois presque exclusivement colonisé par des Anglais, a vu, depuis vingt ans, l'élément franco-canadien se renforcer avec une rapidité foudroyante, et l'on peut prévoir qu'il y dépassera bientôt l'élément anglais.
Dans le comté d'Ottawa, le dernier recensement indiquait 30,433 Français d'origine, contre 44,726 Irlandais, 2,836 Anglais et 2,760 Ecossais. Dans le vaste comté de Pontiac (bourg principal : Portage-du-Forl), où la population se compose surtout de bûcherons et de « voyageurs » de la forêt, l'élément irlandais forme jusqu'à présent la majorité numérique, mais l'élément français, là aussi, gagne du terrain et tend à s'assurer de plus en plus la prépondérance.
Si, sur la frontière est, les Canadiens peuvent sortir de la province de Québec sans quitter le territoire de leur Puissance, il n'en est pas de même du côté sud où la province de Québec est immédiatement limitrophe
des États-Unis. La frontière qui sépare le Canada des Etats-Unis ti'étanl formée, sur une grande partie de son parcours, que par une ligne artificielle (ici le iV degré de latitude) et la barrière de douanes n'étanl pas 1res élevée entre les deux pays, on comprend qu'on puisse passer de l'un à l'autre sans s'apercevoir du changement. La langue pourrait, il est vrai, marquer le changement, mais, là encore, la transition est ménagée par cette circonstance que les comtés canadiens les plus voisins des Etats-Unis, lluntington, Missisquoi, Brome, Stanstead, Sherbrooke et Gompton ont été d'abord colonisés et sont aujourd'hui encore habités par une population qui est, dans sa plus grande partie, d'origine britannique ou américaine. Néanmoins, l'élément franco-canadien qui, depuis longtemps, a remonté la vallée du Richelieu et du lac Champlain et qui, de ce côté, s'enfonce dans les Elalsl mis comme un coin, s'épand de plus en plus par toute cotte région; et déjà, dans les comtés à dénomination anglaise de Shefîord, Richmond, Wolte et Megantic, il a conquis la prépondérance.
Les comtés de Beauharnais, de Napierville, deChateauguay et d'Iberville, dans le bassin du Uichelieu, sont en grande majorité peuplés de Canadiens français. Il en est de même de Saint-Jean, également nom de ville (4,3d \ âmes) et nom de comté. A la vallée du l»ichelieu appartiennent encore les comtés de Rouville, de Ghambly, de Saint-Hyacinthe et, dans ce dernier, la petite ville de Saint-Hyacinthe, située dans une position pittoresque, sur les bords de la jolie rivière Yamaska, en vue du mont Belœil. La ville de Saint-Hyacinthe, de fondation relativement récente, compte aujourd'hui
près de 6,000 âmes (5,320 en 1 SS 1 > et elle est depuis quelques années le siège d'un évèché catholique.
Les comtés voisins de Lagot, Drummond et Arlhabaska, sont habités par une population essentiellement agricole (d'origine pi-esqif exclusivement française). Les comtés de Beauce et de Dorchester, ouverts à la colonisation depuis moins de cinquante ans, appartiennent au bassin de la rivière Chaudière, qui sort du petit lac Mégantic, au pied des montagnes qui séparent en cet endroit le Canada des Etats-Unis, et va se jeter dans le Saint-Laurent. Les principales bourgades de ces deux comtés portent les noms de saints catholiques dont la dévotion canadienne ne l'ut jamais à court: Saint-Georges, Saint-François, Saint-Joseph, Saint- Victor, Sainte- Marie, Saint-Anselme, Saint-Isidore, etc.
