‹ Histoire du Canada et des canadiens français, de la découverte jusqu'à nos joursChapitre 8 sur 23 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Du traité d'Aix-la-Chapelle à l'arrivée de Montcalrn (1747-1756)

La paix était* à peineconclue que les Anglais, sachant qu'ils u'avaienl |>lus à craindre la marine de la France, s'empressèrenl d'envoyer par milliers de nouveaux colons en Amérique, usant ainsi du moyen le

plus sûr et Je seul efficace de fonder des colonies puissantes, moyen que lu France a malheureusement, — soil répugnance de son peuple à s'expatrier, soit vue courte «le ses gouvernants, — toujours négligé d'employer.

Une compagnie d'actionnaires anglais et virginiens se forma, ou L748, pour coloniser la vallée de l'Ohio, cl en 1750, \r Parlement anglais lui concéda 6,000 acres do terrain, dans lesquels la Compagnie envoya ;i u ssi I < »i ses agents et commença d'établir des colons. I..i vallée do l'( )liio était cependanl ma' possession bien française; la « Belle-Rivière » avail élé découverte en loToH 1(171 par Cavelier de la Salle qui en avait pris solennellemenl possession .m nom de Louis \IY. Mais les colons anglais voulaient être les seuls maîtres de

l'Amérique et étaient décidés à ne respecter ni les traités, ni les droits acquis l.

l'n puissant effort lui également faii pour peuple] de colons anglais la péninsule acadienne.

Jusqu'alors la « Nouvelle-Ecosse », ainsi que s'appelait désormais l'Acadie, n'avait compté d'autres habitants— sauf la garnison anglaise d'Annapolis — que les Àçadiens, descendants des anciens colons français et les Indiens Micmacs, alliés constants de ces derniers. Qr cette population d'Acadiens, restés Français do cœur comme de langue, s'accroissait dans des pro portions qui n'étaient pas sans inquiéter le gouvernement anglais. Elle se doublait par elle-même tous les seize ans, tant était grande sa fécondité. Au lieu dos 2,000 individus que ce petit peuple comptait au moment de la conquête en 1710, on en comptait 5,000 en 17,'M, 8,000 en 1739 et, si cette progression se continuait, ils pouvaient être plus de 100,000 à la fin du siècle. Hue deviendrait alors, malgré le traité d'Utrecht, la domination anglaise sur un pays demeuré français par son sang, par sa langue, par ses traditions, par toutes les libres de son cœur.' I >éjà, pendant la dernière guerre, il s'en était fallu de peu que les Açadiens ne s'unissent à leurs frères de France et du Canada pour reprendre leur vieux Port-Royal aux Anglais. Ils n'avaient consenti à s'abstenir que sur la promesse qu'on respecterait leur neutralité, car lem' prétention constante, depuis la conquête, et lorsqu'on les pressait le plus sur le serment d'allégeance à l'Angleterre, était de ne prêter ce serment que sous une réserve, qui ie>

1 Dussieux, Le Canada sous la domination française, p. 112.

dispensât de porter les armes en cas de guerre contre 1rs Français : d'où le nom de Frank neutrals sous lequel on les désignait dans toute l'Amérique anglaise.

Le premier moyen (et plût au «ici qu'il u'eùt employé que celui-là!) dont se servit le gouvernement anglais pour assurer sa conquête et prévenir le danger d'un retour de l'Acadie à la France, fut d'établir à tout prix une forte population anglaise dans le pays même. Des fonds considérables (57,582 livres sterling en 1749, et 53,927 l'année suivante) furent consacrés à La colonisation de la Nouvelle-Ecosse. On ne perdit point de temps et, pendant l'année 1749, on vit débarquer dans le havre de Cliibouctou 2,544 colons accompagnés d'une forte garnison. Jamais le gouvernement anglais en aucun pays du monde n'avait encore tenté un pareil essai ni réalisé un loi effort. C'était une véritable ville que l'un créait de toutes pièces sur celle baie déserte, où se trouvaient à peine deux on trois Inities de pêcheurs acadiens l. t. a nouvelle ville fut nommée Halifax ; elle est restée, depuis lors, la capitale de la Nouvelle-Ecosse.

Cette fondati lessilla complètement les yeux île la

plupart des Acadiens; il leur était bien difficile de conserver aucune illusion sur l'avenir, et ils comprirent l'étendue ainsi que l'imminence du danger. Dans les iles du golfe Saint-Laurent (île Saint-Jean, île du Cap- Breton, etc.), qu'occupaient encore les Français, se trouvaient déjà quelques villages crée- par leur- compatriotes; plusieurs y émigrèrent2. Ceux qui restèrent

i Rameau, p 356 -' lbid.

furent profondément*troublés; les discussions avec les Anglais s'aigrirent, les esprits s'échauffèrent, la situalion se tendit outre mesure, en attendant le fatal dénouement que nous raconterons [dus loin.

Pour contrebalancer l'influence de cette nouvelle émigration anglaise et pour diminuer l'avantage que la supériorité si écrasante de leur nombre assurait aux colonies anglaises, il n'eût fallu rien moins que l'envoi au Canada de toute une armée de colons. C'estceque comprit bien M. de la Galissonnière qui, depuis 17ï7, remplaçait M. de Beauharnais comme gouverneur du Canada. Le futur vainqueur de l'amiral Byng devant Minorque n'était pas seulement un marin distingué autant que vaillant; c'était encore un homme d'un jugement sûr, fort instruit en toutes choses et particulièrement dans les sciences naturelles, un administrateur actif et clairvoyant. Il demanda au gouvernement d'établir dix mille paysans français au sud-ouest ({('> grands lacs, et plus particulièrement dans le pays t\v< Illinois, à moitié distance entre le Canada et la Louisiane, et de façon à offrir une forte barrière aux entreprises des Anglo-Américains, qui tendaient toujours à s'étendre au-delà de leur limite naturelle des monts Alleghanys. Heureux si ses conseils eussent été suivis! mais la cour fit aussi peu de cas de ses adjurations qu'elle avait fait de celles de ses prédécesseurs. La France, qui avait toujours des soldats à sacrifier par milliers dans toutes ses guerres européennes, nées souvent de causes si futiles, n'avait jamais de cultivateurs à envoyer en Amérique où ils eussent trouvé,

avec les richesses d'un sol vierge, les perspectives d'une aisance et d'une indépendance que le sol <lo la pairie ne garantissait guère, à cette époque, à ses laboureurs.

Obligé de renoncer à l'espoir d'obtenir jamais ce

renfort de colons, si vainement sollicité, M. de la Galissonnière lira du moins le meilleur parti possible des ressources qu'il avait sous la main. Jl fit construire ou augmenter deux Torts sur l'isthme de l'Acadie, et s'efforça d'attirerles Acadienssur le territoire français, afin de donner à celle frontière une population capable de la détendre. Il éleva sur le Saint-Laurent, entre Montréal cl le Tort Frontenac, le fort de la Présentalion pour s'assurer le fleuve et maintenir les Iroquois; on construisit sur le lac Ontario le fort de Toronto pour relier le fort Frontenac (aujourd'hui Kingston) et Détroit. Il exista, dès lors, de Québec au Mississipi, mie grandi! ligne de postes militaires qui assuraient les communications entre le Canada et la Louisiane; elle se composait de Québec, Montréal, la Présentation, Frontenac, Toronto, Détroit, fort des Miamis, Tort Saint-Joseph, Chicago, fort Crèvecœur sur l'illinois el tort de Chartres sur le Mississipi. En avant de celle ligne, entre le lac Ontario et le Mississipi, et en suivant le cours de l'Ohio, on éleva une autre série de postes militaires, destinés à fortifier notre frontière el à retenir les Anglais derrière les Alléghaiiys. Cette ligne de postes avancés commençait à Niagara el se continuait, par h; fort Presqu'île, le fort de la Rivièreaux-Bœufsj le fort Machault el le fort Duquesne qu'on éleva un peu pins lard.

M. de J;i Galissonnière réorganisa la milice et la porta à 12,000 hommes, En même temps, il envoya un détachement de 300 hommes dans Ju vallée de l'Ohio pour en chasser les traitants et les colons anglais, avec ordre de reprendre possession du pays d'une manière solennelle1.

Au dedans, M, de la Galissonnière s'occupait, le Canada manquant encore d'une imprimerie, d'en établir une ; il encourageait les sciences, faisait le meilleur accueil au naturaliste suédois Kalm, qui vint à cette époque visiter le Canada et qui ne tarit pas d'éloges sur la bonté du gouverneur. 11 eût été bien souhaitable, en effet, pour la colonie, qu'elle gardât long* temps M. de la Galissonnière à sa tète. Mais la cour avait besoin de ses services; il l'ut rappelé en France et nommé, avec M. de Silhouette, pour discuter, contes les commissaires anglais Shirley et Mildmay, Ja délicate et grave question des frontières de l'Acadie. Jl quitta donc le Canada à la tin de septembre 1749.

Le marquis de la Jonquière, marin distingué, le même qui avait soutenu, deux ans auparavant, le combat du cap Finistère et qui avait été fait prisonnier dans ce combat, fut nommé gouverneur général en remplacement du comte de la Galissonnière; mais il avait déjà passé la soixantaine quand il vint prendre possession de son gouvernement, et il mourut peu de temps après (1752), ayant eu le tort, pendant son court séjour au Canada, de donner prise à des accusations

1 Dussieux, p. 114.

de népotisme et de péculal, vices trop communs aux administrateurs français de cette époque qui -ne suivaient que trop docilement eu cela les exemples donnés par la cour de Versailles.

L'ancien commissaire «le Louisbourg, l'intendant François Bigot, qui exerçait dès lors ses fonctions au Canada, mérite de rester comme le type de ces administrateurs improbes à qui tous les moyens étaient bons pourvu qu'ils grossissent leur fortune, et qui ne craignaient pas de trafiquer sur l'argent et sur les marchandises que l'Etat leur faisait passer dans l'intérêt de la colonie. Nous retrouverons ce personnage un peu plus tard.

Quant à M. de la Jonquière, et pour en revenir à lui, il convient de n'accepter que sous bénéfice d'inventaire les articulations qui furent formulées contre lui (accusations de s'être emparé du commerce des Pays d'en haut, de faire tyranniser les marchands par son secrétaire, auquel il avait donné le monopole du trafic de l'eau-de-vie chez les Indiens, etc.). Les Pères Jésuites qui furent les principaux propagateurs de ces attaques, paraissent bien avoir poursuivi avant tout une vengeance personnelle. « Ces Pères, écrit Garneau, faisaient toujours la traite dans leur mission du Saut- Saint-Louis, sous le nom de deux demoiselles Desauniers, et envoyaient leur castor à Albany, par contrebande. Cet exemple était imité par d'autres. M. de la Jonquière à qui la Compagnie des Indes se plaignait de cette violation des lois et de son privilège, voulut la iaire cesser et sur l'ordre que le roi lui transmit, coupa court au mal en fermant leur comptoir du Saut-

Saint-Louis. Le gouverneur ne fut pas longtemps sans éprouver le ressentiment de l'ordre puissant qu'il venait d'offenser. On écrivit contre lui au ministre; on l'accusa, outre les griefs énumérés plus haut, de donner les meilleurs postes à ses associés ou à ses favoris. Les trafiquants, qui n'auraient pas osé prendre l'initiative, tirent écho à ces accusations. » Ces attaques, justifiées ou non, empoisonnèrent ses derniers jours el abrégèrent sa vie.

Le marquis Duquesne de Menneville qui fut nommé pour succéder à M. de la Jonquière, arriva à Québec en juillet 175t>. Il trouva la colonie dans un assez grand désordre et la discipline militaire fort relâchée. Tl s'en explique dans deux lettres au ministre, datées d'octobre 1753. Dans l'une, il se plaint des officiers qui « paroissent consternés », lorsqu'ils reçoivent un ordre de service. Dans l'autre, ses plaintes tombent sur les soldats : « leur indiscipline est outrée : cela provient de l'impunité dans les cas les plus griefs. » En vingt mois d'efforts persévérants, Duquesne parvint, à force de sévérités et de salutaires exemples, à remédier au mal, en grande partie du moins. Il mit à la tète des troupes des officiers expérimentés, fit de nouvelles recrues dans les campagnes et donna des ordres pour que tous les postes militaires fussent tenus en bon état de défense. « Le Canada, — écrivait le ministre de la marine, Piouillé, à son collègue d'Argenson, ministre de la guerre, — a au moins 15,000 hommes en état de porter les armes, sur lesquels on peut compter en tout temps. » Ce n'était pas trop, ce n'était pas même

assez, car les événements allaient prendre une extrême gravité ft déchaîner la grande guerre qui ne finira |>lus qu'avec la perte de nos colonies.

