DÉCÈS A DOMICILE ET DANS LES HOPITAUX
Le nombre des décès à domicile s'est élevé à 3^4; celui des décès aux hôpitaux à 82.
Sur 2200 malades atteints de choléras intenses, 3oo environ ont été portés aux hôpitaux; 1900 par conséquent ont été soignés à domicile.
La mortalité aux hôpitaux a donc été de 1 sur
3 2/3 et la mortalité à domicile de i sur 5 8/9;
Elles ont été entre elles à-peii-près dans le rapport de 5 à 3.
Cette différence considérable, au préjudice des malades des hôpitaux , ne prouve en aucune façon que le traitement et les soins qu'ils y éprouvent soient moins bien entendus; loin de là, on pourrait peut-être soutenir avec raison que le traitement purement médical des hôpitaux est en général préférable à celui qu'on fait subir à domicile.
Elle ne tient pas même à l'excessive indigence de ces malades, car ce ne sont pas les plus pauvres qui sont ordinairement transportés aux hôpitaux, comme, par exemple, ceux qui sont inscrits à l'indigence (1); ce sont en général des célibataires, la plupart ouvriers, plusieurs domestiques.
Cette différence peut s'expliquer par d'autres causas. Elle provient d'abord de ce que le transport des cholériques à l'hôpital contribuait encore
(i) AÎDsi sur 8a malades décédés aux hôpitaux, on n'en compte que 10 qui aient été inscrits pour prendre part aux distributions ordinaires du bureau de charité. Ce fait honore l'administration de ce bureau , puisqu'il fait voir que les indigens , quand ils sont malades , s'estiment eux-mêmes assez bien soignés pour préférer ce traitement , chez eux , malgré leur extrême pauvreté qui les expose à manquer de bien des choses, à celui qu'ils recevraient dans les hôpitaux où ils ne manqueraient de rien.
à accroître leur mal et à retarder raflministratioîi des secours qu'il exigeait, ce qui était surtout dangereux dans une maladie qui commande les soins les plus prorapts. Mais , à notre avis , elle tient principalement à deux causes ; la première, la fâcheuse impression que produisaient, bien à tort, sur les imaginations des malades le mot seul d'hôpital et la pensée d'y être apporté; l'image que cette pensée et ce mot réveillaient dans leur esprit était celle de la mort , et cette funeste image contribuait à la leur donner. La seconde cause était que le traitement du moral qui joue un si grand rôle dans celui du choléra, ne pouvait pas être dans les hôpitaux ce qu'il est à domicile. Chez eux, en effet, les malades sont le plus souvent entourés de parens, d'amis, de soins affectueux et consolateurs qui, dans ces cruelles circonstances, et par un trait qui honore notre caractère national et surtout la pauvreté , ont moins que jamais manqué autour de leur lit, et moins encore autour de celui de l'indigence que de tout autre. Le malade des hôpitaux, au contraire, comme un exilé, n'a point de famille , point d'amis ; autour de lui, il ne voit que des mourans, il n'entend que le râle de la mort. Son moral s'affaiblit, il marche plus vite et plus à coup sûr vers la tombe. La mortalité plus grande dans les hôpitaux prouve que l'affaiblissement du moral
est une cause puissante de prédisposition au choléra. Nous en avions eu déjà la preuve dans le nombre des malades hors de toute proportion, dans les premiers temps de l'épidémie, et qui provenait de l'effroi causé par l'apparition d'un fléau encore inconnu.
PROFESSIO]>fS.
Deux difficultés se rencontraient dans l'appréciation de la mortalité considérée dans ses rapports avec les professions diverses. La première, de fixer au juste celle de chacun , le même individu en exerçant souvent plus d'une; la seconde, d'évaluer le chiffre de la population de chaque profession.
En l'absence de tout document administratif, nous nous sommes efforcés du mieux que nous avons pu de surmonter ces deux difficultés, et s'il nous a été impossible de donner ici le chiffre réel, comme dans la plupart des résultats qu'offre ce travail , nous croyons du moins ne nous en être pas beaucoup éloignés.
