SECONDE INVASION A MARSEILLE
Les émigrés de Toulon , venus en foule à Marseille , y reçoivent l'accueil le plus hospitalier et le plus généreux. — Premiers décès de cholériques. — Mesures prises par l’autorité. — Ouverture des bureaux sanitaires. — Progrès de la maladie. — A l’inquiétude succède bientôt la terreur. — Nombreuses émigrations. — Tableau désolant de la ville.— Scènes affreuses.— Beaux actes de bienfaisance et de dévouement à côté de quelques actes d’égoïsme et de lâcheté. — Cérémonies religieuses. — Le fléau calme ses fureurs et la ville reprend son aspect ordinaire. — Tableau de la mortalité cholérique. — Divers calculs, divers rapports , divers élémens de statistique. —Résultats généraux des deux invasions.
chercher un asile à Marseille. La plupart d’entre eux, sans guides, sans amis, et le plus souvent sans ressources pécuniaires, se jetaient au hasard
émigrés de Toulon étaient venus en foule
HISTOIKE
clans les plus sales gîtes, ou même restaient exposes à la dangereuse fraîcheur de la nuit ; des familles entières dormaient sur les bancs du Cours.
Ce n’est pas à Marseille que les douleurs humaines rencontrent des regards d’indifférence et de froideur; la bienfaisance, germant toujours sur ce sol fécond, y produit des fruits abondans. Cette noble vertu forma dans tous les âges un des traits distinctifs et inaltérables du caractère marseillais. A l’aspect des malheurs qui pesaient sur tant de fugitifs, la population ouvrière s’émut, et c’est elle qui donna le premier élan de charité généreuse. De pauvres journaliers et des marchandes de la halle qui ont à peine de quoi se nourrir allaient chercher les réfugiés de Toulon, les conduisaient dans leurs chambres étroites , y partageaient tout avec eux, et s’imposaient les privations les plus dures pour obéir à l’inspiration de leur ame compatissante.
L’opulence voulut aussi marcher dans la voie que la pauvreté lui avait ouverte, et le ii juillet une souscription en faveur des Toulonnais fut ouverte chez deux notaires , MM. Bernard et Timon- David; en même temps une commission se forma pour la distribution des secours (i).
(1) Celte commission était composée de MM. François Fournier, négociant; Diirbec, capitaine de pori ; Ducros, médecin;
DU CIIOLÊRA-MORBUS.
Les déplorables nouvelles reçues de Toulon , la erreur qui régnait dans cette cité malheureuse, ’émigralion qui ne cessait point, tout était fait )Our tenir les esprits dans de vives alarmes. On oarlait vaguement de plusieurs cas de choléra dgnalés en ville, mais on ne pouvait en préciser ?e nombre; et, comme il arrive toujours en pareille :;irconstance, les uns exagéraientle mal, les autres iG diminuaient. Beaucoup d’hommes sensés ne par- ; ageaient pas les craintes qui agitaient une partie le la population marseillaise ; ils croyaient que le idioléra ne retourne que rarement dans la meme ville ; qu’alors le nouveau passage du fléau est olus rapide et moins meurtrier; que Marseille uyant déjà payé son tribut, il n’était pas donné à I a maladie d’y exercer de grands ravages.
Ces hommes endormis dans une sécurité funeste Allaient pourtant recevoir un démenti cruel,^ car ;e choléra, à la suite des fuyards venus en masse i’une ville voisine qui était alors un horrible foyer l’infection , ne pouvait qu’infecter horriblement Idarseille. Le 6 juillet un émigrant de Toulon, lommé Nicolas Glise, calfat, âgé de 22 ans, mouut avec tous les symptômes cholériques, rue l’Endoume, n° 4- Le lendemain une Marseillaise
laibaut de Labatut, négociant; François Fournier de Fournier > ères, conseiller municipal; Gilbert- Blondeau , ancien fabriantde savon; Maistre, propriétaire; de Possel fils, négociant.
IllSTOlHE
appelée Marie Caillac, demeurant rue des Recolieltes, n° 8, décéda avec les mêmes symptômes. Le 8 un vieillard de Marseille, nommé Julien, fut emporte par la maladie, rue Pierre-du-Moulin , I. II y eut le 9 quatre décès de cholériques, et l’on n’en compta que deux le lendemain. Ces SIX individus victimes du fléau étaient des fuyards toulonnais (i). Le 11 on constata 20 cas, parmi lesquels treize furent mortels. A. dater de ce jour, la maladie, croissant en violence, suivit rapidement une marche ascendante.
Cependant 1 autorité ne négligeait rien pour la combattre. M. Julliany, remplissant par intérim les fonctions de maire, en l’absence de M. Consolât, reunit a 1 hotel-de- ville les présidens des anciennes commissions sanitaires pour concerter avec eux les mesures à prendre. Un soin vigilant était apporté sur tout ce qui pouvait intéresser la santé publique, et partout le plus grand zèle se déployait. Les bureaux de secours furent ouverts le i5; ce jour-la il y eut dix-neuf décès cbolériques; il y en avait eu vingt-six la veille. Le 16
(1) Ce sont Antoine Posscl, maçon, inorl rue de la Loge, n° 16; Marie Gassin , décédée rue du Pelit-Sainl-Jean , n° 35 ; Madeleine Siffrédi , Chemin - Neuf- de - la - Madeleine , n<> 1 37 ; Elisabeth de Montozon, cours de Villiers, n° 68; Antoine Ferrari , rue de la Mûre , n" 8 ; François Pozzo, rue Fonlaine- Sainte-Anne, n» 1.
