ILE-DE-FRANCE
En 1819, au mois de novembre, la frégate anglaise la Topaze, venant de Calcutta, oii le choléra régnait encore, vint jeter l’ancre au Port-Louis, chef-lieu de l’Ile-de-France, après avoir perdu par cette maladie et durant la traversée plusieurs ma^ telots de son équipage. La santé publique était alors parfaite dans la colonie, l’une des plus salubres des îles tropicales; de temps immémorial on n’y avait éprouvé aucune maladie épidémique ou contagieuse.
Le capitaine de la Topaze en mouillant dans la rade cacha sa situation. Un grandbateau monté de dix noirs qui retournaient à une habitation voisine passa près de la frégate, et les matelots leur vendirent différentes hardes des décédés,
ville, auteur d’une brochure intitulée : Relation de V épidémie de choléra-morbus qui a régné à Marseille pendant Vhiver de 183i à 1835 , invoque à l’appui de son système sur la non contagion l’ouvrage de CIot-Bey; c’est à cet ouvrage que nous renvoyons nos lecteurs et M. Sue lui-même.
Clol-Bey n’est pas bon logicien, car après avoir cité des faits qui établissent la transmission d’individu à individu, il tire une conclusion contraire au contagionisme.
I.es dix noirs, arrivés à leur deslinalion, levendirent ces hardes à d’autres nègres, elle choléra se manifesta toutde suite avec fureur; le propriétaire de l’habitation fut une des premières victimes (i).
En même temps le capitaine de la frégate anglaise , au mépris des lois sanitaires , était descendu à terre suivi de ses officiers et d’une partie des hommes de son équipage : le mal asiatique se répandit aussitôt au Port-Louis et y fit des progrès rapides. La terreur devint générale. Au milieu de ces circonstances affreuses on manqua de bras pour porter les morts au cimetière : l’administration fit équiper deux grands chariots couverts, attelés de deux chevaux. Le plus difficile était de trouver des conducteurs , car malgré les plus grandes récompenses personne ne voulait de ces emplois; enfin on trouva deux Anglais ivrognes, misérable rebut de la population. Un jour les deux conducteurs, encore plus ivres que de coutume , versèrent à la sortie du faubourg leurs chariots lugubres, où étaient entassés les uns sur les autres, enfans, adolescens, vieillards, femmes, filles , hommes, de toute condition et de tout rang; ce ne fut que le lendemain qu’on releva les voitures et les conducteurs meles aux cadavres.
(1) Extrait d’uiic lettre d’uii habitant de l’Ile-de-Fratice a AI. Ozanam, doyen des médecins de Lyon f Gazelle médicale de Paris du 16 juin 1832).
Le choléra s’étendit dans toutes les parties de rilc;mais quelques endroits dont les communications avaient été interceptées dès le commencement de l’invasion , échappèrent à ses effets meurtriers : telle fut notamment l’habitation de M. Chamaret de Chozal, l’une des plus riches de la colonie, et dont aucun habitant ne fut atteint de la maladie paice que le propriétaire fit exécuter strictement les mesures d’isolement qu’il avait prises.
ILE BOtJRÀON.
Cette île est située à quarante lieues de l’Ile-de- France et jouit des avantages du même climat. Le gouverneur Milius , persuadé que le choléra, qui ravageait la colonie voisine , avait un caractère contagieux, interrompit toute relation avec l’Ilede-France, et fit les réglemens les plus sévères. Après plusieurs mois de suceès sa vigilance fut trompée par la fraude : un bateau de la côte qui avait communiqué avec le navire le Plc-Var, lequel était parti de l’Ile-de-France le 7 janvier 1820, pendant que le choléra y exerçait ses ravages, débarqua furtivement des nègres de traite à peu de distance de la ville de Saint-Denis. La maladie s’y développa aussitôt et fit périr huit esclaves le premier jour : une partie des habilans s’enfuit en toute diligence, ün lazaret fut établi dans la ville,
Mü IIISTOIUE DU CIIOLÊKA-MORBüS.
et des postes en fermèrent les issues pour empêcher l’extension du fléau dans les campagnes : grâce à ces moyens de séquestration prudente le choléra ne franchit pas l’enceinte de Saint-Denis (i). Ainsi deux colonies voisines, n’offrant aucune diversité dans la disposition atmosphérique et dans l’action des agens de la nature nécessaires à la vie humaine, furent traitées différemment par le fléau dévastateur: l’Ile-de-France, où les lois sanitaires furent violées, perdit un habitant sur douze (2), tandis que l’île Bourbon , qui se soumit à un système d’isolement semblable à celui que l’on oppose à la peste, n’en perdit qu’un sur quinze cents.
(1) Gazette officielle de Madras du 8 juin 1820. — Feuille hebdomadaire de Bourbon. — Correspondance du gouverneur Milius.
(2) D’après l’état officiel dressé par le gouverneur de cette île le nombre des décès cholériques s’éleva à 7,000, ce qui donne un décès sur douze habitans; mais un témoin oculaire , M. Combleholm , d’accord avec l’opinion publique, porte à 20,000 le nombre des victimes, ce qui d’après la population de la colonie fait la proportion d’un sur 4 ’/*•