‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 4)Chapitre 111 sur 157 · LES « AFFAIRES DU DEHORS · texte numérisé non relu

LES « AFFAIRES DU DEHORS

j'ai de prendre connaissance du sujet de votre ambassade, vous avez voulu , par un excès de l)onne volonté , me prescrire comme quoi je me dois gouverner en toutes les autres. » Mais son parti était pris de changer tout ce personnel lié au passé et de n'employer partout que des hommes nouveaux.

Cette résolution une fois arrêtée , il consacra quelques semaines à un examen rapide de la situation de l'Europe et à l'étude des diverses questions qui se présentaient à lui, ne voulant agir que quand il se sentirait en pleine connaissance des affaires et bien maître de ses intentions.

Le premier pays qui attirait ses regards , c'était l'Italie. Un des problèmes politiques les plus graves qui puissent retenirl'attention des hommes d'État français était posé à cette époque : il s'agit delà possession de ces vallées des Alpes par lesquelles l'Allemagne entre en communication avec les puissances méridionales, rivales de la France. A cette époque, l'Espagne était puissante. Elle régnait sur la Belgique et sur la Franche-Comté ; elle dominait l'Italie. Ses armées, suivant les routes militaires ouvertes par les Romains, s'efforçaient de gagner le Rhin supérieur à travers les défilés des Alpes centrales. Établir ce réseau de routes d'une manière durable, c'était fermer le cercle qui enserrait nos frontières (1).

Heureusement, en Italie même, les ambitions tenaces de l'Espagne rencontraient deux adversaires luttant pour leur propre compte.

C'était la Savoie et c'était Venise.

La dynastie de Savoie, encore blottie dans son aire, passait seulement la tête et humait le vent. La paix conclue à Lyon, par Henri IV la détournait de la France , proie hors de proportion , sinon avec ses appétits, du moins avec ses forces. L'échec réitéré des fameuses escalades de Genève lui avait appris qu'il n'y avait rien à mordre sur la Suisse. Ne pouvant satisfaire ni « sa soif de Genève », ni « sa faim de Grenoble », elle se tournait vers ces grasses plaines de l'Italie, où sa rapide fortune devait bientôt s'abattre.

(1) Les précédents de la question des défilés alpins sont remarquablement exposés dans le livre de M. En. Rott, Henri IV, lesSicisses et la Haute Italie, la lutte pour les Alpes (1598-1610) ; Pion, 1882, in-S». La carie jointe à cet ouvrage est précieuse à consulter.

i44 LE DUC DE SAVOIE.

Elle était représentée, alors, par un des types les plus remarquables de la race, Charles-Emmanuel, petit homme noir, Italien par l'intelligence, l'adresse, la fertilité extraordinaire des desseins et des ressources, plus homme du Nord par le sang-froid, la force de résistance et l'inébranlable fermeté. C'était vraiment l'aigle rapace. Tout pour lui était butin. Il convoitait tout, il attaquait tout; il avait toujours du sang aux ongles; et les rudes coups qu'il recevait parfois ne faisaient que l'étourdir. Fontenay-Marcuil le définit en deux mots : « le plus ambitieux prince du monde et le plus inquiet » ; et Brèves, l'ambassadeur, le juge de même : « Tant que son esprit traversier vivra et aura de quoi, il troublera toujours le monde. » Il devait, en effet, tailler de la besogne aux diplomates, « faisant endiabler quiconque le voulait servir tout autant que ses ennemis »(1).

Cet étonnant brouilleur de cartes avait toujours, en raison de sa nombreuse famille, quelque mariage à manigancer, quelque prétention à produire, quelque tutelle à exercer qui, par une suite de déductions aussi plausibles qu'inattendues, lui permettaient de réclamer, au détriment de la tranquillité générale, le privilège le plus odieux du cousinage , celui de se mêler des atfaires d' autrui.

La mort de Henri IV l'avait bien surpris; car justement il négociait un mariage avec le roi, grand marieur aussi de son côté. Une alliance politique doublait l'union éventuelle des deux dynasties , et on partait ensemble en guerre contre l'Espagne, quand le roi de France mourut. Profonde déception et terrible embarras pour le duc , qui restait tout seul en face de l'énorme molosse espagnol, grondant et déchaîné (2).

(1) Cfr. Fontenay-Mareijil(p. 80). — Peiiuens, Mariages espagnols {p. 28-30 et p. 319). — Watson, dans son Histoire de Philippe III, fait du duc Charles-Emmanuel un éloj^e vraiment hyperbolique (t. II de la traduction française, p. 116). — La Réponse aux plaintes des Malcontens, insérée dans le Mercure français dit judicieusement : « A la vérité, il seroit grandement à désirer que, comme la valeur et le courage de ce prince font qu'aujourd'hui il est en admiration parmi les plus belliqueux... il y eut aussi en luy, pour tempérer celte ardeur et magnanimité desprit, la froideur et égalité aux affaires que doivent nécessairement avoir tous les princes qui ont leurs États médiocres et qui ont des voisins beaucoup |)lus puissants qu'eux-mêmes. » Mercure françois (t. IV, p. 111).

(2J L'Espagne, vraiment, l'avait échappé belle. Henri IV s'était engagé à fond, pour sui-

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