DU CHOLÈRA-MOKBUS. 315
on en compta vingt-six et quarante-quatre le leniclemain. Ces bureaux de secours étaient au nombre de huit (i); il y avait dans chacun d’eux douze administrateurs choisis par le maire parmi les citoyens les plus dévoués, et plusieurs méde- 'cins et élèves en médecine. Les présidens avaient été pris parmi les adjoints au maire et les membres du conseil municipal. Ces bureaux fournis- Nsaient non seulement des remèdes et des soins taux malades , mais aussi d’autres secours en nature et en argent. De nombreuses distributions de couvertures, de linge, de vétemens, de charbon, de bois, de sucre, de riz, de viande, ide pain et de pommes de terre, furent faites à idomicile pendant toute la durée du choléra. Tous lies malheureux, et notamment les familles d’ou- ,vriers sans travail, participèrent à ces secours.
Tous les jours, vers les quatre heures après midi, une foule inquiète, agitée, encombrait les bureaux de l’élat civil pour connaître le chiffre officiel des décès cholériques pendant les vingtquatre heures précédentes. Pour éviter cet encombrement le maire ordonna qu’à dater du 17 juillet, le bulletin des décès serait affiché chaque jour, à
(1) Deux pour la division de Test, un pour la division de l’ouest, un pour celle du nord, deux pour celle du sud, un .pour celle du centre, et un autre pour la banlieue.
C|LiQ.tr6 li6Lircs du soir, u lenlrt‘6 de lu grand’ porte de rhôtel-de-ville.
Les fonctionnaires publics, les hommes qui tiennent iin mandat de leurs concitoyens ne font que leur devoir en restant à leur poste; mais que penser d’eux s’ils désertent? Cette lâche désertion doit peser sur leur nom comme une ignominie, et sur leur ame comme un remords. Le maire, M. Consolât, connaissait toute l’étendue de ses obligations, et la nouvelle de la réapparition du mal indien hâta son retour à Marseille. Ce magistrat recommandable arriva le 22 juillet et reprit de suite les rênes de l’administration municipale, jusque là dirigée par M. Julliany, qui n’avait cessé de faire preuve d’un zèle éclairé et d’un dévouement sans bornes. Malgré une santé chancelante qui sollicitait le repos, M. Julliany a montré, en ces tristes circonstances, tout ce qu’il y a de force et de chaleur dans un caractère guidé par le sentiment des devoirs et par l’amour du bien public. M. Consolât, marchant sur les traces de son honorable adjoint, fît tout ce qu’on attendait de lui. Il parut tel que devait paraître, tel en un mot que paraîtra toujours le premier magistrat de la belle et riche cité où les traditions de 1720 vivront sans cesse pleines de puissance, et où le souvenir de ses écbevins intrépides se conservera d’âge en âge sous la doubjc consécration de la
u’econDaissance et de la gloire. M. Consolât eut jne vigilance qui ne fut jamais en défaut, un courage qui ne faiblit pas un seul instant. Il est vTai qu’il trouva un généreux concours et une liide puissante dans tout ce qui l’entourait : ses adjoints, MM. Dunoyer, Gastinel, Xavier Richard 0t Fraissinet (i), se distinguèrent parleur activité, )par leur philantropie, et ils acquirent de nou- *^eaux titres à l’estime de leurs concitoyens; leur collègue M. Bacquère n’imita point cette noble conduite : déserteur de son poste lors de la preimière invasion, il tomba en récidive et s’enfuit îcncore loin de Marseille (2). Quelques conseillers imunicipaux abandonnèrent aussi la ville; ce sont iMM. François Fournier, Salavy, d’Alayer, Milliau, 'Albrand, de Surian, Bouttier, et Hyacinthe Daniel (3) : mais la majorité des représentans de la
(1) M. Julliany quitta Marseille à l’arrivée de M. Consolât, lil avait certes fait ses preuves, et il pouvait aller prendre du repos ailleurs, sans compromettre son honneur.
(2) M. Bacquère se fit justice en donnant sa démission d’adjoint. Un peu plus tard il a été déclaré démissionnaire de ses fonctions de conseiller municipal.
(3) M. Chauvin était aussi absent de Marseille, mais ses I motifs réellement légitimes ont été admis par le conseil municipal à la presque unanimité (19 voix contre 2). Lors de la pre- I mière invasion , M. Chauvin avait montré beaucoup de dévoueiment comme président d’un bureau sanitaire.
Il est juste de dire que les motifs d’excuse ont été admis à ' la majorité de deux voix pour MM. Albrand et Daniel , et à la 1 majorité d’une voix pour MM. Bouttier et de Surian.
commune resta fidèle à ses devoirs. L’iiisloire impartiale, qui sans haine et sans affection juge chacun selon ses œuvres, doit recueillir les noms de ces dignes mandataires, MM. Paranque, Ollivier, Capus, Beaussier, Arnavon, Hyppolile Rey, Elisée Baux, Dervieux , Ramhaud, Clapier, Bourgarel, Bosonnier, Rougemont, J. -H. Reymonet, Forloul, Negre , remplirent avec une exactitude exemplaire leur mission d’humanité dans les bureaux de secours et se montrèrent partout où leur présence put être utile (i). Parmi ceux qui ont rendu les plus grands services, et qui ont le plus brillé par leur courage, leur intelligence et leurs soins infatigables , on distingue MM. Paranque , Ollivier, Capus et Beaussier, attachés au bureau des Grands- Carmes, quartier le plus pauvre et le plus populeux de la ville.
Sous la direction des adjoints à la mairie et des conseillers municipaux se Souciant de leur honneur, une foule de citoyens recommandables abandonnèrent le soin de leurs affaires et de leurs
(1) Les docteurs Cauvière et Reymonet, aussi membres du conseil municipal, consacrèrent tous leurs momens au service des cholériques à l’Hôtel - Dieu , où ils déployèrent pendant toute la durée de l’épidémie un zèle plein d’ardeur.
M. Reynard était retenu à Paris par son mandat législatif.
MM. Tardieu, Bérard et Lauront étaient malades.
