‹ Histoire du choléra-morbus asiatiqueChapitre 67 sur 91 · IIISTOIKE · texte numérisé non relu

IIISTOIKE

sur les bords de l’étang de Berre, dans le département des Bouches-du-Rhône; mais aussitôt qu’il eut assailli Toulon, où se trouvait une plus grande population agglomérée dont la majeure partie se dispersa de tous côtés simultanément et par masses , toutes les contrées voisines reçurent les germes de la contagion meurtrière. Le mal exerça ses ravages dans chaque lieu à peu près en raison du nombre d’émigrans qui s’y réfugièrent.

La Vallelle, à une lieue de Toulon, est la localité qui a le plus souffert. Cette commune de 2,55o âmes a compté i^o cas mortels, ou soit un décès sur 1 7 habitans.

I.orgues,un peu moins frappé, endura cependant de bien vives souffrances. Sur une 'population de 5,444 âmes réduite à i,5oo par les émigrations , on a enregistré 208 décès, c’est-à-dire 82 dans le sexe masculin, et 126 dans le sexe féminin; ce qui donne 38,2 morts sur 1,000 habitans. La ville de Lorgnes a pourtant une position avantageuse et paraît réunir toutes les conditions de salubrité publique; l’air, les eaux, les végétaux, tout y est bon; les rues sont assez propres, les maisons pas trop encombrées d’habitans. Le choléra s y déclara le 19 juillet; les premiers cas se manifestèrent dans les principaux quartiers et furent presque tous foudroyans. Mais ce ne fut pas là que la maladie exerça le plus de ravages : bientôt

DU CnOLÉIlA-MORDUS.

investissant la bourgade et la rue Malvala, elle en fit un ibéâtre de terreur et de mort. La charité de quelques âmes compatissantes et l’actif dévouement de la jeunesse des deux sexes ne purent suffire à tous les besoins. Les forces étaient épuisées et la démoralisation allait être complète, lorsque M. Floret, préfet du Var, parut au milieu de ces désastres qui croissaient sans cesse. Aussi bienfaisant qu’intrépide, ce magistrat mit tout en I œuvre pour secourir les cholériques et pour arré- : ter le fléau dans sa marche meurtrière. On recou- :rut à un moyen rigoureux, mais dicté par l’im- 1 périeuse loi du salut public : on ouvrit les maisons (des émigrés, et l’on s’empara des lits, du linge et vdes autres objets nécessaires. Parmi les victimes (du fléau il en est une à jamais regrettable : le [peuple de Lorgues ne perdra pas le souvenir du 'vénérable M. Codde, prêtre octogénaire, lequel, (oubliant sa vieillesse et ses infirmités, était jour (et nuit auprès des malades, les soulageait, les (Consolait et les aidait à bien mourir. A cet homme si simple dans ses héroïques vertus il ne manquait plus que la gloire de rendre le dernier souipir en secourantses frères, et le ciel la lui accorda.

Au moment où le choléra envahissait les comimunes voisines de Toulon , les religieuses du cou- 'vent de Cuers, d’après les conseils du docteur IHeynaud, chirurgien en chef de l’hopilal de la

HISTOlUE

marine, se mirent dans un état de séquestration, observant pour tout ce qui venait du dehors les précautions indiquées d’ordinaire pour se préserver des maladies contagieuses. Un jour une dame venant de Toulon se présenta au couvent et demanda à parler à l’une des religieuses; après plusieurs refus , cette dame , qui avait mis une étrange persévérancedans sa demande, fut admise au parloir où elle demeura près d’une heure. Le lendemain la sœur tourière qui l’avait accompagnée, et une autre sœur qui avait assisté à cette visite, furent frappées du choléra et moururent peu de jours après; plusieurs autres religieuses furent atteintes de la meme maladie. La dame visiteuse, qui s’était retirée dans une campagne non loin de Cuers, fut également frappée du choléra et mourut en quelques heures.

Plusieurs émigrés marseillais étant arrivés à Cotignac , quelques cas de choléra douteux s’y manifestèrent aussitôt. Le préfet du Var y envoya M. Taron, élève en médecine, qui était en mission àFiganières. A son arrivée M. Taron logea à l’hôtel de la Croix-de-Malte, où il resta trois jours pendant lesquels aucun cas de choléra ne se montra. Il partit ensuite, et le lendemain de son départ le maître de l’iiôtel où il était logé fut frappé du mal asiatique et mourut; deux ou trois personnes furent ensuite atteintes et succombèrent égaie-

ment. Dès lors la maladie envahit celte localité où elle enleva 49 personnes.