Le comté de Lévis et sa capitale, la Pointe-Lévis, nous ramènent aux bords du Saint-Laurent et à Québec, le point de départ de cette description. Nous n'avons plus qu'à descendre maintenant le grand fleuve dans le sens de ses eaux, en notant au fur et à mesure les comtés qui bordent ses rives. Des deux côtés, nous serons toujours en plein Canada français, et c'est même dans cette région que nous trouverons la population franco-canadienne la plus anciennement établie, la plus jalouse de ses vieilles traditions et la plus pure de tout alliage étranger. C'est là que furent concédées et établies les plus anciennes seigneuries françaises et, malgré la rigueur plus grande du climat, c'est là que se porta de préférence, pendant longtemps, le courant de la colonisation.
Au-dessous de Québec, en vue de l'ile d'Orléans,
sur la rive nonl du Saint-Laurent, s'étendent, sur une Longueur de plusieurs lieues, la « côte de Beauport » et la <« côte de Beaupré » semées de riants villages, dont le principal, Château-Richer, est aujourd'hui le cheflieu du comté de Montmorency. Mais [dus nous avançons de oe côté, plus la zone de terre cultivable se resserre entre le Saint-Laurent et lesmonts Laurentides, dont les pentes abruptes et stériles se rapproohenl loujours plus du rivage. « La rive nord du Saint-Laurent, dans toute la longueur du comté «le Charlevoix, est tout ce qu'on peut imaginer de plus inhumain. Rochers, gorges^ chemins empierrés, se précipitant et rebondissant, voilà cette rive, de la baie Saint-Paul à Tadoussac. On met une journée à faire six lieues, et l'on saute constamment : cela vaut le mal de mer1 » Notre- Dame des Eboulements, Saint-Irénée et la Malhaie sont les principales paroisses de ce territoire.
En sortant de cette contrée sauvage, Ja vallée du Saguenayetdu lac SaimVJean semble presque un paradis. El cependant les abords en sont eux-mêmes singulièrement âpres et « horritiques ». « La rivière Saguenay, dit un auteur canadien, est un gouffre, profond parfois de mille pieds, taillé, en plein granit, au sein d'énormes entassements de montagnes, par un terrible cataclysme qui doit remonter à des milliers d'années... Il y a comme du délire dan- cette création. Les montagnes paraissent avoir été jetées là au hasard, comme dans une épouvantable mêlée, où les combattants sont restés debout, foudroyés surplace2 ». Mais, quand ou a franchi la barrière de cette nature tourmentée et
1 Arthur Baies, (chroniques.
- Arthur Buies. Le Sagucnay et la vallée du lue Saint-Jean.
laissé derrière soi ces deux colonnes d'Hercule <pii s'appellent le cap Trinité et le cap Éternité, on entre bientôt dans une vaste plaine, pacifique, riante et fertile, donl les terres d'alluivon, grasses et profondes, se prêtent admirablement à la culture des céréales. Aussi, depuis quarante ans, une nuée de colons canadiens s'estelle transportée des « vieilles paroisses » du Saint-Laurent, trop pleines d'habitants, vers cette Canaan du Nord, capable, assure-t-on, de nourrir plusieurs centaines de mille âmes. Mais ce chiffre est encore loin d'être atteint, car au dernier recensement, les deux comtés du Saguenay et de Chicoutimi ne comptaient ensemble qu'un peu plus de 30,U0(J habitants ainsi répartis par origines : 29,324 Français, 991 Anglais, 232 Irlandais, :>i7 Écossais, 1,480 sauvages. Les principaux centres de population de cette région sont : Bagotville, Saint-Alexis et Saint-Alphonse sur la baie des Ha! ha!, Chicoutimi, sur le Saguenay; Saint-Jérôme, Saint-Louis-de-Chambord, la Pointe-Bleue ou Boberval, sur le lac Saint-Jean. Un chemin de fer dirigé de Québec vers le lac Saint-Jean est actuellement en construction, et assurera l'avenir économique de cette lértile région.
