CHAPITRE XXXVIT
Administration du comte de la Galissonnière.—Mou. vemens au sujet des Icadiens.—-Restilution de Louisbourg.
Le gouvernement de la Nouvelle France étant devenu vaquant par la captivité du marquis de LA Jon- QUIERE, le roi nomma, pour le rempiacer ad interim, le comte de LA GALISSONNIERE, dont les provisions sont datées du 10 juin 1747. M. HocquarrT, qui avait été rappelle, en même temps que le marquis de BEAUHARNOIS, eut pour successeur, dans l’intendance, M. FRANÇOIS B1GoT, par commission du 1er janvier 1748. Les pouvoirs de ce dernier, comme intendant, furent augmentés dans la colonie, et s’étendirent à la Louisiane, et à toutes les terres et îles dépendantes de la Nouvelle France.
Le comte de LA GALISSONNIERE, homme instruit, habile et entreprenant, n’eut pas plutôt pris les rênes de l'administration, qu’il travailla à se procurer des renseignemens exacts sur le pays qu’il avait à gouverner : il s'étudia à en connaitre particulièrement le sol, le climat, les productions, la population, le commerce et les ressources. Mais son activité ne lui permit pas de se borner à acquérir ces connaissances, ou d’attendre
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pour agir, qu’il les eût acquises : persuadé que la paix ne pouvait pas tarder beaucoup à se conclure, et comprenant de quelle importance il était de donner au Canada et à l’Acadie continentale des limites fixes et bien déterminées, il fit partir M. CELERON DE BIENVILLE, accompagné de trois cents hommes, pour le Détroit, avec ordre de traverser de là les contrées du Sud-Ouest, jusqu’aux monts /palaches où Alleghanys, qu’il admeitoit être les bornes des possessions de l’Angleterre, et au-delà desquels il soutenait qu’elle ne pouvait avoir aucune prétention. Cet officier avait ordre, non seulement d’engager un certain nombre de Sauvages à l’accompagner, dans son excursion, mais encore de tirer parole de toutes les tribus chez lesquelles il passerait, qu’elles ne permettraient, à l’avenir, à aucun commerçant, ou traitant anglais, de les venir visiter. Il lui fut fourni des plaques de plomb, sur lesquelles étaient gravées les armes de France, et qu’il avait ordre d’enterrer, à des stations particulières; ce dont il devait être dressé des procès-verbaux, signés de lui, et des ofciers qui l’accompagnaient.
CELERON s’acquitta ponctuellement de la commission dont le gouverneur général l'avait chargé ; mais non sans exciter des soupçons et des craintes dans l'esprit des Sauvages, dont plusieurs ne se génèrent pas de dire tout haut, qu’'OnonrHio, en prenant ainsi possession de leur pays, pourrait bien avoir dessein de faire d’eux ses sujets, et peut-être même ses esclaves. La masse des procès-verbaux qui furent dressés, dans le cours de cette expédition, fut apportée à M. DE La GALISSONNIERE, et par lui transmise à la cour de France. Deux ans après, M. pe CELERoON fut ré-
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compensé des services qu'il avait rendus, en cette occasion, par la place de commandant du Détroit, avec le rang de major.
Dans le mème temps que le comte de LA Gaxis- SONNIÈRE faisait parir CELERON pour les contrées du Sud-Ouest, il envoya une letie à M. Hamizrow, gouverneur de ia Peusylvanie, pour l'informer de la démarche qu'il faisait, et le prier de donner ses orüres, pour qu’à l'avenir, les habitans de sa province n’allassent pas commercer au-delà des monts Apalaches, attenuu qu’il avait reçu de son gouvernerrent l’injonction expresse d’arréter les personnes et de con. fisquer les eflets de ceux qui seraient trouvés faisant la traite avec les Sauvages, dans les contrées situtes à l’ouest de ces montagnes.
Par un des articles du traité d’Utrecht, il était stipulé que ceux des habitans français de lAcadie qui voudraient devenir sujets de la Grande-Bretagne, et demeurer dans la Nouvelle Ecosse, y jouiraient du libre exercice de leur religion, etc. Plusieurs de ces habitans, se prévalant de cette clause, avaient prêté le serment de fidélité, ou comme le prétendent quelques écrivains français, de neutralité seulement, et étaient demeurés sur leurs terres. M. DE LA GALISSONNIERE crut voir, dans cet état de choses, une anomalie, ou une inconvenance préjudiciable au bien de son gouvernement : il ponsa qu’il ne convenait pas que des Français d’origine, de langue et de religion demeurassent sous un gouvernement étranger, et souvent ennemi de la France, tandis qu’à trente lieues de dis+ lance, ils pouvaient se trouver parmi leurs compati.otes, et faire corps, pour ainsi dire, avec les autres ha-
bitans du Canada. Il forma donc le projet de faire passer les Acadiens de la presqu’ile eur le continent voisin ; et pour y mieux réussir, il eut recours à leurs missionnaires, et particulièren nt à M. LeLourrr, prêtre séculier, et au P. GERMAIN, jésuite. Ces missionnaires entrèrent, avec zèle, dans les vues du'gouverneur général ; et pour les seconder, dans leurs efforts, celui-ci envoya un renfort de troupes au commandant du fort qui avait été construit au nord de la Baïe Française, avec ordre de s’y maintenir par la force des armes, si on tentait de l’en déloger. Par ces moyens, on parvint à induire plusieurs familles acadiennes à venir s#’établir dans le voisinage, et comme sous la protection de ce fort.