MM. Maurandi, Autran ctBorély n’ont pas quitté Marseille, mais ils n’ont fait partie d’aucun bureau sanitaire.
familles, se livrèrent tout entiers au soulagement ■ des malades et des malheureux, les assistèrent de leur personne et de leur bourse, et on les vit aller de porte en porte solliciter la pitié publique pour les victimes du fléau. Des jeunes gens appartenant à toutes les positions sociales se réunirent pour secourir à domicile les cholériques. Qu’estce qui les arrêterait dans leur généreuse carrière? l’égoïsme? ils ne le conçoivent même pas; la peur? elle ne souilla jamais leur ame; l’indifférence pour les douleurs humaines? ils la repoussent comme une mauvaise pensée; la fatigue? ils la ^surmontent par cette force de volonté qui agrandit toujours les facultés de l’homme et présida dans tous les temps aux belles créations de son intelligence. Il faut les avoir vus ces citoyens dignes de nos hommages, il faut avoir été témoin de leurs soins fraternels, de leur patience à toute épreuve , pour se faire une idée de tant de courage, de tant d’humanité et de tant de patriotisme. Ce spectacle est bien beau , il sera beau tant que les vertus bienfaisantes conserveront leurs droits sur la terre trop souvent tourmentée par le génie du mal ; sa vue rafraîchit le sang de l’homme sensible, inspire à son ame une noble fierté, rem- [plit son cœur d’émotions délicieuses.
Quelques membres des bureaux sanitaires ont [payé de la vie leui* dévouement au bien public.
Honneur àia mémoire de MM. Laveyrarié, Adolphe Reymonet (i), jeune négociant, Besson, pharmacien, Maistre, ancien employé aux contributions indirectes ! Bravant le fléau pour eux-mêmes , mais pleins de compassion pour le malheur des autres, ils sont tombés au poste de l’honneur; ils sont tombés comme tombent ces braves qui acquittent la dette de la patrie en couronnant une vie courageuse par un trépas glorieux.
Le clergé de Marseille, digne émule de ces intrépides pasteurs qui secondèrent Belzunce dans ses œuvres sublimes, a payé sans ostentation et sans bruit un ample tribut de dévouement, tribut accoutumé qui n’étonne plus de sa part. Le corps médical, dans sa lutte incessante contre un fléau victorieux, s’est conduit avec zèle, désintéressement (2) et noblesse ; lui aussi a fourni son contingent à la mort. M. Reymonenq, l’un des médecins les plus distingués de Marseille, fut emporté à la fleur de l’âge, après avoir opposé aux ravages de la maladie toutes les ressources de son art, toute la force de son beau caractère, et des regrets universels le suivirent au tombeau. Son collègue
(1) Fils de M. J.-H. Reymonet, conseiller municipal et l’un des plus respectables commcrçans de Marseille.
(2) Les médecins attachés aux bureaux sanitaires n’oni accepté aucun salaire, à l’exception dTin très petit nombre qui ont fait du dévouement moyennant finance.
M. Camalte expira comme lui dans Taccomplissement de ses philantropiques devoirs. M. Borelli, médecin italien, réfugié à Marseille, eut le meme destin après avoir tenu la meme conduite, et ce fut ainsi qu’il paya l’accueil hospitalier qu’il avait reçu. MM. Auguste Boyer, jeune docteur de la faculté de Paris, et Guerlin, chirurgien-major du 62® régiment d’infanterie de ligne, succombèrent tour à tour.
Pourquoi faut-il que des paroles de blâme viennent maintenant interrompre notre concert de louanges? Tandis que tant de médecins estimables se dévouaient au soulagement des malades, il en est neuf ou dix qui s’éloignaient de la ville où leur présence pouvait être nécessaire. Ils fuyaient, les indignes! ils allaient cherchant un asile pour calmer les coupables terreurs de leur ame pusillanime (i).
Les élèves en médecine ont rendu les plus grands services. La plupart de ces jeunes gens se sont distingués par une activité et par une intelligence qui leur promettent un bel avenir (2).
(1) Dans l’impuissance de citer les noms de tous les fugitifs , l’impartialité nous fait un devoir de n’en désigner aucun; d’ailleurs quelques-uns n’ont resté que peu de jours absens de la ville, et d’autres ont fourni des excuses qui peuvent justifier leur fuite.
(2) M. Ravet, de l’Ile-de-France, s’est fait plus particulièrement remarquer; il a refusé l’indemnité accordée aux autres.
Des médecins étrangers à Marseille s’y rendirent de divers pays» M. le baron Larrey y arriva le 27 juillet, avec une mission du gouvernement, et y demeura huit jours. Bien qu’on espérât beaucoup de sa science, de sa longue pratique et de sa haute renommée, sa présence ne fut marquée par aucun résultat avantageux (i). Deux autres docteurs de Paris, MM. Jal et Bessières , qui avaient accompagné M. Larrey à Marseille avec la même mission , n’eurent pas plus de succès que lui. Il est un médecin dont on a moins parlé et qui pourtant a rendu de plus grands services: c’est le docteur allemand Charles Hergt, de Heidelberg. Il visitait l’école de Montpellier lorsque le choléra^ se réveillant furieux à Marseille, le fit partir en toute hâte pour cette ville, où il était aussi venu lors de la première invasion. Cet homme généreux, dont le savoir égale la modestie, s’attacha de préférence au bureau des Grands-Carmes pour être plus utile à la classe indigente, objet constant de sa sollicitude philantropique. Tour à tour
(1) Lorsque M. Larrey est arrive à Marseille, les diverses parties du service médical avaient reçu leur organisation complète, et pourtant le Journal des Débats , en annonçant le retour de ce médecin à Paris, a osé dire que c’est lui qui a organisé le service à Marseille. M. Larrey, a sans doute clé indigné de cette llatlerie mensongère, car mieux que personne il a pu se convaincre que sa mission à Marseille n’a clé d’aucune ulilitc.
médecin, élève, infirmier, il semblait se multi- ; plier et ne négligeait aucun service. Il n’est sorte de soins qu’il n’ait prodigués aux malades ; des nuits entières passées à leur chevet ne ralentissaient pas son ardeur.
