MODE DE PROPAGATION
Caractère des maladies épidémiques el des maladies contagieuses. — Electricité. — Rien n’a changé dans le monde physique. — Système du docteur Hanemann. — Les grandes contagions ne sont connues que par leurs effets. — Le choléra a toujours suivi les lignes itinéraires lés plus fréquentes, les communications commerciales et maritimes les plus actives. — Analyse rapide de sa marche et de ses progrès. — Faits divers, autorités nombreuses qui témoignent de sa propriété contagieuse.
Les maladies qui agissent simultanément sur des masses d’hommes sont épidémiques ou contagieuses.
Les premières ont en général une cause locale
niSTOIRE
et connue : celte cause est l’insalubrité des choses necessaires à notre existence; c’est l’altération de l’air, des eaux ou des alimens. Ces épidémies doi- \^enl cesser nécessairement avec la cessation de leurs causes originelles.
Il suit de là que les épidémies sont plus ou moins restreintes dans leur sphère d’action, et qu’elles ne peuvent jamais avoir un caractère d’universalité meurtrière , ni conserver partout des symptômes invariables, une forme identique. En effet, l’air, les eaux et les alimens varient d’un pays à l’autre; tous les agens delà nature à l’influence desquels le corps humain se trouve soumis subissent des modifications et des vicissitudes, suivant les saisons, les climats, les conditions géologiques, la sécheresse, l’humidité, l’élévation du sol ou son abaissement, les zones et les latitudes ; mais une maladie qui, dans toutes les parties du globe où elle porte ses ravages, se présente partout la même, n’est pas, ne peut pas être et ne sera jamais épidémique.
Il n’est pas déraisonnable de penser que l’électricité de l’air joue un rôle dans le domaine de certaines maladies. Aussi quelques observateurs distingués, trop instruits pour placer l’origine du choléra dans une perturbation atmosphérique, dans l’altération des eaux ou dans l’usage des alimens mal sains, c’est-à-dire trop instruits pour
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donner une cause essentiellement locale à un mal aussi général, ont attribué les effets rapides du choléra à quelque modification dans l’action du fluide électrique. Ils ont cru que la cause première du fléau des Indes pouvait bien résider dans un changement de rapport entre l’électricité atmosphérique et l’électricité animale. Le médecin anglais Orton a le premier indiqué cette idée, appuyée plus tard par M. de Loder, autre médecin renommé en Russie. L’académie royale de médecine de Paris reconnaît (i) que les observations physiques , d’ailleurs dangereuses à tenter, et aussi les observations cliniques non moins difficiles à recueillir , nous manquent meme pour la simple discussion de cette théorie. Il y a donc absence complète de preuves expérimentales. Si l’hypothese était fondée, le choléra ne suivrait-il pas les lois delà distribution du fluide électrique, selon les saisons, les latitudes et la situation des lieux? Se manifesterait-il également au mois de juillet et au mois de décembre, sous l’équateur et vers le cercle polaire, au niveau de la mer et sur le sommet du mont Saint-Gothard, enfin dans une foule de circonstances et de localités où les phénomènes électriques diffèrent essentiellement? D’ailleurs les symptômes que présentent les cholériques
(1) Rapport cilc, 1831.
n’ont aucune analogie avec les caractères qu’offrent les animaux soumis à l’action de réleclricilè.
Rien n’a changé dans le monde physique, dans l’harmonie universelle. La marche de la maladie qui a parcouru le globe d’orient en occident a-telle été annoncée par des signes extraordinaires? Y a-t-il eu des tremblemens de terre, des éruptions volcaniques , quelque grande perturbation ? De nouvelles combinaisons chimiques sont -elles survenues dans les corps? Lorsque les lois de la nature ont conservé leur caractère invariable, quelle cause aurait modifié les conditions de l’équilibre électro-magnétique, et surtout les aurait changées , non pas d’une manière générale et simultanée, mais bien de lieu en lieu, de proche en proche, et pendant dix-huit ans? Sur quel indice, sur quelle vraisemblance, sur quelle observation une pareille hypothèse repose-t-elle?