Flatté de ce premier succès, et persuadé, qu’avee un peu d’encouragement, un grand nombre d’Acadiens suivraient l’exemple de ces premiers émigrés, et qu’il se formerait, par ce moyen, une nouvelle colonie, qui serait comme une barrière contre les Anglais, de ce coté-là, M. DE'LA GALISSONNIERE s’adressa au ministère français, pour Jui demander des fonds qui le missent en état d’exécuter pleinement le plan qu’il s’était proposé, par rapport aux Acadiens. Ce plan fut approuvé en France, ct il fut accordé huit cent mille livres, par année, pour le mettre à exécution.
Sur ces entrefaites, le comte de LA GALISSONNIERE fut remplacé par M. DE LA JONQUIERE, qui ayant recouvré sa liberté, à la paix de 1748, rentra en possession de son gouvernement, en vertu de sa première commission.
Par le traité d’Aix-la-Chapelle, la France recouvrait tout ce que l’Angleterre lui avait enlevé, durant la
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Avant de s’embarquer pour la France, M. DE La GALISSONNIERE Communiqua à son successeur tous les renseignemens qu’il sétait procurés, concernant la colonie, et lui indiqua les plans qu’il croyait être les plus propres à la faire fleurir et prospérer. 1l fut ensuite nommé, conjointement avec M. SILHOUETTE, commissaire de la part de la France,” pour le règlement des limites des nossessions anglaises et françaises, et particulièrement de l’Acadie, et ne se montra pas, comme tel, moins actifet moins zélé qu'il ne l'avait été, comme gouverneur de la Nouvelle France. I dressa un mémoire, où il exposait, d’une manière détaillée, tous les avantages que la France pouvait retirer du Canada; et il proposa un plan, qui, s’il eût été adopté à temps, aurait probablement empêché la conquête de 1760. Ce plan était de prendre possession de l’intérieur du pays, au moyen de forts érigés, de distance en distance, et d'envoyer, en même temps, 10,000 paysans de France, pour peupler les bords des lacs, du Micissipi et des principales rivières qui s’y déchargent. Si ce plan avait été adopté, dit l’historien anglais du Canada, M. SmirH, les colonies anglaises auraient été bornées par les monts Alleghanys, et seraient conséquemment restées toujours faibles ; les mesures qui occasionnèrent ies hostilités de 1756 n’auraient pas eu lieu, et l’envahissement de 1759 n’aurait pas été entrepris.
Malheureusement pour la France et pour le Canada,
* Les commissaires, de la part de l’Angleterre, furent MM. Suircey et Mizpmay.
administration du comte de L: GALISSONNIERE fut de trop courte durée : son successeur immédiat, quoique doué de talens, ne se montra pas animé du même zèle pour le bien public, et lui était de beaucoup inférieur du côté des connaissances acquises. *
* 6 Si, sous le gouvernement français, dit M. Lampenr, dans son voyage en Canada, les Canadiens avaient été disposés à cultiver les arts et les sciences, cette disposition se srrait manifestée sous le comte de LA (7ALISSONNIERE, qui fut le gouverneur le plus actif et le plus éclairé qu’ait eu le Canada. Ilétait, à tous égards, un homme d’état accompli; et ses connaissances dans l’histoire naturelle, la philosophie et les mathématiques furent utiies aux vues de son gouvernement. Il se procura des renseignemens des parties les plus éloignées de la Nouvelle France, concernant ses habitans, ses animaux, ses arbres et ses plantes, ses terres et ses minéraux : ainsi que sur ses lacs, ses rivières ctses mers. Il s’était même mis en état de donner la description des endroits éloignés qu’il n’avait pas vus, mieux que ceux qui les habitaient. Enfin, M. br LA G41- LISSONNIERE était l’homme qu’il fallait pour réveiller, dans l'esprit des Canadiens, le goût des sciences et des arts, s’il ny avait été qu’endormi.”
Malheureusement, ce goût n’était pas encore né chez nos ancêtres. On ne leur trouvait, dit l’abbé Raynaz, aucune sensibilité pour le spectacle de la nature, ni pour les plaisirs de l’imagination ; nul goût pour les sciences, pour les arts, pour la lecture, pour linstruction. Les habitans des villes passaient l’hiver, comme l’été, dans une dissipation continuelle. L’amusement était l’unique passion, et la danse faisait les délices de tous les âges.??
“L’oisiveté et la frivolité, continue-t-il, n’auraient pas pris cet ascendant, en Canada, si le gouvernement avait su y occuper les esprits à d°s objets utiles et solides.” Mais loin de là, ce gouvernement semblait se complaire. ou trouver son intérêt à tenir le peuple dans l’ignorance : Pinstitution décorée d’abord du nom de collège ne fut jamais qu’une école élémentaire ; il n°y avait pas d’imprimerie dans le pays,et l’on ne pouvait y faire venir des livres de France qu'avec difficulté, et à grands frais.
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