Voltaire raconte ainsi ' l'origine et les commencements de cette nouvelle guerre :

«. Les révolutions que le roi de Prusse et ses ennemis préparaient dès lors était un feu qui couvait sous la cendre; ce feu embrasa bientôt l'Europe, mais les premières étincelles vinrent d'Amérique.

« Une légère querelle entre la France et l'Angleterre pour quelques terrains sauvages vers l'Acadie, inspira une nouvelle politique à tous les souverains d'Europe Il est utile d'observer que cette querelle était le fruit de la négligence de tous les ministres qui travaillèrent, en 1712 et 1713, au traité d'ULrec.lit. La France avail i t'ilé à l'Angleterre, par ce traité, l'Acadie, voisine du Canada, avec toutes ses anciennes limites; mais on n'avait pas spécifié quelles étaient ces limites; on les ignorait : c'est une faute qu'on n'a jamais commise dans des contrats entre particuliers. Des démêlés ont résulté nécessairement de cette omission. Si la philosophie et la justice se mêlaient des querelles des hommes, elles leur feraient voir que les Français et les Anglais se, disputaient un pays sur lequel ils n'avaient aucun droit : mais ces premiers principes n'entrent point dans les affaires du monde. Une pareille dispute élevée entre de simples commerçants, aurait été ap;ii- -•'f en deux heures par des arbitres; mais entre des

* Précis ilu ^it'-çl^ «le Louis XV. < hap. 3P. .

couronnes il suffit de l'ambition ou de l'humeur d'un simple commissaire pour bouleverser vingt Etats. On accusait les Anglais de ne chercher qu'à détruire entièrement le commerce de la France dans cette partie de l'Amérique. Ils étaient très supérieurs parleurs nombreuses et riches colonies dans l'Amérique septentrionale; ils l'étaient encore plus sur mer par leurs Hottes; et ayant détruit la marine de France, dans la guerre de 1741, ils se llattaient que rien ne leur résisterait ni dans le nouveau monde, ni sur nos mers. Leurs espérances furent d'abord trompées. »

Les premières hostilités s'engagèrent en dehors de tout ordre des métropoles et par une de ces rencontres devenues à peu près inévitables dans ces lointains territoires sur lesquels Français et Anglais élevaient des prétentions égales. Georges Washington, le futur président de la République américaine, dont le nom apparaît pour la première fois à cette époque, était alors major dans les milices de la Virginie. Il fut envoyé avec une colonne pour occuper les terres de l'Ohio; mais les Français venaient déjà d'y établir le fort Duquesne, au lieu où s'élève aujourd'hui la grande ville manufacturière de Pittsburg, dans une situation admirablement choisie et commandant tout le bassin de l'Ohio. Apprenant l'approche de l'officier anglais, M. de Contrecœur, qui commandait dans cette région, fit arrêter une petite troupe d'avant-garde qui marchait sous les ordres de l'enseigne Ward et envoya un parlementaire (M . de Jumonville) à Washington, pour lui porter « une sommation de se retirer, attendu qu'il étoit sur le territoire françois ». Washington, à son

tour, tirant prétexte «le la capture de l'enseigne Ward, ordonna de faire feu sur le parlementaire et sur son escorte, qui lurent tués ou pris. Cet acte, si contraire au droit des gens et que les Français qualifièrent hautement d'assassinat, ne pouvait manquer d'exciter chez les nôtres la colère et la soif de la vengeance. M. de Villiers, frère de .lumonville, fut, aussitôt, lancé contre les Anglais avec 600 Français-Canadiens et une centaine de sauvages. Cette troupe se comporta, comme on pouvait s'y attendre, avec un courage que doublait l'exaspération. Le fort « de la Nécessité » où s'était réfugié Washington, était défendu par 500 Anglais et neuf pièces de canon ; au bout de dix heures de combat et malgré une pluie torrentielle, notre mousqueterie força l'artillerie anglaise à cesser son feu. Les Anglais qui avaient eu 00 hommes tués ou blessés à mort et beaucoup d'autres blessés légèrement, se décidèrent à capituler.

« Nous pourrions venger un assassinat, dit M. de Villiers à Washington, nous ne l'imitons pas1. »

La fuite des Anglais après la signature de cette capitulation fut si précipitée, dit un témoin, qu'ils abandonnèrent jusqu'à leur pavillon. Cette victoire ne nous avait coûté que deux Français tués et 70 blessés.

(les événements, se produisant en pleine paix, ne faisaient que trop pressentir une guerre imminente. La

1 Cf. Dussieux : Le Canada sous ht domination française Ç2e édition). Grâce aux nombreux documents qu'il a consultés aux Archives de la marine, c'est l'ouvrage le plus sûr pour font ce qui concerne les opérations militaires de la guerre franco-anglaise à partir de l'époque où mous sommes parvenus.

LA NOUVELLE FRANCE v217

France avait toul intérêt cependant à gagner du temps, car sa marine commençait à peine à renaître des cendres de la dernière guerre, et quoique on eût, après la paix d'Aix-la-Chapelle, adopté le plan de construire, dans l'espace de dix ans, cent onze vaisseaux de guerre et cinquante-quatre frégates, on était encore fort loin d'avoir mené ce plan à exécution. Mais par la même raison qui devait nous engager à différer, les Anglais, qu'inquiétait la reconstitution de notre marine, avaient intérêt à précipiter la rupture. Le « bonhomme Franklin », alors membre de l'assemblée de Pensylvanie, y poussait de tout son pouvoir. « Prendre et garderie Canada, écrit, Sainte-Beuve1, c'était pour lui la conclusion favorite, comme de détruire Carthage pour Gaton... 11 avait le sentiment des destinées croissantes et illimitées de la jeune Amérique; il la voyait du Saint-Laurent au Mississipi, peuplée de sujets anglais en moins d'un siècle; mais, si le Canada restait à la France, ce développement de l'empire anglais en Amérique serait constamment tenu en échec, et les races indiennes trouveraient un puissant auxiliaire toujours prêt à les rallier en confédération et à les lancer sur les colonies. » Franklin fera bientôt (en 1757) un voyage en Angleterre pour soutenir et appuyer ces vues auprès du gouvernement anglais. Washington, Franklin ! Ainsi, dans les débuts de cette guerre, nous trouvons au premier rang de nos adversaires, pour nous enlever le Canada, ces mêmes hommes qui seront, vingt ans plus tard, au premier rang de nos alliés pour enlever

* Causeries sur Franklin.

l'Amérique à l'Angleterre! Pour être conformes à la loi de croissance «les Etats, ces retours «les choses n'en sonl pas moins parmi les plus étranges coupsde théâtre de l'histoire.

Quoique la guerre ne fût. pas encore déclarée, il était clair qu'on ne pouvait laisser le Canada sans secours. La disproportion étail trop grande entre les juives de

nos colonies et celles des colonies anglaises d'Amérique pour que la France put espérer de conserver son empire colonial autrement qu'en mettant dans la balance tout le poids de son épée; encore n'eût-il pas fallu se laisser entraîner, presque en même temps, à la fatale guerre de Sept-Ans! La population des provinces anglo-américaines s'élevait, en 1755, suivantles calculs de Franklin, à un million deux cent mille âmes, tandis que le Canada, le Cap-Breton et la Louisiane réunis en comptaient à peine de 75 à 80 mille. Les forces régulières du Canada ne s'élevaient pas à mille hommes, tandis qu'on pouvait évaluer à 15,000 celles (pie la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-York allaient bientôt mettre sur pied. Dans ces conditions, nous l'avons dit, la Francene pouvait hésiter, si elle tenait à conserver le Canada, à envoyer de solides renforts de l'autre côté de l'Atlantique.

On embarqua à Brest, en avril 1755, six bataillons d'infanterie qui comptaient un peu plus de 3,000 soldats et de 200 pfficiers. Toutes ces troupes partirent pleines d'ardeur, leur entrain faisant pressentir les victoires qu'elles allaient remporter à quinze cents lieues de leur patrie, c Tout s'est passé dans le meil-

leur ordre, écrit, un commissaire1, l'esprit de ce régiini'iil (de Guyenne) est admirable; tous se sont embarqués avec joie et un empressement si décidé, qu'il n'y a pas un seul homme qui nesoit de bonne volonté. » — « Le régiment de Languedoc, écrit le lieutenantgénéral, (M. de Crémille), vient de suivre parfaitement le bon exemple du régiment de Guyenne ; il n'y est entré que des soldats de bonne volonté, et il y a même eu bien des contestations entreeux pour la préférence qu'ils demandoient tous également. »

On a plaisir, remarque à ce propos M. Dussieux2, à voir ces braves gens, qui feront si bien leur devoir au Canada, partir avec autant d'entrain. Cependant la traversée n'était pas facile comme elle l'est aujourd'hui ; c'était un long voyage, pénible et dangereux, pendant lequel presque toujours des épidémiesdécimaientcruellement les passagers, embarqués en grand nombre sur des bâtiments où les règles de l'hygiène moderne étaient méconnues.

Une escadre de quatorze vaisseaux, dont trois seulement armés en guerre, et de quatre frégates, appareilla de Brest, le 3 mai, emportant ces troupes et (\e^ approvisionnements de toute espèce. L'amiral Dubois de la Mothe qui la commandait arriva sur les bancs de Terre-Neuve presque en même temps que l'amiral anglais Boscawen qui avait reçu l'ordre d'intercepter ce convoi et qui disposait, de onze vaisseaux de ligne et de plusieurs frégates. Des brouillards séparèrent l'es-

* Lettre de M. Doreil an ministre de la guerre. a P. 130.

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cadre française, et trois de nos navires, YAlcide, le Lys

et le Dauphin- Roy al se trouvèrent, le 8 juin, à portée du feu des Anglais. Le capitaine de YAlcide demanda, à l'aide d'un porte-voix : « Sommes-nous en paix ou en guerre? — En paix! » répondit-on des vaisseaux anglais, mais presque en môme temps une bordée de mitraille tombant sur nos vaisseaux venait donner un sanglant démenti à ces paroles *. L'Alcide et le Lys, ainsi attaqués inopinément par des forces de beaucoup supérieures, furent bientôt contraints de se rendre. Quant nu Dauphin- Royal, la supériorité de sa marche assura son salut, et son capitaine, M. de Montalais, eut la satisfaction de pouvoir conduire jusqu'à Louisbourg les troupes qui lui étaient confiées.

Cette attaque fut le signal de « pirateries » sans exemple jusques alors. Sans aucune déclaration de guerre, les Anglais prirent plus de trois cents vaisseaux marchands, « comme on saisirait des barques de contrebande, » (Voltaire), ils s'emparèrent même de quelques navires des autres nations, qui portaient aux Français des marchandises. On estime que 10,000 matelots et trois cents millions de livres tombèrent ainsi, en quelques mois, au pouvoir des croiseurs anglais.

A la nouvelle de ces « actes de brigandages », ainsi qu'il les qualifiait justement dans sa lettre au roi d'Angleterre ("21 décembre), Louis XV se décida enfin à rappeler son ambassadeur de Londres, et le gouver-

* Relation du combat du vaisseau YAlcide. (Dépôt de la guerre, vol. 3417, pièce 4).

nement français se prépara activement à la guerre. Le marquis Duquesne, ayant replis du service dans la marine, venait d'être remplacé, comme gouverneur du Canada, par le second marquis de Vaudreuil, lils du précédent ; (celui-ci reçut du ministère des instructions très énergiques ; malheureusement c'était un homme un peu l'aihle, et que son caractère irrésolu rendait peu propre à- affronter les graves responsabilités de temps si critiques). On lui adjoignit, pour commander les troupes, le baron de Dieskau, qui avait été compagnon d'armes et « ami intime, dit Diderot, du maréchal de Saxe. » Ni l'un ni l'autre, malheureusement, le premier par trop de faiblesse, le second par trop d'assurance, ne se montrèrent complètement à la hauteur des circonstances.

Les Anglais, décidés à soutenir énergiquement l'effort de leurs colonies pour nous prendre le Canada, avaient envoyé de la métropole le général Braddock avec deux régiments. Grâce à ce renfort, les Anglo-Américains pouvaient mettre, avons-nous dit, 15,000 hommes en ligne, tandis que Dieskau, y compris ses 2,800 soldats, les milices canadiennes et les sauvages, ne pouvait rassembler plus de 7,000 hommes. Le général français résolut, en conséquence, de se tenir sur la défensive et d'attendre l'attaque des Anglais. Cette attaque porta sur trois points à la fois : à l'est, contre les forts placés sur les frontières acadiennes, à l'ouest, contre ceux delà vallée de l'Ohio, au centre, contre ceux qui dominaient le lac Champlain. Nous indiquerons successivement et succinctement l'issue de ces trois opérations.