Sur 4o6 cholériques décédés , nous sommes parvenus à découvrir la profession de 34^; les 64 autres ou n'en avaient point, ou étaient pour la plupart des enfans qui ne pouvaient pas en avoir.
Les professions de ces 34^ décédés représentent une population d'environ 14^96 personnes.
C'est donc en moyenne un décès sur 4^ 2/5.
Nous avons divisé toutes ces professions en quatre grandes catégories , classées suivant leur mode le plus habituel d'action : (i)
i" Professions sédentaires exigeant de la part de ceux qui les exercent qu'ils soient habituellement assis ;
2« Professions intérieures exigeant habituellement de ceux qui les suivent leur présence dans l'intérieur des maisons et le mouvement du corps ;
3" Professions extérieures exigeant de la part de ceux qui y sont voués leur présence habituelle au dehors;
4° Professions mixtes , c'est-à-dire, qui ne sont habituellement ni sédentaires, ni intérieures, ni extérieures.
Il résulte de ces divisions ainsi définies que les professions sédentaires excluent le mouvement du corps;
Que les professions intérieures l'admettent, mais à l'abri du contact de l'air du dehors ;
Que les professions extérieures exposent ceux qui les exercent à l'action continue de cet air extérieur ;
(i) Voyez à la fm le tableau u'' IV.
Enfin que les professions mixtes sont celles qui supposent le plus de libre arbitre et le moins de fatigue.
Cela posé , voici comme la mortalité s'est répartie entre ces quatre catégories :
Population. Décès. i sur
i" Professions sédentaires comptent
2° — — intérieures. — —
3° — — extérieures. — —
4° — — mixtes. — —
De ces faits généraux, il ressort i^que rimmobilité constitue une prédisposition au choléra, puisque la mortalité des professions qui admettent le mouvement du corps est à la mortalité de celles qui l'excluent environ comme 7 est à 9;
2^ Que l'action continue de l'air extérieur est une seconde cause prédisposante du choléra, puisque les décès des professions qui lui sont soustraites sont à ceux des professions qui y sont exposées à-peu-près comme 3 est à 4;
'5° Enfin que la fatigue est une troisième prédisposition , puisque la mortalité des professions mixtes qui sont réputées les moins pénibles est à celle des professions extérieures qui sont évidemment les plus laborieuses, presque comme 2 est à 3.
Nous ne citerons point de faits particuliers à
l'appui de ces résultats généraux ; nous renvoyons pour en connaître , au tableau des professions classées d'après leur mode d'action, (i)
Après les avoir envisagées sous ce premier aspect, nous avons essayé de les considérer sous celui de la matière principale qu'elles emploient. (2)
Ce second point de vue n'admet presque, comme on voit, que des professions industrielles, ou pour mieux dire , que des métiers.
Nous avons pu constater ceux de 140 décédés, se rapportant à une population de 6960 personnes environ, ce qui donne en moyenne i décès sur 35 1/3.
Une conséquence à tirer d'abord de ce fait général, c'est qu'il confirme celui auquel nous venons déjà d'être conduits, savoir que la fatigue est une prédisposition au choléra, puisque les décès des métiers qui sont pour iaplupartdesprofessions fatigantes, sont à ceux des professions mixtes, en général exemptes de fatigue, à-peu-près comme 4 est à 3.
Mais arrivons à l'examen des professions par rapport à la matière sur laquelle elles s'exercent principalement.
(i) Voyez à la fin le tableau n° IV, (2) Voyez à la fin le lableau n" V.