Une commission lyonnaise, composée de médecins et d’élèves en médecine et en pharmacie , ^sous la présidence du docteur Monfalcon, méde- V cin titulaire del’Hôtel-Dieu et des prisons de Lyon , arriva aussi à Marseille, le 29 juillet, pour secou- 1 rir les cholériques. La maladie était alors entrée dans la période de décroissance, et bien que les î membres de cette colonie (i) fussent animés d’un "( zele honorable , leurs bonnes dispositions ne [ purent pas être mises à profit, et ce surcroît de ' secours inutiles entraîna la ville dans une dépense qif on évalue à 12,000 francs (2).
Toutes les autorités civiles restèrent à leur poste
(1) C’est le nom donné à celte commission par M. Monfalcon lui-même dans une brochure qu’on lui attribue et qui est pleine d’inexactitudes et d’erreurs.
(2) Chaque membre de celte commission reçut une indemnité, indépendamment des frais de voyage et de séjour à
\ Marseille.
M. J. Perrussel, médecin homœopathe de Lyon, arriva à \ Marseille vers la fin du mois de juillet, et prodigua ses soins aux malades avec un zèle souvent couronné de succès.
M. le docteur Dubreuil, doyen de la faculté de Montpellier,
et le professeur Rech, arrivèrent aussi à Marseille vers la' fin <lu mois d’août.
IIISTOIIŒ
et firent noblement leurs périlleux devoirs (i). Le corps judiciaire n’eut à déplorer la fuite d aucun de ses membres, et mérita par sa belle conduite les éloges unanimes delà cité reconnaissante. La justice, ce premier besoin des peuples policés, ne fut pas un seul instant interrompue dans son cours, et chez elle tout marcha comme d’habitude. Ainsi elle resta en possession de cette estime publique qui fait la force de ses décisions et la récompense de ses travaux. Tous les officiers ministériels ne marchèrent pas sur les traces des magistrats auprès desquels ils exercent leurs fonctions. Plusieurs avoués, saisis d’une lâche épouvante, s’éloignèrent de Marseille ; mais la majorité montra plus de courage et de patriotisme. Malheureusement il n’en fut pas ainsi des notaires; la majorité de ce corps se rendit coupable de désertion. On les a vus ces hommes qui ont tant besoin de considération et de confiance, on les a vus abandonnant en toute hâte le soin des affaires de leur cabinet, et grossissant le nombre des fuyards. Ils ne se sont crus en sûreté qu’en mettant un espace considérable entre eux et les
(I) M. Thomas, préfet du dcparleinenl, se trouvail à Paris lorsque le choléra éclata à Marseille pour la seconde fois. Ce magistrat recoinmaiulahlc , relenu dans sa chambre par une maladie douloureuse, ne put se meltre en voyage; mais dès que ses forces le lui pcrmirenl , il se hâla de reprendre le chemin de Marseille, où il arriva le 7 aoiU.
DU CHOIÆRA-MÜHBUS.
nuiltides qui les appelaient vainement pour régler leurs dispositions testamentaires. Certes, elle est bien grande la faute de ces notaires pusillanimes; c’est une tache qui ne s’effacera pas de sitôt. Sans doute, il ne faut jamais demander au commun des hommes plus qu’il ne peut faire; car l’héroïsme est une exception fort rare dans notre nature pleine d’imperfections et de faiblesses , c’est le lot glorieux de quelques âmes privilégiées; mais l’on peut du moins exiger que chacun accomplisse les devoirs de sa place selon l’intérêt social et l’ordre providentiel. Cet accomplissement n’est que l’effet d’une vertu vulgaire (i).
Les autorités militaires firent les plus nobles efforts pour défendre les troupes contre les atteintes du mal. M. le lieutenant -général comte de Damremont fit passer dans le cœur de ses suhor-
(1) Il y a à Marseille 29 notaires, et Ton assure qu il n’en est pas resté plus de 10 en ville dans les journées où le chiffre de la mortalité cholérique est monté si haut.
Chacun reconnaît que la législation touchant les officiers ministériels est bien incomplète. L’intérêt général n’exige-t-il pas qu^ils soient soumis à la résidence ? Quand on a les Îîénéfices du monopole , ne faut-il pas en avoir les charges?
Tout officier public qui abandonne son poste sans congé devrait aussitôt être déclaré démissionnaire; la crainte, sinon l’arnour du devoir, empêcherait du moins, dans les temps de calamité, ces lâches désertions qui sont si funestes à la chose publique.
donnés le patriotisme et le dévouement qui l’oiu toujours animé lui-même. Il ordonna de prendre toutes les mesures de précaution et d’hygiène que dicte la sagesse et que recommande l’expérience. Le maréchal - de - camp Gara vaque, commandant le département des Bouches-du-Rhône, le baron Rey, intendant militaire de la 8® division, et les officiers supérieurs des corps , faisaient de fréquentes visites à l’hôpital , autant pour veillera ce qu’aucun détail du service ne restât en souffrance, que pour remonter le moral des soldats en leur montrant que leurs chefs s’occupaient d’eux. Cette surveillance de tous les instans et cette sollicitude paternelle eurent l’influence la plus salutaire. Il est inutile de dire que la garnison de Marseille n’a point compté de déserteurs. Y a-t-il un militaire français qui, en présence des périls, voulût se déshonorer par la fuite? Non, pas un ne peut en avoir la pensée, pas un ne peut même être atteint par ce soupçon injurieux.