Il est un système qui a eu quelques partisans en Allemagne et dans les pays du nord; c’est celui du docteur Hanemann, lequel reconnaît comme cause essentielle et primitive du choléra-morbus l’existence d’animalcules imperceptibles qui s’attachent à la peau, aux cheveux, aux autres parties du corps et aux vêtemens, et se transmettent ainsi d’homme à homme : ce système est aujourd’hui sans crédit.
Tout démontre qu’on doit classer le choléra
parmi les maladies contagieuses : nous qualifions ainsi les maladies qui ont une propriété plus ou moins communicative, quelque soit d’ailleurs le mode de communication, soit que cette communication s’opère d’une manière médiate ou immédiate, par la voie pulmonaire ou par la voie cutanée, par le rapprochement direct ou par l’infection miasmatique. Une maladie qui est importée d’un pays infecté dans un pays sain est évidemment contagieuse.
Nous ne connaissons guère les grandes contagions que par leurs effets, parce que la nature de leurs principes morbifiques et la substance de leurs germes vénéneux échappent à nos regards , a nos sens, à notre analyse; il est probable que leurs causes primitives nous seront toujours cachées. La distribution de ces épouvantables maladies est faite sur le globe par des lois aussi invariables que celles qui président à l’harmonie de l’univers. En vertu de ces lois, chaque contagion prend naissance dans une région qui lui est propre, exclusivement à toutes les autres. Ainsi la peste provient de l’Asie occidentale; la variole nous a été importée d’Afrique ou d’Asie par les Arabes qui envahirent l’Espagne au sixième siècle ; la syphilis ne date que de la découverte du Nouveau-Monde; la fièvre jaune, originaire du Sénégal, s’est naturalisée en Amérique; le choléra-mor-
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bus asiatique tire tçul récemment son origine de ]a ville de Jessore dans le delta du Gange. Ce qui caractérise les contagions, c’est leur transmission aux hommes et aux choses; c’est leur propagation qui s’opère, non pas comme dans les épidémies, par des attaques simultanées, arbitraires, éparses, sans enchaînement et sans ordre, mais bien par une marche progressive, régulière, toujours tracée par les pas des hommes en rapport avec d’autres hommes , constamment dirigée par les lignes itinéraires les plus fréquentes, par les communications commerciales et maritimes les plus actives.
Or telle est la marche constante du choléra oriental depuis 1817 jusqu’en i835, depuis Jessore jusqu’à Venise.
Il se présente sur ce point avec une, imposante masse de faits précis, concordans, authentiques; on peut dire sans exagération qu’il y a luxe et surabondance de preuves; et lorsque la logique des faits vient ainsi prêter son appui à la logique des doctrines , le doute n’est plus permis. L’homme de bonne foi qui ne se détermine point par esprit de système, mais qui ne suit d’autre guide que l’amour de la vérité, doit avoir une conviction aussi complète qu’il est possible de se la former sur des matières qui ne sont point du domaine des sciences mathématiques.
INous avons observé le choléra-morbus a sa
naissance; nous l’avons suivi pas à pas dans ses progrès géographiques ; nous ne l’avons pas perdu de vue un seul instant, et nous en savons toute l’histoire. Partout nous le voyons pénétrant avec les communications des hommes; et lorsque l’on manque de ce premier fait, les faits subséquens sont tellement clairs qu’il est impossible de se refuser à l’évidence. Oui, tout concourt à nous démontrer que le choléra asiatique a une propriété contagieuse, qu’il est introduit d’un pays infecté dans un lieu sain par l’importation maritime, la marche des armées, les caravanes, les voyageurs, les fuyards et même les personnes isolées.
Les faits historiques mentionnés dans les précédens chapitres forment un système de démonstration complète, système vaste ou tout se combine et s’enchaîne dans un ordre invariable.
Un résumé rapide rendra celte vérité plus sensible.