En Acadie, le colonel Winslow, avec |>lus de 2,000 hommes, assiégea les forts Gaspareaux el de Beauséjourqui défendaient L'isthme de Shédiac. Le premier decesforts n'était retranclié qu'avec <Ics pieux très écartés et n'avait que 11) hommes de garnison ; les remparts du second, gardés par 400 soldats, étaient en très mauvais état. Les Anglais s'emparèrent, sans coup férir, des deux loris, qui ne liront pas, dans ces circonstances, tente la résistance qu'ils auraient dû '.

La prise (le ces lnrts assurait aux Anglais, avec le libre passage de l'isthme aeadien, une domination plus incontestée que jamais sur la population de race française qui continuait d'habiter la presqu'île et les rivages de la baie de Fundy. Il est profondément regrettable, pour leur réputation d'humanité, que les Anglais se soient, départis, en cette occasion, de la justice et de L'humanité qui sied à des vainqueurs, en présence surtout d'un peuple désarmé. L'épisode que nous allons raconter a mis dans leur histoire une tache qu'aucun essai de justification ne saurait effacer.

La population totale des Acadiens français s'élevait , à cette époque, à 16,000 aines ; de ce nombre ï-,000 peut-être avaient émigré dans les îles du golfe St-Laucent où elles se retrouvaient sous le pavillon de la France; un nombre à peu [très égal s'était réfugié dans les postes encore occupés par les troupes françaises autour de L'isthme de Shédiac et c'étaient des

1 Traduits, deux ans après, devant un conseil «le guerre, pour répondre de leur conduite peu honorable, les commandants des forts, (MM. de Vuleray el Vercors-Duchambon ) obtinrent pourtant leur acquittement.

Acadiens qui composaient la plus grande partie de la garnison dans les forts de Beauséjour et de Gaspareaux que nous venons de voie pris par Le colonel W'inslow. Le reste des Acadiens, soit donc une population de 8,000 habitants, vivaient paisiblement dans leur presqu'île, sur les terres qui les avaient vus naître, que leurs pères avaient défrichées et qu'ils cultivaient avec amour, donnant l'exemple de toutes les vertus privées et domestiques. Ils avaient subi, sans trop protester, la souveraineté de l'Angleterre, et tout ce qu'ils demandaient, c'était qu'on les laissât cultiver en paix leurs petits doinaines et qu'on ne les contraignit pas à porter leurs armes contre leurs anciens compatriotes, contre les hommes de leur langue, deleur religion et de leur sang. Une sorte de convention tacite s'était établie sur ce point entre eux et leurs gouverneurs, et leur avait valu leur nom de «Français neutres» . «Peuple simple et bon, dit Raynal dans la langue un peu mièvre de son temps, l'agriculture était son occupation ; leur mœurs étaient extrêmement simples;... on n'y connaissait pas la misère, et la bienfaisance prévenait la mendicité... C'était une société de frères, également prêts à donner ou à recevoir ce qu'ils croyaient commun à tous les hommes. Cette précieuse harmonie écartait jusqu'à ces liaisons <le galanterie qui troublent si souvent la paix des familles. On ne vit jamais dans cette société de commerce illicite entre les deux sexes. C'est que personne ii \ languissait dans le célibat. Dès qu'un jeune homme avait atteint l'âge convenable au mariage, on lui bâtissait une maison, on défrichait, on ensemençait des terres autour de sa demeure ; on y mettait les vivres

224 III. I mire DU CANADA

dont il avait besoin [tour une année. Il y recevait la compagne qu'il avait choisie, et <jui lui apportait m dot «les troupeaux. Cette nouvelle famille croissait el prospérait

à l'exemple des autres. Qui ne serait touché de l'innoeenee des mœurs et de la tranquilité de cette heureuse peuplade ? Qui ne ferait des vœux pour la durée de son bonheur? ! »

Or, voici qu'à ce tableau champêtre, que trace ici Raynal, va succéder brusquement un spectacle de dévastation et de ruine. Dos proclamations, dressées avec une perfide habileté, avaient invité les Acadiens à s'assembler tous à un jour fixé (le 5 septembre) en différents endroits. Ce jour-là, un jour de dimanche, les Acadiens accourent, en effet, en Joule, dans leurs églises. Aussitôt, des soldats les y cernent, et on leur déclare que, par ordre royal, leurs biens sont confisqués et qu'ils vont être transportés, loin de leur pays, dans les autres colonies anglaises. L'exécution fut immédiate, impitoyable; on les retint prisonniers sur place et, dès le lendemain, on les conduisait par longues liles aux vaisseaux qui, la veille, étaient venus atterrir sur la côte et qui devaient les emmener. Quelques Acadiens s'étant échappés dans les bois, on dévasta le pays pour les empêcher de subsister. Dans le canton des Mines, on brûla 270 granges, 155 autres petits bâtiments, onze moulins et une église.

Le beau poème de Longfellow, Evangéline, a tiré son thème de cette impitoyable exécution. 11 décrit ce

i Tome VIII, p. 78.

y triste cortège » et Le « grand désordre » qui s'en suivit : « Dans le tumulte de L'embarquement, des

« femmes furent séparées de leurs maris, et des mères « s'apercevaient trop tard qu'elles avaient laissé sur la « grève 'les enfants qui, dans une angoisse amère, « tendaient les bras. » (Evangéline , chap. Y. Tout fut, en effet, entraîné pêle-mêle, hommes, femmes et enfants; el les navires déposèrent confusément ces familles disloquées dans les endroits les plus éloignés. Ceux qui avaient rendu ries services au gouvernement anglais ne lurent pas mieux traités que les amis tes plus zélés des Français; tel ce vieux notaire nommé Le Blanc, qui mourut à Philadelphie de chagrin et de misère en cherchant ses iils dispersés dans les provinces anglaises. On ('value à 6,000 environ le nombre de ceux qui lurent ainsi transportés dans le Massachussets, la Pensylvanie, la Virginie et en Angleterre. La plupart <U>> colons anglais, il faut le dire à leur honneur, reçurent ces malheureux avec bonté, comme pour protester contre la rigueur inexorable de leur gouvernement. Benezet, issu d'une famille' française bannie à la révocation de Ledit de Nantes, les accueillit comme îles frères à Philadelphie1.

Quelques-uns de ces exilés se réfugièrent ensuite à la Louisiane, où ils s'établirent à Bayou- la -Fourche (Donaldsonville); d'autres passèrent dansla Guyane française - ; quelques-uns purent parvenir en France, et on

1 Garneau. — Rameau.

2 Le recensement du camp de L.i RJcamarie (Guyane), t;iit au commencement de 176Ô. mentionne une trentaine de familles originaires d'Acadie : (plusieurs du nom de Hébert, plusieurs du nom

leur donna, <t;ms les landes du duché de Châtellerault, un canton qui prit le nom d'Acadie. D'autres eiuin, ne pouvant vivre I « > i 1 1 de leur sol natal, se décidèrent, à la paix, el surmontanl mille obstacles, à retourner en Àcadieoù nous retrouverons leurs traces. Ainsi dispersé par une violence sans nom et dont il n'est peut-être pas d'autre exemple dans l'histoire, aux quatre vents du ciel, le petil peuple A.cadien ne devait pourtant pas

périr. Plus de cent mille runes dans les provinces de la Nouvello-Kcosso el du NouVeau-Brunswick et dans les îles voisines du Cap-Breton et du Prince-Edouard (ancienne île St-.lean) se réclament encore aujourd'hui de ce nom d'Acadiens, rendu si honorable par le courage et par les souffrances de leurs ancêtres; avant qu'il soit quarante ans, par le seul mouvement constamment ascendant de la natalité dans ce peuple Vigoureux el sage, ils auront dépassé 300,000 âmes. Preuve nouvelle, après tant d'autres, que les nationalités,

de Trahan, puis des Le Blâhc, des Benoît, des Gautreau, îles Thibault, îles Thibaudeau, des Saunier, des Boudrau, des Barillon, des Lapierre, de.) Une cinquantaine de familles sont mentionnées comme originaires de Louisbourg (familles Denis, Ouette, Codet, Tallard, Laugouette, Marsanne, Jauditi, Brot ou Braud, Cousin. Guedfy, Colin, Besson, A Main, Verdier, Petitpas, Villedieu, .lou>-

siamne, Jleselianips, Lereif, Ceilhaud, Frequanl, etc.) Onze venaient de l'île Saint-Jean (familles Cloquesinet, Gérard, Charpentier, Billard, Boriris, Bouchard, Grossin, Boulanger, Jacquier, DubOCq et Huviviei). Nous avons relevé enfin dix-huit familleoriginaires du Canada proprement dit et répoudanl aux noms suis vants: Lallemand, Colin, Carre, Bouchard, Reboulet, JJesbois, Norot, Pelissicr, La Chaussée, Marchand, Dolia, Campagnan, Duvergé, Udol, Fortin, Paquet, Lanouette, Perault. (Arehives.de la Guyane au ministère de la marine).

même les plus faibles, même les plus opprimées, ne meurent jamais, au moins tant qu'elles sont, gardées par ce double bouclier do la moralité et de la justice, i

Pendant que les Anglais commettaient, en Acadie, un acte si barbare et si contraire au droit des gens, leur principal général, Braddock, éprouvait, dans la vallée de l'Ohio, un échec sanglant et honteux. Le général Braddock avait tenu à prendre en personne le commandement de 2,000 hommes qu'il dirigeait contre le fort Duquesne. A trois lieues du fort, après avoir passé la Monongahéla, son armée rencontra, le 9 juillet, les troupes françaises commandées par M. de Beaujeu, et composées en tout de 000 sauvages et de 250 soldats ou miliciens du Canada. M. de Beaujeu mit ses Canadiens, tous adroits tireurs, au centre et déploya en demi cercle ses sauvages aux deux ailes. Le combat s'engagea et dura cinq heures; nos tirailleurs firent reculer l'armée anglaise, malgré son artillerie. Braddock battit en retraite, en désordre, et fut ensuite blessé à mort. La retraite l'ut bientôt changée en déroute, et les sauvages, chargeant avec furie, massacrèrent impitoyablement les fuyards. Plus de la moitié des Anglais, 13,000 hommes, restèrent sur le champ de bataille on lurent noyés dans la Monongahéla. « Nous avons été battus, — écrivait Washington, l'un des survivants, — ■ battus honteusement par une poignée de Français. » De notre côté, nous ne perdîmes pas plus de quarante hommes, parmi lesquels le commandant, M. de Beaujeu, qui fut tué dès le commencement de l'action et

lui remplacé sur le champ de bataille par M. humas, capitaine dans les milices de la colonie.

La victoire de la Monongahéla nous donnait un immense butin, I5pièces de canon, la caisse, les armes, les munitions et les papiers del'ennemi. La vallée de i'Ohio nous resta, au moins pour cette année; et nos sauvages alliés entrèrent de ce côté dans les colonies anglaises, où ils portèrent l'épouvante « en levant «les chevelures sur L'Anglais »*.

Cette victoire exalta fort les imaginations au Canada. \l. Doreil, commissaire des guerres, écrivant de (Juchée au ministre, le 1:2 août 1755, et lui annonçant le départ de Dieskau contre les Anglais de l'armée du centre, ne craignait pas de dire : « Je regarde comme certain, par le mépris que l'on a pour eux, qu'ils seront battus partout. »

Ce propos n'était pas sans quelque outrecuidance et les événements allaient en fournir la preuve. Dieskau quittant ses retranchements du fort Saint-Frédéric vint, avec 1 ,500 hommes, offrir la bataille aux Anglais qu'il rencontra sur les bords du lac Saint-Sacrement, au point où fut élevé depuis le fort William-Henry. Les premiers engagements lui furent favorables. Le 8 septembre, il battit les Anglais en avant de leur camp, et, le 11, il essaya de l'enlever; mais les sauvages refusèrent de donner et, malgré la furia francese de ses soldats Dieskau ne put forcer les ouvrages des Anglais. Il fut grièvement blessé et pris par l'ennemi, et sa troupe, diminuée de sept ou huil cents hommes, dut battre en

1 Dussieux, p. J4J.

retraite. Malgré notre échec, les Anglais n'osèrent pas marcher contre Saint-Frédéric : ils laissèrent une garnison au fort Edouard et retournèrent dans la Nouvelle- Angleterre.

L'hiver allait d'ailleurs bientôt sévir et suspendre les ppérations. Les Français utilisèrent les derniers jours de l'automne à faire quelques travaux de fortification dans la position de Carillon, en avant du fort Frédéric. Avant la lin des neiges, ils étaient prêts pour l'offensive, l'n parti de .340 hommes, sous M. «le Léry, alla assiéger le petit fort de Hull, qui renfermait une quantité de provisions et de munitions. Ce fort qui n'était gardé que par 90 hommes, fut enlevé en moins de deux heures. Les Français y mirent le feu, après s'être emparés des provisions, dont on avait un extrême besoin dans la colonie.

