Histoire du Canton de Fribourg, Volume 2
Les trois siècles, qui suivirent la fondation de Fribourg, peuvent 6tre considérés comme son âge de minorité. Vassal soumis et docîie 9 le peuple fribourgeois se laissa , pendant toute la durée de cette lop^e période , traîner à la remorque par ses suzerains , sourent vers un but diamétralement opposé à ses instincts.
Parvenu à son adolescence , il fît l'essai de ses forces , brisa ses chaînes 9 renvoya ses tuteurs et se jeta dans la carrière, avec toute Tardear d'une bouillante jeunesse.
Poar obtenir Talliance des hautes ligues , il aida à briser Tépée du Téméraire , et se posa en sentinelle vigilante à la porte occidentale de la Suisse. Puis , pour reconnaître les bienfaits de son a^niission , il concourut efficacement à désarmer TAutriche. ^ A dater de cette époque, la Goomdunauté fribourgeoise prend une part active aux affaires du voisinage et fait un redoutable e^pjloi de sa souveraineté en fesant descendre un chef de la Ré^ publique de sa chaise curule pour renvoyer à Téchafaud.
Quand ensuite la réforme vient soulever mille tempêtes autour d'elle, Fribourg hisse le pavillon de la foi et se transforme en citadelle imprenable , contre laquelfe expirent les flots orageux. Religion et liberté, telle est sa devise : Yépée^ la croix y tel ^ son symbole.
YI
Impatiente de la paix , la jeanesse fribourgeoise déborde sur les plaines de la Lombardie , sar les champs de la France , cherchant partout des armées à combattre.
Quand Berne l'ambitieuse enlève à Ift Savoie le pays de V«ud, et y brise en même temps le sceptre ducal et les insignes du Ga-^ tholicisme , Fribourg intervient avec autorité , protège les faibles, et prescrit des limites à la conquête.
Elle s'empare même , sans scrupule , d'une double couronne de comte, et renverse à ses portes une dynastie séculaire, dont l'origine se perdait dans la nuit des âges.
Berne et la Savoie ne menacent plus ses remparts. Mais elle est dévorée par la soif de l'or étranger. L'éclat de ce métal brille seul à son horizon politique , et c'est à la triste et trompeuse lueur de ce crépuscule que la Communauté fribourgeoise descend dans ces limbes désolés , où s'éteignent toutes les nations pour qui a sonné l'heure de la déchéance.
Elle s'était endormie dans un rêve de pouvoir et de liberté : elle s'éveille un Jour asservie par une faction intestine, puis se rendort d'un sommeil de deux siècles , comme ce chevalier des sagas Scandinaves , qu'un enchanteur perfide a frappé de léthargie dans son propre palais. Semblable aux statues de marbre couchées sous les gothiques arceaux dé îa c1iapelle,'il gît dans son castel solitaire sur le carreau de la grande àalle d'armes, tout bardé de fer et silencieux comme les panoplies qui la décorent, attendant dans une menaçante immobilité le moment vengeur du réveil.
dépendait le Patriciat règne , non comme autorité chargée de sauvegarder les libertés publiques^ mais comme les fesafit4^^^^ de lui-même; d'une main sapant la Constitution de Fan IyT^ l'autre organisant le monopole. Sa formation est toute n\7^té-
vn
rieuse; mâU sM fasitéTident est de fonder ai» système de privilège sar les ronies des institotions démocratiques, il y réussit Paysans; i)oi}rgeois j soldats , nobles , prêtres mêmes s'mcMnent devant loi; toos acceptent fèambl^ qfnalificadon de sujets. Il parodie en miniature les institutions grandioses de Tancienne Rome, dédare ne tenir son pouvoir que de Dien seul , se blaftOBBe de$ armoiries féodales y traite de pair avec les. tête 4Mmronnées, «t se décerne les mêmes hommages» qu'ailleurs on ne rend qu'à la majesté des rois. Mais déjà des voix lointaines sortent de la solitude et retentissent comme les grondemens précurseurs de la foudre.
Tels sont les principaux traks de l'histoire friboorgeoise , racolâtes dons cette seconde partie. Transmis par une tradition vacillante, oQ consignés dans d'obscures chroniques , ces fantômes du pd55^ ne s'étaient encore présentés à l'avenue de la pensée que sous des formes indécises, aux teintes vaporeuses.
Par la puissance de ses évocations , l'Histoire les pénètre d'dne lumière intérieure , dessine plus ou moins nettement leurs contours et ramène sur l'avant-scène ces ombres fugitives pour les fixer sous les yeux du Pub}ic.