Sur la côte sud du Saint-Laurent, les comtés de Bellechasse, Montmagny et l'Jslet sont, — comme sur l'autre bord, les comtés de Québec et de Montmorency, — parmi les plus anciennement colonisés de tout le Canada. La densité de la population, presque entièrement française de race, y serait bien plus grande qu'elle ne l'est, si ces comtés n'avaient périodiquement déversé le trop plein de leurs habitants soit dans les autres régions du Canada, soit dans les États-Unis, aux-
quels ces comtés confinenl directemenl sur leur frontière du sud-est. Saint-Étienné de Beaumont, Saint- Charles, Saint- .Michel, Berthier, Saint-Thomas, Cap- Saint-Ignace, PIslet et Suint-Jean sont parmi les principales paroisses de cette côte, mais aucune d'elles n'atteinl les proportions d'une vraie ville. Le chemin de 1er intercolonial uiet, depuis quelques années, toutes ces bourgades en communication facile et directe avec la Pointe-Lévis el Québec.
C'est à ce même chemin de fer qu'il faut attribuer, en grande partie, les progrès faits par la colonisation dans les comtés situés plus à l'est et qu'il nous reste maintenant à passer en revue. Jusqu'à Fétablissemenl de celte longue ligne de fer, qui fut l'une îles premières œuvres et l'une *\(^ plus utiles de la Confédération canadienne, les comtés de Kamouraska, Témiscouata, Rimouski, Gaspé et Bonaventure étaient, sauf pendant la saison où le Saint-Laurent est navigable, isolés du reste du monde et presque séparés du Canada lui-même. Grâce aux débouchés nouveaux créés par le chemin de fer et par les routes qui y aboutissent, toute cettecôte, qu'on croyait uniquement propreà la pèche. s'est couverte d'habitations, et la charrue deslaboureurs a pris possession du sol qui s'est trouvé suffisamment fertile el de qualité parfois supérieure. Au dernier recensement, cette région comptait plus de 125,000 âmes ainsi réparties : Kamouraska, 26,481 (dont 24,687 d'origine française); Temiscouata : 25,484 (dont 24,(587 d'origine française); Rimouski : 33,794 (dont 32,032 d'origine française); Gaspé : 25,004 (dont 17,848 d'origine française): Bonaventure : 18,908 (dont 12,047 d'origine française).
Les principales « paroisses » de cette région sont : Kamouraska, Saint-Paschal, La Rivière-du-Loup, l'Ile- Verte, Trois-Pistoles, Le liic, Saint-Flavien, Métis, Saint-Jérôme, Sainte-Anne-des-Monts, Percé, Carliste, Bonaventure, Nouvelle, etc.
La province de Québec est bornée, de ce côté, par la baie des Chaleurs et par la rivière Restigouche qui la séparent du Xouveau-Brunswick. .Mais nous n'avons pourtant pas encore embrassé toute l'étendue de son domaine, car quelques-unes des iles du golfe Saint- Laurent appartiennent encore à cette province. C'est d'abord l'île d'Anticosti, brumeuse et froide, et qui ne compte, sur une surface presque aussi grande que l'île de Corse, qu'une poignée d'habitants, pêcheurs aeadiens pour la plupart. C'est aussi à la province de Québec que se rattache le groupe d'îles appelées iles de la Madelaine. Ces iles étaient encore désertes en 1780 quand un Américain, nommé Isaac Coffm, trouvant la situation favorable pour la pèche des morses, y conduisit quelques familles acadiennes, qu'il alla chercher sans doute dans l'île du Cap-Breton, où s'était conservée une portion assez notable de cette malheureuse pop ulation. En 1798, on n'y comptait encore que dix familles, mais ces familles se sont considérablement développées, car les iles de la Madelaine comptent aujourd'hui quelques milliers d'âmes. Cette population, adonnée surtout à la pêche et à la navigation de cabotage, un peu à l'agriculture et à l'élevage des bestiaux, essaime maintenant sur les rivages du Nou veau-Bruns wick, d'Anticosti et du Labrador. Curieux exemple de la multiplication merveilleuse de cette race franco-acadienne qui surpasse en fécondité les Canadiens français eux-mêmes!
