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La comparaison du chiffre qui représente la quantité totale du chêne de la futaie, 24,410 mètres cubes, avec celui qui représente le rendement annuel 584*/c250, montre que le capital superficiel est 42 fois plus considérable que le revenu; ce qui représente un placement au taux de 2 1/3 pour cent.
Le propriétaire de cette futaie, qui, de nos jours, peut facilement placer à 4 ou 5 pour cent, sacrifie donc à un avenir éloigné les quatre cinquièmes de son revenu; ces sacrifices deviennent de plus en plus rares ; voilà pourquoi, dans ce siècle d'argent on peut dire : Les chénes s'en vont !
On a prétendu qu’en raison de l’accroissement du prix des arbres, à mesure qu’ils avancent vers la maturité, le vendeur de la futaie pourrait trouver un acquéreur intéressé à spéculer sur sa conservation. Cette illusion doit être encore abandonnée.
Retournons au tableau ci-dessus. La colonne n° 8 nous montre que la valeur du chêne croit de 10 en 10 années depuis 5 fr. jusqu’au taux exagéré peut-être de 160 fr., pour les pièces de premier choix destinées à la marine ; par conséquent, les 389,5 mètres cubes de chêne de 140 ans fournis par la futaie vaudront 62,320 francs.
Il faut y ajouter la valeur du bois des six éclaircies que les forestiers établissent comme suit :
1réclaircie bois de 20 ans fournira 10"/cà 10f:l’un,ci.. 100f- 96 * «id... boite madanse"/1d. 720 "4 207... 8. 400 dy ‘ide bois Ce ans Lil. "42,4 AD 22. 1680 46.50... Dose tas 111,64 260... 3840 5e id: hoistedltüans © id-°92, A-S0::. 4. 2560 6 id. boisde 190a4ns 44.97 4190... + 3240
Ajoutant à cette somme la valeur des coupes de régéné ration, qui est comme nous l’avons dit de 62,320 fr., on
arrive, pour le revenu total de la forêt, au chiffre de 74,140 francs.
Ce revenu, ou cette rente, étant comparé au. capital superficiel qui est de 2,362,850 fr., on voit que c’est un placement à 3 pour cent. Assurément les acquéreurs de terres ne placent pas mieux, mais l'acheteur de futaies ne serat-il pas en concurrence avec celui qui, calculant sur leur destruction, sera certain de placer ces 2,362,850 fr. à plus de 3 p. 100. Admettons qu'il les place seulement à 4, il obtient ainsi un revenu de 94,514 fr, au lieu de 74,140 fr. C'est une augmentation de 20,374 fr. de rentes et le fonds lui reste.
Ainsi, les chênes sont menacés encore dans cette dernière hypothèse, et nous voyons chaque année des particuliers ou des compagnies entreprendre ce genre de spéculation.
Si les futaies sont abandonnées par l'intérêt privé, il n’en est pas de même du taillis simple qui n’'exige qu’un capital superficiel peu élevé comparativement au revenu. D’après Hundeshagen, le revenu d’un taillis de chêne, exploité à 30 ans étant 1, le capital superficiel est 14, c’est un placement à 7 p. 100. Les tentations d’aliéner et de déboiser sont donc ici moins considérables, aussi les taillis restent ; mais il n’en est pas moins vrai de répéter, en parlant des bois d'œuvre, les chênes s’en vont!
Les chênes s’en vont! Cette triste vérité éveille en nous le souvenir d’un autre mot : — La France périra faute de
bois, — disait Colbert. Qui donc arrêtera le pays sur cette pente fatale; quelle puissance fera contre-poids à l’égoïsme, au démon de l'argent, qui ravagent, appauvrissent notre patrie ? Le pays lui-même, la société française représentée par l'Etat, peuvent seuls préparer l'avenir et conjurer la disette de bois de chêne qui nous menace.
Dans un article remarquable sur la réserve des chênes d'avenir, M. Broilliard (1) a étudié cette grave question. Il lui prête un intérêt considérable en comparant d'abord la consommation actuelle de bois de chêne à la production moderne de cette matière première de tant d'industries.