Le 19 juillet 1817 le choléra-morbus éclate à Jessore, s’étend dans les lieux voisins et frappe Calcutta au commencement de septembre. Les différentes villes du Bengale en sont bientôt atteintes. La terrible maladie remonte le Gange jusqu’à son confluent avec la Jumma, ravage les villes d’Allahabad , Agra, Delhi et une foule d’autres; à Bénarès elle tue j 5, 000 personnes en deux mois;
enfin elle arrive à Bombay, ayant franclii la presqu’île de rinde dans l’espace d’une année, ü’un autre côté, elle suit la côte de Coromandel, pénètre à Madras, ensuite à Pondichéry, et enfin à (’eylan. En 1819 elle atteint les contrées qui sont à l’orient du Bengale, parcourt la presqu’île de Malacca, les îles Philippines, le royaume de Siam, Java et Manille. En 1820 le choléra désole la Cochincliine et les îles de la Sonde. Enfin il infecte la Chine, et Pékin subit ses ravages en 1821.
Le fléau , dans sa propagation à travers les diverses contrées de l’Asie, a presque toujours suivi le cours des fleuves, les grandes routes et les communications commerciales ; on le voit constamment importé d’un lieu infecté dans un lieu sain.
La frégate anglaise la Topaze^ venant de Calcutta où le choléra sévissait, infecte l’Ile-de- France en 1820. L’île Bourbon parvient d’abord à s’en garantir, mais un bateau de la côte qui avait communiqué avec un navire venu de l’Ile-de- France, débarque furtivement des esclaves, et le choléra se manifeste aussitôt dans la colonie.
Au mois de juillet 1821 Mascate en fut atteinte jiar ses relations commerciales avec Bombay. De Mascate le mal dévastateur s’étendit aux différentes villes du Golfe Persique, à Bahrem, Busher et Bassora. Du Golfe Persique il pénétra dans les
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terres par deux directions en suivant encore la ligne des communications commerciales : d’un côté il remonta l’Euphrate à travers la Mésopotamie jusqu’en Syrie, et le Tigre de Bassora à Bagdad; de l’autre il se propagea en Perse où il ravagea plusieurs provinces.
Une caravane s’avançait vers Téhéran, capitale de ce royaume. Comme tout indiquait que cette caravane portait avec elle le germe de la contagion , le shah lui ordonna de s’éloigner, et le choléra ne pénétra point dans la ville. Plus tard le shah s’endormit dans une sécurité funeste; d’autres caravanes entrèrent dans sa capitale, et le choléra l’envahit.
En Egypte on se mit aussi à l’abri des atteintes du choléra en tenant à distance les caravanes qui venaient des pays infectés; mais en i83i on négligea comme en Perse cette sage précaution, et le fléau s’introduisit dans la patrie antique des Pharaons et des Sésostris à la suite de la caravane de la Mecque.
La marche du choléra-morbus en Europe n’indique-t-elle pas jusqu’à l’évidence la transmission de cette maladie? Tous les rapports parvenus au conseil médical de Saint-Pétersbourg font connaître que le choléra fut importé à Astrakan , au mois de juillet i83o, par un brick venant de Bakou, port situé sur la mer Caspienne et infecté
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dès le mois de juin. Le mal fit des progrès rapides par la voie du Volga qui arrose les principales provinces de l’empire.
N’est-il pas de notoriété publique que le fléau est entré en Pologne avec l’armée de l’autocrate? Ne sait-on pas que le gouvernement russe ayant tiré des troupes de Koursk et du pays des Cosaques du Don, provinces que le choléra avait ravagées pendant l’automne de i83o, ces troupes infectèrent l’armée d’opération contre Varsovie, et que cette armée infecta à son tour l’armée polonaise après le combat d’Iganie le lo avril i83i ?
Si le choléra n’était pas importé, pourquoi éclaterait-il ordinairement dans les ports de mer? Toutes les contrées de l’Europe qui ont des côtes maritimes ont présenté le même phénognène. En Angleterre la maladie a débuté à Sunderland, en Suède à Golbenbourg, en Hollande à Scheveningue, en Portugal à Porto, en Espagne à Huel va, en France à Calais; et lorsque le fléau sévissait à Oran en i835, c’est à Marseille qu’il se montra d’abord, puis à Cette, à Agde, à Toulon.