Cependant l’affreuse maladie allait croissant en violence, allait, allait sans cesse, rapide dans sa marche envahissante, impitoyable dans ses coups mortels. O jours lamentables, ô jours de deuil et de terreur, vous laisserez à Marseille un lugubre et long souvenir! C’est le 24 juillet que commença la série des désolations publiques. Ce jour- là, vers les quatre heures du soir, une foule, plus
DU CTIOLÉUA-MORBUS.
grande qu’aux jours precëdens, assiégeait l’hotelde-ville. Calme dans sa morne altitude, mais impatiente dans ses émotions douloureuses, elle attendait le bulletin officiel des décès cholériques; et lorsqu’on afficha ce bulletin funeste annonçant que pendant les vingt-quatre heures précédentes le nombre des victimes du fléau s’était élevé à 123, un saisissement d’effroi s’empara de cette multitude agitée, saisissement rapide comme une étincelle électrique. Tous les visages trahissaient les sentimens d’angoisse refoulés au fond de toutes les âmes. La foule se dispersa en silence, et soudain quelques magasins se fermèrent; l’on vit dans les rues des apprêts de départ. La mort i de quelques personnes très connues, parmi les- I quelles on citait M. Cauvin , membre de l’inten- ( dance sanitaire; le pharmacien Laurens , profesjseur de chimie à l’école secondaire de médecine; tCombaz, chef d’institution ; Champorcin, commissaire de police, acheva de mettre le comble aux alarmes et à la démoralisation des esprits.
Le lendemain 25 juillet, le chiffre des décès I de cholériques s’éleva à 2 lo (i ), et celte annonce
(1) Le bulletin fait à la mairie annonçait 231 morts parmi ' lesquels il désignait 194 cholériques. Il y a eu réellement 231 ' décès dans cette journée funeste, mais le nombre de ceux qui ont été causés par le choléra s’est élevé offlciellement à 210,
^ et non pas à 194. Cette légère erreur, rectifiée aujourd’hui ,
déplorable poussa par milliers les émigrans hors des murs. Le prix des places dans les \oitures publiques devint exhorbitant, et plusieurs personnes ne purent se procurer des moyens de transport, encore qu’elles fussent disposées à faire les plus grands sacrifices pécuniaires. Partout les fuyards pressaient le pas; on voyait partout des charrettes chargées de meubles. Les bastides de la banlieue furent encombrées par des familles que la terreur chassait de leurs maisons , elles plages environnantes se couvrirent d’une foule innnombrable campée en plein air. On évalue à vingt-
s’explique facilement par la précipitation du travail du bureau de l’état civil, auquel la multiplicité des déclarations ne donnait aucun relâche. Nous devons ajouter que les bulletins délivrés parles médecins n’étaient pas toujours rédigés avec cette netteté et cette précision qui détruisent toute incertitude sur la véritable cause des décès.
Quelques personnes affirment qu’on a porté le 26 juillet 500 cadavres au cimetière; nous admettons ce chiffre, en reconnaissant l’exactitude du chiffre donné par l’autorité (231). Depuis le 22 un grand nombre de cadavres avaient été laissés dans les maisons; le lendemain l’encombrement devint plus grand , il augmenta le 24 et le 25, et ce ne fut que le 26 que tous les morts laissés sans sépulture purent être enlevés. Au milieu de la confusion générale , plusieurs individus morts dans la journée du 26 furent portés au cimetière le meme jour, avant l’enregistrement à l’état civil, parce qu’on les descendait des maisons au moment du passage des tombereaux. On peut évaluer à 90 environ le nombre de ces infractions à la loi.
DU CHOLÈRA-MORBUS. 329
cinq mille le nombre des personnes qui abandonnèrent la ville dans la journée du 25, et l’émigration continua les jours suivans. Nous ne croyons pas qu’il soit resté à Marseille plus de soixante mille habitans vers la fin du mois de juillet.
Dans la nuit du 2 août un orage violent éclata fout-à-coup. De rapides éclairs se succédaient sans cesse, sillonnaient en tout sens les nues amoncelées , et jetaient une lueur sinistre au milieu des ténèbres; le tonnerre, roulant avec un bruit horrible , déchirait le ciel, ébranlaitla terre; le vent déchaînait ses fureurs , la pluie tombait par torrens. En ces momens affreux , de pauvres familles fugitives , ne sachant plus où trouver un asile, campaient dans les bois de Mazargues et de Mont-Redon : peut-on se former une idée de leurs angoisses et de leurs souffrances? D’autres familles aussi malheureuses s’étaient réfugiées le long de Jarret; le lit de ce ruisseau déborda, et les eaux s’accrurent avec tant de force que plusieurs personnes eurent à peine le temps de se soustraire à une mort imminente.
Dès le 22 juillet le service des inhumations avait commencé à se faire très irrégulièrement, et le désordre s’accrut avec l’intensité de la maladie(i). Les cercueils manquaient, les porteurs
(I) Rien ne peut excuser rinconccval)le imprévoyance de
manquaient aussi pour l’enlèvement des cadavres; les fossoyeurs ne pouvaient suffire à la peine , et l’on se trouva au dépourvu des moyens de sépulture. Des parensont été réduits à porter euxmémes leurs parens au cimetière, et quelquefois dans un simple linceul; des amis ont aussi rendu ce triste devoir à leurs amis. Un malheureux ouvrier, après avoir gardé deux jours dans sa chambre les restes inanimés de son épouse et de son fils , résolut de les inhumer lui-même. Il chargea d’abord sur ses épaules le cercueil où sa femme dormait de l’éternel sommeil, le porta au champ du repos , revint prendre la bière qui renfermait le corps de son fils, et la déposa aussi dans la fosse. Un ouvrier menuisier, nommé Aubert, ne pouvant obtenir un cercueil pour son épouse, en construisit un avec quelques planches rajustées, et, assisté dùm ami sensible à ses maux, il porta également sa compagne au cimetière. Ce malheureux , épuisé par ses émotions et par sa douleur ,
cette administration, qui ne sut prendre aucune mesure efficace, bien que les décès suivissent régulièrement une progression ascendante. Nous devons dire que d’après un malencontreux décret impérial, c’est l’évêque qui nomme les employés aux inhumations. Le blâme ne peut atteindre ici les autorités locales.
Le maire rendit un arreté pour autoriser les citoyens, jusqu’à nouvel ordre, à faire confectionner par qui ils jugeraient convenable les caisses destinées à l’inhumation des morts.
renlra ensuite chez lui ; le choléra le saisit aussi- : lot, et il mourut le lendemain.
