ATTITUDE PRUDENTE DE RICHELIEU
aurait dû le frapper : ses amis, ses créatures, les ministres, prenaient leurs précautions et se détachaient de lui. Barbin, après plusieurs algarades très vives, lui tournait franchement le dos; on dit que le maréchal avait déjà pris son parti de la brouille et qu'il songeait à remplacer Barbin, Mangot et Richelieu par des hommes quil considérait comme plus sûrs : Ruccelaï, de Mesmes et Barentin (1).
Quoi qu'il en soit, l'attitude de l’évêque de Luçon, en cette conjoncture, est digne de toute curiosité. Il ne se fait plus d'illusion; il ne cache même pas sa tristesse et ses appréhensions ; seulement il essaye de se tirer personnellement d'affaire et de sauver ce qui peut être sauvé.
Tandis qu'à l'égard de Concini, il uUplie les prévenances, les lettres obséquieuses, les paroles dé confiance ou les protestations de dévouement, 1l s'éloigne cependant àreculons, cherchant, à la dérobée, quelque issue. L’évêque va trouver le nonce du pape, lui conte ses inquiétudes et ne lui cache pas qu’il est las des agitations de la politique et, qu'une grande situation ecclésiastique, l’archevèché de Reims, par exemple, ou le chapeau de cardinal, lui conviendrait parfaitement. Il s’adresse aussi à la reine mère; l’avertit des dangers que la politique téméraire de Concini fait courir à elle et à ses amis; elle en convient; l’évêque insiste; il parle encore de lassitude, de découragement; il oftre de céder la place à d’autres : « J’allai au Louvre, je parlai à la reine, lui fis instance de permettre à Barbin et à moi de nous retirer... Elle me dit qu’elle me répondroit dans les huit jours. Cela m'’arrêta et m'empêcha de parler au roi que ces huit jours ne fussent expirés, avant lesquels le maréchal fut tué.» On joue, en mème temps, un jeu plus dissimulé et plus profond. Le beau-frère de l’évêque de Luçon, M. de Pont- Courlay, aborde Luynes secrètement et lui fait des offres de service au nom du secrétaire d'État; celui-ci promet de n’agir que d’après les ordres directs du roi et de le tenir au courant de tout ce qui se fait dans l'entourage du maréchal d’Ancre. Cela ressemble fort à une trahison. Or, ces propositions sont si sérieuses qu'elles sont prises en grande considération par Luynes « comme venant de la plus saine tête du conseil du maréchal », et que peu s’en
(1) RicneLteu, Mémoires (p. 152).
ROLE DE LUVYNES. 189
fallut qu'elles ne modifiassent les résolutions déjà prises dans l’entourage du roi (1). |
Concini, si aveuglé qu’il soit, n'est pas dupe. Il devine qu'il se trame quelque chose. Luçon le gène dans ses projets, se met en travers de la fortification de Quillebœuf, place forte de la Normandie, dont le maréchal venait d'obtenir le gouvernement et quil munissait, par précaution, comme la clef du royaume. IL le prend avec l’évêque sur son ton ordinaire : « Par Dieu, Monsieur, lui écrit-1il, je me plains de vous; vous me traitez trop mal. Vous traitez la paix sans moi; vous me faites écrire par la reine... Que tous les diables, la reine et vous, pensez-vous que je fasse ? La rage me mange jusqu'aux os (2). »
Concini se précipite ainsi vers sa perte, s’aliénant tout le monde par la fureur de ses emportements. Quel contraste avec le procédé onctueux et félin de Luynes, « timide et soupconneux (3) ». Depuis des mois, celui-ci agit sur l'esprit du roi par une pression continue et caressante. L'objet des longues conversations, au chevet du lit ou dans les embrasures de fenêtres, est toujours le même. On montre au jeune souverain son royaume dans la main de cet étranger. On lui répète qu'il n’y a plus un grand seigneur en France qui ne soit hostile au favori de la reine mère. On excite les sentiments de jalousie qu'il garda toute sa vie à l'égard de son frère Gaston, et on lui signale les préférences de Marie de Médidis pour ce cadet. On prend le roi par ses dispositions ombrageuses, le jeune homme par la vanité, l’enfant qu'il est encore, par la peur. Qu'est-ce que ces devins et ces astrologues consultés sans cesse par le Concini et par sa femme, sinon des jeteurs de maléfices et de mauvais sort? D'ailleurs, on montre, sous le manteau, des
(1) Sur l'attitude de Richelieu, cfr. le récit circonstancié qu'il fait dans ses Mémoires, et le Caput apologeticum dans la Correspond. (t. VIT, p. 416). Voir, en outre, toute la correspondance avec d’Ancre qui reste si obséquieuse pendant les mois de mars et d'avril. Tout au plus , une petite nuance de froideur, dans la lettre du 1°° avril (t. I, p. 485, et t. VII, p.380, 382, 926). — Rapprocher surtout ses confidences au nonce du pape, dans les lettres de celui-ci du 14 mars et du 25 avril. — Pour la démarche faite auprès de Luynes, elle est mentionnée dans la Relation publiée par Dupuy (p. 9).
(2) RicaeutEu, Mémoires (p. 152).
(3) Ibid. (p. 154). Cfr. La Relation publiée par Duruy et les Mémoires de Monr- POUILLAN, dans le t. IV des Mémoires de la Force.