‹ Histoire du chêne dans l'antiquité & dans la nature; ses applications à l'industrie, aux constructions navales aux sciences et aux arts, etcChapitre 6 sur 156 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

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Culte du chêne chez les Gaulois et chez les Germains.

Le culte du chêne dans les Gaules, en Angleterre et en Germanie, est trop connu pour que nous en fassions une longue description. ]

Teutatés ou Esus étaient représentés par quelque vieux chêne perdu dans la partie la plus profonde de la forêt, c'est là que les Druides dont le nom vient de Aus ou plutôt du celtique deru initiaient le peuple aux mystères sacrés (1).

Tout ce qui appartenait au chêne était consacré, tout jusqu'au gui, ce parasite enflé de la sève des chênes.

Le grand écrivain breton qui dort sur les falaises de Saint-Malo, Châteaubriant, nous a montré dans une de ses plus belles pages, la Druidesse Velléda s’avançant vers le chêne pour y couper le gui:

Sa taille était haute, une tunique noire courte et sans manche servait à peine de voile à $a nudité; elle portait une faucille d’or pendue à une ceinture d’airain, et elle était couronnée d'une branche de chêne,

La nuit était descendue, la jeune fille s'arrêta non loin de la pierre sacrée, frappa trois fois des mains, en prononçant à haute voix ce mot mystérieux :

Au gui l'an neuf !

(1) D’après le père Pezron, le mot Druide vient de deru chêne et de hud incantation.

A l'instant on vit briller dans la profondeur des bois mille lumières, chaque chêne enfanta pour ainsi dire un Gaulois, les barbares sortirent en foule de leurs retraites ; les uns étaient complètement armés, les autres portaient une branche de chêne dans la main droite. ,

On s’avança vers le chêne de trente ans, où l’on avait découvert le gui sacré; un eubage, vêtu de blanc, monta sur l’arbre, et coupa le gui avec la faucille d'or de la Druidesse : une saye blanche étendue sous l’arbre reçut la plante bénite.

Un autre poëte breton a reproduit ce même épisode de l’histoire du chêne, avec les couleurs vives de sa riche palette :

Son front était orné d’une branche de chêne Artistement posée en couronne de reine :

L'art semblait imprimer lui-même à sa beauté Un cachet d'élégance et de simplicité.

Une faucille d’or brillait à sa ceinture,

Sa tunique était noire, et l’heure était obscure.

Tout-à-coup s'appuyant sur l'antique dolmen

La prètresse frappa par trois fois dans sa main,

La forêt se remplit aussitôt de lumières,

Et s'éclaira partout. Ses enceintes de pierres,

Ses antres, ses buissons, ses détours s’éclairaient.

À travers ses sentiers mille lueurs erraient,

Et dans le demi jour de ces vagues pénombres, Le chrétien vit enfin surgir des pâles ombres,

Qui, courant au hasard, se joignaient dans les bois : Chaque chêne semblait enfanter un gaulois.

Au gui l'an neuf, dit-elle, et ce cri d'espérance ! Ce cri de ralliement, de paix, de délivrance,

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Répété par l'écho des ravins dans la nuit, Jusqu'au bord des déserts retentit avec bruit.

La foule renouant les anneaux de sa chaîne, Se pressa toute entière, alors autour du chène. Là le gui consacré, béni par un devin,

Allait être coupé sur le chêne divin.

Un prêtre, déjà vieux, à la marche tremblante, Tendait pour recueillir et protéger la plante, Un grand voile de lin n'ayant jamais servi. (1)

Ainsi, le chêne était Dieu et le chêne était temple : la divinité et le sanctuaire se trouvaient associés dans le même arbre, image des bois sacrés qui, chez les Grecs et les Romains, entouraient leurs autels. Les Galates, originaires des Gaules, unissant deux mots celtiques, désignaient leurs sanctuaires sous le nom de Dry-nemet ; du mot celtique nemet vient numen divinité, nemus bois, nemée forêt consacrée à Hercule, nemesis divinité terrible des vieilles forêts.

Le temple de nos pères était vaste, car avant la conquête romaine, le sol de la Gaule était en partie couvert de forêts de chènes; nos ancêtres y trouvaient tout ce qui était nécessaire à leur existence, le bois pour leurs constructions, le combustible pour leurs foyers, et le gibier abondant qui les nourrissait. Les forêts de chênes étaient en outre un asile impénétrable, un rempart contre l’ennemi.

C'est grâce à elles que la Gaule put opposer une résistance aussi longue à l'invasion romaine : nulle citadelle ne valait l’inextricable dédale des grands bois. Aussi César dut-il porter la hache sur les dieux de la Gaule.

(A) Velleda, poëme par Mme At Penquer.

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Lucain décrit l'horreur des Gaulois enrôlés pour accomplir cet acte de, profanalion :

"Tremuere manus moti que verenda Majestate loci si robora sacra ferirent In sua credebant redituras membra secures.