Le département du Var a eu soixante-et-seize communes plus ou moins infectées. Les villes les plus importantes aprèsToulon , c’est-à-dire Grasse, Hyères, Draguignan, Brignoles, Antibes et Saint- ^ Maximin, n’ont été que faiblement atteintes (i). [Les lies d’Hyères ont un peu plus souffert; la maladie s’y déclara le i3 juillet. Sur une garnison forte de i63 hommes on a constaté 3a cas suivis ’de 8 décès , et sur la population civile évaluée à >5oo individus, 33 cas parmi lesquels 9 ont été .mortels; en tout 65 cas et 17 décès sur 663 individus, ou soit I mort sur 39.

Le département des Bouches-du-Rhône a eu i48 communes envahies.

Un cas de choléra éclata le 19 juin à Aix, sur lun soldat du 12® de ligne qui fut immédiatement jporté à rhôpital, d’où il sortit guéri le 3 août. Le 2 juillet un autre soldat du même régiment fut lalteint par la maladie et mourut en quelques heures. De ce jour-là au i5 du même mois, on ne

(1) A Grasse, 33 décès sur 12,716 habitans.

Hyères , 4

Draguignan, 25

Brignoles, 103

Antibes, 56

S'-Maxiinin, 1

UISTOmE

constala qu’un seul nouveau cas; mais le 1 5 et les jours suivans la maladie prit un développement rapide.

Le nombre des fuyards fut considérable; cependant les secours furent distribués avec promptitude et discernement. M. Aude, maire par intérim, montra beaucoup de zèle et de prévoyance dans l’accomplissement des devoirs de sa place. Il organisa tous les services publics, et sa fermeté autant que les sages dispositions qu’il sut prendre assurèrent le repos des babitans et le respect des propriétés. Presque tous les notaires avaient abandonné la ville; mais M. Aude leur enjoignit par un sage arreté de rester à leur poste un jour et une nuit à tour de rôle. Ce magistrat fut dignement secondé par M. Roure, second adjoint, et par M. Porte, secrétaire- général de la mairie. Quarante citoyens, réunis par un étudiant en droitnommé Alphonse Gent, natifdeRoquemaure, se dévouèrent au service des cholériques dans les hôpitaux, dans les bureaux de secours et à domicile. Il y avait parmi eux plusieurs condisciples de M. Gent, animés comme lui d’un dévouement sansbornes(i); lesaulresapparlenaient à diverses

(1) Ce sont MM. César Augarde , dcRians; Ginibal, de la Havane; Galloni d’Islria, d'Olmetto en Corse; Pine-Dcsgranges, de Lyon; Ode, de Pont-Sainr-Esprit ; Marlay, d’Anriol ; Paslorcl, de Seillan; Seiiez, de Marseille; Aumant; Rostand

classes de la société; mais ils étaient unis par la communauté de leurs sentimens généreux et par ces nobles sympathies qui rapprochent les rangs en rapprochant les cœurs (i). Deux d’entre eux, MM. Gérard, employé à l’octroi , et Saurin, iiserriirier, tombèrent victimes de leur philantropie infatigable.

MM. Rouchon-Guigues , conseiller à la cour royale; Leydet, juge de paix; Caries, avocat; iTurcas et Long, avoués; Amédée Bouteille et Panier , administrateurs de l’œuvre de la Miséricorde; Roux, pharmacien; Reynaud, de La Fare et l’abbé de Foresta ont bien mérité de la ville U’Aix en ces tristes circonstances. Des missionmaires, parmi lesquels on distingua le P. André,

le Saint-Maximin; Barbarin , de Marseille ; de Barrés du Moaard, de l’île de la Trinité.

(i) On y voyait MM. César Paul, jeune avoué, toujours '•empli d’ardeur pour les choses honorables; Escoffier, Guigue it Pascal, avocats; Cliaigonne, contrôleur des contributions ilirectes; Léna, capitaine en retraite; Girard, scieur de long; !]lloson, relieur; d’Hostel, ex-étudiant en médecine; Pust, )uvrier imprimeur; Roux, peintre vitrier; Michel, commis uarcband; Jules Martin, employé aux eaux et forêts; Victor iVlartin, employé à l’administration des postes; Bourgogne fds, :Mauriac, Asticr, tous les trois sans profession; Tronche, miliaire en congé illimité; Lcpagnez, ouvrier relieur; Brunei, )uvrier horloger; Imbert, ouvrier menuisier; Dccome, ouvrier anneur; Venturc, maçon; Grangier, tonnelier; Zcliraé, ouvrier horloger.