Du côté de Chouégen, M. de Villiers alla asseoir son camp sur les bords de la rivière au Sable et y construisit un fortin d'où il harcelait continuellement l'ennemi. A la Belle-Rivière, Dumas qui avait remplacé M. de Contrecœur, comme commandant du fort Duquesne, tenait continuellement des partis en campagne et lançait ses sauvages alliés sur les villages anglais de la frontière où ils portèrenl plus d'une fois la ruine et la désolation1.

* Ferland. — Dussieux. — Garneau.

CTTAPTTRE VTU

De l'arrivée de Montcalm à la perte du Canada (1756-1763)

Les opérations de guerre que nous venons derâcohter duraient déjà depuis près de ileux ans, sans que la guerre fût encore officiellement déclarée entre les deux couronnes de France et d'Angleterre. La monarchie française répugnait évidemment à cette guerre d'Amérique où elle sentait, à cause de l'infériorité de sa marine, que l'Angleterre avait de grands avantages sur elle. La rupture décisive vint donc de la Grande-Bretagne qui lui signifia, le 18 mai 1756, une déclaration solennelle de guerre. Si du moins, comme le conseillait le ministre Machault, on s'en était tenu à cette guerre maritime et si la France avait mis tous ses soins et toutes ses forces à soutenir ses colonies! Mais l'esprit de vertige et d'erreur,

De In chute des rois funeste avant-coureur,

avait dès lors saisi la cour de France. Au lieu «l'attaquer sérieusement l'Angleterre i liez elle, comme on en

fit la feinta un moment, ou d'envoyer de fortes armées en Amérique, la France perdit son temps et ses forces à envahir l'électorat de Hanovre, patrimoine personnel du roi d'Angleterre, Georges II, et pendant que nos forces allaient se dépenser dans cette guerre où nous allions bientôt nous heurter à l'épée de Frédéric II, les Anglais, beaucoup moins soucieux du Hanovre que de leurs colonies, allaient avoir libre carrière pour attaquer les nôtres et fortifier leur domination maritime. L'imbécillité de Louis XV, excitée par la vanité de la Pompadour, allait jeter la France dans la néfaste guerre de Sept-Ans, et consumer, sans profit et sans gloire, le plus clair de ses forces dans ces interminables guerres d'Allemagne où il s'agissait de défaire maintenant au profit de l'Autriche ce que nous avions fait de nos propres mains, dans la campagne précédente, quand nous aidions la Prusse à conquérir cette Silésie que nous voulions maintenant lui reprendre.

Mais ne fallait-il pas venger les injures de la fille de Poisson, que Frédéric II appelait impertinemment « Cotillon », et reconnaître les aimables procédés de .Marie-Thérèse qui écrivait à la maîtresse du roi : « Ma cousine » ? Le pimpant cardinal de Bernis, l'abbé dameret et bel-esprit que l'infante de Parme honorait de ses faveurs, tandis que Frédéric II se moquait justement de ses vers insipides, n'avait-il pas aussi des motifs personnels de nous jeter dans une guerre contre le roi de Prusse? Qu'étaient, à côté des graves intérêts de ces réputations susceptibles, les menaces suspendues sur l'Inde, sur le Canada, sur le Sénégal, sur les Antilles françaises?... Ah! pauvre France de Jeanne d'Arc,

232 HfïSTOmE DTT CANADA

«le Goligny, de Henri l\' el de Sullv, en quelles mains étais-tu tombée!...

On ne pouvait pourtant pas laisser le Canada absolumenl sans secours. Le gouverneur, M. do Vâudreuil, demandait à cor et. à cri des renforts, et M. Doreil, le commissaire <1ps guerres, revenu de son optimisme depuis la défaite de Dieskau, écrivait que la colonie « couroit les plus grands risques », el que sa situation exigeail « <le prompts e1 puissants secours. »

En réponse à ces pressants appels, le roi se contenta (renvoyer deux bataillons des régiments de la Sarre et de Royal-Roussillon, soit ensemble un millier d'hommes, ee qui porta à un peu moins de i,()0() hommes le chhTre de notre armée régulière en Canada. Le marquis de Montcalm fut envoyé prendre le commandement général de ces troupes en remplacement de M. de Dieskau et, quoiqu'il n'efifquo le titre de maréchal t\o camp, on lui donna les fonctions el l'autorité de lieutenant général des armées du roi.

Al. de Montcalm était né en I71w2, au château de Candiàc, près de Nîmes, et appartenait à une des grandes familles du Rouergue. Tl était entré au service dès l'âge de 13 ans, et comptait donc à ce moment :r> années dé services. M s'était battu avec une rare bravoure en Allemagne, en Bohême et en Ttalie, avait, reçu trois blessures à la bataille de Plaisance (1746) et deux autres à l'affaire du col de l'Assiette. 11 était bien le général qu'il fallait pour conduire une guerre comme celle qu'il allait taire, guerre desurprises et de manœuvres rapides, demandant surtout de l'action et de l'an-

dace; s'il y lit des fautes, ce ne fut que par excès de vaillantise et d'intrépidité personnelle. « Aucun homme ne sut mieux que lui, écrit un biographe4, unir les qualités qui pouvaient attacher et charmer les soldais qu'il avait amenés d'Europe, les colons canadiens qu'il engageait à quitter leur charrue pour le suivre, et les Indiens qui s'associaient à ses expéditions et qui, marchant de nuit, inaperçus, à travers les bois, tombaient sur les habitations écartées des Anglais el les détruisaient avant qu'on soupçonnât leur approche. » Le général-marquis débarqua à Québec en mai 1756; il amenait, comme compagnons d'armes, le chevalier de Lévis, qui fut plus tard duc deLévis et maréchal de France; le colonel de fiourlamaque, dont les talents supérieurs allaient trouver un beau champ d'action dans cette guerre d'Amérique, enfin M. de r.ougainville, alors capitaine de dragons et qui se fera plus tard un nom célèbre dans nos annales maritimes.

M. de Montcalm trouva l'administration de la colonie dans un fort déplorable état et s'en expliqua bienlùt dans ses lettres au gouvernement. Faiblesse du gouverneur; improbité de la plupart des fonctionnaires et prévarications de l'intendant Bigot et de ses complices; rivalités des officiers de l'armée de terre contre ceux de l'infanterie de marine et ceux de la milice; forma-

1 Binr/rophip universelle. Art. Montcalm. Voir aussi dans le Mercure de France, de janvier 1700, une biographie de Montcalm. M. Dussieux suggère l'idée que les renseignements en ont été fournis par M. Doreil, alors commissaire des guerres au Canada et qai était tfès dévoué au général.

lion <lo deux |>;ii'tis dans la colonie; difficulté de faire la guerre dans un pays immense, sans roules el sans autres moyens de communications que des rivières coupées «le sauts (cataractes) et de rapides ou des lacs que la violence des vagues rend souvenl impraticables aux bateaux; tels seul les thèmes ordinaires et trop justifiés des doléances de M. de Montcalm et de ses aides de camp.

Malgré les tristesses de cette situation, malgré la faiblesse etle dénuement de son armée, malgré la rigueur du climat à laquelle une partie de ses Irnupes n'était pas habituée, Montcalm eu! tout l'avantage des combats pendant la première année de la guerre (1756).

Son principal objectif dans cette campagne, fut le fort Ghouegen ou Oswego, sur le lac Ontario, que les Anglais occupaient avec 1,800 hommes. G'étail la position la plus avancée des Anglais au-delà de la chaîne <\^> Alléglianys, et celle qui portait le plus d'ombrage à noire prétention de posséder tout le terrain au-delà de celle chaîne. M. de Montcalm, par une diversion habile, feignit de vouloir presser les Anglais sur le lac Champlain, et il put amener 3,000 hommes contre Chouegen sans que l'ennemi eût eu vent de ses mouvements. Les forts, brusquement et rudement assaillis, se rendirent après quelques heures seulement de résistance et lorsqu'ils n'avaient encore perdu que 150 lion nues. Cette prompte capitulai ion étonna Montcalm : « Je ne reconnais plus les Anglais, dit-il; il faut croire qu'une fois transplantés, ils ne sont plus les mêmes qu'en Europe. » Plus de seize cents prisonniers, cinq drapeaux, cent treize bouches ù feu, cinq bâtiments de

guerre, outre une quantité de petites barques, d'immenses approvisionnements d'armes, dé munitions et de vivres dont notre armée profita, tombèrent au pouvoir des Français. On estime à 15 millions la perte matérielle de l'Angleterre en cette journée.

L'effet moral en fut très grand aussi, au moins en Amérique. Les Anglais renoncèrent aux attaques qu'ils avaient projetées sur nos propres forts et se contentèrent de se protéger du mieux qu'ils purent contre les incursions des bandes canadiennes et les cruelles attaques de nos sauvages alliés. Sous la terreur de ces agressions, les colons de la Virginie et de la Pensylvanie reculèrent les bornes de leurs habitations à plus de quarante lieues en deçà des Alléglianys; encore ne furent-ils pas toul-à-faità l 'al >iï des attaques des nôtres. Le chevalier de Villiers, avec un détachement qui ne comptait que cinquante-cinq hommes, alla prendre le fort Grenville, à vingt lieues de Philadelphie; ce tout y lui brûlé, tué ou fait prisonnier. »

Ces succès que M. de Lévis attribuait à la chance autant qu'au « bien joué », ne faisaient que farder la triste sil nation où se débattait, au dedans, la colonie. La disette s'y faisait déjà sentir, Ja récolte ayant presque totalement manqué dans le gouvernement de Québec et les liras ne suffisant pas d'ailleurs à l'agriculture, depuis que la presque totalité des habitants était appelée à servir dans les rangs de la milice. Un certain nombre de familles acadiennes ramenées cette annéelà de Miramichy à Québec, eurent à souffrir de grandes privations, et beaucoup moururent de faim ou de dénuement.

236 HISTOIRE DTT CANADA

Les voleries de l'intendant Bigot et de ses complices, les Péan, le< Bréard, les Varin et les Cadet, — protégées par l'insigne faiblesse du gouverneur de Yaudreuil, — ajoutaient une particulière acuité à la détresse générale. M. Dussieux a reconstitué, d'après 1rs pièces du procès qu'on lit plus tard à ces gredins, la physionomie de leurs honteuses spéculations. Les afiidésetles prêtenoms de la société Bigot achetaient 1rs marchandises de l'Etal à lion marché H les lui revendaient ensuite à des prix excessifs. Ils enflaient les mémoires el taisaient de douilles emplois d'états de rations qui, Lien (pie taux, étaient payés comme fidèles. A l'aide de leurs gains prodigieux (12 millions sur une fourniture montant à 11 millions seulement de prix d'achat), ils séduisaient les officiers commandant les forts pour gagner leurs suffrages et les commis et gardes-magasins pour acheter leur silence, etc. On peut voir là, dans tout ce qu'ils ont de plus détestable, les fruits d'un gouvernement absolu et ce que produit le manque de contrôle et de liberté, surtout, quand les sphères supérieures du pouvoir donnent l'exemple de la plus complète immoralité, comme c'était alors le cas de Louis XV el de sa cour*.

Sans connaître sans doute toute l'étendue du mal, Montcalm en soupçonnait la plus grande partie et confiait ses défiances et ses inquiétudes au ministre : « Je n'ai aucune confiance, écrivait-il un peu plus tard <17f>!>), ni en M. de Vaudreuil, ni en M. Bigot. M. de

< Voir Dussieux : Le Canada wi/.s la domination française, pp. lt;s e1 suiv.

Vaudreuil n'est pas en état de l'aire un projet de guerre; il n'a aucune activité; il donne sa conliance à des empiriques. Al. Bigot ne parait occupé que défaire une grande fortune pour lui et ses adhérents ou complaisants... L'avidité a gagné les officiers, gardes-magasins, commis, qui sont vers l'Ohio ou auprès des sauvages dans les pays d'en-haut; ils font des fortunes étonnantes; ce n'est que certilicats faux admis également... Quels surveillants mettre dans un pays dont le moindre cadet, un sergent, un canonnier, reviennent avec 20, o0,000 livres en certilicats pour marchandises livrées par les sauvages'?... L'envie de s'enrichir influe sur la guerre sans que M. de Vaudreuil s'en doute. Tous se hâtent de faire leur fortune avant la perte de la colonie, que plusieurs peut-être désirent comme un voile impénétrable pour leur conduite. »

lies odieux désordres n'eussent pas été possibles si l'attention de la France eût été un peu plus portée du côté du Canada. Mais la belle victoire navale du marquis de la Galissonnière devant Minorque, l'escalade et la prise de Mac-Mahon par les troupes du maréchal de Richelieu, étaient des faits d'armes qui rejetaient dans l'ombre les combats lointains du Canada. Le grand intérêt était surtout aux faits et gestes de ce Frédéric II avec qui, bien que notre ennemi, sympathisaient plus d'un « philosophe » et plus d'un courtisan. « Tous les chasseurs, écrivait Voltaire de son ton léger et dégagé, s'assemblent pour faire une Saint-Hubert à ses dépens. Français, Suédois, Russes, se mêlent aux Autrichiens; quand on a tant d'ennemis, et tant d'efforts à soutenir, on ne peut succomber qu'avec gloire.