Si le choléra n’était pas importé pourquoi eûtil encore choisi en Amérique un port de mer pour y faire son début? pourquoi se serait-il manifesté à Québec au moment même où des vaisseaux infectés arrivaient d’Angleterre?
Si le choléra n’élpit pas importé comment
expliqueralt-on les faits si remarquables qui se rattachent à l’entrée de la frégate française la Melpomène, et de la corvette américaine le John Adams dans le port de Toulon (i)?
Les rigoureuses mesures de séquestration prises à Alep, à Lattaquié, dans Thabitation de M. Ghamaret de Cliozal à rile-de-France, en Gallicie par la princesse Lobkowitz, à Sarepta en Russie, à Alexandrie d’Egypte, furent couronnées d’un plein succès au milieu des ravages de la maladie. La maison de quarantaine à Edimbourg, l’exemple des garnisons anglaises consignées dans leurs casernes par ordre du gouvernement britannique, rendent le même témoignage.
Les séquestrations incomplètes produisent aussi des résultats avantageux. On a remarqué que le choléra épargne généralement les prisons , les monastères, les établissemens qui sont soumis à une discipline intérieure et qui n’ont pas avec le dehors des rapports directs et fréquens.
De tous ces faits il résulte que le choléra-morbus asiatique se transmet et se propage par les communications avec les individus chez lesquels son germe contagieux se développe, et par l’usage des choses qui le recèlent;
Qu’il ne parait que dans les lieux où s’opèrent ces communications;
(1) Voy, les pages 270, 271 et 272.
^^<>0 HISTOniE
Qu’une réunion de personnes peut vivre avec sécurité dans la ville où il exerce ses ravages, pourvu qu’elle soit séquestrée rigoureusement avant d’avoir été exposée à son action, et jusqu’au moment où cette action a totalement cessé.
D’où il suit , en d’autres termes , que le choléra indien a le caractère propre et essentiel des maladies contagieuses, et qu’il diffère essentiellement des maladies épidémiques.
On croit faire deux objections victorieuses en disant : i° le choléra franchit les cordons de troupes qu’on lui oppose, donc il ne se transmet pas d’individu à individu; 2" les médecins, les gardemalades, ceux qui soignent les cholériques et sont en contact direct avec eux ne reçoivent pas les atteintes du mal, donc il n’y a pas contagion.
La réponse est facile : fondée sur des faits positifs, elle doit satisfaire tous les gens raisonnables.
Il est vrai que plusieurs localités ont en vain opposé des cordons sanitaires à l’invasion du choléra. Qu’est-ce que cela prouve? que les cordons sont souvent inefficaces : tout le monde est d’accord sur ce point. La surveillance la plus intelligente et la plus rigoureuse ne remplit pas constamment l’objet de sa mission; bien des fois elle est mise en défaut et se sent frappée d’impuissance. Empèche-t-elle toujours un prisonnier de s’évader, un déserteur d’assurer sa fuite, un cou-
Irebandier de commettre la fraude? La peste franchit souvent les cordons de troupes; dira-t-on qu’elle n’est pas contagieuse (i)?
La seconde objection n’est pas mieux fondée que la première.
On peut, il est vrai, communiquer avec un cholérique sans être saisi par la maladie; la raison en est bien simple. La transmission des maladies contagieuses n’est pas inévitable et absolue, elle n’est que conditionnelle, en ce sens qu’elle a toujours besoin du concours de certaines circonstances favorables. La contagion ne peut atteindre que ceux qui par leur prédisposition sont préparés à la recevoir, et nous avons déjà dit que le nombre des personnes prédisposées à contracter le choléra est exigu , comparé à la masse de la population. Voilà pourquoi tant d’individus qui communiquent directement avec des cholériques sont préservés, quoique soumis à l’influence de la maladie. Il est des organismes qui ont acquis la force de repousser les miasmes qui s’échappent
(1) Quelques médecins, dit-on, soutiennent qu’elle ne l’est point. Intelligence humaine , quelquefois si sublime , mais le plus souvent si mesquine, où te conduisent l’esprit de système et l’amour de la nouveauté I La peste n’est pas contagieuse ! Ah vraiment ! c’est vouloir faire des découvertes nouvelles dans la région de l’absurdité. Il n’en faut pas davantage pour jeter un discrédit complet sur l’art médical.
