CHAPITRE XXIIT
Projet de Conquête.—Evacuation de Catarocouy.— Excursions dans le Nouvelle Angleterre et la Nouvelle York.
Le plan de conquête proposé par le chevalier de CALLIERES, fut approuvé du roi et du ministre des colonies ;. mais ce ne fut pas le marquis de DENONVILLE qui fut chargé de le mettre à exécution : par une lettre datée du 31 rai 1089, le sui lui iuundait que la guerre s'étant rallumée en Europe, il avait pris la résolution de le rappeller, pour lui donner de l'emploi dans ses armées. Le véritable motif de ce rappel était de mettre à la tête de la colonie du Canada un homme d’un caractère ferme, d’une grande expérience dans la guerre, qui connût le pays, et qui sût manier l'esprit des Sauvages ; et tout cela se rencontrait dans le comte de FRoNTENAC. Si l’on n’avait pas oublié ses fautes, ou ses brouilleries avec les autres autorités du pays, on avait lieu d’espérer que les chagrins qu’elles lui avaient causés le mettraient sur ses gardes, et le porteraient à se conduire avec plus de modération et de prudence qu’il n’avait fait, pendant sa première administration.
Dans les instructions qui lui furent données, et qui
la Baïe d'Hudson et de l’Acadie, en venait à la conquête projettée: pour l’effectuer, sa majesté faisait armer deux de ses vaisseaux, dans le port de Rochefort, et les mettait sous le commandement du sieur DE LA CarriNIERE. Le comte de FRONTENAC devait s’embarquer sur un de ces vaisseaux, avec le chevalier de CALLIERES, pour se rendre d’abord à l’entrée du golfe de Saint-Laurent, puis à Camceaux ou à Chédabouctou, et de là s’embarquer pour Québec, sur un des vaisseaux marchands qui l’auraient suivi, après avoir laissé L à M. pe LA CAFFINIERE l’ordre de se rendre dans la | rade de New-York, et de se saisir de tous les vaisseaux qu’il y rencontrerait, Il devait envoyer devant lui à Québec, s’il était possible, le chevalier de CALLIERES, |l afin d’y hâter les préparatifs de l’expédition ; et comme | dans cette entreprise, il aurait avec lui, à peu près, toutes les forecs disponibles du Canada, il devait, avant son départ, se concerter avec M. DE DENONVILLE sur les mesures à prendre contre les incursions des Iroquois, Il et donner ses ordres au chevalier de VAUDREUIL, qui (| devait commander dansle pays, pendant l’expédition, h | après le départ du marquis de DENONvVILLE. La HE Nouvelle York conquise, M. DE FRONTENAC y devait laisser les Anglais catholiques qui voudraient y demeurer ; distribuer aux Français qu'il y établirait les gens | de service, ou les esclaves, dont ils auraient besoin ; faire Fi LE prisonniers les officiers et les principaux habitans, et envoyer tout le reste, hommes et femmes, dans la Nouvelle Angleterre ou dans la Pensylvanie. Le chevalier de CazLteREs devait avoir le gouvernement de la province conquise, sous la dépendance du gouverneur de la Nouvelle France. Enfin, pour ôter aux autres colonies
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anglaises la facilité de faire aucune entreprise, par terre, contre le Canada, le comte de FRONTENAC avait ordre de détruire toutes les habitations voisines de New-York, et de mettre toutes les autres sous contribution.
Ce plan, qui serait réprouvé de nos jours, comme entrainant, dans sa réussite, des injustices criantes, pour ne pas dire des atrocités, mais qui était en harmonie avec les idées de l’époque, ou celles de Louis XIV et de son ministre Louvors, sur les droits de la guerre ; ce plan, disons-nous, était plus facile à concevoir qu’à exécuter. Il dépendait, dit CHARLEvOIX, du concours de deux choses sur lesquelles on ne peut jamais compter sûrement, à savoir, des vents favorables, et une diligence égale dans ceux qui étaient chargés de travailler aux préparatifs. ” Le manque de ce concours le fit échouer complètement. Les vaisseaux ne furent prêts que fort tard ; ils furent séparés par les brumes, sur les bancs de Terre-Neuve, et ne furent réunis à Chédabouctou, que le 18 septembre. M. DE FRONTENAC en repartit, le lendemain, avec tous ceux qui étaient destinés pour Québec, après avoir laissé à M. De LA CAFFINIERE des instructions qui prouvaient que, s’il ne renonçait pas encore tout-à-fait à l’expédition de la Nouvelle-York, il ne comptait pas beaucoup sur la réussite. Il apprit, le 25, à l’Ile- Percée, l’irruption des Iroquois dans l’île de Montréal. Îl arriva à Québec le 12 octobre, avec le chevalier de CazuiERES. Îls en repartirent, le 20, et arrivèrent à Montréal, le 27.