(l'estime nouveauté dans l'histoire que les plus grandes puissances de l'Europe aient été obligées <le se liguer contre un marquis de Brandebourg', »

L'intérêt, à la cour, comme à la ville, était (loue aux péripéties de cette «chasse »; on se passionnait pour cela. Et quant au Canada, valait-il la peine qu'on s'en occupât? Voltaire proposait, sans tant d'affaires, <le le « vendre aux anglais» qui l'auraient acheté volontiers, il le tenait lui-même de la bouche de M. Pitt. Pour le surplus, il formulait ainsi sa philosophie... patriotique: « Ou plaint ce pauvre genre humain qui s'égorge dans noire continent à propos de quelques arpents de glace au Canada2. »

Le ministère n'était guère éloigné de partager cette indifférence coupable. Lorsque M. de Vaudreuil, en vue de la campagne de J757, demanda des soldats et des vivres au cabinet de Versailles, il le trouva effrayé des dépenses que l'on faisait pour cette colonie, tout occupé de ses armées d'Allemagne et peu disposé ;'i envoyer les secoues nécessaires en Amérique. Le transportdes troupesà quinze cents lieues était, disait-on, 1res onéreux; il fallait de nombreux bâtiments; on était obligé de disputer le passage aux Anglais; il fallait une guerre maritime pour conserver la Nouvelle-France et le gouvernement s'était prononcé pour la guerre continentale3. Bref, toul ce (pic Al. de Vaudreuil put obtenir fut un secours de 1 ,500 hommes.

1 Lettre ;i j\l . de Gideville.

- Lettre ;'i AI. de M xifdu 27 mars 1757.

;i Dussieux, p. 159.

La guerre d'Amérique, au contraire) était populaire en Angleterre; on y devinait les résultats qu'elledevail produire et qui sont si évidents aujourd'hui. Pitt, devenu ministre, et résolu à ne pas laisser échapper une occasion si avantageuse pour les intérêts britanniques, tit d'immenses préparatifs; de formidables escadres couvrirent les mers, transportèrent 10,000 soldats en Amérique et se préparèrent à couper toute communication entre la France et le Canada. Nos soldats allaient avoir bientôt à combattre un contre quinze et sans espoir de recevoir de secours de la mèrepatrie !

Comme premier acte des opérations projetées sur mer et sur terre, une Hotte anglaise de plus de vingt vaisseaux, avec une nombreuse armée de débarquement, se dirigea contre Louisbourg que le traité d'Aixla-Cbapelle avait, l'on s'en souvient, rendu à la France. Mais arrivé à Halifax, l'amiral anglais apprit que trois escadres françaises avaient gagné Louisbourg avant lui et que leur réunion donnait à M. Dubois de la Motbe des forces égales à celles qu'il commandait. 11 renonça en conséquence à son projet d'assiéger Louisbourg, mais quelque temps après, ayant reçu de nouveaux renforts, il chercha à provoquer l'amiral français au combat. M. Dubois de la Motbe, enfermé dans le port de Louisbourg, ne répondit pas à cet appel, p;iree qu'en ce moment une cruelle épidémie décimait ses équipages. La tempête, cette fois encore, nous secourut. Dans la nuit du "2i au 2o septembre (1757) un terrible coup de vent dispersa l'escadre anglaise, jeta à

la côte et brisa un vaisseau, en démâta douze autres et obligea les Anglais à jeter la |>lus grande partie «le leur artillerie à la nier. Si le veut n'avait changé, toute la Hotte anglaise se tût brisée contre les rochers de file Royale.

Pendant ce temps, M. «le Montcalm conduisait une armée «le 7,000 hommes, dont 3,000 réguliers, à l'attaque du Tort William-Henry, situé à l'extrémité méridionale du lac Georges (ou lac du Saint-Sacrement) qui n'est lui-même qu'une sorte de prolongement du lac Champlain. Le colonel Munro, gouverneur de ce fort (Cooper en a fait le héros d'un de ses romans1), quoiqu'il n'eût que des forces inférieures, se défendit avec vigueur et prolongea tant qu'il put la défense pour donner au général Webb le temps de le secourir. Mais Webb ayant fait réponse qu'il ne pouvait lui fournir ce secours, les Anglais se décidèrent à capituler.. Celle capitulation mettait entre nos mains 2,290 prisonniers, i'> bouches à feu, delà poudre, des projectiles et des vivres en quantité. L'impossibilité de nourrir tous ces prisonniers décida M. de Montcalm à les renvoyer, sous promesse de ne pas servir contre la France pendant dix-huit mois. Malheureusement la retraite de ces troupes fut marquée par une tentative de massacre du fait de nos sauvages, à qui les Anglais avaient commis l'imprudence de distribuer de « l'eau de feu ». Fenimore Cooper a fait, dans son Dernier des Mohicans, une peinture horrible de ce qu'il appelle « le massacre de

' Le dernier des Moh'u ans.

LA NOUVELLE FRANCE "l I

William-Henry. » llparlede 1,500 Anglais massacrés. L;i vérité est qu'il y cul une vingtaine d'hommes tués, dont un au moins du côté «le nos Français qui s'interposèrent, à l'exemple de M. de Montcalm, [tour arracher les Anglais à la fureur des sauvages '.

11 est certain que nous avions, en la personne de ces sauvages, de compromettants alliés, dont l'indiscipline lit, plus d'une fois, avorter les plans de nos généraux. Dans cette occasion même, si leurs bandes ne s'étaient pas dispersées après la victoire et si Montcalm eût pu les garder dans le rang, c'en eût été fait sans doute de la Nouvelle-York qu'il eût pu, poursuivant sa course, conquérir avant la fin de la saison. Mais, outre les sauvages, il fallut encore renvoyer chez eux les miliciens pour faire la moisson et sauver ce qui lestait de la récolte que ih^ pluies continuelles avaient en grande partie détruite.

L'hiver de J 757 à 17T>8 fut extrêmement rigoureux et ajouta encore aux souffrances de la colonie. Par l'eiïet de la mauvaise récolle de l'année, la disette était devenue famine. M. de Montcalm écrivait le 18 septembre (1757) : « Manque de vivres, le peuple est réduit à un quarteron de pain. Peu de poudre; point de souliers...» Le 2(3 lévrier suivant, M. Doreil écrivait à son tour : « Le peuple périt de misère. Les Acadiens réfugiés ne mangent, depuis quatre mois, que du cheval ou de la merluche (morue sèche) sans pain; il en est déjà

1 Mairie notre bonne-foi évidente et l'honorable conduite que le marquis de Montcalm avail tenue dans cette affaire, les Anglais, taisant sonner l'orl haul ce qu ils appelaient noire infraction, refusèrent de tenir les conditions delà capitulation.

342 HISTOIRE Dl CANADA

mort plus de trois cents... I>e peuple canadien a un quart de livre de pain par jour; le soldai une demilivre. » Après le Ier avril, la famine augmentant, on ne donna plus au peuple que deux onces de pain. En mai il n'y avail presque plus de pain ni «le viande; la livre de bœuf se vendait 25 sous ; autant la livre de farine; « et cependant, dit M. Doreil, ils prennent leur mal eu patience, »

Pendant ce temps, au rapport du même Doreil, on passait joyeusement le carnaval chez l'intendant Bigot. « On y jouait un jeu à faire trembler les pins déterminés joueurs, au quinze, au passe-dix, au trente-etquarante. Heureusement, peur ceux de nos officiers qui oui joué, que M. Bigot, quj est en état de perdre, a bien l'ail les honneurs de cette partie : il lui en coûte environ deux cent mille livres. »

Que dire de ce contraste entre la licence si effrénée d'indignes administrateurs et le courage, la patience dont témoignaient, au milieu de ces cruelles épreuves, les braves habitants du Canada? Jls ne s'indignaient même pas des exactions dont ils étaient les victimes :

« Le roi peut prendre lent ce que nous avens, réjiondaient-ils, pourvu que le Canada soit sauvé1. »

Voilà les sentiments que ces humbles et vaillants lils de la France nourrissaient sur ces « quelques arpents déglace » dont Voltaire voulait traiter le marché avec Pilt ! Arpents de glace!... La plume tombe des mains.

L'armée du Canada se composait au mois de mai 17ÔN, à l'ouverture delà campagne, de 5,780 soldats.

1 Dialuyucs des mûris, < II; Jului.stuiie.

LA NOUVELLE l-'llANCE 2ïi>

Pour écr aser celle? poignée d'hommes, Pitt donna au général Abercromby, qu'il envoyait en Amérique, 22,000 suidais et 28,000 miliciens, el lit organiser uij uorps de réserve de 30,000 miliciens1. Des troupes aussi nombreuses semblaient assurer la victoire à L'Angleterre; aussi lord Ghesterfield écrivail-il à sou iils, le 8 lévrier : « 11 est très certain que nous sommes assez forts en Amérique pour manger les Français toul vils au Canada, à Québec et à Louisbourg. »

De son côté, M. de Montcalm, sans se faire d'illusion sur l'issue de la lutte, l'envisageait avec une énergie farouche : « Nous combattrons, écrivait-il; nous nous ensevelirons, s'il le faut, sous les ruines de la colonie. »

Les généraux anglais préparèrent simultanément Li'ois expéditions : la première contre Louisbourg ; la seconde contre Carillon ; la troisième contre le fort Duquesne.

L'amiral Boscawen conduisit la première. Parti d'Halifax avec une Hotte de 20 vaisseaux de ligne et île 18 frégates, <pii portait une année de 15,000 hommes, il arriva, le 2 juin, devant Louisbourg.

La garnison de relie place, sous les ordres de AL. de Drucour, comptait "2,000 soldais, (sur lesquels 3,040 seulement étaient en état de combattre;, 2,500 miliciens du Canada ou <le l'île Royale et 1,200 sauvages. 11 n'y avait dans le port que 5 vaisseaux, hors d'élatde lutter contre la Hotte de Boscawen. De plus, les fortifications de la place étaient en mauvais état et inachevées.

Dans ces conditions, l'issue de la lutte n'était que

1 Diiiisieux. — Ch. do tJouueehusL', Montcalm et le Canada.

244 EftSTOIRE DU CANADA

trop facile à prévoir. Tout ce «pie pu! faire M. «le Drucour, — secondé par su femme qui se conduisit comme une nouvelle Jeanne Hachette, conduisanl elle-même les soldais au rempart et allumant la mèche des canons, — fut de retarder de deux mois la capitulation fatale. La place se rendit le u20 juillet. M. «le Drucour et la garnison furent faits prisonniers «le guerre, et les habitants transportés en France.

La prise de Louisbourg et de l'île du Cap-Breton acheva dv donner aux Anglais, déjà maîtres de l'Acadie et de Terre-Neuve, les clefs du Canada et la libre «lisposition de l'embouchure du Saint-Laurent. Aucun secours de France ne pouvait plus arriver au Canada sans avoir à passer sous le canon de leurs forts ou sous le feu de leurs escadres.

Cette conquête causa une joie bruyante en Angleterre où, depuis quelques années, les généraux n'avaient pas accoutumé Georges II aux triomphes. Les réjouissances ne furent pas moins grandes dans la Nouvelle-Angleterre. Cependant la nouvelle, qui arriva \iirs le même temps, «le la bataille de Carillon et «le la défaite complète «lu général Abereromby par notre Montcalm, vint mettre une sourdine à ces fanfares de triomphe.

Cette journée de Carillon est certainement une «les plus belles de nos fastes militaires. Les Anglais qui marchaient sous Abereromby à l'attaque de cette bicoque, (sise à l'emplacement de la ville actuelle de ïicondéroga ) , ne comptaient pas moins de 16,000 hommes, dont 7,000 de troupes «le ligne. Montcalm, Lévis «'I Bourlamaque n'avaient sous la main, [tour la défendre, qu'un peu plusde 1,000 hommes. <Juel«iues

LA NOUVELLE FBANGE 246

retranchements faits de troncs d'arbres couchés les uns

sur les autres avaient été établis à la hâte par les Français sur la colline en avant du fort. C'eût été là un faible rempart contre l'artillerie que l'armée anglaise traînait à sa suite; mais Abercromby, informé que le généra] français al tendait un renfort de 3,000 hommes, avail brusqué l'attaque et laissé son artillerie en arrière: il comptait bien vaincre sans elle, étant donnée la supériorité écrasante du nombre de ses hommes.

