CHAPITRE XVII
Le Chêne et la Médecine.
Tout chêne a vertu de restreindre.
MATHIOLE, Commentaires sur le Livre I°* de Dioscoride. MDLXXIX.
La vénération ou l'estime dont le chêne a joui dans tous les temps ont eu pour conséquence de faire croire qu'il possédait aussi des propriétés médicinales à la hauteur de sa grande renommée.
Des applications des différentes parties de Parbre ont été faites depuis des temps très reculés à la guérison des maladies. Nous pouvons dire à l'honneur du chêne qu’en descendant dans la matière médicale, il n’est devenu ni vulgaire ni banal. Sa place modeste, il est vrai, a du moins été bien marquée, et, grâce à cela, il a pu échapper au dédain et à l'oubli dans lequel sont tombées tant de plantes dont les vertus devaient guérir tous les maux.
L'histoire médicale du chêne peut se résumer encore aujourd’hui dans ces mots écrits par Mathiole en 1579 — tout chêne a vertu de restreindre — toutes les parties de l’arbre et toutes les espèces du genre sont en effet douées de propriétés astringentes, et par suite de propriété toni-
ques. En dehors de là, les progrès de la thérapeutique ont réduit à peu de chose les autres vertus du chêne dont Mathiole continuait ainsi l’énumération :
« Tout chène a vertu de restreindre, spécialement la peau qui est entre la grosse écorce et le bois : la peau aussi qui environne le gland par dessous la première écorce. On ordonne de leur décoction à ceux qui crachent le sang, et aux dyssentériques ; on les broie pour mettre en pessaires à restreindre les trop grands flux. Le gland fait même opération, il provoque l'urine ; si on en mange, il fait douleur de teste, et engendre des ventosités. Toutefois, ainsi prins résiste aux pointures des bêtes venimeuses. La décoction de glands beüe avec du lait de vache sert de contre-poison : mêlés avec graisse de pourceau salée guérissent les duretés et ulcères malins.
L'eau des feuilles du chêne, tendrettes, distillée par un alambic, arrête les défluxions du foie : rompt la pierre des reins, restreint les flux blancs ; elle est bonne en breuvage aux dyssentériques et à ceux qui crachent le sang. Les feuilles fraîches guérissent l’ardeur de l'estomac, les tenant sur la langue. L'eau qu’on trouve dedans les chênes qui pourrissent, guérit toute gale ulcérée. »
Galien, Tragus, prescrivaient le chêne dans les mêmes circonstances. Le gland, l’écorce du gland, étaient fréquemment administrés dans les dyssenteries, ou en gargarismes avec du lait contre les maux de gorge. Galien, n'ayant pas d’autres remèdes, guérit une blessure de tête avec des feuilles de chêne. Tragus combattit un empoisonnement par les cantharides avec l’eau distillée de tendrons de chêne.
De nos jours, les feuilles de chêne infusées dans du vin rouge avec addition de miel, forment un gargarisme efficace contre le relâchement des gencives, l’angine chronique, etc. (GaziN, plantes indigènes).
La poudre de Glands torréfiés à été prescrite sous forme de café dans les diarrhées et engorgements mésentériques des enfants, les hémorrhagies passives, les affections scrofuleuses, le carreau, l’atomie des organes digestifs, l’anémie générale. (Bossu, 1850, Plantes médicinales indigènes).
Howison prescrivait en injection dans les narines, contre l’épistaxis, une infusion de glands torréfiés ; ? à 4 gram. de poudre de glands dans du vin ou en électuaire étaient aussi donnés comme toniques aux enfants.
La cupule du gland pulvérisée a été employée par Scopoli et plus tard par Cazin, dans du vin rouge contre lPhémorrhagie déterminée par l'avortement. Les anciens préféraient celle de l’yeuse (MATHIOLE).
C’est principalement l'écorce du chêne qui est employée en thérapeutique; elle doit ses propriétés au tannin et à l'acide gallique dont elle renferme des proportions plus : grandes que les autres parties de l'arbre. Les meilleures écorces sont prises au pied des tiges, sur des individus de 12 à 15 ans, avant la floraison. Desséchées et pulvérisées, elles constituent le tan ; cette poudre grossière, passée au tamis de soie, donne la fleur de tan.