Le comte de FRONTENAC n’apprit pas sans un r:0-
fond regret que le fort de Catarocouy était, en toute pro- NB
babilité, évacué et ruiné. Son prédécesseur avait envoyé à M. ne VALRENNES, qui y commandait, l’ordre d'abandonner ce poste, après en avoir fait sauter les fortifications, et détruit tout ce qu’il ne pourrait pas emporter, dans le cas où il ne lui arriverait pas de convoi avant le mois de décembre. M. pe FRonTENAcC fit aussitôt équipper vingt-cinq canots, et leur donna pour escorte un détachement de troupes et trois cents Canadiens ou Sauvages. Mais son convoi ne put être prêt que le 6 novembre, et l’ayant conduit lui-même jusqu’à la Chine, il n’y avait pas deux heures qu’il était de retour à Montréal, lorsqu'il y vit arriver M. DE VaL- RENNES, avec sa garnison réduite à vingt-cinq hommes.
«. peu près dans le même temps que les Iroquois ravageaient l’île de Montréal, les Sauvages de l’ Acadie en faisaient autant, sur les frontières de la Nouvelle Angleterre. Ils surprirent quelques petits forts, que les Anglais avaient dans le voisinage du Kennebec, y tuèrent environ deux cents personnes, probablement aussi de tout âge et de tout sèxe, et en rapportèrent un riche butin.
Cette expédition cruelle fut suivie de quelques autres, qui ne le furent pas moins, bien qu’elles fussent dirigées par des Français. Le comte de FRONTENAC, hors d’état d'exécuter le dessein formé à la cour le France, de conquérir la Nouvelle York, crut qu’il convenait de donner du moins de l’occupation aux habitans de cette province, dans leurs propres foyers. Il leva donc trois partis de guerre pour entrer, par trois endroits différents, dans le pays ennemi. Le premier (celui de Montréal.) se composait de cent-dix hommes, Français et Sauvages, et eut pour commandans MM, pe ManrTer et DE
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SAINTE-HELENE, auxquels se joignirent, comme volontaires, MM. pe REPENTIGNY, D'IBERVILLE, DE Bonrepos et DE MonTicny. Il se dirigea du côté d’Orange, ou Albany, et arriva, dans la nuit du 7 au 8 février 1690, à la vue du bourg de Skenectady (le même que CHARLEVOIxX appelle Corlar). Il y entra sans que les habitans s’en apperçussent. Ayant fait le cri guerre, à la manière des Sauvages, chacun donna de son côté. On ne trouva guère de résistance qu’à une espèce de fort, dont la garnison fit d’abord un feu assezvif sur les assaillans : mais la porte de ce fort ayant été enfoncée, tous ceux qui le défendaient furent passés au fil de l'épée. Une maison, où l’on éprouva aussi de la résistance, fut enfoncée, et pas un de ceux qui s’y étaient enfermés ne fut épargné. “Bientôt, comme s’exprime CHARLEVOIx, ce ne fut plus que massacre et pillage dans le bourg : ” le ministre du lieu, et un nombre de femmes et d’enfans périrent dans cette boucherie. Le commandant de la place, qui s’était retiré de l’autre côté de la rivière, avec des soldats et des Sauvages, mit bas les armes, le lendemain. Toutes les maisons du bourg furent brulées. Enfin, on épargna une soixantaine de femmes et d’enfans, qui avaient échappé à la première furie des assaillans.
Après un si terrible exploit, on crut devoir reprendre promptement le chemin du Canada ; mais bientôt, les vivres venant à manquer, on fut contraint de se séparer. On fut attaqué dans la retraite, et l’on perdit une vingtaine d’hommes. Il n’y en avait eu que deux de tués, et un (MonTicny) de blessé, à l’attaque de Skenectady.