du corps et des vétemens des cholériques ; il en est d’autres qui assimilent ces miasmes en les faisant entrer dans de nouvelles combinaisons : chez ceux-ci l’assimilation et une élimination rapide concourent à former un préservatif. Enfin, et comme complément de notre pensée, nous disons qu’il y a danger dans toute communication avec les cholériques, mais qu’on n’y rencontre pas infailliblement l’invasion du mal contagieux.
Ce que nous disons du choléra s’applique à toutes les maladies transmissibles. Tous ceux qui approchent une meme femme frappée du mal vénérien n’en sont pas également ni nécessairement infectés; tous ceux que la vaccine n’a point préservés de la variole n’en sont pas infailliblement atteints, meme lorsqu’ils se trouvent placés dans un foyer de contagion; tous ceux qui sont mordus par un chien enragé ne deviennent pas hydrophobes. La peste exerce-t-elle ses ravages sur tous ceux qui s’exposent à ses coups ? En 1 720, pendant que ce fléau faisait de Marseille un vaste et hideux sépulcre, plusieurs médecins étrangers y arrivèrent par ordre de Philippe d’Orléans, régent du royaume; tous accomplirent leurs périlleux devoirs, et pas un seul ne succomba. Le bailli de Langeron, gouverneur de la place avec des pouvoirs extraordinaires; Le Viguier, marquis de
Piles; les quatre échevins Moustier , Estelle, Dieudéet Audimar; l’assesseur Pichatly de Croix- Sainte, l’archiviste Bonis, le chevalier Rose , et cet admirable Belzimce, et plusieurs prêtres qui le secondaient dans les travaux de son ministère héroïque, et d’autres hommes au cœur intrépide qui certes n’étaient point ménagers de leur vie, ne restèrent-ils pas constamment debout au milieu de tant d’objets de désolation et d’horreur ? ne semblèrent-ils pas invulnérables au milieu de tant de victimes amoncelées autour d’eux? Quelle immense pâture était offerte à l’avidité de la mort! Il y avait dans les rues de Marseille tant de corps en putréfaction , tant de malades gisans pèle-mèle, tant de hardes infectées, qu’on ne savait où mettre les pieds. Moustier travaillait avec si peu de crainte à l’enlèvement des cadavres, qu’un emplâtre jeté d’une fenêtre et tout fumant encore du pus d’un pestiféré vint tomber sur sa joue où il resta collé; le courageux échevin l’enleva sans s’émouvoir, s’essuya avec son éponge à vinaigre, et se remit tranquillement à l’ouvrage. A la réquisition des magistrats municipaux les galères fournirent sept cent vingt-quatre forçats pour le nettoiement des rues. Ces hommes , employés aux travaux les plus dégoùtans, dépouillaient les pestiférés, volaient dans les maisons désertes tout ce qui tombait sous leurs mains, s’exposaient enfin
aux chances les plus périlleuses. Eh bien! la mort en épargna un tiers : deux cent quaranle-un sur sept cent quatre vingt-quatre eurent la vie sauve et gagnèrent la liberté.
Toutefois qu’on cesse de dire que ceux qui soignent les cholériques sont exempts du choléra; il s’en faut de beaucoup que le fait soit exact. Partout des cas de choléra se manifestent autour des personnes atteintes de cette maladie. On a remarqué en tout pays qu’elle éclate bien souvent dans les mêmes maisons, au sein des mêmes familles. Que d’époux frappés en même temps ou à peu d’intervalle! que de parens, victimes du fléau, après s’être prêté des secours mutuels ! Y a-t-il là le caractère des épidémies? n’y voit-on pas au contraire un indice de contagion?
