LE ROI LOUIS XIII
vinrent en telle foule qu'ils forcèrent les portes et que, sans avoir égard à la majesté des États, ils envahirent la place assignée aux députés. « Tout était plein de dames et de damoiselles , de gentishommes et autre peuple , comme si l'on se fût transporté pour le divertissement de quelque comédie, » dit Florimond Rapine, et, avec son humeur critique, il ne manque pas d'observer qu'une telle indécence représentait trop bien l'état du royaume où la cour encombrante écartait et entravait les forces libres de la nation : « La plupart des députés étaient mécontens, ajoute-t-il, et ils disaient que la France est incapable d'ordre. »
Peu à peu, cependant, chacun se plaça, et Louis XIII ouvrit la séance. Il se leva, sous le dais de velours, et les députés, venus de si loin pour saluer et reconnaître leur roi, purent enfin le contempler tout à loisir (1).
Ce qui, de prime abord, remplissait d'émotion l'assistance et portait vers lui tous les cœurs , c'était le souvenir toujours présent du grand malheur qui, dans une si tendre enfance, l'avait porté sur le trône. Presque tous ceux qui étaient là réunis avaient connu son père, ce bon roi, ce grand roi mort si tragiquement. Les uns avaient combattu à ses côtés , d'autres l'avaient salué à son entrée dans l'une des bonnes villes du royaume; tel autre l'avait reçu au fond de quelque manoi.r de province , alors que , soldat de fortune, il se donnait tant de mal pour conquérir son héritage. Et voilà son fils maintenant, chargé, si jeune, d'un poids si lourd, frêle héritier de tant de travaux et de tant de gloire.
(1) Pour l'histoire des Étals, je me suis servi des documents connus, la relation de Flouimond Rapine que j'ai citée d'après le recueil de Mayer, une autre relation, imprimée en 1789, par M. Colun, une quantité de documents et de pamphlets publiés pendant les sessions, et dont quelques-uns sont recueillis dans le Mercure françois. J'ai eu aussi entre les mains le « llecueil journalier de ce qui s'est négocié et arrêté à la Chambre du Tiers-État de France dans l'assemblée des États tenus à Paris, en 1614 et 1615, par Pierre Clapisson, échevin de Paris », document important qui mériterait d'élre publié; de même le procès-verbal de la noblesse rédigé par Montcassin et conservé au fonds Godefroy. On en trouve un autre manuscrit à la Bibliothèque de Poitiers. — On verra ci-dessous que j'ai tiré également un grand parti d'un autre document trop négligé, quoique publié dès 1650. C'est le Procès-verbal contenant les propositions délibératives et résolutions prises et reçues en ta Chambre ecclésiastique des Étals (jcnéruux... Recueilli et dressé par M. Pierre de Behetv, secrétaire de ladite Chambre. — 11 faut aussi tenir grand compte du Journal ^'Arinalld d'Andilly, publié, en 1857,
10 EiNFANCE DE LOUIS XIH.
Il ne ressemblait pas au défunt. Quoique bien fait de corps, il n'avait, de son père, ni la ligure ni le regard. Hier encore enfant admirable et sain, Tadolescence dans laquelle il entrait l'assombrissait et l'alourdissait. Les joues mates et molles , l'œil terne, la mâchoire inférieure proéminente , — le « museau » épais des Médicis, — ne rappelaient en rien la promptitude et la vivacité du sang des Bourbons (1). Ceux qui, dans cette foule, avaient des attaches à la cour disaient qu'il était paresseux, fantasque, inhabile aux lettres, le plus souvent sombre et mélancolique. Il aimait les arts mécaniques, la musique, les inventions, les exercices du corps, les choses de la guerre; il montait bien à cheval; il adorait la chasse, notamment la chasse à l'oiseau, et, dans son château de Saint-Germain, les oiseliers et les dresseurs de pies-grièches étaient ses premiers favoris.
Au physique comme au moral, il avait été mal élevé. Purgé et saigné outre mesure, flatté et violenté, caressé tour à tour et abandonné, entouré d'un harem de domestiques, qui ne savaient qu'inventer pour le distraire ou le corrompre, changeant à tout instant de précepteurs, il avait été gâté et, si nous en croyons Saint-Simon, volontairement perverti de bonne heure. Par un odieux calcul, les Italiens de l'entourage de Marie de Médicis auraient altéré sa santé , diminué son intelligence et affaibli sa volonté. On n'avait guère laissé se développer en lui que l'orgueil, mais un orgueil qui se changeait, trop souvent, en une froide et taciturne timidité.
Il avait pourtant de l'honnêteté, du courage, du bon sens; souvent même, il lui venait des reparties heureuses et qui faisaient penser à son père. Il était sensible et droit. On l'avait, à sa naissance, îippelé le Juste, parce qu'il était né sous le signe de la Balance. Il eût mérité ce nom s'il eût été laissé à lui-même, si l'on
par M. Halphiîn, et de la Lettre de De Tiiou sur la conférence de Loudun (t. X, de l'édition française de l'Histoire universelle).
(1) Celle môme construction de la mâchoire inférieure qui rattache Louis XIII à ses ancêtres italiens, est très caractéristique dans les nombreux portraits des Médicis que nous a laissés l'art italien. Voir notamment ceux qui sont réunis dans l'ouvrage de M. Eue. MtiNTZ, Histoire de l'art pendant la lienaissance, et ce qu'il dit (t. I, p. 57).