Négligeant la quantité de bois de chêne de dimensions moyennes, réclamée en quantités énormes par les constructions civiles, M. Broilliard estime à 80,000 mètres cubes de chêne en grume, le bois de cette essence nécessaire à lentretien de la marine militaire. Ce chiffre, à l'heure actuelle, est peut-être exagéré, en raison de la stagnation de nos armements, de notre fond considérible d’approvisionnements, et surtout de la substitution du fer au chêne dans beaucoup de constructions. La quantité de bois de chêne destinée à la marine marchande est estimée à 100,000 ou 120,000 mètres cubes par an. Il ne faudrait pas croire cependant que nos armements commerciaux ne consomment que du bois de chêne de grandes dimensions ; quiconque à vu comment on bâtit des navires de moyen tonnage dans les ports de l’ouest, a pu constater qu’on y employair toute espèce de bois et surtout un grand nombre de chênes de fossés, qui ne sont jamais sortis des futaies.
Le boisage des mines et le matériel roulant des chemins de fer demandent 50,000 mètres cubes de chêne. Les mines surtout ne peuvent se passer de chêne de premier
(1) Revue des Deux-Mondes, livraison du 15 septembre 4871,
choix et de grandes dimensions. Les puits, traversant des terrains perméables, doivent être revêtus de forts madriers parfaitement assemblés, afin de maintenir les terres et d'empêcher le suintement; comme il s’agit ici de la vie des hommes et de la conservation de travaux très-coùteux, on ne recule pas devant les prix des premières qualités de chêne. Les revêtements seuls des puits de mine du département du Nord consomment 5,000 mèêtres cubes de chêne des plus fortes dimensions On tire ces bois de la forêt de Saint-Amand, on en va chercher jusqu'en Auvergne ; leur prix croit avec leur diamètre, il est de 30 fr. le mètre cube dans les arbres de 0,40 centimètres, de 60-fr. dans les arbres de 0,80 centimètres, etc.
Le génie et l'artillerie consomment, à l'estimation de M. Broilliard, 30,000 mètres cubes de bois de chêne. On sait que les travaux du génie, analogues en beaucoup de points à celui des mines, consomment beaucoup de bois de premières qualités. Un des soins constants de Napoléon I*, quand il méditait une grande entreprise, était d’accumuler les bois, sur quelques points des canaux ou des grands cours d’eau. L'attaque et la défense des places, la création de remparts improvisés en demandent et en demanderont toujours.
Quant à l'artillerie, elle a, comme l’art des constructions navales, substitué beaucoup de fer au chêne, et l’apostrophe de V. Hugo aux canons des Invalides, à la mort de Charles X, ne serait peut-être plus exacte :
Le roi de France est mort, d’où vient qu'aucun de vous Comme un lion captif qui secouerait sa chaîne, Aucun n’a tressailli sur sa base de chêne!
L’artillerie moderne emploie le noyer, le frêne, le hêtre, le charme et le cormier, mais surtout le chêne ; cette der-
nière essence forme les 5/6° de l’approvisionnement des arsenaux. Les pièces de 1"60 à 220 de circonférence sont les plus recherchées.
Ce n’est pas, Dieu merci, dans les œuvres de la guerre que la France dépense la plus grande quantité de bois de chêne. Notre pays est le plus grand vignoble du monde et les 70,000,000 d'hectolitres de vin qu'il produit par année exigent une énorme quantité de bois de chêne pour la fabrication des füts, barriques, pipes ou feuillettes, destinés à le contenir. Il faut inscrire pour ce chapitre une consommation de 400,000 mètres cubes. En 1857, nous achetions déjà pour 20 millions de merrains à l'étranger; en 1866, nous en avons acheté pour 46 millions. Une seule maison, la maison Pfeiffer, en Esclavonie, importait, en 1857, à destination de Cette et de Bordeaux, une valeur de 7 à 8 millions de bois de chêne pour tonnellerie. Ce qui prouve la nécessité du gros bois de chêne pour cet usage, c'est que dans le débit en merrain, le déchet qui , dans les plus beaux arbres, est de 40 à 45 p. 100, s'élève à 75 p. 100 dans les bois moyens {on nomme chêne de grande dimension celui qui mesure 0"70 de diamètre à hauteur d'homme).
En poursuivant cette statistique, l’auteur que nous avons pris pour guide porte à { million de métres cubes par an la quantité de bois de chêne dont la France aura besoin dans un avenir peu éloigné; c’est, ajoute-t-il, la quantité nécessaire pour faire de Marseille à Dunkerque un parquet continu de 20 mètres de large !
Il ne faudra pas compter longtemps sur la ressource de l'étranger; là aussi les besoins augmentent et, comme chez nous, les grands chênes s’en vont.