L’écorce de chêne a passé pour un de nos meilleurs fébrifuges indigènes Un mélange d’écorce de chêne et de gentiane a porté le nom de quinquina français. Dans les hôpitaux militaires de France, on a longtemps administré le chène sous cette formule :
Ecorce de chêne....... 12011 Cimomillei: 02.240.280: 20
Noix de galle......... 30 | Lichen d’Islande....... 5
Gentiane 4 Sa s43+ 25
Doses : 30 gr. avant l'accès ; 15 après. — 30 avant l’accès suivant.
Ce qui avait fait croire aux propriétés anti-périodiques du chêne, c’est le bruit fait par Barbier, à propos de l'im-
munité prétendue des ouvriers des moulins à tan contre les fièvres. M. Trousseau ne croit pas que l'écorce de chêne puisse être maintenue parmi les fébrifuges.
A l'extérieur, la décoction d’écorce de chêne est employée en lotions contre la pourriture d'hôpital, les ulcères de mauvaise nature. Elle fait la base de gargarismes, injections, etc., contre les angines couenneuses, les phlegmasies des muqueuses, les fistules diverses. Crussel pansait les solutions de continuité avec de la charpie trempée dans cette décoction et séchée. L'eau hémostatique de Naples et celle de Léchelle admettent l'écorce de chêne dans leur formule.
Le tan sert à saupoudrer les ulcères atoniques ; pendant les guerres du premier empire, il a rendu sous ce rapport de grands services dans les hôpitaux pour remplacer le quinquina.
Les débardeurs, écrit Trousseau, saupoudrent leurs souliers avec le tan; ils empêchent ainsi le développement d’une maladie du derme, qu'ils appellent grenouille.
Le docteur Loiseau a préconisé le tannage de la gorge comme moyen préventif du croup.
Une observation faite à l’école vétérinaire de Lyon établit d’une façon remarquable les propriétés antiputrides de l’écorce de chêne. On en fit prendre une dose considérable à des chevaux. Un d’eux, qui en avait consommé 10 kilog. dans un mois, fut abattu et présenta à l’autopsie un sang plus visqueux et plus consistant; pendant deux mois son cadavre ne donna pas de signes de putréfaction. Ce fait conduisit à l'emploi de fortes doses de tan à l’intérieur, chez les chevaux menacés de la gangrène à la suite de grandes blessures. En présence de ces résultats, Trousseau pose la question de l'utilité du tan dans les fièvres typhoïdes. |
Nous avons parlé plus haut d’une médication indirecte par le tan chez les ouvriers des moulins, qui seraient ainsi préservés de la fièvre. On a cru voir un autre effet de l'écorce de chêne chez les tanneurs.
M. Beaugrand a fait, en 1862, dans les Annales d'hygiène, l'historique des opinions qui ont eu cours à ce sujet.
Au moyen-âge, on pensait que le tan ne pouvait contrebalancer l’action de l'infection des tanneries.
Cirillo, plus tard, croit que les écorces de chène, ou le tan, produisent chez les ouvriers une sorte d’'embaumement.
Akerman, en 1780, observe que les tanneurs, malgré leur profession, ne sont pas sujets aux affections putrides! Fodéré ne croit pas à cette préservation. Patissier l’admel.
Thackrah regarde les tanneurs comme exempts de phthisie. Richter attribue la santé des tanneurs au tan, et cite deux jeunes gens qui, menacés de phthisie, se sont guéris en deux ans, en devenant tanneurs.
En 1829, Andrews Dodd n’a pu observer de tuberculisation pulmonaire chez les tanneurs. Les plus favorisés sont ceux qui recoivent les émanations des fosses des établissements où l’on tanne avec l'écorce de chêne. Il obtint de bons résultats de l’inhalation de vapeurs chaudes de tan contre la bronchite.
Le docteur Egelin constate les bons effets de cette même médication chez une femme que le phellandrium n'avait pu soulager. M. Nasse attribue à la poussière de l'écorce de chène seule la préservation de la phthisie chez les tanneurs.