IIISTOlUE

et des religieux franciscains prodiguèrent leurs soins aux malades. Le corps medical s’est noblement acquitté de sa tache, et l’un de ses membres, M. Reynaud, qu’un zèle plein d’ardeur retenait constamment auprès des cholériques , a succombé aux atteintes du mal. Quelques heures avant sa mort, il faisait encore son service au bureau de secours de la Miséricorde. Ses collègues, MM. Pin et Lautières, abandonnèrent le poste où l’honneur devait les retenir (i).

Huit médecins ou élèves en médecine (2) arrivèrent de Montpellier à Aix et prirent de suite leur service aux différens bureaux sanitaires. M. Vidal, professeur agrégé de la faculté de Paris, arriva aussi à Aix avec une mission de M. Ducbâtel, ministre du commerce, qui avait déjà mis à la disposition du 2® arrondissement des Bouches -du - Rhône la somme de 20,000 fr.

Trente-six militaires du 12® régiment de ligne furent fournis aux hôpitaux pour y remplir les fonctions d’infirmiers. Ils étaient divisés en trois sections, et chaque section faisait un service de quatre heures la nuit et de quatre heures le jour; un seul de ces militaires fut légèrement indisposé.

(1) M. Guillaume, pharmacien, prit aussi la fuite.

(2) Ce sont MM. de Puyjalon, Mourgue, Wiscompsiki, Smolenski , Rosis, Figarclli , Pimcntcl et Patron.

DU CHOLÈRA-MOKDUS.

Les femmes eurent aussi leur part dans les œu- 'vres de dévouement et de bienfaisance. On cite I entre autres la demoiselle Joséphine Bourg, instiitutrice; les demoiselles Fabre sœurs; la dame ILéna, qu’encourageait l’exemple de son mari; lime servante nommée Filhe, qui n’a cessé de soiigner les malades et les secourait même de ses tépargnes.

On vit à Aix un fait bien remarquable. Le i6 ijuillet la portion du 12e régiment de ligne , forte (de 536 hommes, qui occupait la caserne d’Italie, irentra à sept heures et demie du matin, revenant (de l’exercice et du tir à la cible. Les soldats se I répandirent aussitôt dans les chambres, ouvrirent îles fenêtres et ôtèrent leurs vestes. Une rafale de vent brûlant ayant tout-à-coup pénétré dans ces (chambres, plusieurs soldats tombèrent sur leurs Hits comme asphyxiés. Le colonel et le lieutenanttcolonel, sur l’avis du chirurgien-major, montèrent au second étage et se ressentirent de l’influence qui agissait sur les soldats. Le lieutenantcolonel mourut du choléra dans les vingt-quatre heures; le colonel et le chirurgien-major furent très souffrans pendant plusieurs jours.

Dans cette matinée vingt-un hommes du 12° de ligne furent portés h l’hôpital , et l’on en porta dix autres pendant le reste de la journée. Quatorze succombèrent avant l’expiration des vingt-

quatre heures. Ces Irente-un hommes appartenaient tous aux compagnies logées au premier et au deuxième éta^e de la caserne d’Italie (i). Le rez de chaussée de cette caserne, où se trouvaient les cuisines, les cantines, l’infirmerie et les salles d’armes, ne présenta aucun cas. Le lieutenant-général de Damreraont s’étant empressé de prendre la route d’Aix où il arriva le 17 au matin, fit de suite évacuer la caserne.

Le 19 juillet le chiffre des décès cholériques atteignit à Aix son maximum : on en constata 33 sur 54 cas. Le lendemain le nombre des cas nouveaux s’éleva a 67 ; mais celui des décès descendit à 28. Le 21 il n’y eut que 28 cas et 27 morts. Le chiffre des accidens mortels se maintint , jusqu’au 3o juillet, entre 22 et i5. Il descendit ensuite graduellement , et on ne signala aucune recrudescence. A la fin du mois d’août la ville d’Aix en était tout-à-fait délivrée.

On peut suivre dans le tableau suivant la marche journalière de la maladie:

(I) Ces trente-un hommes se trouvaient ainsi répartis :

Page 1