Le général Montcalm avait donné l'ordre de laisser avancer les ennemis jusqu'à vingt pas des retranchements. Col ordre fut ponctuellement exécuté. Lorsque les Anglais, divisés en quatre grosses colonnes, dont les intervalles étaient encore garnis de troupes légères, furent à la distance indiquée, la mousqueterie accueillit ces masses avec un feu aussi juste que bien nourri, qui jeta tout d'abord la perlurbalion dans les premiers rangs des assaillanls. Forcés de reculer un instant, les Anglais revinrent à la charge, mais après avoir échangé une vive fusillade, ils furent encore forcés de redescendre la colline. Deux fois, trois fois, six fois, les Anglais s'opiniàtrèrent dans cette attaque, tantôt faisant front à la ligne des Français, tantôt essayant de les tourner ou concentrant toutes leurs forces contre une des ailes de notre petite armée ; toujours ils échouèrent et. furent repoussés avec de grandes pertes. Les fragiles retranchements des Français prirent, feu à diverses reprises dans le cours de l'action. Le général Montcalm était partout à la fois, s'exposant comme le dernier des soldats et soutenant tout le monde de sa présence et de ses ordres toujours donnés avec une vue claire et prompte des dangers présents et des nécessités de la situation. Ses

lieutenants ne s'épargnaient pus plus que lui; M. «le Bourlamaque lui dangereusement blessé à l'épaule; M. do Bougainville fui blessé aussi, et le chevalier de Lévis reçut plusieurs balles dans ses habits. Los soldais, enthousiasmés par le courage (\o leurs chefs, so battaient comme des lions, aux cris <!<> : « Vivent le roi et notre général ! » A la tombéedela nuit, Anercromby se décida à cesser un combat qui lui avait coûté déjà autant ou plus d'hommes que les Français n'en avaient dans leurs rangs (5,000 hommes, disent les relations françaises ; les Anglais avouent la moitié; de notre côté, notre perle n'avail été que de Ml hommes tués ou blessés, dont 37 officiers). Les Anglais battirent doue en retrait»1 pendant la nuit, abandonnant dans leur fuite une partie de leurs bagages el un grand nombre de leurs blessés. S'il avait, eu plus de monde on si ses troupes avaient été moins fatiguées, Montcalm aurait pu changer celle retraite en désastre; mais il dut se contenter d'avoir arrêté l'invasion et protégé glorieusement sa première ligne de défense. Le soir même de la victoire, il écrivait, du champ de bataille, à son ami M. Doreil : « L'armée, et trop petite armée, du roi, vient de battre ses ennemis. Quelle journée pour la France! Si j'avois eu deux cents sauvages pour servir de tète à un détachement de mille hommes d'élite donl j'aurois confié le commandement au chevalier de Lévis, il n'en seroit pas échappé beaucoup dans leur fuite. Ah! quelles troupes, mon cher Doreil, que les nôtres! Je n'en ai jamais vu de pareilles1. s

l Cette lettre esl reproduite tôul au long dans le Mercure de France, janvier ]7(>0, p. 211.

Quelque joie que la victoire de Carillon eût provoquée dans tout le Canada, el quelque gloire qu'elle fit rejaillir sur le fronl de Montcalm, celui-ci ne se Taisait pas illusion sur l'avenir de cette guerre, et il ne pouvait cacher le découragement qui l'envahissait entre une administration coloniale scandaleusement faible ou concussionnaire et le gouvernement de la métropole qui lui refusait tout secours. Il demanda comme une grâce son rappel en France, mais ne put l'obtenir; il ne restait plus qu'à se préparer, comme il l'avait écrit, à s'ensevelir sous les ruines de la colonie.

Tout faisait présager, en effet, l'issue funeste de cette lutte si disproportionnée. 3,000 hommes, sous le colonel Bradsteet, vinrent attaquer le fort Frontenac où on n'avait pu mettre qu'une garnison de 70 hommes : celle-ci pouvait-elle faire autrement que de se rendre après deux jours de résistance ('27 août)? De même, quand 0,000 Anglais, tant soldats que miliciens (ces derniers commandés par Washington) s'avancèrent contre le fort Duquesne, M. de Lignery qui le commandait, après avoir fait subir un échec assez rudeàl'avant-garde de cette armée, — qui perdit en cette occasion 150 hommes, — devait-il, après cette victoire, et. quand il ne pouvait plus disposer que de 300 hommes, entreprendre de résister à toute une armée? Il fit tout ce qui était indiqué en cette occurrence, il évacua le fort, le réduisit en cendres, envoya son artillerie par la Belie-Rivière, au fort des Illinois, et se retira lui-même, avec sa garnison, au fort. Machault. Le général Forbes donna le nom du ministre Pitt (Pittsburg) aux ruines qu'il occupa après notre départ1.

* Dussieux, p. 200.

Les sauvages, voyant notre domination chanceler, commencèrent à quitter notre alliance cl à passer aux Anglais. Doreil,en rendant compte au ministre de la pi ise du fort Frontenac, lui ilisail : « Les sauvages ont frappé sur nous ; ils sesonl emparés sur le lac Ontario de trois canots <|ui descendaient chargés de pelleteries el en onl égorgé les équipages, triste avant-coureur de ce que nous avons à craindre «le leur pari ! Ln paix, la paix, Monseigneur; pardonnez-moi, je ne puis trop me répéter à col égard. »

Mais la France ne pouvait, à ce moment, — au lendemain de Rosbach, — pas plus dicter la paix que soutenir la guerre. « Elle semblait alors, dil Voltaire4, plus épuisée d'hommes el d'argent dans sou union avec l'Autriche qu'elle n'avait paru l'être dans deux cents ansde guerre contre elle. » Aux pressantes requêtes de secours que lui adressait Montcalm, le maréchal de Bèlle- Isle répondail qu'il ne devail compter sur aucun renforl de troupes : e Outre qu'elles augmenteroienl la disette de vivres que vous n'avez que trop (''prouvé*1 jusqu'à présent, il seroil fort à craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglois dans le passage; et nomme le Roi uo pourroil jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que 1rs Anglais sont eu état (\o vous opposer, les efforts que Ton feroil Ici pour vous en procurer n'auroienl d'autre effet que d'exciter le ministère de Londres à en [aire de plus considérables pour conserver la supériorité qu'il s'esl acquise dans celle partie du continent, d Tl insistait cependant pour que le général fil l'impossible afin de conserver « un pied, quelque médiocre qu'en fût l'es-

■i Précisait siècle <h' Louis XV, ch. '■'>'>

pacé, dans l'Amérique septentrionale; car si nous l'avions une fois perdue en entier, il seroil comme impossible de la ravoir. » Montcalm répondit simplement : « J'ose vous répondre d'un entier dévouement à sauver cette malheureuse colonie, ou périr. »

Au printemps de 1759, tout étail prêt, «lu côté «les Anglais, pour conduire une campagne décisive contre le Canada. Le cabinet de Londres, résolu à tout tenter pour se rendre maître de l'immense vallée du Saint- Laurent; avait combiné, dans la campagne précédente, trois attaques à la fois : l'une sur Québec, par une Huile puissante qui devait remonter le golfe cl le fleuve; l'autre, contre les forts Carillon et Saint-Frédéric; la troisième, contre les forts français établis entre les lacs Ériéet Ontario, notamment contre le fort de Niagara, situé près des fameuses chutes de ce nom. Cette triple attaque, soutenue par des forces partout supérieures, etde beaucoup, à celles que nous pouvions leur opposer, devait, presque fatalement réussir, et tout ce qu'on pouvait faire était d'en retarder le succès.

Au centre, notre principale défense contre te général Amliersl qui s'avançait à la tête de 12,000 hommes, dont 5,700 réguliers, étail moins dans les troupes de Bourlamaque (qui disposait en tout de 2,300 hommes) que dans le souvenir des défaites précédentes des Anglais et, en particulier, dans le souvenir tout cuisant encore de l'affaire de Carillon. Aussi le général anglais ne s'avanoait-il qu'avec les plus extrêmes précautions, et en prenant soin, à chaque pas qu'il faisait, d'assurer sa marche contre les surprises des Français, par de nouveaux forts ou par des blockhaus. Quand il fut en-

250 TTTSTOIRE J)V CANADA

lin (le 7 juillet) devant Carillon, les Français, réduits par leur petil nombre à concentrer leurs forces, se replièrenl en bon ordre sur le Fort Frédéric (depuis Crownpoinf). An milieu d'août, ils durent évacuer encore relie position. Toutefois, M. de I >(it ni a» 1 1 ; h 1 1 1 < ' réussit, en se fortifianl à l'Ile-aux-Noix, (à la pointe nord du lac Champlain), à fermer le chemin de Québec au général Amherst, et à l'empêcher de seconder l'attaque dirigée par mer contre cette ville.

Le fort de Niagara, très important par sa situation qui commandait la navigation dos lacs et aussi par 1rs travaux de retranchemenl qui y avaienl été exécutés, soutint aussi, pendanl plusieurs jours (du 7 an 25 juillet) loni l'efforl d'une importante armée et l'ont soutenu plus longtemps encore (quoiqu'on en lïïl arrivé à faire, dans les bastions ruinés, des embrasures avec des paquets de pelleteries et à bourrer les canons avec des chemises el des couvertures) si la petite armée i\(^ <t'fi)\w<. qu'on lui envoyait de Détroit, n'avait été, par la trahison de nos Indiens, entraînée dans une embuscade et écrasée par l'ennemi.

Mais l'attaque la plus redoutable, — et c'esl pour celle-là que s'était réservé Montcalm, — était l'attaque par eau. En février 1759, une Hotte, qui comptait plus de trois cents voiles, partait d'Angleterre sous les ordres des amiraux Sannders el Holmes, prenail à son bord, à Louisbourg (fin d'avril), le général Wolfe avec .s, 000 soldats des meilleures troupes anglaises et les débarquait, le 20 juin, à l'île d'Orléans, en vue de Québec.

Montcalm, en réunissant ce <|ui lui restait de troupes de lignes, les milices canadiennes el les Indiens dé-

voués, avait un peu plus do 10,000 homnies sous ses ordres. Québec, donl les fortifications étaient inachevées et dont, on avait fermé les parties ouvertes par de simples palissades ', ayant été regardé comme peu susceptible de défense, Montcalm s'établit dans une sorte de long camp retranché sur le bord du Saint-Laurent, don! Québec formait la droite et. dont la rivière de Montmorency protégeait la gauche. Ce camp s'appela

« le camp de BeaUport »,du nom du village qui en occupait à peu près le centre. On l'avait flanqué, de distance en distance, de redoutes garnies de canons, pour protéger les endroits on les Anglais auraient, pu opérer leur descente.

Après avoir adressé aux défenseurs de Québec une

1 Mémoires < I** M. Joannès, major <le Québec, sur la campagne

de 1755.

252 HISTOIRE mT CANADA

sommation de se rendre aussi plate qu'impertinente, Wblfe, fii ayant reçu J;i réponse qu'il pouvait attendre, essaya d'abord, par diverses manœuvres, de fairesortir Montcalm de ses retranchements. Quand il vil qu'iln'y parvenait pas, il débarqua une partie «le ses troupes sur la pointe Lévis, en face de Québec, <le l'autrecôté • lu Saint-Laurent. Les puissantes batteries qu'il établit à cet endroit bombardèrent la ville et brûlèrent 4, 400 maisons; la liasse ville fut presque complètement détruite par l'effet de cette canonnade. Montcalm cependant restait immobile dans ses positions. Voyant qu'il le fallait enfin attaquer de front, Wolfe, après avoir établi son camp au village de l'Ange-Gardien, à gauche de la rivière de Montmorency, se hasarda enfinà franchir le ravin profond où celte rivière esl encaissée. Le 34 Juillet, il lança ses troupes, soutenues par 50 grosses pièces d'artillerie el par les feux de trois vaisseaux (dont un de 7't canons), à l'assaut de nos positions sur la gauche, tandis <(ue le corps campé à la pointe Lévis passait dans des chaloupes pour les attaquer de front. Malgré le l'en supérieur de l'artillerie anglaise, cariions n'avions que dix canons à opposer à leurs cent dixhuit pièces, les Français repoussèrent sur tous les points l'attaque de leurs adversaires. Une seule décharge de notre mousqueterie leur coûta, paraît-il, 000 hommes. Le soir, les Anglais renoncèrent à leur tentative, et, en se retirant, mirenl le l'eu aux deux frégates qu'ils avaient embossées près de la côte el qui se trouvaient échouées.