Au milieu de cette variété de formes, de décors et de péripéties , se découvre toujours , hélas 1 le même principe d'instabilité et de destruction. Le spectre de la mort donâne toutes les figures, et on nuage de lugubre poésie j^ano: constamment sur les agitations de la vie* A peifl^ s'entr'ouvre-t-il {à et là pour kisser apercevoir quelques points azurés, et si, à de rares intervalles, l'écrivain soulève gpelques suaves parfums de ces débris historiques, presque toujours il s'en eiOiale une odeur sépuhrale, qiM annonce le néant des hommes et des choses, et rappelle à chaque instant Iw suprêmes tristesses de la tombe.
Chaque page contient aussi quelque sublime prophétie qui
échappe au leeteur vulgaire , mais dont le sage sait tirer profit Làt où le preimer ne voit que trembles et îllégaËté, ceim^ei aper^ çoit sans peine la tiiarcke des grande» idées à travers les manifestations souvent pleines de désordres, qni» tout en lies obscurcissant, les amioncent» Alors , quand dans le calme d'une profonde, mé^tatimi, Tovie intérieure comaieÉice à écouter, l'éclat même de la tempête ^vient faanoMiîe, et ses sou£Bes orageux se traduisent en magiques Meords , si iuilrueltfi peur qui sait les eomprendre.
Dans la préface de la première partie de cet ouvrage , j'avais établi la Démocratie et le Catholicisme comme les bases de la nationalité fribourgeoise. Des personnes, qui ne partagent pas celte opinion , ont tiré avantage des derniers événemens pour la combattre , me montrant , d'un côté , les guerres de religion prêtes à se rallumer ; de l'autre , kr souveraineté du peuple s'épuisant par ses excès. On a reproché aux partis religieux leur farouche intolérance , au peuple son insubordination , son ignorance , la petitesse de ses idées et la grossièreté de ses instincts.
L'année 1845 aura sans doute des écarts déplorables et des pages sanglantes à enregistrer; mais, quoique commis au nom des primipes le» plus sacrés , ces actes coupables ne sauraient en affaiblir l'autorité, et je maintiens ces principes.
Le peuple n'est incapable et ne se laisse égarer que parce qu'an lieu de l'initiation dont il avait besoin, il tfa reçu que des enseîgnemens nuls ou pervers. C'est un mineur affranchi trop tôt d'une tutelle qu^on aimait h prolonger , et jouissant de soniûdépMdance, sans y avoir été préparé. Laissèz-ie se former par de rudes épreuves^ s'instruire par d'austères leçons et se faire lui-même l'éducation que ne lui ont pas faite ceux qui auraient pu et dû la faire, ^ nous le retrouverons bientôt digne d'être libre.
Il e&t iiBfossible de niec la pois^aBce de celte Di^amcri^ie 911 est partent Elle, qui s'eat sauvée de plus d'une oppresaioDt qui s'eai f€^yée 4e plus d'un écart , qui a eafoni dans le sol fribaur* geois la triple féodalité boarguignonue, germaBÎqueet savoisiemie, et deax fois le Patriciat; elle sabrât n'en dqntons pas, retenir sa vitalité contre tous les despotismes nouveaux.
Quant au Catholicisme, les pasaiem déchalaéee et d'hypoeritei tendances ont tellement brouillé lea idées les plus saines, qu'il est peut-être difficile aujourd'hui de saisir la portée de ce mot. Pour moi , sans vouloir toucher à la question théologique , je ne puis entendre par là que la doctrine de l'Eglise primitive, la foi su^ blime des premiers fidèles, basée sur les sainles^ Ecritures, la Tra* dition et l'autorité des SS. Pérès : calme émanation de la con^ science, qui- plane au-dessus du monde et de ses passions pour s'élever jusqu'à l'éternel foyer de la vie. Voilà le culte qu'ont professé nos aïeux; cuite national , qui ne s'est jamafe trouiré en opposition ni avec les idées du progrès , ni avec nos chartes les plus libérales.
Ce Catholicisme et cette Démocratie sont les deux bases de la nationalité fribourgeoise , et je les proclame encore une fois.
Mais il ne faut pas confondre des prétentions temporelles avec les préceptes de l'Etan^^, ni des mouvemens fébriles avec les pulsations régulières 4u tempérament démfocffatiqueu Le Pbariséisme n'est pas une religion , pas plus que l'anarchie n'est la liberté.