— Of —
L’Angleterre, qui en consomme énormément pour ses deux marines, ménage les vieux chênes de ses grands parcs , lesquels, d’après Mac -Culloch, représentent encore une valeur de un milliard. En 1850, elle achetait en Bretagne d'énormes quantités de bois de cette essence ; tous les ans elle en tire 80 à 100 mille pieds cubes des forêts de la Toscane ; enfin elle supplée à ce qui lui manque par les chênes du Canada et de ses autres colonies. Jamais nous ne trouverons en Angleterre le bois qui nous manquera. La Belgique et la Hollande sont pauvres; l’Alle- magne du Nord exploite ses forêts avant cent ans, et ses besoins, surtout ceux de sa marine militaire, vont grandir. En Autriche, il existe de beaux chênes; elle avait envoyé à l'Exposition de 1867 une pièce de 21 mètres de long sur { mètre de large; mais aujourd’hui les trafiquants coupent à blanc les massifs naguère inexploités de l’'Esclayonie et de la Gallicie, L'Espagne est très-pauvre : depuis 1839, l'Etat a vendu 5,553,000 hectares de forêts de chêne vert et de chène liége. En Italie, il reste à peine 500,000 hectares de bois ; la Toscane et la Sardaigne produisent seules encore quelques chênes de valeur; quant à la vaste forêt de 100,000 hectares qui ceignait autrefois l’Etna, elle a presque disparu. La Russie, privée de combustibles minéraux, dévaste ses forêts pour la construction de ses chemins de fer. La Suède ne produit de chênes que sur une zone très-restreinte de son territoire. Quant à l'Amérique, l’essor inouï de se civilisation absorbe toutes ses productions forestières.
Enfin, n'oublions pas que l'impôt sur les matières premières, voté en 1872, a frappé d’un droit de 6 francs par stère l'importation du bois de chêne étranger.
Il faut done ne compter que sur nous. En 1868, l'Etat possédait en France 1,160,000 hectares de forêts, et les
communés 2,140,000 hectares. Du total 3,300,000 hectarés, il faut en retrancher 500,000 perdus avec l'Alsace-borraine, c'est donc 2,800,000 hectares, auxquels il faut ajouter 5,000,000 possédés par les particuliers. Cette dernière part tend à disparaître ou à se convertir en taillis Simple ; nous avons dit que la futaie ou le taillis sous futaie pouvaient seuls produire du bois d'œuvré.
Ceci établi, M. Broilliard recherche si, suf ce dérnier de bris de notre fortune forestière. il nous serait possible de trouver le million de mètres cubes de gros chênés dont nous aurons besoin dans un avenir peu éloigné : « Que nos chênes soient conservés jusqu'à complète maturation, et nos forêts s’enrichiront rapidement, et dans 30 ans, 50 ans, elles offriront une réservé inéstimable. »
C’est en réservant les beaux chênes que se Sont enrichies les futaies actuelles. Dans lés forêts de Hagueneau, dé Boürse , de Perseigne et de Bagnolet (Allier), 5n trouve dés chênes de 3 à 400 ans ; ces vieux massifs rendent à lhectare 630 mètres cubes de bois d’une valeur moyenne de 25,000 francs.
Voici comment M. Broilliard établit les résultats que donneraient la réserve générale des chênes d'avenir dans les futaies :
« Si, par exemple, dans une futaie de 800 hectares, ex: ploitée à la révolution de 160 ans, on trouvait en moyenne une douzaine de chênes à réserver par hectare, il y en aurait 50 à garder chaque année. Dans trente ans, chacun de ces arbres ayant grossi, on pourrait alors, c'est-à-dire précisément à l’époque menacée de pénurie, disposer d’une partie de ces bois de première utilité, dont le volurné total, pour cinquante chênes, serait de 150 ou 200, ou 250 mètres cubes peut-être. Ceci représenterait, pour 800 hec-
tares, un quart de mètre cube par hectare. Pour nos 200,000 à 300,000 hectares de futaies de chênes, ce serait déjà 50,000 à 75,000 mètres cubes à précompter sur le déficit annuel de un million dont nous sommes menacés ; mais ce n’est là qu'un chiffre beaucoup trop faible, car, dans nos futaies irrégulières, il y a souvent bien plus de dix chênes à réserver par hectare ; puis ces arbres ont, en général, un avenir de plus de trente années, et le volume qu'ils auraient à maturité dépasserait souvent le chiffre de 3, 4 ou 5 mêtres cnbes. En réalité , c’est d'au moins 100,000 mètres cubes par an que l'avenir bénéficierait, grâce à une légère économie dans le présent. »
Outre les futaies , qui sont rares, on peut trouver en France d’autres ressources dans les taillis de l’État, que l’on convertit depuis quelques années en futaies pleines. Cette conversion se fait en remplaçant, peu après la coupe du taillis, les rejets de souche par des brins de semence:
M. Broilliard voudrait, quand on coupe ces taillis pour la dernière fois, que l’on réservât beaucoup de baïiveaux encore éloignés de leur maturité, et dont l'avenir est presque assuré : suflisamment espacés, ils nuiraient peu au repeuplement. « La moitié des taillis appartenant à l'Etat est déjà en conversion sur une étendue de 270,000 hectares, et le surplus y entrera prochainement. La conversion exige toute une révolution de futaie, peut-être 150 ans en moyenne. Appliquée bientôt dans ces conditions à 400,000 ou 500,000 hectares, cette opération comportera des coupes définitives qui parcourront chaque année à peu près la 150e partie de l’étendue, soit environ 3,000 hectares. Que cette réserve nous permette de recueillir, dans une trentaine d'années, sur chaque hectare parcouru, six ou sept chènes d'un volume de 3 mètres
cubes l’un, ce serait un supplément annuel de 60,000 stères de gros chênes. »
Quant au taillis sous futaie, M. Broilliard conseille d’y réserver le plus de chênes possible, sans s'occuper d'autre chose ; puis d'adopter une révolution de taillis assez longue pour que les chênes réservés, qui constitueront bientôt la futaie superposée au taillis, aient des cimes élevées incapables d’entraver la reproduction du taillis. Les forêts de Chaux et de Rambouillet appartiennent à ce mode d’exploitation, On travaille à convertir la première en futaie pleine , et l’on espère y trouver dans l’avenir de forts beaux arbres, qui constitueront une véritable richesse nationale. La forêt de Blois rapporte 118 fr. à l’hectare, ou 2 mètres cubes de bois d'œuvre dont on fait des merrains pour les vins du pays. De 1858 à 1867 inclusivement, nos forêts domaniales ont produit 35,360,000 fr. : c’est, tous frais déduits, un rapport de 29 fr. par hectare, obtenu sur des terrains qui, généralement, rapporteraient moins en céréales. De 1828 à 1837, le produit net n’était que de 15 fr. environ. Ainsi, en un tiers de siècle, l'augmentation du prix du chêne a doublé le produit des forêts de l'État.
Les communes possèdent encore 2,140,000 hectares de forêts, dont 1,000,000 d'hectares en taillis sous futaie, aptes à produire des chênes de belles dimensions, à la condition de suivre à la lettre l'ordonnance du code forestier. Cette ordonnance prescrit de réserver tous les sujets capables de prospérer jusqu’à la révolution suivante. Voici, d’après notre guide, quels seraient les résultats qu'on obtiendrait : « Sur un million d'hectares de forêts exploitées à la révolution de 25 ans, la coupe annuelle comprend 40,000 hectares. Epargne faite : par hectare, 5 chênes, mesurant en moyenne 0,55 de diamètre et 8 mêtres de
hauteur én bois d'œuvré, cubant chacun 1%°,500, au total 200,000 arbres, donc trois millions de mètres cubes, et à 40 francs l’un, 12 millions de francs. Excédant disponible dans 25 ans : par hectare, 5 chènes mesurant en moyenne 0,70 de diamètre et 8 mètres dé hauteur er bois d'œuvre, cubant chacun 2,500, au total 200,000 arbres, doné 500,000 mètres cubes, et à 50 francs l’un, 25 millions de francs. »
Les communes profiteront-elles de cette richesse ? C’est douteux, élles sont aussi besogneuses que les particuliers, moins conservatrices que l'Etat, leur intérêt passe avant tout ; qu'importe aux communes du nord-est que le merrain de chêne soit cher à Cette où à Bordeaux ; elles coupent quand élles ont besoin d'argent, c’est cependant pour elles un placement facile sans risques, sans frais d'administration: On pourrait trouver des communes dont les bois ont doublé de valeur depuis 30 ans, et qui sont devenus pour elles la poule aux œufs d’or.
Les forêts de chênes, qui sont aux mains des particuliers, ont encore 5 millions d'hectares d’étendue. M. Broilliard montre que, le prix du chène devant doubler d'ici 30 ans, c’est placer à 4 0/0 en conservant les chênes âgés de plus de 100 ans. Il conseille de porter à 30 ans au lieu de 20 ou 25 la révolution du taillis sous futaie. 11 reconnaît toutefois, comme nous l'avons fait plus haut, que là différence entre le capital futaie et son revenu, jointe à la brièveté de l’existence humaine, sont un obstacle au maintien des forêts privées ; et il en arrive à reconnaître avéc tous lés sylviculteurs, que c’est à l’État, être impérissable, qu'incombe naturellement la production dés gros chênes. Lui seul est intéressé à la prospérité généralé, lui seul peut et doit pouvoir attendre l'heure de jouir ; peut et doit avoir l’esprit de Suite indispensable à là prospérité
des forêts, et lui seul enfin est capable d’en retirer le plus grand revenu possible, dans l'intérêt de la société qu'il représente.