Le second parti ne se composait que de cinquante-
deux hommes. Il était commandé par le sieur HERr- TEL, accompagné de trois fils et de deux neveux, les sieurs GATINEAU et CREVIER DE SAINT-FRANGÇoIS. Il partit des Trois-Rivières, le 28 janvier, et arriva, le 27 mars, près d’une bourgade que CHARLEVOIX appelle S'ementels. Alors il partagea sa troupe en trois bandes : la première eut ordre d’attaquer une grande maison fortifiée ; et la seconde, de se saisir d’un fort de pieux à quatre bastions, tandis qu’avec la troisième, il attaquerait un fort plus grand, où il y avait du canon. Tout cela fut exécuté avec autant d’habileté que de bravoure. Les Anglais parurent d’abord vouloir se défendre ; mais ils ne soutinrent pas le premier feu des assaillans : les plus braves furent tués, et les autres, au nombre de cinquante-quatre, se rendirent prisonniers de guerre. On mit le feu aux maisons, ainsi qu'aux étables, où il périt plus de deux mille pièces de bétail.
Sementels n’était éloigné que de quelques lieues d’une autre grosse bourgade, d’où il pouvait sortir assez de monde pour envelopper HERTEL, et lui couper la retraite. En effet, dés le soir même, deux cents hommes s’avancèrent pour l’attaquer. Ïi se mit en bataille, sur le bord d’une rivière où il y avait un pont dont il fit occuper la tête, et les Anglais s'étant présentés pour le passer, 1il les laissa avancer, sans tirer un seul coup ; puis fondant sur eux, l’épée à la main, il en tua ou blessa dix-huit, et obligea le reste à lui céder le champ de bataille, n’ayant eu, de son côté, que deux hommes de tués, et un de blessé.
Après cetexploit, M. HErTEL se joignit au troisième parti, qui se composait de quelques Canadiens et de soixante Abénaquis du Sault de la Chaudière,
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et était commandé par le lieutenant DE PORTNEUr. Il était parti de Québec, le même jour que M. Her- TEL avait laissé les Trois-Rivières, et il arriva, avec son renfort, vers la mi-mai, sur les bords du Kenneber, où il fut joint par d’autres Sauvages. Le 25, il s’approcha du fort de Kaskebee, bâti sur le bord de la mer, et défendu par plus de cent hommes et huit pièces de canon. Les Français s’étant annoncés par des cris de guerre, Cinquante hommes de la garniso n sortirent pour les repousser ; maisils furent tous tués, à l’exception de quatre ou cinq, qui rentrèrent blessés dans la place. Sur le-soir, PORTNEUF envoya sommer le commandant de se-rendre ; mais celui-ci ayant répondu qu’il était déterminé à se défendre jusqu’à la mort, il fut résolu qu’on assiégerait le fort. Malgré le peu d’expérience des Canadiens et des Sau, ages dans cette manière d’attaque, les assiégés se trouvèrent tellement pressés, que dès le 28, ils demandèrent à parlementer. N’ayant pas voulu, ce jour-là, livrer le fort avec les vivres et les munitions qu’il contenait, ils furent contraints, le lerdemain, de se rendre prisonniers de guerre.
M. pe Porrneur fitenveler les canons du fort, y prit tout ce qu’il y trouva à sa bienséance, et y fit mettre le feu. Après quoi, il fit aussi réduire en cendres toutes les maisons, à deux lieues à la ronde. Les plus marquants des prisonniers furent conduits à Québec : les autres demeurèrent entre les mains des Sauvages.
Ces expéditions, loin d’intimider, ou d’occuper uniquement chez eux, les habitans de la Nouvelle Angleterre et de la Nouvelle York, les portèrent à faire des effortsvigoureux pour s’en délivrer, d’un coup, en chassant les Français du Canada. Ils commencèrent par
l’Acadie. A peine Kaskebee s'était rendu aux dis çais, que quatre vaisseaux anglais parurent à la ” ; ce fort ; le chevalier Pis, ou Puipps, commandan de cette escadre, venait, avec des troupes, sofune on l'apprit ensuite, pour secourir la place ÿ mais n’y Frs vu ni pavillons ni signaux, il revira de bord, et se dirigea vers le Port Royal, où commandait M. p8 MANNEvaL, frère de PorTNeur, et s’en rendit maître, après une faible résistance. Il s’empara ensuite de la Haive, de Chédabouctou, de Percé, en un mot, de presque tous les postes que les Français possédaient en Acadie s retenant prisonniers les commandans et les officiers du gouvernement qui tombaient entre ses mains, et faisant prêter aux habitans serment de fidélité aux souverains de la Grande-Bretagne.
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