M. Baugrand n’admet pas que les tanneurs soient exempts entièrement des atteintes de la tuberculisation ; mais il croit que chez eux cette affection est plus rare que dans les autres professions, et particulièrement que
chez les corroyeurs, où la manipulation des peaux n’exig pas l'emploi de l’écorce de chêne. |
Pour faire bénéficier les malades de l’action des substances que les tanneurs manient, des médecins ont prescrit la jusée aux phthisiques. La jusée contient les principes enlevés à l'écorce de chêne par la macération, et les matières cédées par les peaux. Est-ce au tannin, aux principes aromatiques, ou à l’acide tannique qu’elle contient que la jusée doit son action ? Peu d'expériences ont été faites, et ce médicament tombe dans l'oubli (1).
L’écorce de chêne fait partie de préparations destinées à la conservation de pièces anatomiques, ou à l’embaumement des corps. La poudre, pour l’embaumement du codex de 1837, contenait cette écorce pulvérisée associée à la noix de galle et à de nombreuses substances aromatique. La poudre siccative, destinée au même usage, contenait 20 kilogr. de sulfate de zinc pour 50 kilogr. d’écorce de chêne pulvérisée.
Les anciens avaient observé les excroissances variées du chêne. Voici une page curieuse des Commentaires de Mathiole sur Dioscoride, lequel l'avait empruntée lui-même au livre 3 chapitres 8 et 9 de l’histoire des plantes de Théophraste.
— C'est une chose merveilleuse que le chêne produise plusieurs autres choses outre le gland. Car il produit une petite noix galle, une autre résineuse et noire, puis Je ne sais quelle autre chose comme une masse dure et difficile à rompre. Toutefois, bien peu souvent produit, outre ce, une autre chose qui, étant crue en Sa perfection, produit en dessus quelque
(4) Le liége lui-même a été employé en médecine ; son décocté était considéré comme astringent, et son charbon comme anti-hémoroïdal ; ce dernier fait partie du cérat noir de Powel contre la teigne.
chose dure et percée, ressemblant aucunement la tête d’un toreau. Davantage 1l porte ce qu'aucuns appellent le poil de chesne : c’est une pelotte plus dure qu’un noyeau, chargée de certaine laine molle de laquelle ont fait du lumignon pour les lampes et brûle fort bien. Il porte aussi une autre pelotte chevelue mais inutile ; toutefois au printemps on y connaît, au goûter, quelque liqueur de miel. Item au creux, entre le tronc et la source des rameaux, produit autres pelottes sans queue, creuses, et par leur creux même attachées propres à soy et de diverses couleurs, et ça et là, semées de tâches noires : elles montre une moitié luisante, et comme teinte de vermillon. Il produit souvent une pierre rouge, pour la plus grande part, mais peu souvent. — Item une autre petite pelotte plus rare et comme faite de feuilles repliées, en soy et serrées, longuettes.— Il porte une pelotte sur le dos des feuilles, blanche aigueuse, quand elle est tendre; on trouve quelquefois des mouches au dedans. —
La noix de galle du Q. infectoria est rarement employée directement en médecine, cependant elle sert à la préparation de gargarismes astringents vineux, contre la salivation mercurielle, et à celle de liqueurs astringentes pour lotions, etc.
L’extrait aqueux de noix de galle faisail partie d’un électuaire tœnifuge abandonné et de préparations fébrifuges préconisées par Renéaume.
La noix de galle, en médecine, a une importance majeure, comme source principale du tannin, qui tient une place si importante dans la thérapeutique. Répandu dans les principaux organes des chênes, écorces, jeunes pousses, feuilles, fruits, etc, cet astringent précieux s'est en quelque sorte concentré dans les galles sous l'influence physiologique de la piqûre d’un cynips.
Le tannin est une substance très-active qui représente
les propriétés des écorces de chênes à leur plus haut degré d'intensité. Il décolore et flétrit les tissus, les durcit, et son action prolongée peut produire l’escharification, quand il est appliqué sur la peau.