LaD&noora^ a aussi ses conéitiMs.C'ta pnrfiité et les lumières» Armer un peuple du povtoir svqNrème et d'une Uberlé illimitée, sans l'y préparer; lui donner Tintelligenc» de ses droits , sans hii donner celle de Ms^dev4>its, c^est Texposer à un suicide inévitable, et mieux vaudrait pour Im une aristocratie éclairée que le slu-
1^ règkned'tme masse bnû^. Slais à cpielquô foime de gouverjiemeDt qn^ Toa donfie la préférence, llii#toire oantonale démontre qae nul ne sadcuit prospérer sans désintéressement» intelligente et dyime.
Au 16" siècle, deux grands systèmes religieux Se trpuyent en présence et se disputent Pempîre de i-Occident D*tm côté , le Catholicisme avec ses anciennes traditions, son unité sévère, l'immutabilité de ses dogmes, la pompe et la majesté de ses rits; de fautre ,^.la fiéforme avec son exégèàe niobile , sa liberté d'examen et sa rigide simplicité. C'est , dit, un auteur moderne , le drame le plus saisissant qui ait été joué sur la "scène du monde. Le Canton de Fribourg ne put pas 7 rester étranger. Chez nou^ aussi les consciences se sont émues, et, si l'ancien culte s'e$t maintenu intact,: nous le devons an double caractère de nationah'té que j^ai signalé, non moins qu'à- la politique et à la fermeté du Gouvernemetit. Dans l'exposé de ces faits, je me suis efforcé de ménager la susceptibilité des réformés, sans déroger au respect que je dois à ma croyance.
Même sollicitude dans l'exposé du Patriciat. Obscur plébéien d'origine, démocrate par principe, j'ai dû me tenir en garde contre les dangers, de cette position, et, si je n'ai pas toujours réussi, qu'on veuille se rappeler que.miaç appréciations s'iq^pliquent plus aux choses qu'aux personnes , aux corps politiques et non aux individus.
Un sentiment qui se reproduit presque à chaque page de cette histoire, c'^st l'horreur pour le service étranger, cette plaie invétérée de la Suisse, si funeste à ses institutions ^ à se& intérêts ixiatériels, à sa moralité et à sa gloire. En effet, s'il y a quelque chose de divin dans le courage du citoyen qui meurt en déf^!idaiil son pays, est-il rien de plus ignomînîeâx que ce dévoûmenl, au
piix de For, pra importe ddns quel but^ et même poor Texécaim dea plo» iniques vioU»e«s? âusâ ne .meUroQfh-Daos jamais m la mi^c6^ ligne les. héros de Mergarten; S'empach et Htoat, av^ les iperoenaifes de la Bicdi|ue » Dreux et Moncont(Mir.
Cette opinion a déjà été solennellement formulée, il y a 36Ô ans, par le saint anachorète de la Melcha, et sa parole, ainsi que chez les Grecs celle de Cassandre , est restée suspendue sur la Suisse comme un sinistre augure ou plutôt comme une malédiction.
 mesure que la tâche se développe , les révélations se multiplient, et il serait inouï que chaque lecteur y trouvât son compte. %\en alors ne doit détourner l'historien des deVoirs de son sacerdoce. Quelqu'un engageait, il y a quatorze cents ans, Sidoine ÂpoIIiiiaire à écrire l'histoire de son temps, a Dieu m'en préserve, > répondit-il, l'envie m'attaquerait dés le début, et, après un trax> vail pénible, je ne trouverais que haine au bout, d Cujus in^ choatio ini^idia , continuatio labor , Jinis odium. A moins de braver ces dangers , nulle histoire n'est possible. Placer les faits sous la garantie des sources, le jugement sous celle de la conscience , telle est la mission de l'écrivain. Mais , quoi qu'il fasse , il n'évitera pas plus que le biographe de Ste Paule la dent dés détracteurs toujours prêts à mordre. Ne apud âetractores et genuino me semper dente rodent es Jingere puter. (Divi Hieron. epist. famil. lib. III).
Les historiens bernois ont toujours été consultés. De ce que je me sais permis de relever quelques erreurs peu importantes, dans \Histoire de Berne par M. Tillier , on a inféré que je m'arrogeais , à l'égard de cet écrivain distingué , un droit de critique, que je me crois bien éloigné encore d'avoir acquis. C'est une erreur. ' M. Tillier est patricien et réformé. Sous ce double rapport, notre point de vue ne saurait être 1^ même. Mais cela ne m'a jamais em-
péché d'apprécier tout le mérite de Tourrage classique, qui place Fauteur au premier rang des hiàtorieus suisses. Personne peat-ètre à Fribourg ne fa lu avec plus d'attention et plus d'intérêt que moi , et il m'a servi de guide dans le dédale des temps primitifs. Loin d'y cbercher présomptueusement des sujets de critiqae, ^e me le suis souvent proposé pour modèle.