La victoire de Montmorency fut un moment saluée par les nôtres comme devant marquer la fin «le la campagne. Tout le mois d'aoûl el le commencement

LA NOUVELLE FRANCE 2oo

de septembre se passèrent, en effet, de la part des Anglais en vaincs démonstrations où tout se bornait ;ï quelques bâtiments incendiés et ù quelques hommes

surpris et lues tant <lu côté ennemi que du nôtre. L'hiver approchait qui allait obliger les vaisseaux anglais à la retraite. « Le 12 septembre, dit M. Bernier,

chacun regardait la campagne comme linie avec gloire pour nous. » Cependant Wolfe était résolu, avant d'abandonner la partie, à tenter un dernier effort pour prendre la ville à revers. Grâce à sa Hotte puissante, il restait le maître de la navigation du Saint-Laurent et pouvait débarquer ses troupes, à son gré, sur un point ou sur un autre.

M. de Montcalm avait détaché M. de Bougainville, avec une colonne de 3,000 hommes, pour observer les mouvements dos Anglais. Pour lui donner le change sur son vrai projet, qui était de débarquer à l'anse du Foulon, à un quart de lieue en amont de Québec, Wolfe remonta le Saint-Laurent jusqu'au cap Rouge, à trois lieues plus loin; et, dans la nuit du 12 septembre, après avoir l'aligné et dérouté les Français par de continuelles alertes, il redescendit le fleuve et débarqua ses troupes à l'improviste au pied des hauteurs d'Abraham qui touchent aux murs de Québec, et que leur escarpement même semblait proléger suffisamment contre toute attaque. En s'aidant des buissons et des ronces, les Anglais gagnèrent le sommet de la « plate-forme », y surprirent une sentinelle qui n'eut que le temps de lâcher son coup de fusil ; et, le lendemain, au matin, Montcalm apprenait avec douleur que 5,000 Anglais se trouvaient au niveau de la haute ville de Québec, prêts à l'attaque des fortifications, qui n'a-

2 À llISTOUii: DU CANADA

vaieni, dès lors, plus rien de redoutable, taudis que leui' Hotte, toujours à l'ancre dans le Saint-Laurent, tir l'ail ses bordées d'artillerie sur la ville.

La bataille rangée qu'il avait jusqu'alors évitée de propos délibéré, devenait pour Montcalm le seul moyen de sauver la ville. Son armée était alors t'oit réduite, une partie des Canadiens ('tant retournés aux champs, après la victoire de Montmorency, pour faire la moisson, et les3,000 bommes de M. de Bougaiuviile n'ayant l>as encore rejoint le camp 'le Beauport. N'importe, et sans attendre (peut-être emporté par une ardeur hâtive) le retour «le ces troupes, M. de Montcalm lança sans tailler les fc,500 hommes qu'il avait sous la main (.'outre l'armée anglaise qui s'était déjà formée en bataille avec du canon. c Les troupes s'ébranlèrenl avec beaucoup de légèreté, sui\ Les des ( ianadiens ; mai-, après s'être approchés à portée de pistolet el avoir lait et essuyé trois ou quatre décharges, la droite plia et entraîna le reste de la ligne1 ». .M. de Montcalm, qui était à cheval, courut pour arrêter et rallier ses troupes. «■ En avant! cria le héros, el gardons le champ de bataille! o C'est à ce moment qu'il tomba mortellement blessé d'une balle élans les reins. Il expira le lendemain. « Au moins, je ne verrai pas, disait-il. les Anglais dans Québec. » l>e son côté, le eténéra] Wolfe fut atteint d'un double coup de feu dont l'un lui fracassa le poignet, et l'autre lui transperça la poitrine. Mais il eut le plaisir d'apprendre, avant de mourir, que la victoire restail à

Ses troupes-.

1 Relation du Major Joannès .

* I n monument à la mémoire des deux généraux (Wolfe si Mont-

LA NOUVELLE FKA.NCE 255

Malgré leur victoire, Les Anglais n'avaient pas forcé 1rs murs de Québec, etla ville eût pu tenir Longtemps encore contre Leurs efforts, si La résolution des chefsel des habitants avait été à la hauteur de celle du général qu'ils venaient de perdre, Mais le chevalier de Lévis,à qui revenait la succession de Montcalm, était malheureusement absent à ce moment, ayant été détaché précédemment avec 800 hommes sur le lac Ghamplain. En apprenant la défaite et la mort de M. de Montcalm, il lit diligence pour revenir à Québec, .Mais, avant son arrivée, l'armée et le gouverneur, M. de Vaudreuil, avaient décidé d'évacuer Québec pour se retirer àJaeques-Cartier, et le commandant, M. de Ramesay, qu'on avait laissé dans la ville, avec dix-sept cents miliciens démoralisés, avait jugé à propos de capituler sans même attendre une attaque en règle1. Jl fut stipulé que la garnison serait embarquée pour la France, que les habitants conserveraient leurs biens, leur religion, e1 ne seraient point «transmigres » comme les Acadiens, ( 18 septembre 1759.)

Si quelque chose peut excuser le parti que le découragement et la peur conseillèrent alors aux habitants de Québec et qui entraînèrent M. de Ramesay, c'esl bien le tableau suivant, que trace M. Dussieux, de la détresse et de l'infortune où nos malheureux colons étaienl alors parvenus : « Québec et ses environs

calm) a été élevé à Québec, en lîS-J7. ( Voir plus loin, à la description de cette ville, à l'avant-dernier chapitre). Montcalm et Wolfe, ces deux adversaires si dignes l'un de l'autre, se trouvent ainsi rapprochés dans la gloire comme ils le furent dans la mort.

1 Les instructions de M. de Vaudreuil lui ordonnaient, il est vrai, de « oe pas attendre que l'ennemi l'emportai d'assaut», mais encore eût-il dû tenir jusque-là.

étaient particulièrement en proie à la misère, ;'i La famine, à toutes les calamités ; une partie de la ville bombardée el brûlée; toutes Jes habitations de la campagne brûlées, pillées; plus de pain, plus de bestiaux; rien à manger; plus d'abris; les familles décimées par la guerre et par les maladies; partout des femmes el des enfants implorant la charité publique. L'évêque de Québec lui-même adressa, le 9 novembre, une lettre touchante au ministre de la marine, pour lui demander « que l'on fît quelque charité aux pauvres Canadiens sans abris et sans ressources1. » dette lettre n'eut d'ailleurs aucun ell'et.

On crut d'abord, en Europe, que la prise de Québec allait terminer la guerre d'Amérique. « Personne n'imaginait, dit Raynal, qu'une poignée de français qui manquaient de tout, à qui la fortune même semblait interdire jusqu'à l'espérance, osassent songer à retarder une destinée inévitable. » Toute communication avec la France étant interrompue, lout espoir de secours était en même temps fermé. Toutefois, ces braves Canadiens, aussi Français de cœur que s'ils eussent toujours vécu sur le sol de la vieille France, — peut-être plus, car l'éloignement développe d'ordinaire l'amour de la patrie, — ne s'abandonnèrent point encore. Le chevalier de Lévis, rassemblant les débris de notre armée aux milices canadiennes qui partout et spontanément se levèrent en masse, décida de tenir la campagne jusqu'au printemps suivant, espérant qu'à cette époque la France lui enverrait les moyen de reconquérir le terrain perdu. M. de Vaudreuil se for-

i Dussieux. |>. 226.

lili.i à Jacques-Cartier. Lesautres régiments de troupes, coloniales furent distribués dans les villages et à Moutréal, où M. de Lévis établit son quartier-généraL C'est là que se rendirent les troupes qui avaient honorablement capitulé au fort de Niagara. Après la prise de Québec, la Hotte anglaise s'était retirée, pour y passer l'hiver, à Louisbourg, laissant dans la capitale du Canada une garnison de 7 à 8,000 hommes sous le général* Murray. L'hiver de 1759 à 1760 vit une multitude de petits combats. Québec, qu'on se proposait d'attaquer au printemps suivant, fut harcelé, et la garnison anglaise se vit diminuée de plus de 1,500 hommes.

Cependant, M. de Lévis avait sous la main, à Montréal, environ 3,000 soldats et autant peut-être de Canadiens et de sauvages. Le "20 avril 1760, avant même que la débâcle des glaces fût achevée, cette armée patriote « composée de soldais et de citoyens qui ne faisaient qu'un corps et qui n'avaient qu'une âme1 », s'embarqua dans le Saint-Laurent en face de Montréal, après avoir l'ait glisser les bateaux à force de bras pour les mettre à l'eau. « L'armée se précipita dans le courant avec une ardeur inconcevable. Les Anglais la croyaient encore paisible dans ses quartiers d'hiver ; et déjà, toute débarquée, elle touchait à une garde avancée de 1,500 hommes qu'ils avaient placée à trois lieues de Québec2. » Un incident fortuit sauva ce détachement d'une surprise et d'une attaque où il eut été infailliblement taillé en pièces. Prévenu à temps, le général Murray sortit de Québec avec 4,000 hommes pour

1 Traducteur anonyme du Voyage d'Jsaue Weld

2 Ibidem.

protéger la retraite de ce détachement et arrêter la marche des Français. Pour être sur de ses derrières, le général anglais avait au préalable chassé toute la population de la ville, dans la crainte qu'elle ne se soulevai contre lui pendant qu'il serait aux prises avec nos troupes.

La bataillé s'engagea, près de Sainte-Koy, sur ce même plateau d'Abraham où Wolfe et Montoahn s'é- I aient rencontrés l'année précédente. L'affaire Fut chaude et glorieuse pour les Français; A un moment, les troupes de notre aile gauche, obligées de se former en bataille sous le feu meurtrier de l'artillerie anglaise, semblaient hésiter, quand M. de Bourlamaque les rallia et les mena sans tirer sur l'ennemi qu'elles culbutèrent à coups de baïonnette ; alors M. de Lévis donna à la droite l'ordre d'attaquer. Les Anglais ne purent résister; ils lurent enfoncés, obligés de se retirer dans Québec, et perdirent toute leur artillerie (20 canons, 2 obusiers) et environ 800 hommes, tués (n\ blessés, presque tous à coups de baïonnette. La victoire nous avait coûté 700 hommes; tous nos grenadiers avaient été tués par la mitraille des Anglais et avaient payé de leur sang le dernier triomphe du drapeau français au Canada.

Aussitôt M. de Lévis assiégea Québec. 11 avait pris aux Anglais, dans la bataille du "2H, une grande quantité d'outils avec lesquels on (il. les tranchées; et, le 11 mai, 1rs Français ouvrirent le feu contre la ville avec

quelques mauvaises pièces de 1er. Comme la poudre «Mail pare, nos artilleurs eurent ordre do no tirer que vingt coups par pièce, par vingt-quatre heures, et, tonl en canonnant la place, on attendit les secours qu'on

espérait voir venir de Franco. « Une seule frégate arrivée avant la Hotte anglaise eût décidé la reddition do Québec et assuré la Nouvelle- France pour cette année *. »

Le 15 mai, vers le soir, assiégeants et assiégés aperçurent quelques vaisseaux à l'horizon. Si c'était une tlotte française, Québec revenait à la France; sinon, M. de Lévis était obligé de lever le siège. Aussi tout le monde, dit l'historien anglais Knox, tournait-il avec la plus grande anxiété les yeux vers le bas du fleuve, d'où chacun espérait voir venir son salut. C'était l'avantgarde de la ilotte anglaise. « Nous restâmes quelque temps en suspens, n'ayant pas assez d'yeux pour la regarder, dit Knox, et l'on ne peut exprimer l'allégresse de la garnison, quand nous lûmes bien convaincus que c'étaient des frégates anglaises. Ofiiciers et soldats montèrent sur les remparts faisant face aux Français, et poussèrent pendant plus d'une heure des hourras continuels en élevant leurs chapeaux en l'air. La ville, le camp ennemi, le port et les campagnes voisines retentirent de nos cris et du roulement de nos canons. Enfin, il est impossible de se faire une idée de cette joie, si l'on n'a pas souffert les extrémités d'un siège et si l'on ne s'est pas vu avec de braves amis et de braves compatriotes voué à une mort certaine. »

On imagine aisément que l'arrivée de la ilotte anglaise fut accueillie, de notre côté, avec des sentiments bien différents. M. de Lévis, la douleur au tueur* leva le siège de Québec, le 16 mai, et il se replia de poste en poste sur Montréal avec 3,(300 hommes. Le faible

1 Lettre du chevalier de Lévis au ministre île la guerre, citée par M. Dussieux.

secours (6 bâtiments avec quelques troupes el des munitions) que notre ministre de la marine sYlait décidé à envoyer au Canada, parti! beaucoup trop tard de Bordeaux (l'I avril); nos marins ne purent forcer la croisière que les Anglais avaient déjà établie à rentrée du Saint-Laurent, et tout ce que purent faire ceux <le i es bâtiments qui ne furent pas pris, fut <le débarquer leurs troupes dans la baie des Chaleurs, à 300 lieues de Québec, où ils furent absolument inutiles1.