kSLJ HISTOIRE DU CANADA
C'est par 1rs descendants de ces Acadiens si souvent et si cruellement pourchassés, que la nationalité françaiseesl surtout représentée dans les « provinces maritimes » de la Confédération canadienne: le Nouveau- Brunswick, la Nouvelle-Ecosse et l'île du Prince- Edouard. Coniniec.es humbles perce-neige qui tendent l'écorce d'un sol glacé, luttent contre vents et frimas, et annoncent le retour du printemps avant la fin de l'hiver, ce faible rejeton du vieux tronc français, transplanté sous ce rude ciel de l'Amérique du Nord, assailli par tant d'ouragans, déraciné et brisé vingt fois, tient encore debout et, connue la verge d'Aaron, refleurit quand on le croyait desséché. Qui sait quelles destinées attendent peut-être ce peuple aux mœurs simples, douces et laborieuses, et quelles compensations la Providence lui réserve pour tous les maux qu'il a soufferts, s'il garde la tradition du mâle héroïsme de ses pères, tout en acquérant l'instruction et les connaissances qui lui manquent trop encore!
La superficie territoriale du Nouveau-Brunswick est de 70.76u2 kilomètres carrés. Ce pays, montagneux et couvert de magnifiques forêts, esl encore peu peuplé, relativement à sou étendue. L'émigration anglaise ne s'y est portée que fort tard, et l'on n'y comptait encore, au dernier recensement, que 321.129 habitants, dont un très grand nombre s'occupent de l'exploitation et du commerce des bois. La capitale de la province, Frederickton, compte 7,00(1 habitants; Saint-John ou Saint- Jean à L'embouchure du fleuve «le ce nom, en a 30.000.
La l'ace française y est représentée par 03.387 individus, presque tous descendus des Acadiens de l'isthme
et des proscrits de leur race qui parvinrent à les rejoindre. Ces Aeadiens français sont principalement établis sur le littoral du golfe Saint-Laurent, depuis l'isthme de Shédiac, jusqu'au fond de la baie des Chaleurs. Les comtés de Westmoreland, de Kent, de Northumberland , de Glocester et de Restigouche sont (avec le comté de Victoria, dont nous parlerons bientôt) ceux qui en comptent le plus grand nombre. Dans les comtés de Kent et de Glocester, et dans une partie du Westmoreland et de Restigouche, ils forment même le fond de la population l. Leurs principaux centres, sur cette côte, sont : LeBarachois, Shédiac, (où se publie, depuis quelques années, le Moniteur acadien, feuille hebdomadaire qui sert d'organe et de trait d'union à la nationalité acadienne, éparse sur toutes les côtes du golfe Saint-Laurent), Memerancouke, Acadieville, Saint- Louis, Bouctouche, Cocagne, L'Ardouane, Tracadie, Poquemouche, 111e de Miscou, Inkermann, Saumarez, Chipegan et Caraquette. On les trouve aussi, en assez grand nombre, dans la banlieue de certaines villes où domine l'élément anglais: Richibouctou, appelé par les Anglais Liverpool; Miramichi, qu'ils appellent Chatham ; Népisigny, qui a pris d'eux le nom de Bathurst, et Dalhousie, au fond de la baie des Chaleurs. Les Aeadiens de cette région partagent presque tout leur temps entre la pèche et la culture; beaucoup
1 Comté de Kent: Français, -13.013; Anglais, 2.881; Irlandais. 2.485; Ecossais, 3.837.
Comté de Glocester : Français, 15.687; Anglais, 1.065; Irlandais, 3,462; Ecossais, 1,179.
Comté de Restigouche: Français, 2.002 ; Anglais, 702; Irlandais, 1.118; Ecossais, 2.928.
i84 HISTOIRE DU CANADA
d'entre eux cependant vont aussi travailler dans les forêts pour lecomptedes négociants anglais qui en fonl l'exploitation.