Et ailleurs :

Gemuere videntes ù

Gallorum populi, muris sed clausa Juventus Exultat: quis enim lœsos impune putare Esse deos.

La vénération pour le chène n’était pas spéciale aux Celtes. Cet arbre, en Germanie, était consacré à Thor. Saint Boniface, né dans le Devonshire, connaissait bien les superstitions païennes dont le christianisme n'avait pu effacer les traces ; pendant ses voyages en Allemagne il leur fit la guerre.

Dans le pays des Hessois existait un vieux chêne vénéré par le peuple. Saint Boniface, informé de ce fait, résolut de l’abattre. Muni fd’une hache il se mit à l’œuvre sans retard, s’escrimant de son mieux contre le géant, tandis que la foule, n’osant intervenir activement, lui lancait des malédictions. « L'arbre n’était pas coupé à moitié, dit Willibrod, biographe du saint et témoin de cette scène, qu'il survint un vent surnaturel qui ébranla les hautes branches, et le chêne tomba avec un fracas terrible. »

Les païens, ajoute-t-il, connurent ce miracle et se convertirent. Du bois de l’arbre tombé, Boniface construisit une chapelle dédiée à saint Pierre.

Non-seulement on adorait les chênes vivants, mais lorsqu'ils mouraient de vieillesse, dit Pelloutier, on les écorçait, on les taillait en pyramides ou en colonnes pour les honorer longtemps encore sous le nom d’Irminsul.

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Le culte des chênes était tellement enraciné chez les populations germaines et bretonnes, que jusqu'au xrr et au xIrI° siècles de nombreux décrets et canons, mentionnés dans les rituels de cette époque, furent adoptés par divers conciles contre les personnes qui pratiquaient la sorcellerie sous ces arbres, symboles vivants d’une antique croyance.

Les saints apôtres de l’Armorique et de la Grande- Bretagne usèrent de ménagements à l'égard des populations adonnées au culte du chêne. Saint Colman, en Irlande , présidait à un chêne fameux dont un fragment tenu dans la bouche préservait de la mort par pendaison.

Saint Colomban, à Kenmare, avait aussi uni son prestige à celui d’un chêne, et lorsque ce deruier fut renversé par un orage, personne n’osa y toucher, Seul un tanneur fut assez hardi pour tanner son cuir avec Pécorce ; mais la première fois qu'il mit les souliers faits de ce cuir, il fut frappé d’une horrible lépre.

C’est sous un chêne, en Belgique, qu'a pris naissance le pélerinage de Notre-Dame de Montaigu, célèbre non seulement dans les Flandres, mais dans les provinces rhénanes, en Hollande, et jusqu’en Ecosse. Sur le tronc d’un vieux chêne on avait attaché une image de la Vierge : un pâtre ayant voulu se l’approprier, demeura miraculeusement fixé au sol sans pouvoir retourner chez son maître. Il ne recouvra la liberté de ses mouvements que lorsque là sainte image fut remise à sa place. Depuis 1602 elle est conservée dans une chapelle construite sur le lieu même où croissait le vieux chêne, mort de vieillesse.

Pour désensorceler les chênes et les arracher au pouvoir de Thor ou d’Odin, on avait l'habitude, au-delà du Rhin et en Angleterre, de les marquer d’une croix. Un arbre ainsi gravé pouvait servir de refuge contre les puissances mystérieuses des bois.

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Rien cependant n'a pu enlever au chène quelque chose de mystérieux et de fatidique. Le chêne Tauzin, qui croît depuis l'embouchure de la Garonne jusqu'aux Pyrénées, y est nommé l'arbre de la malédiction : on est persuadé que quiconque met la serpe ou la hache à son bois, ou vient à dormir dans une maison dont la charpente en contient quelque pièce , mourra dans le cours de l’année.

Le chroniqueur Aubrey parle du bruit extraordinaire et étrange que produit un chêne en tombant, comme si son génie se lamentait.

Il y avait à Norwod, en Angleterre, un chêne vénéré sur lequel poussait du gui; l'arbre fut abattu en 1657, et les profanateurs osèrent même couper ce gui pour le vendre. Ce sacrilége ne leur porta pas bonheur : l’un d'eux fut écrasé par l’arbre, l’autre eut la jambe brisée, le troisième y perdit un œil.

On raconte encore que le comte de Wincheslea ayant voulu porter. lui-même le premier coup de hache aux chênes d’une vénérable futaie, condamnée à tomber, mal lui en prit. Peu de temps après, la comtesse mourait, et à la même heure , lord Maïidstone , son fils, était emporté par un boulet dans une bataille navale.

Ces récits prouvent seulement que jusqu'à nos jours il est resté assez de traces de la vénération de nos pères pour le chène , pour que ces coïncidences aient pu être remarquées.

Laissons ce sombre côté de l’histoire du chêne, et cherchons-le dans les poésies des peuples chez lesquels il joua un si grand rôle.

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