Si l’on relève exactement le nombre des médecins et des garde-malades qui ont été atteints et qui ont succombé, si l’on rapproche cette proportion de celle des masses entières de la population qui ont couru les mêmes chances, on trouvera toujours des résultats inverses de ceux qui devraient servir de base à l’argument des noncontagionistes (i).
L’académie royale de médecine de Paris sou tien t, il est vrai, la doctrine de la non-contagion; mais
(t) Delpecli^ Elude du ehoJéra-morbus etc.
DU CHOLÉRA-MORDUS. /jG5
celle aiilorilé scienlifique se Irouve repoussée par des aiilorités lout aussi respeclables et beaucoup plus nombreuses. Ce sont d’autres compagnies savantes; ce sont des administrations compétentes dans la question; ce sont des gouvernemens plus ou moins éclairés, mais toujours pleins de vigilance et de zèle pour le maintien de la santé publb que; ce sont enfin des hommes du nom le plus illustre, qui ont reconnu le caractère contagieux du choléra-morbus asiatique.
Le bureau médical de Calcutta, qui le premier de tous les corps savans décrivit le choléra, n’admettait point, il est vrai, en 1819, que cette maladie fut transmissible par le contact d’une personne avec une autre; mais il reconnut qu’elle se transmettait par le contact de deux masses d’hommes, et que, prenant alors une nouvelle propriété, elle devenait contagieuse.
A la meme époque, les médecins de deux divisions de l’armée britannique dans le Bengale , affirmèrent que les troupes qui composaient ces corps avaient reçu le choléra par la communication de détacbemens qui en étaient infectés.
Le bureau médical de Bombay, dans son rapport officiel publié en 1819, déclare qu’il lui paraît indubitable que le choléra-morbus peut être importé d’un lieu à un autre; qu’il a le pouvoir de se propager de lui-même par des moyens qui ne
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diffèrent point de ceux des maladies contagieuses; qu’il se reproduit par une véritable assimilation, mais que sans doute il est soumis à cet égard à des lois particulières dont nous n’avons aucune connaissance. Il attribue la préservation de plusieurs villes a l’absence de toute communication avec les lieux infectés.
Des 1 irruption du choléra-morbus à Astrakan en 1823, le gouvernement prussien prit plusieurs précautions sanitaires contre l’invasion delà maladie par les frontières orientales. Plus' tard il envoya quatre médecins en Russie pour y examiner le choléra. « Par suite du rapport de ces médecins « des notions ont été acquises , d’où il résulte « une probabilité presque équivalente à la certi- « tude , que cette maladie appartient à la classe « des maladies contagieuses , et que son invasion « ne peut être empêchée que par des mesures qui « préviennent toute communication avec les lieux « infectés. » Ainsi s’exprime la gazette d’état de Prusse, du 5 mai i83i.
Le conseil médical de Saint-Pétersbourg, dans son avis officiel du 10 janvier i83i , déclare qu’il se trouve forcé de reconnaître que la cause du choléra-morbus, la seule bien prouvée, est une cou\.^^ion s ni generis, moins virulente peut-être que la peste, et exigeant une certaine prédisposition pour se développer dans le corps humain.
mais très certainement existante. Il regarde le choléra régnant dans l’empire russe comme contagieux, et recommande en conséquence les mesures de police sanitaire employées en pareil cas. Il affirme que les endroits cernés dès le commencement de la maladie en ont été préservés.
Le gouvernement saxon soumit à une surveillance rigide les provenances de Pologne, par transit, à travers la Silésie et le grand duché de Posen. Presque tous les états d’Allemagne ont pris des mesures analogues; tous ceux de la Péninsule Italique ont poussé jusqu’à l’excès les précautions prohibitives, ont fait exécuter avec rigueur les réglemens conservateurs de la santé publique. Si leurs efforts ont été trahis, ne leur jetons pas l’anathème, retenons en nos mains les traits du ridicule. Les lois de la prudence ont-elles quelque chose à démêler avec l’incertitude de la fortune? La vérité a-t-elle nécessairement besoin du succès pour se montrer à l’éclat du soleil? En présence du choléra qui s’avançait vers eux menaçant et terrible, que vouliez-vous donc que fissent ces peuples chrétiens, ces membres de la grande famille européenne? Fallait-il qu’ils imitassent l’aveugle fatalisme des Turcs? Les Turcs! et eux aussi ils sont sortis de leur apathie. Le 26 octobre i83o, le gouvernement ottoman soumit les navires arrivant à Constantinople des ports infectés
ou suspects de la mer d’Azof et de la mer Noire, aux épreuves sanitaires adoptées par ceux qui viennent des lieux ravagés par la peste. Il établit un mouillage de quarantaine dans le port de la capitale.