Un groupe intéressant de cette famille se trouve, — isolé de tous les autres, — dans le Nord-Ouest du Nouveau-Brunswick, sur la rivière de Madawaska, au point de rencontre de cette rivière avec le fleuve Saint- Jean. Les ancêtres de ces Àcadiens habitaient plus au sud, sur remplacement actuel de Frederickton ; mais, en 178i, l'administration anglaise trouva à sa convenance de s'emparer des cultures et des habitations de ces pauvres gens, pour les donner à des émigrés « loyalists » venus d'Amérique et à des soldats congédiés. Pour « indemniser aies Acadiens, on leur accorda des terres dans u\i désert sauvage, sur le cours supérieur du fleuve Saint-Jean, au centre des montagnes qui séparent le Nouveau-Brunswick du Maine, à vingtcinq ou trente lieues de toute contrée habitée. Ces Acadiens, ainsi transportés au mépris de tous les droits, dans ce nouvel établissement deMada\vaska,y devinrenl la souche d'une forte et nombreuse colonie qui a multiplié dans ces montagnes et qui fait honneur à leur race. Aujourd'hui, cette population atteint ou dépasse même în.OOO àrnes. Le seul coudé de Victoria qui dépend du Nouveau-Brunswick, en renfermait 8.854 au dernier recensement, groupés autour des clochers de Saint-François, Saint-Basile, Saint-Léonard, etc. Ces Acadiens ne sont plus, d'ailleurs, aussi isolés qu'autrefois de tout contact avec une racesœur. Par la vallée de la Madawaska et du lac Temiscouata, ils communiquent facilement avec les Canadiens français, aujourd'hui établis en nombre
autour du lac Témiscouata, qu'une route directe rejoint à la petite ville de Trois-Pistoles sur le Saint- Laurent. Aussi peut-on espérer que ce groupe, si longtemps battu par les événements contraires, maintiendra fermement tous les caractères de sa nationalité.
La vaste presqu'île qui fut l'Acadie, et qui porte aujourd'hui le nom de Nouvelle-Ecosse, cette terre qui fut le siège des premiers établissements français en Amérique, est aujourd'hui de toutes les provinces maritimes de la Confédération du Canada, celle qui compte, proportionnellement, le moins d'habitants d'origine française. C'est que la violence dont la race acadienne fut victime sévit avec une particulière brutalité dans ces cantons. Aux rares débris échappés à la dispersion ou retournés dans leur pays, après un lamentable exode, le gouvernement anglais, fit en 1767, l'aumône de quelques grèves désertes sur la baie Sainte-Marie. Ils y firent souche et c'est là, nous l'avons dit, l'origine des paroisses acadiennes de Sainte- Marie, Chéticamp, Methégan, Saint-Vincent-de-Paul, la Pàvière-aux- Anguilles, Pobomcoup, etc., dans les comtés de Digby etde Yarmouth. Vers le même temps, quelques groupes d'autres réfugiés qui étaient demeurés dans les forêts du nord de la presqu'île et quelques prisonniers sortis des geôles d'Halifax, formèrent de nouveaux établissements sur les côtes de l'Océan, le long du détroit de Canceau ; c'est ainsi que furent créés les villages de Chezetcouk, Tracadie, Pomquet, etc. L'île du Cap-Breton et la petite île Madame, dépendances de la Nouvelle-Ecosse, comptent aussi plusieurs
bourgs et villages, Arichat, Chéticânlp, l'Ardoise, la Grande-Anse, Fausse-Baie, etc., presque (Allusivement peuplés d'Acadiens.
Quoique peu nombreux relativement au chiffre général de la population du pays (41.219 en face de 395.000 habitants d'autres origines) ces Acadiens de la .Nouvelle-Ecosse ne se laissent pourtant pas absorber par l'élément anglais et trouvent même facilement à étendre leurs familles ; et cela par une double raison qu'indique M. Rameau: l'une, qu'ils sont groupés à part, dans de petits cantons, et ne se mêlent pas, au moins par mariage, avec la population d'origine anglaise; l'autre, que la Nouvelle-Ecosse est une des contrées de l'Amérique du Nord où la population anglaise se développe le moins rapidement ; son accroissement ne dépasse guère, même avec le renfort de l'immigration britannique 2,10 à 3 p. 100 par an, ce qui représente à peine le croit que les Acadiens obtiennent annuellement par le chiffre des naissances.