Un fait capital les domine toutes , c'est que la mortalité a épargné celles qui emploient des matières à l'abri de la corruption ou au moins d'une corruption prochaine, et qu'au contraire, elle a sévi contre celles qui mettent en œuvre des matières susceptibles d'engendrer promptement la corruption en elles ou autour d'elles,
Ainsi d'une part , les ouvriers qui travaillent la pierre, n'ont compté qu'un décès sur 46; ceux qui emploient le bois, qu'un sur 53; ceux qui exercent leur industrie sur les métaux, i sur 69; ceux qui manipulent les tissus de laine, coton, chanvre, soie, etc., i sur 36 1/2. Si la proportion de la mortalité est moins favorable pour les professions de cette dernière classe, c'est qu'elles sont presque toutes sédentaires.
Ainsi, d'une autre part, les ouvriers qui met^ tent en œuvre des couleurs ont perdu une per^ sonne sur 35; ceux qui travaillent des peaux , 1 sur 25; ceux qui soignent des animaux vivans, I sur 22; ceux qui emploient le savon, 1 sur 19 1/2; ceux dont l'industrie se rattache aux sub* stances alimentaires dans l'état de crudité , 1 sur 18. Quant aux substances alimentaires dans fêtât de cuisson^ le résultat est tout contraire , car les professions qui s'y rapportent n'ont eu qu'un décès sur 6 1 . Ce dernier fait s'explique par l'épuration que le feu fait subir non-seulement
aux matières elles-mêmes, mais encore à l'air environnant, (i) En somme,
Les professions à matières corruptibles Population. Décès. 1 décès sur.
comptent 1700 63 27
A matières incorruptibles. . . . SaSo 77 42
La mortalité des premières est donc à celle des secondes , presque comme i est à 3.
Ce résultat démontre que, dans les professions, l'insalubrité est une quatrième cause prédisposante du choléra à ajouter aux trois que nous avons déjà découvertes, l'immobilité du corps, l'action continue de l'air extérieur et la fatisrue.
DEGRÉS d'Élévation des habitations.
Nous avons classé, suivant les étages qu'ils occupaient , 3o3 décédés à l'égard desquels cette circonstance de leur habitation a pu être constatée. (2)
Nous avons ensuite partagé la population totale du quartier par étages, d'après le recense-
(i) Ce qui confirme cette observation, c'est qu'il n'y a pas eu un seul décès parmi les boulangers, les pâtissiers , les rôtisseurs, les traiteurs, les maréchaux ferrans , les forgerons, etc.
(2) Sur les io3 décédés dont nous n'avons pu parvenir à connaître les étages, 62 fonl partie de ceux qui sont morts aux hôpitaux »
ment de i83i que nous avons soumis en cette partie au contrôle de divers renseignemens que nous nous sommes procurés.
Nous avons obtenu les résultats suivans :
Rez-de-chaussée, (i) .
Premier étage ....
Deuxième — . . . .
Troisième — . . . .
Quatrième — . , . .
Cinquième et sixième.
Population.
Décès.
1 sur
Ce tableau démontre que la mortalité décroît à mesure que les habitations s'élèvent d'étage en étage jusqu'au quatrième inclusivement, et qu'à partir de celui-ci, elle devient au contraire, plus forte. Ces deux faits, en apparence contradictoires, sont cependant très concordans; ils tiennent l'un et l'autre à l'état de l'air , à sa pureté ou à sa corruption.
D'un côté , plus l'étage s'élève jusqu'au quatrième, plus l'air devient pur, et plus la mortalité diminue, circonstance d'autant plus remarquable que l'aisance des habitans , depuis le premier
(i) Les logemens à l'entresol sont presque toujours des dépendances des rez-de-chaussée ou des premiers ; aussi ont-ils dû être confondus avec eux.
— 9» — jusqu'au quatrième, est ordinairement en raison inverse de l'élévation des étages.
D'un autre côté, les logemens des cinquièmes et sixièmes étages, étant placés sous des combles et dans des greniers , exposés à un plus grand froid ou à une plus grande chaleur, et habités par la classe la plus malheureuse qui presque toujours les encombre, l'air s'y vicie, et l'on conçoit que la mortalité doit y devenir plus grande.