Le gouvernement britannique ne peut pas être accusé d’ignorance; surtout on ne dira pas qu’il veuille entraver sans motif le commerce et l’industrie. Eh bien! ce gouvernement si éclairé, si sage et si protecteur a aussi pris des précautions contre le choléra. Un ordre du conseil de l’amirauté, adressé en 1819 à tous les commissaires des douanes, leur enjoignit de porter une attention particulière à l’examen de tout navire venant de l’Ile-de-France, alors ravagée par le fléau des Indes; il leur prescrivit d’en suspendre au besoin les communications. Plus tard, c’est-à-dire le 5 octobre i83o, le conseil privé de la Grande-Bretagne, d’après une dépêche de lord Haytesbury, ambassadeur d’Angleterre en Russie, prescrivit à tous les commissaires des douanes de faire exécuter avec la plus grande sévérité les réglemens sanitaires en vigueur, à l’égard des provenances de l’empire russe. Nous avons déjà dit que lorsque le choléra éclata en Angleterre vers la fin de i83i, le gouvernement consigna toutes les troupes dans les casernes, et que les magistrats municipaux d’Edimbourg établirent une maison de quaran-
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laine pour les personnes qui avaient vécu autour des cholériques.
Le gouvernement belge prit des mesures semblables. Il choisit en cette occurrence le parti le plus sur et partant le plus sage : l’expérience le justifia. Pour s’en convaincre il suffit de voir les faits et de les comparer.
A Gand où les mesures d’isolement ne furent pas exécutées, le choléra fit proportionnellement plus de ravages qu’à Bruxelles où les mesures sanitaires reçurent une exécution rigoureuse.
La maladie se manifesta à Roulers avec intensité, eu égard à la population; mais elle n’y dura que 20 jours, grâces au soin extrême avec lequel l’administration appliqua les mesures d’isolement et de quarantaine , mesures qui étouffèrent aussi le fléau à son apparition à Saint-Gbislain et à Louvain.
Les heureux résultats des mesures sanitaires ernployées en Belgique sont consignés dans une lettre de M. de Theux, ministre de l’intérieur, écrite le 7 juillet i832 àM. Lehon, ambassadeur belge à Paris. Tous les journaux de la Belgique applaudirent à ces mesures mises en usage pour isoler les malades.
En Hollande la transmissibilité du choléra a été reconnue par le gouvernement, les administrations municipales et sanitaires, la plupart des
médecins, la presse et l’opinion générale de la population.
Toutes ces autorités administratives et gouvernementales n’ont point jugé inconsidérément la question de conlagiom C’est aux meilleures sources qu’elles ont puisé leurs renseignemens; elles ont pris pour guides des hommes de pratique et d’expérience^ des personnages éminens auxquels leur position scientifique ou sociale a permis d’émettre une opinion en parfaite connaissance de cause.
Ecoutons Delpech dans son rapport sur sa mission en Angleterre :
« Le prince ambassadeur m’a introduit auprès « de sir H. Halfort. Ce médecin fort instruit est « pleinement convaincu de la propriété conta- « gieuse du choléra. La même opinion est parla- « gée par S. Th. Blane, qui a écrit dans les Trans- « actions médicales; tout le conseil supérieur de cc santé est dans la même conviction, et il est très « remarquable que ce conseil reçoit tous les jours « les documens des médecins résidant sur les « lieux où la maladie régne, et de ceux que le « gouvernement y a envoyés, soit de Londres, « soit de diverses autres villes j que son opinion « se forme par les faits qui sont portés à sa conte naissance, et que parmi les membres qui le com- « posent se Iroiiyent le docteur Riissel qui a résidé
DU GHOLÈRA-MORBUS.