Le deuil public avait interrompu le cours des affaires et des travaux (i). Tous les magasins étaient fermés; un morne silence régnait dans les I rues presque désertes , que traversaient à chaque I instant des cercueils quelquefois tout nus, queliquefois couverts d’une étoffe blanche à la place idu drap mortuaire. Ces cercueils, portés par des Ihommes de toute condition, formaient souvent une longue file; car lorsqu’on en voyait un qu’accompagnait un prêtre, tous les autres venaient ?se mettre a la suite du cercueil privilégié pour lavoir leur part dans les prières de l’église. Bien ique les cérémonies accoutumées fussent bannies ide ces convois funèbres, on y voyait toujours le signe du christianisme , ce signe indestructible iqu’on oublie souvent dans la vie, mais que bien ■’arement on oublie dans la mort. Toutes les bières 'baient précédées d’une croix de bois faite à la tiâte et portée par un homme ou par un enfant.
Le juillet, à onze heures du soir, on employa ries chariots pour ramasser les morts à domicile et les transporter à leur dernière demeure. On
(1) Plusieurs industriels continuèrent généreusement de layer les journées de travail à ceux de leurs ouvriers qui daient restés dans la ville. On cite parmi ces industriels quel- [ues fabricans de savon.
niSTOIIlE
commença par les églises, oii des cercueils laissés en grand nombre répandaient une odeur infecle. Une famille, réduite à porter sur un matelas le cadavre de l’iin des siens, l’avait déposé dans la paroisse de Saint-Joseph sous les yeux de quelques fidèles épouvantés qui venaient implorer la miséricorde divine. Le lendemain et les jours suivans un horrible spectacle fut donné à la ville. Jamais on n’a poussé plus loin le mépris de la décence publique et la profanation de la dignité humaine; jamais on ne s’est joué plus indignement des choses qui ont reçu dans tous les siècles le respect des peuples civilisés et celui des peuples barbares. Les chariots employés à l’enlèvement des morts étaient ces tombereaux hideux qu’on emploie d’ordinaire au transport des immondices; ils roulaient découverts à l’éclat du soleil, et l’œil des personnes placées aux fenêtres pouvait y plonger librement. Là se faisait entendre un cahotement de cadavres : il y avait là des vieillards aux cheveux blancs, des femmes à moitié nues què la pudeur embellissait naguère, des hommes laborieux, des citoyens estimables, des enfans qui la veille encore souriaient aux caresses maternelles; et tous ces êtres infortunés, frappés de mort au milieu de leurs affections, de leurs espérances et de leurs rêves, on les traitait à l’égal des vils animaux qu’on va jeter à la voirie. Et nous sommes
DU CIIOLÊRA-MOKBUS.
tous faits à voire image, grand Dieu! et vous avez .gravé dans nos cœurs l’amour de la vertu; nous pouvons élever vers vous nos sentimens épurés et nos pensées reconnaissantes; nous pouvons embrasser le bien, encenser le génie, idolâtrer la gloire, et laisser après nous des traces immortelles ! Nous tous, témoins de ce drame affreux, nous pouvions augmenter le nombre de nos semiblables poussés vers le tombeau avec tant d’ignominie, et cette idée fait éprouvera notre ame un douloureux frémissement. Aussi bien nos faibles I paroles manquent à la puissance de notre indi- .gnation pour flétrir les scènes scandaleuses qui pendant plusieurs jours ont affligé nos regards et révolté nos sens; car ce n’est que vers le 3o juillet que le transport des cadavres au moyen des tombereaux s’est fait avec un peu plus de décence.
Dès le 25 du même mois, le grand cimetière de Saint-Charles ne pouvait plus suffire à la foule des morts qui venaient en prendre possession et se I pressaient dans sa vaste enceinte; on ouvrit ceux de Saint-Victor, de Saint-Laurent , de la Major, de lia Charité et de l’anse de l’Ourse, qui depuis quinze ans étaient abandonnés (i). Dans tous ces
(1) Ces anciens cimetières furent fermés dès le commence- - ment du mois d’août. 588 cadavres y ont été ensevelis pendant queUpies jours.
lieux de sépulture on ne voyait que des objets de pitié, des scènes de dégoût, des spectacles d’horreur. Des exhalaisons fétides et des vapeurs meurtrières remplissaient l’air sous une température de 28 degrés. La terre qui couvrait la majeure partie des corps n’avait que quelques pouces de profondeur; des morts gisaient pêle-mêle sans inhumation. Au cimetière de Saint-Charles trois vastes creux furent remplis de cadavres, la plupart sans caisse, et plusieurs entièrement nus. Le 26juillet le peuple s’ameuta dans ce cimetière; il exprima son indignation et sa fureur en voyant que les fosses n’étaient pas prêtes à recevoir les morts qu’il apportait. Le sentiment qui enflammait ce peuple si mobile dans ses 'ardentes sensations est sans doute bien excusable, mais quel contraste singulier ne produisait-il pas? un peu de bruit passager dans l’asile pieux du silence éternel! des clameurs menaçantes là ou retentit d’ordinaire le son des cantiques saints et des prières lugubres! des passions misérables là où se trouvent avec tant d^abondance des pensées
de recueillement! La force armée vint rétablir
le calme.
A des maux si cruels il fallait un prompt remède. Après tant de désordres, de profanations et de scandales, il fallait une mission réparatrice. H fallait trouver des hommes qui fussent investis
DU CIIOLÊRA-MORBÜS. 3215
Je la confiance des autorités et de l’estime de leurs concitoyens, en leur donnant pour gage leurs anlécédens honorables; il fallait que leur dévouement fût au dessus des dévouemens ordinaires, que leur intelligence s’unît au sang-froid, que leur courage marchât d’accord avec la prudence qui doit toujours le diriger; il fallait enfin I que la sagesse de leurs mesures s’alliât constamiment à la promptitude de l’exécution.