L'île du Prince-Edouard (ancienne ile Saint-Jean), forme une province séparée de la Confédération canadienne. En 1881,1a population tout entière de l'île comptait 109.053 habitants, sur lesquels 10.751 Acadiens. Comme dans l'île du Cap-Breton et dans les îles de la Madelaine, ceux-ci sont surtout pêcheurs, et leurs établissements de Cascumpec, Rustico, Tracadie, Souris, Trois-Rivières, etc., envoient chaque année un nombre toujours croissant de navires dans toutes les pêcheries du golfe.
58.635 âmes dans le Nouveau-Brunswick ; 41.219 dans la Nouvelle-Ecosse ; 10.751 dans l'île du Prince- Edouard, tel était donc en 1881, — sans compter les
colonies que ce peuple a projetées dans le Maint", dans les îles de lâMadelaine, dans laGaspésie, au Labrador, à Terre-Neuve el dans les îles (encore françaises) de Miquelon, de Langlade et de Saint-Pierre, — lecontingent des Àcadiens dans tes provinces maritimes de la Confédération canadienne. Et ces 108.605 individus sont bien tous les descendants authentiques des 350 ou ÊÛO familles qui constituaient, à la paix de 1763, les débris du peuple acadien, car sur tout ce nombre il ne se trouve peut-être pas 500 personnes natives de France. Cette population s'est donc accrue, par sa propre vertu, en se doublant tous les dix-huit ans, de 1785 à 18w27, et tous les vingt-deux ans depuis lors.
Tous ces groupes ont gardé pour le pays de leurs ancêtres une sympathie vivace et chaude ; dans ces paroisses éparses, disloquées, entourées d'étrangers, ne communiquant guère entr' elles que par la mer, on parle toujours de la France avec un sentiment d'affection filiale. Notre race et notre langue peuvent avoir à l'étranger de plus brillants représentants; elles n'en ont pas, en somme, de plus fidèles, de plus tenaces, ni à tout prendre de plus glorieux.
Pour n'oublier aucun des rameaux de la nationalité franco-canadienne, il nous faudrait maintenant parler des colonies canadiennes établies dans le Nord-Ouest américain et notamment dans le Manitoba1, et de celles
1 Le Manitoba est divisé en cinq districts électoraux ou comtés : Selkirk, Lisgar, Marquette, Provencher et l'Extension. Les Français l'emportent en nombre sur les autres origines dans le comté de Provencher. Ils forment à peu pivs un quart de la population totale
qu'un courant d'émigration, qui commença à se produire vers le temps de l'insurrection de 4838, n'a cessé,
depuis lors, de projeter dans loutes les villes industrielles du nord des Etats-Unis. Mais eette revue risquerait, de nous entraîner trop loin. Au surplus, les derniers recensements des Etats-Unis n'indiquant que le pays de naissance de leurs citoyens, ne permettent pas de trancher exactement, la question de race ; on en peut néanmoins tirer des inductions qui autorisent à fixer approximativement à 500.000 le chiffre des Canadiens d'origine française établis actuellement sur le territoire de l'Union. D'après un document que nous empruntons à la Patrie de Montréal, ces cinq cent mille âmes se distribueraient ainsi dans les divers Etats: Maine, 20.000; New-Hampshire, 35.000 ; Vermont, 45.000; Massachussets, 90.000; Rhode-Island, 45.000; Gonnecticut, 90,000; New-York, 57.000; Wisconsin, 25.000; Michigan, 25.000; Illinois, 40.000; Minesota, 8.000; Dakota, 40.000; Missouri, 40.000; Kansas, 3.000; Montana, 9.000; autres Etats, 48.000.
dans les comtés de Marquette, de Selkirk et île l'Extension. Leur principal centre est Saint-Boniface, en l'ace de Winnipeg, sur la rive droite de la Rivière-Rouge.