O long-temps dans l’Inde, le docteur Barry connu « par des travaux estimés, et que l’un et l’autre « ont été envoyés en Russie pour y observer la « maladie.
«Comme chez les fabricans et les négocians « anglais la dénégation est systématique touchant « le caractère contagieux du choléra indien , les « médecins se croient obligés de respecter ce sys- « tème. Ils donnent confidentiellement des détails « propres à soutenir l’opinion du contagionisme «qu’ils professent tous intérieurement; mais ils « se refusent à donner de l’authenticité aux faits « qu’ils citent, dans la crainte de nuire au com- « merce de leur pays.
« J’ai trouvé en voyage un jeune moscowile, le « docteur Lowenhayn, voyageant pour le compte « du gouvernement russe dans la vue spéciale de « l’étude des épidémies. Il a vu en Allemagne un « grand nombre de médecins qui avaient observé « le choléra à Berlin, à Vienne, à Hambourg, etc. « Presque tous le regardent comme contagieux (i).
(1) Le savant professeur Hubeland, de Berlin, a publié une dissertation sur le choléra, et il conclut de ses observations : l°que cette maladie est étrangère à l’Europe et la même qui a été observée dans l’Inde où elle a pris naissance ; 2“ que sa cause est un principe particulier, et que c’est la même qui l’a engendrée et qui l’engendre encore au Bengale; 3° que le choléra se propage par importation et par infection , en prenant ce mot dans le sens le plus étendu; 4° enfin, qu’attendu sa transmissibilité, il appartient au nombre des maladies contagieuses.
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L’illuStre professeur Oelpecli ajoute ces mots remarquables ; « Pour quiconque n’a pas jugé (c avant de connaître, la contagion est la seule voie « de propagation du choléra qui soit susceptible « de démonstration, non pas de celle à laquelle « on peut procéder par des formules mathémati- « ques et que l’on exprime par des nombres, mais « de celle où l’on approche le plus possible de la «vérité par des probabilités; et il faut convenir « que peu de propositions physiques, fondées sur « des probabilités, en ont d’aussi grandes (i). »
Le choléra reviendra-t-il parmi nous à des intervalles plus ou moins éloignés? Prendra-t-il racine sur notre sol? Y conservera-t-il son énergie primitive? Toutes ces questions sont insolubles, car le terrible fléau ne trouve dans aucun fait connu la raison de son existence. Si rien ne démontre qu’il puisse s’acclimater dans nos contrées, rien lie garantit non plus qu’il doive entièrement se retirer de nous. En remontant au delà des temps actuels, nous assistons à l’importation d’une foule de maladies exotiques jadis inconnues à la France et qui ont fini par s’y fixer à demeure, en prenant place parmi les affections indigènes, et perdant de leur intensité à mesure qu’elles devenaient plus communes. D’ailleurs n’oublions pas que les
(I) Ouv, cilé.
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circonstances physiques au milieu desquelles nous nous trouvons paraissent favorables au développement du fléau d’Asie, que nous sommes exposés au danger de son invasion par la voie maritime et facilement accessibles à sa puissance meurtrière.
Que la prudence nous dirige toujours; et loin d’adoucir la sévérité des mesures préventives, prenons, s’il le faut, des précautions plus rigoureuses. Des insensés se rencontrent souvent qui tournent en ridicule ces quarantaines et tous ces établissemens sanitaires fondés par la sagesse de nos ancêtres. Puissent les gouvernans et les hommes d’état chargés de veiller à la conservation de la santé publique, ne pas oublier leurs devoirs et ne jamais être séduits par des doctrines désastreuses, qui fort heureusement se brisent impuissantes contre l’instinct des masses ! Malheur à eux ! malheur à nous ! si la voix des sophistes et des novateurs téméraires pouvait un jour étouffer la voix de la raison et de l’expérience : il y va du salut commun.
TABLE
DES MATIÈRES