11 ne restait plus d'espoir à la défense. Trois armées considérables, achevant d'exécuter le plan combiné l'année précédente, se dirigèrent en même temps sur Montréal, resserrant leur cercle de fer autour de nos malheureuses troupes qui, peu nombreuses dès le début de la lutte, et fort diminuées par des combats fréquents, manquaient tout à la fois de munitions de guerreet de bouche. Des actes d'héroïsme marquèrent encore cette dernière phase de notre agonie. C'est ainsi que le capitaine Pouchot, enfermé dans le fort Lévis, arrêta seul, avec "200 soldats, pendant douze jours, les 12,000 Anglais du général Amherst qui l'assiégeaient, et ne se rendit qu'après que les remparts du fort eurent été détruits, toutes ses pièces mises hors de service, tous ses officiers tués ou blessés.

Quand Montréal, bloqué par cette formidable armée d' Amherst, décida de capituler, M. de Lévis, repoussant les conditions de la capitulation, et poussant l'ardeur patriotique à ses dernières limites, proposa de se renfermer dans l'ile de Sainte-Hélène pour

* Dussieux.

y leniv jusqu'au dernier homme; il trouva ses soldats tout prêts à s'associer à cet holocauste volontaire de leur chef. Il fallut Tordre formel du marquis de Vaudreuil pour lui faire poser les armes. Le 8 septembre 1760, celui-ci, qui gardait jusqu'au bout, malgré son insuffisance, le titre de gouverneur du Canada, signa à Montréal la capitulation par laquelle il livrait le Canada tout entier à l'autorité britannique. Il stipulait seulement pour ses habitants le libre exercice de leur religion, la conservation de leurs propriétés et de leurs lois.

Le gouverneur, l'intendant, les fonctionnaires de l'administration civile et militaire, M. de Lévis et l<sr> officiers, 2,400 soldats et artilleurs, et les habitants les plus marquants, quittèrent la colonie pour rentrer en France.

L'année d'après (décembre 1764), un arrêt du Conseil d'Etat décidait l'ouverture d'une instruction contre « les auteurs des monopoles, abus, vexations et prévarications qui avaient été commis en Canada. »

Ce procès dura deux ans et se termina par la condamnation de Bigot et de neuf de ses complices. Bigot, pour son compte, jeté àla Bastille, fut condamné ensuite au bannissement perpétuel du royaume, et ses biens furent confisqués.

Le gouvernement de Louis XV, qui prétendait châtier (un peu tard) les dilapidations honteuses qu'il avait laissé commettre, commettait lui-même une véritable banqueroute en refusant de payer les lettres de change tirées par les Canadiens sur le Trésor, qui leur devait plusieurs millions l. C'est par cette iniquité criante

* L'argent monnayé ayant toujours été rare au Canada, on avait paré à cette pénurie par ce qu'on appelait la « inonnoie de carte »

que ce gouvernement indigne payait le dévouement de oes braves « qui avoienl toul sacrifié, disait d'eux M. de Lévis, pour la conservation du Canada. » Ce désastre^ joinl à toul ce que la colonie avait souffert déjà, n'étaitil pas fait pour desserrer le lien qui rattachait les Canadiens à la France et pour leur faire supporter plus patiemment le nouvel ordre de choses qu'allait consacrer le traité de Paris1?

Ce traité, signé le 10 février 17(>:>, vint mettre le sceau de la consommation aux malheurs que la guerre de Sept-Ans avait déchaînés sur la France, et particulièrement sur ses colonies. En même temps qu'elle cédait les Indes (sauf Pondichéry et. quelques comptoirs) et plusieurs Antilles à l'Angleterre, elle abandonnait à la même puissance celte Nouvelle-France où, depuis plus de deux siècles, son drapeau avait été

ou de papier. (Sur cette monnaie de carte, voir un art. ftp M. Lareau dans la Bévue de Montréal, année 4878). En 1717, par arrêt du conseil royal, le cours do ces billets fut réduit à la moitié de leur valeur nominale ; le gouvernement de la régence acquitta ces billets ainsi réduits en promettant île les retirer de la circulation et de les remplacer par de la monnaie d'or et d'argent. En fait, on se contenta de faire frapper, en 1821 , des monnaies de cuivre à la marque : Colonies françaises, dont personne ne voulut pour les échanges, et la « monnaie de carte » revint en circulation : a L'argent de ce pays est différent de celui de France et craint extrêmement l'eau et le feu, écrivait en 1794, l'abbé .T. Navi.'res : ce sont des cartes de différentes grandeurs sur lesquelles sont les armoiries de France, les noms du gouverneur, de l'intendant et du contrôleur. Toutes les affaires se font avec cet argent de papier. » A la conquête quatre millions et demi de livres sterling étaient encore entre les mains des habitants, et c'est ce papier que le Trésor refusait alors de rembourser. A la paix pourtant, le gouvernement français consentit à payer aux Canadiens trois millions en contrats el six cent mille louis en argent, (Suite. — Ferland.)

planté, où tant, do vaillance, tant d'abnégation, tnntde fermeté avaient été dépensés pour le maintenir et le rendre glorieux.

L'article Ll de ce néfaste traité portait ce qui suit: « Le roi de France renonce à toutes les prétentions qu'il a formées ou pu former autrefois sur la Nouvelle- Ecosse ou Acadie, en toutes ses parties, et la garantit, tout entière, avec toutes ses dépendances, au roi de la Grande-Bretagne. De plus S. M. très chrétienne cède et garantit à S. M. britannique, en toute propriété, le Canada avec toutes ses dépendances ainsi que l'île du Cap-Breton et toutes les autres îles dans le golfe et dans le fleuve Saint-Laurent, sans restrictions et sans qu'il soit libre de revenir, sous aucun prétexte, contre cette cession et garantie, ni de troubler la Grande-Bretagne dans les susdites possessions. »

De tout cet immense territoire qui s'étendait du banc de Terre-Neuve aux montagnes Rocheuses ou même à la Mer Vermeille comme on désignait alors l'Océan Pacifique, la France ne garda rien, que deux petites îles, voisines de Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon, l avec un droit de pêche sur les côtes Est et.

* Encore le traité stipulait-il l'interdiction pour la France de les fortifier. Mais le traité de paix conclu à Versailles en 1783, après la guerre de l'Indépendance des Etats-Unis, supprima cette clause restrictive, en sorte que la France recouvra la pleine propriété de ces deux îlots, avec le droit de les fortifier et d'y établir une force militaire. Telle est encore la nature du droit exercé aujourd'hui par la France sur ces deux pêcheries qui, après avoir été prises deux fois parles Anglais en 1793 et en tS03, après la paix d'Amiens, sont définitivement rentrées sansladomination de la France en vertu du traité de Paris, du 30 mai 1814. Depuis la reprise de possession qui a eu lieu seulement au commencement de 1816, les expéditions de pêche ont repris leur ancienne activité dans ces deux lies dont la popula-

Ouest <lo l'île de Terre-Neuve (mais sans le droit <l<> fonder sur ces côtes d'établissements fixes).

Mais ce n'esl pas tout, el par le même traité, la France cédait à l'Espagne, en compensation des pertes auxquelles elle l'avait entraînée par suite du pacte de famille, outre Minorque que nous avions prise sur les Anglais, la Louisiane qui ne comptai! sans doute encore que peu de colons, mais qui valait pourtant la peine d'être conservée1. Ainsi tout l'hémisphère américain se trouva partagé entre les Anglais et les Espagnols. Ainsi encore disparut la « Nouvelle France » d'Amérique qu'avaient voulu constituer e1 développer les François I", les Coligny, les Champlain, les Poutrincourt, les Henri IV, les Richelieu, les Golbert, tous ces génies si éminemment français. Elle succomba victime du nombre, victime surtout de l'impéritie et <!es folies d'un gouvernement déshonore'1. Elle succomba en léguant à la vieille France, dont les événements la séparaient ainsi brutalement, le souvenir de tout un passé glorieux de découvertes, d'aventures, de batailles, de vaillantises de toute nature, qui ont ajouté de si nobles pages au livre d'or de la vieille race Gauloise. Mais retenons aussi de cette histoire celte leçon que, plus que personne peut-être, nous avons besoin de nous répéter constamment à nous-mêmes: c'est que l'esprit d'entreprise, la valeur personnelle, les qualités brillantes et chevaleresques, les dons d'un cœur

tion sédentaire est surtout composée d'Acadiens français, et grâce aux encouragements accordés par la métropole, ces expéditions se sont incessamment accrue- .

1 Lu Louisiane devait revenirâ la France en 1701, pour être cédée, en 1811, aux Etats-Unis, contre la somme de 80 millions de francs.

généreux el bouillant ne valent, pas, pour les succès définitifs, durables, les qualités plus modestes de la persévérance, de la suite dans les entreprises, de la ténacité au travail, de l'opiniâtreté dans l'effort!

Il est bien évident, pour <[ui relit ces annales des colonies anglaises et françaises sur le sol du Nouveau- Monde que la France, ayant mis pied sur ce continent avant l'Angleterre, à qui elle était d'ailleurs fort supérieure, il y a trois siècles, en puissance, eût pu gagner la partie dans cette bataille où se décidait probable-* ment cette question capitale de savoir à laquelle des branches de la famille humaine appartiendra la suprématie de l'univers. Que lui eût-il fallu pour cela? Entretenir avec soin sa marine militaire et marchande de façon à pouvoir défier sur mer toute puissance rivale ; favoriser le mouvement de colonisation qui se serait volontiers porté vers l'Amérique française, surtout pendant l'ère des persécutions religieuses ; accueillir les huguenots au lieu de les pourchasser et «le les tuer ; en dernier lieu et quand il ne fut plus possible d'éviter la lutte avec les Anglais, soutenir au moins par des secours moins insuffisants les généraux qui conduisaient cette lutte, tâcher de reprendre l'avance perdue et établir à titre de colons sur les bords du Mississipi et de l'Ohio ces milliers d'hommes qu'on envoyait périr chaque année dans les guerres de Hollande ou d'Allemagne, employer là les millions engloutis dans les constructions dispendieuses de Versailles ou, plus tard, dans les orgies du Parc-aux-Cerfs. Il est bien possible que cette Nouvelle-France ainsi fondée au delà des mers se serait un jour séparée de sa mère-patrie, comme le firent vingt ans plus tard les

colonies anglaises devenues Lea Etats-Unis d'Amérique. C'est la destinée des peuples comme des individus que devenus grands, « ils quitteronl leur père et leur mère ». Mais qu'importe? C'eut été toujours la France avec sa langue, instrument si parfait et si précis de la pensée, de la philosophie, du droit, des belles-lettres, la France avec une religion peut-être et une civilisation supérieures, la France avec son grand cœur, tutrice bienveillante et non destructrice de la race américaine, de la race rouge, la France, qui ne se tût jamais accomodée d'une législation esclavagiste, une France tille de la nôtre et. qui eût probablement mieux valu que l'ancienne.

(l'est là ce que ne comprit jamais Voltaire qui s'accommoda si aisément de la perle des « glaces » du Canada. C'est ce que ne comprirent ni Bernis, ni Cboiseul, ni les autres ministres de cette triste cour de Louis XV. Ils se consolèrent peut-être avec la pensée « que les colonies anglaises, animées par la victoire, et n'étant plus contenues par la crainte «les Français et le besoin d'un appui », se révolteraient bientôt contre leur métropole et contre les gênes, qui étouffaient leur commerce et leur industrie. « Mais, remarque justement M. Laboulaye1, si ce fut la pensée qui décida M, de Choiseul à signer l'abandon du Canada, quelle fausse et médiocre politique! Sans doute il était bien de prévoir que les colonies, en grandissant, se détacheraient de l'Angleterre et briseraient un jour sa toute-puissance maritime; mais ce qu'il était

* Article sur le \fr vol. de Y Histoire de la révolution américaine, de Bancroft, inséré dans le Journal des Débats du 28 mai 1852.

aisé de comprendre, c'est que dans cette immense territoire s'établirait bientôt un empire aussi grand et aussi peuplé que l'Europe, et un empire anglais de mœurs, d'idées, de langage, de religion. Un homme d'Etal eùl risqué la France pour sauver le Canada et conserver à la civilisation française une part du nouveau continent. Céder, c'était signer l'affaiblissement de notre race ; la part que la France a prise à la révolution d'Amérique a bien pu laver son injure, mais elle n'a pas relevé sa puissance abattue. »

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