Et ces hommes se sont trouvés, et Marseille, pleine de reconnaissance pour eux, a bien vu que leur œuvre aussi pénible que rebutante n’était pas au dessus de leurs forces: il est vrai qu’ils lavaient déjà fait leurs preuves. Ils ne montraient pas au péril un visage inconnu; ils n’étaient pas nouveaux sur les divers théâtres où le fléau terrible venait déployer sa violence: ils l’avaient vu de près et l’avaient bravé face à face. M. Henri de ILescazes , controleur à l’hôtel des monnaies , >s était d abord rendu a Toulon pour prodiguer ses soins aux malades et é^ait ensuite venu remplir les memes devoirs à Marseille. Ce jeune homme, tout pétri d’honneur et de passions généreuses, eût puisé ses nobles sentimens dans les traditions et les exemples de sa famille (i), si déjà il ne les
(1) M. de Lcscazes était allié, par sa inérc, à M. le comte de 'Villeneuve, préfet du département des Bouches-du-Rhône
avait trouvés dans son propre cœur. M. Georges Boy-de-la-Tour, négociant, n’avait cessé de visiter et de secourir les cholériques indigens. M. Edouard Fabre, courtier de commerce , présidait le bureau de secours de la rue Haxo où se réunissait une foule de jeunes gens, principalement de la classe ouvrière, lesquels étaient toujours prêts à voler au secours des malades.
Le 27 juillet, ces trois c'itoyens recommandables furent nommés par le préfet, sur l’avis du maire, pour diriger les inhumations et rétablir l’ordre dans ce service. Ils acceptèrent cette mission avec empressement et se mirent de suite à l’ouvrage. Comme aucun ouvrier ne se présentait, ils eurent recours à MM. Ponsard et Beisson , entrepreneurs du bassin de carénage; lesquels, grâces à leur zèle et à leur énergie, déterminèrent plus de cent de leurs ouvriers à creuser des tranchées aux cimetières , et ne craignirent point de venir souvent eux-mêmes les encourager par leur présence. Toutes les fo»ses nouvelles furent ouvertes à la profondeur d’un mètre et demi, conformément aux réglemens qui dès long-temps étaient violés, et l’on étendit d’épais lits de chaux sur les inhumations précédentes.
pendant plusieurs années. La mort de ce magistrat y a causé des regrets universels, et son souvenir honorable y vivra longtemps.
DU CHOLÉRA-MORBÜS.
Les cimetières furent déblayes de leurs morts; mais le repos n’était pas permis , car d’antres morts arrivaient sans cesse, et il fallait leur pré- ! parer un gîte. A toute heure les tombereaux apportaient de nouveaux cadavres, presque tous sans cercueils, et plusieurs dans un état de putréfacition. Un moment les ouvriers reculèrent d’effroi, tet les trois commissaires prirent eux-mémes les . corps pour donner à ces travailleurs un exemple : nécessaire; jour et nuit ils étaient au cimetière, i La vue de quatre ouvriers attaqués du choléra dans les tranchées et morts quelques heures après ne refroidit point leur ardeur : vainqueurs de [ toutes les difficultés, infatigables dans leurs soins et dans leurs travaux, ils parvinrent à assurer le 'Service des inhumations journalières, et atteignirent avec toute la célérité possible le but de leur mission honorable.
La population restée en ville montrait sous les coups du fléau qui la décimait, une résignation telle qu’aucun autre pays n’en pu t voir de plus belle ni de plus éclatante. Les cérémonies religieuses ne se firent pas attendre. M. de Maze*nod, évêque de Marseille, avait de bonne heure élevé la voix pour ordonner qu’un exercice expiatoire aurait lieu pendant trois jours, et que le saint- sacrement serait exposé dans toutes les paroisses de la ville. On fît connaître le bref du souverain pontife
accordant des indulgences aux personnes qui donneraient des soins aux cholériques. On voulut rendre à la divinité des hommages plus solennels, on voulut une manifestation plus générale des sentimens qu’inspire le christianisme. Le 2G juillet on descendit processionnellement la statue de Notre-Dame-de-la-Garde , qui fut ensuite exposée à la vénération du peuple pendant trois jours, et le 3r du même mois on implora la miséricorde divine au milieu de toutes les pompes du culte catholique et de toutes les émotions de la douleur. Un autel magnifique s’élevait au bout du Cours ; c’était à l’endroit même où l’immortel Belzunce, pieds nus, la corde au cou, une grande croix dans les mains, vint s’offrir ^u ciel comme une victime expiatoire, le priant de ne frapper que lui seul et d’épargner le reste de son troupeau. A sept heures du matin M. de Mazenod arriva au pied de l’autel, devant lequel tout le clergé était assemblé. Cette cérémonie imposante qui , en toute autre circonstance, aurait réuni plus de cent mille spectateurs, n’en réunit que vingt mille environ ; tous l^s autres avaient quitté la ville ou se trouvaient auprès des malades.
Le calme et le recueillement régnaient partout. Du haut du reposoir, le prélat chargé d’années étendit d’abord ses mains pour bénir les assistans, et la messe pontificale fut célébrée ensuite
au chant des hymnes sacrées. Des salves de boîtes indiquaient les diverses parties du sacrifice, pour que des lieux les plus éloignés les fidèles et les malades eux-mémes pussent s’y associer. Après la messe, le pontife, entouré de son clergé, prononça en face du saint- sacrement l’amende honorable iJe Belzunce. Il voulut y ajouter une prière particulière danslaquelle on remarqua ces paroles prononcées avec une touchante énergie d’expression : Grâce, Seigneur! grâce pour ce peuple infortuné! failes-enun [leuplede saints, et qu’il vive.» .a cérémonie se termina par la nouvelle consécration de la ville au Sacré-Cœur-de-Jésus.
