LA REINE APPREND LA NOUVELLE
c'était lui qui l'avait fait, par l’ordre du roi. La femme de chambre ferma le châssis et courut prévenir sa maitresse. « Oimé! s’écria la reine, J'ai régné sept ans, je n’attends plus qu'une couronne au ciel. »
Quelqu'un qui se trouvait là demanda comment il fallait prévenir la maréchale : « Eh! répondit la reine, j'ai bien d’autres choses à penser; si on ne veut pas le lui dire, qu'on le lui chante. » Elle allait, échevelée, par la chambre, battant des mains : « Qu'on ne me parle plus de ces gens-là. Je les ai bien prévenus. Ils auroient dû repartir pour l'Italie. J'ai assez à faire de m'occuper de moi. »
La maréchale d’Ancre apprit l'événement par l’arrivée des gardes du roi. La porte de sa chambre étant ouverte, elle les vit et demanda ce qu'il y avait. On lui dit : « Madame, il y a de mauvaises nouvelles ; monsieur le maréchal est mort. » Elle reprit : « Il à été tué; c’est donc le roi qui l’a fait tuer. » Elle s’écria que son mari était un orgueilleux, un fou, qu’elle le lui avait bien prédit. Puis, faisant un retour sur elle-même, elle mit ses pierreries et ses billets dans la paillasse de son lit, et, s'étant fait déshabiller, l’Italienne, comme un animal blessé, se coucha.
Bientôt Les gardes de Vitry pénétraient chez elle et la faisaient lever. Ils bouleversèrent tout dans sa chambre, la dépouillèrent de ce qu’elle aimait le plus, ses pierreries, ses bagues, l’or, l'argent que, par précaution, elle portait toujours sur elle. Elle ne trouva même plus de bas pour se chausser et dut en faire demander à son jeune fils, qui lui envoya aussi quelques écus qu'il avait sur lui; et la favorite déchue, dont les grandeurs avaient déséquilibré le corps
et l'âme, commença à monter le rude calvaire, où elle se releva,
et où l’histoire miséricordieuse inscrit, sur un fond de tortures et de douleurs excessives, sa curieuse physionomie de petite femme énergique et noire (1).
(1) Il est étonnant que l'histoire ou du moins la curiosité n'ait pas tiré un plus grand parti du précieux document conservé à la Bibliothèque nationale (500 Colbert) et intitulé « Procédures et arretz contre les accusés de crimes de Leze-Majesté. Tome 1V, contenant plusieurs informations interrogations et autres pièces du procès de La Mareschale d’An-
cre, en 1617 ». Ce sont les originaux. Les dépositions de l'entourage de Concini et de sa femme, donnent, sur leur vie, les renseignements les plus précieux. Je citerai seulement
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Lucon était chez un de ses amis, recteur de Sorbonne, où la nouvelle fut apportée par un autre sorboniste qui venait du Palais. [] dit lui-même qu'il fut surpris et qu’il n’avait pas prévu que ceux qui étaient auprès du roi eussent assez de force pour machiner une telle entreprise. Il revint par le Pont-Neuf et apprit, du frère du Père Joseph, que le roi le faisait chercher. Il se rendit, auparavant, chez la reine, où il trouva Barbin et Mangot, dans les écuries, très effrayés. On disait que le roi était surtout excité contre Barbin. Il fut décidé que Luçon, évêque et moins compromis, irait devant. Gagnant donc là galerie du Louvre, 1l vit le roi, monté sur un billard, au milieu de toute la cour très échauffée et multipliant, à grand bruit, les protestations de fidélité. |
Le roi distingua l'évêque parmi ces porte-épée. Du plus loin qu’il Le vit, il l'appela et lui cria : « Eh bien, Lucon! enfin me voilà hors de votre tyrannie. » Sans le laisser répondre, le roi ajouta : « Allez, allez, ôtez-vous d'ici. » Le prudent Luynes, qui était près du roi, intervint. Il donna l'assurance que Luçon avait toujours bien conseillé la reine mère et Concini. L’évêque se sentait sauvé; il parla à son tour et même, si on l’en croit, avec quelque dignité, puisqu'il essaya d'intervenir en faveur de ses collègues, Barbin et Mangot. Mais on ne voulut pas l'entendre. Le roi lui dit seulement de se rendre au Conseil, où déjà s'étaient réunis les ministres nouveaux, qui n'étaient, en somme, que les
cette déposition du valet de chambre, Desdiguières : « La dite dame avoit à son service un nommé Montalte, médecin juif de religion et qui en faisait profession ;.. depuis sa venue, il vit ladite maréchale changer d'humeur et ne se souciait plus de visiter les églises, même d'’oüir la messe comme elle avait accoutumé.. et quitta le confesseur qu’elle avait et ne faisait plus de bien aux Carmes déchaussés... Dit aussi avoir reconnu que, depuis ledit temps, elle devint d'humeur fâcheuse et mélancolique et s’imaginait qu'on la pouvait ensorceler en la regardant fixement et qu’en lisant des lettres, on la pouvait empoisonner.. qu'elle s’amusait à faire de petites boulettes de cire qu'elle mettait dans une boette, et puis les mettait dans un coffre. » (fo 58). Un sieur Philippe Dacquin dépose que « le dit Montalto l'entretenait souvent d’un livre quise nomme, en langue hébraïque, Cepher Gheissira, qui vaut autant à dire que Livre de la création, qui contient les fondemens plus particuliers de la cabale hébraïque, qui est proprement la Magie; que, par cette science, le Thalmud et les rabbins croient qu’un homme qui en sait la pratique, peut comme de nouveau créer un homme à sa dévotion, changer ses humeurs et habitudes, s’en faire aimer, de sorte qu’il ne lui puisse rien refuser... » (f° 64). C’est sur ces misères que l’on établit le procès et la condamnation de la pauvre femme. Au fond, on en voulait à sa fortune et les Luynes avaient hâte de se partager