Le bon marché du chêne favorise d'ailleurs la circulation des vins et augmente par conséquent le revenu des contributions indirectes, qui se chiffre par millions: Ce bon marché active les constructions navales du commerce et rend celles de l'État moins onéreuses. Aux 30 ou 40 millions versés au Trésor par les forêts, il faudrait donc ajouter d’autres sommes très-importantes. Mais enfin la question d'argent n’est ici que secondaire, l’État seul peut produire les chênes dont nous avons besoin, et lui seul peut émpècher la prédiction de Colbert de se réaliser. « La conservation des futaies constitue donc pour l'État, non seulement une grande richesse, mais encore l’accom-= plissement d’üan devoir envers lavénir. »
De grands efforts sont tentés en ce moment pour introduire dans notre colonie algérienne une essence fores: tière, l’'Eucalyptus globulus, qui semble devoir rapidement mettre fin à la disette des bois. Nous désirons vivement la réussite de cette culture nouvelle, mais nous nous demandons si l’on ne laisse pas la réalité pour l'ombre. Le nord de l'Afrique, où notre race doit s'établir et faire prévaloir sa civilisation, n'est-il pas comme la vieille France, n'est-il pas aussi la terre du chêne ?
M. Carette, dans son ouvrage sur la Kabylie, M. V. Legrand, officier du génie maritime, dans uu mémoire remarquable sur les forêts algériennes, nous montrent cette vaste région de l’Afrique septentrionale peuplée de chênes de la mer à l'Atlas, dé Tunis au Maroc.
Au temps de l'ancienne régence, les forêts de la Kabylie
et du Djurjura donnaient de forts beaux produits. Le dey d'Alger avait un caïd-el-karesta, caïd des forêts, chargé de diriger, sur les ports d'embarquement, les bois que ces agents y venaient acheter, et qu’il revendait à la marine turque; comme aujourd'hui, des chênes de différentes espèces composaient ces forêts ; et la plus importante était le Quercus Lusitanica Mirbecki, où chêne zan. Le chêne-liége y est encore tellement abondant que la plupart des maisons des villages kabyles sont couvertes en liége.
Les chênes verts et ceux à glands doux et amers sont encore très-multipliés dans cette région.
Les chênes zans et les yeuses couronnent les montagnes de Tamgout, du côté de Dellys, et de Ak’fadou, du côté de Bougie. Quelques-unes de ces forêts sont consacrées par les marabouts ; les indigènes ne peuvent ni les brüler, ni les vendre.
D’après M. V. Legrand les forêts de zans ne se rencontrent jamais en plaine en Algérie, mais sur les versants nord des hautes chaînes ; les versants sud ne présentent que des peuplements clairs et languissants.
Les zans et les liéges ne se mêlent pas dans les forêts, mais y forment des bouquets séparés. Le zan choisit les ravins les plus frais, les versants les mieux abrités, les sols les plus profonds et laisse le reste au liége qui s’en arrange :
« Le zan semble avoir reculé devant les ravages des populations de la plaine, plutôt qu’obéi à une prédilection naturelle pour les hauteurs, parce que dans ce dernier asile les arbres les plus beaux recherchent les plis de terrains moins exposés aux injures atmosphériques. »
L'Algérie et la Kabylie renferment plus de 100,000 hectares de futaies de chênes zans. En 1854, M. Legrand estimait à 7,000 stères la possibilité annuelle en bois de marine ; à 45,000 stères la possibilité en bois d'œuvre.
Devant une pareille production, pourquoi ne pas favoriser en Algérie la multiplication des chènes, qui semblent faits pour ce sol et ce climat? Pourquoi tenter l’acclimatation douteuse d’une espèce étrangère, qu’un rigoureux hiver, comme on en voit de temps en temps en Afrique, peut anéantir.
Laissons l'Algérie aux chênes, et que les descendants des Gaulois y trouvent encore larbre sous lequel leurs pères abritèrent leurs demeures. À la vue d’un palmier, l’Indien croit revoir sa patrie : pour nous le feuillage du chêne est et sera toujours aussi un souvenir de la terre natale !