A l’instant où le clergé réuni sur la large estrade qui précédait l’autel s’approchait du dais qui fenait recevoir le saint-sacrement, un craquement affreux se fit entendre; l’estrade et l’autel ’écroulèrent à la fois (i). Les prêtres qui entourent l’évêque tombent et disparaissent avec lui. tmssitôt un long cri d’effroi retentit de toutes :.arts, cri général poussé de tous les points du éours, des fenêtres, des rues voisines. Pendant luelques minutes le désordre est au comble; on r’agite, on se presse, on court, on se précipite de
(1) La chute de l’autel n’a été produite que par l’impéritie la menuisier chargé de son érection. Ce menuisier, choisi par évêché, n’avait pas compris que la solidité devait être proorlionnée à l’élévation plus qu’ordinaire.
tous côtés, des femmes s’évanouissent. Ceux qui s’enfuient frappés de terreur panique jettent partout sur leur passage cette terreur qui va toujours en augmentant. Des porteurs de cadavres les abandonnent sur la voie publique. Bientôt, grâces au secours des Hommes les plus rapprocbes de 1 autel, on put arriver à l’éveque et aux pretres, trouves sains et saufs sous les plancbes qui les avaient entraînés dans leur cbule. A cette nouvelle la frayeur se dissipe et des applaudissemens retentissent. Quelques instans api’cs, l evequepaiait au balcon de la maison du bureau sanitaire placée en tête du Cours, à quelques pas de 1 autel renverse, et la foule pousse encore des acclamations innombrables.
Le même jour, après midi, on lit une procession générale, composée d’environ huit mille personnes. Le malin le quartier si central où l’évêque avait célébré la messe offrait encore un aspect de vie, parce que toute la population disponible
s’y était donné rendez-vous , comme nous venons de
le dire ; maisle soir, quelle différence! celte population si faible était alors dispersée , et la procession , dont la marche fut longue, ne traversa que des rues silencieuses et désertes. Toutes les fenêtres étaient fermées; on ne voyait pas ces tentures, ces drapeaux, ces fleurs et ces ornemens de fele ({ui , en pareil cas , donnent à la ville une pbysio-
DU CH0LÉRA-M0RI3US. 3il
iioinie si animée, si ravissante. Non, jamais rien de plus lugubre n’a été vu sous le soleil. Au milieu de tant d’isolement et de tant d’abandon , les cœurs glacés se serraient de tristesse; elle était peinte partout, et on la respirait dans l’air. De quelque côté qu’on tournât ses regards, on voyait bien que la mort passait par là.
On peut dire, sans exagération, que Marseille a isoutenu avec gloire le poids de ces mauvais jours et de ces épreuves difficiles. En présence du clioléra, la plupart des grandes villes de l’Europe klonnèrent des signes d’égarement brutal et de lureur insensée; on y vit des crimes horribles, e sang coula sous le fer des assassins, comme si :es victimes du fléau ne suffisaient pas à l’hécaombe. Mais à iVIarseille aucun excès ne fut comnis; l’attitude du peuple ne cessa d’étre digne. Il ^■st vrai qu’il y eut chez lui beaucoup de chaleur, lais une chaleur qui honore, car c’est celle du iévouement, de la bienfaisance et des vertus onsolatrices. Et maintenant que penser de ces lommes qui relèguent un peuple si moralàl’arière-ban de la civilisation sociale? Silence, calom- I iatcurs téméraires ! l’éloquencedes faits se charge éloulfer votre voix impuissante, lant de patience et de dignité dans le malheur Héritait une délivrance prochaine. Après les funesjournées des 2Ô et 26 juillet, le chiffre des
3i2 IlISTOlUE
décès cliolériques descendit graduellement. Aux premiers jours du mois d’aout l’aspect de la ville était un peu moins triste; beaucoup d’émigrés rentraient, plusieurs magasins étaient ouverts. Vers le milieu du même mois, Marseille avait jele ses vêtemens de^ deuil et repris sa physionomie ordinaire. De même que l’émigration avait été considérable et spontanée après les deux jours de la plus forte mortalité, de même le retour des fuyards se fit en grandes masses, bien qu’un sage avis publié parle maire, et fondé sur des observations faites dans d’autres pays, eut invité les émi- ’grés à reculer, autant que possible, le moment de leur rentrée. Mais la plupart avaient bâte de revoir leurs foyers domestiques 'et de reprendre leurs habitudes; beaucoup avaient épuisé leurs ressources, étaient presses par le besoin, et le travail pouvait seul leur donner des moyens d’existence. Du lo au i5 du mois d’août, le chiffre des cas déclarés était descendu de 58 à 2ü, et celui des morts de 19 a ii. On évalué a i5,ooo le nombre d’émigrés qui rentrèrent en ville dans la journée du lundi 17 du même mois. C’est à cette circonstance qu’on attribue la courte recrudescence qui se manifesta le 28, le 24etle 28 suivans. Pendant ces ti'ois jours le chiffre des deces cholériques monta de 12 à 17, 19 et 3i. Cette triste nouvelle causa de l’inquiétude ; des personneü
DU CHOLÈRA-MORBUS.
promptes à s’alarmer, encore poursuivies par ces fantômes sinistres que la terreur enfante d’ordinaire, croyaient que le fléau, après un instant de sommeil , allait se réveiller menaçant et terrible. Un grand nombre d’émigrés près de rentrer chez eux restèrent dans le lieu où ils s’étaient réfugiés; d’autres, qui étaient revenus, sortirent de Marseille en toute diligence, et se placèrent en observation en s’éloignant plus ou moins. Tous ensemble, du haut de leur épouvante, suivirent la marche du mal. Ce mal n’empirant pas, et le chiffre des décès diminuant tous les jours, tous les fugitifs retournèrent. Seulement quelques personnes riches qui pouvaient sans inconvénient prolonger leur émigration, la firent durer jusqu’à la fin de septembre. La maladie laissa de légères traces jusqu’au i5 octobre, et disparut complètement vers le 3i du meme mois.
Le tableau suivant fait connaître sa marche et ses périodes diverses, en indiquant jour par jour le chiffre des décès :
TABLE