APPUIS DE LUÇON
été désigné comme ambassadeur en Espagne (1), et, sans même en avoir rempli les fonctions, devenait secrétaire d'État. Sauf le court intérim de Mangot , il succédait ainsi à ce « grand colosse froid comme marbre », à ce Villeroy qui, pendant si longtemps, avait été rhomme politique le plus autorisé de la cour de France. Il y avait là de quoi satisfaire et combler ses juvéniles ambitions; mais il y avait aussi de quoi surprendre tous ceux qui ne le connaissaient pas, de quoi inquiéter ses protecteurs et lui-même sur les conséquences d'une si prompte et si audacieuse ascension.
Le souvenir des services rendus par son père avait préparé à l'évêque ses premières entrées à la cour. Son frère, le marquis de Richelieu , son beau-frère Pont-Courlay , étaient , depuis longtemps, admis dans l'intimité de la reine mère. Le marquis, séduisant, brave et généreux, ne se contentait plus de sa charge de mestre de camp du régiment de Piémont; il se croyait appelé , lui aussi, à un autre avenir : « se voyant en état de penser à des choses plus grandes » , il vendit son emploi à Fontenay-Mareuil , qui nous donne lui-même ce détail (2).
Dans les relations de sa famille, Richelieu avait trouvé encore d'autres appuis sûrs, des protecteurs influents, notamment M™® de Guercheville , née Antoinette de Pons, sa parente éloignée , femme de haute vertu, dont l'amitié fournissait pour lui caution de bonne race et de bonnes mœurs (3). Il avait su se créer, de lui-même, des
vices qu'il a rendus ci-devant et qu'il continue chaque jour », daté du 29 août 1616, dans Correspondance (t. I, p. 189).
(1) « Il fut bientôt après destiné ambassadeur extraordinaire en Espagne, sur le sujet de la guerre d'Italie et des difîérends entre le duc de Savoie et le roi catholique... Cet emploi, lui eût été agréable dans le dessein qu'il a toujours eu de contribuer de tout son pouvoir à l'alToiblisseinent de la monarchie d'Espagne, émule depuis un siècle ou environ de celle de France; d'autant qu'il lui eût été facile, étant sur les lieux, de remarquer avec soin les défauts ou le foible de leur État, et de juger ainsi plus assurément de l'endroit où on le pouvoit attaquer avec succès. » (Aubkhv, p. II.) — Avenel a cité une minute, en date du 3 novembre 1616, ainsi libellée: « Minute d'ordonnance de 6.000 fr. pour l'entretènemeat de M. de Luçon : ce qu'il lui faut pour les frais du voyage qu'il va faire par commandement en Espagne, en qualité d'ambassadeur extraordinaire. » C'est la seule trace officielle que l'on ait rencontrée ju.squ' ici de celte désignation [Cor' resp., t. I, p. 189).
(2) Mémoires (p. 111).
(3) Sur M"»" de Guercheville, voir Recneil S (page 47), Mémoires de Sunt-Simon, édit. Clieruel, in-12 (t. IX, p. 391); labbé Laciioix, Richelieu à Luçon (p. 202);
LUÇON ET LES CONCIiM. 123
amis et des admirateurs; on se rappelait ses succès dans la chaire, son discours à l'assemblée des États en 1613 , ses vastes études, la bonne administration de son diocèse, ses premiers livres d'édification et de piété. Tout le haut clergé lui était favorable. Du Perron, Sourdis, Ghasteignier de la Rocheposay, Gabriel de l'Aubespine, Charles de Bourgueil, Zamet évêque de Langres, chantaient ses louanges. Le Père Joseph qui restait, au fond, son ami avait su glisser, à l'oreille des grands, le mot qui tournait leur attention vers ce jeune homme si sage et si bien doué; ses amis l'aidaient, mais l'amitié ne l'embarrassait guère ; il savait , au moment opportun , la déposer comme un fardeau gênant.
Une correspondance active, engagée de bonne heure avec les principaux ministres, donnait la mesure de son zèle un peu inquiet et de sacapacité. Il ne manquait aucune occasion d'étendre ses relations, d'entr'ouvrir les portes, de se montrer à une heure propice, de rendre un petit service habilement placé, et il cultivait, avec des termes empressés, très polis, jusqu'aux relations les plus banales. Les voies détournées ne le rebutaient pas non plus. Le petit-fils de l'avocat Laporte avait trouvé, dans l'héritage, des accointances bourgeoises qu'il ne reniait pas, pourvu qu'elles lui fussent utiles. i^jme j^ig gourges achetait sa vaisselle et montait sa maison. Les Bouthillier, parmi tant d'autres services inappréciables, lui avaient fait connaître Barbin, robin comme eux, leur confrère de Melun, devenu, par la faveur des Goncini, un si grand personnage dans l'État. Ge fut Barbin qui , à son tour, le recommanda à la maréchale d'Ancre.
Sur l'origine de ces relations et sur leur nature, les derniers voiles ne sont pas levés. Il est probable qu'on ne les déchirera jamais tous. Un pamphlet contemporain, parlant de la conduite de Léonora, dit qu'elle avait publiquement pour amants « un prêtre onctueux » et deux autres qu'il désigne moins clairement (1). De Mor-
Joiirnul d'AuNAULD d'Andilly (p. 299) et une note intcrossante dans le Journal de Bas- SOMPIERRE (t. I, p. 172). — De Morgues dit, en parlant de Richelieu : « Les lettres ont servi pour subtiliser davantage son esprit et pour le faire entrer dans la cour ; à quoi quelques prédications et les recommandations de M™" de Guercheville servirent beaucoup; elle en a été récompensée depuis comme chacun sait, o Diverses pièces (p. 24). (1) Caiholicon françois (f" Cil vo).