LA GÉOGRAPHIE ANCIENNE
Florus, rapportant l’expédition de Decimus Brutus le long des côtes d'Espagne, assure que Brutus ne voulut arrêter ses conquêtes qu’aprés avoir été témoin de la chute du Soleil dans l’Océan, et avoir entendu avec une espèce d'horreur le bruit terrible causé par l’extinction de cet astre. Les anciens croyaient aussi que le Soleil et les autres astres se nourrissaient, les uns des eaux douces des fleuves, et les autres des eaux salées de la mer. Cléanthes donnait pour raison du retour du Soleil, lorsqu’il était arrivé aux solstices, que cet astre ne voulait pas s’éloigner de sa nourriture
— Pythéas ne raconte-t-il pas, fit l’historien, qu’à l’ile Thulé, à six jours de la Grande-Bretagne vers le nord, et dans tous ces quartiers-là, il n’y avait ni terre, ni mer, ni air, mais un composé des trois sur lequel la terre et la mer étaient suspendues, et qui servait comme de lien à toutes les parties de l’univers, sans qu’il fût possible d’aller dans ces espaces ni à pied, ni sur des vaisseaux.
— U avait sans doute rencontré la mer de Sargasse, répliqua le capitaine de frégate.
— J’ai dans ma bibliothèque, interrompit le député, un ouvrage assez curieux : Les Lettres de Levayer. Je me souviens d’y avoir lu qu’un bon anachorète se vantait d’avoir été jusqu’au bout du monde, et de s’être vu contraint d'y plier les épaules, à cause de l’union du ciel et de la Terre dans cette extrémité.
— La plupart de ces opinions, reprit l’historien, valent celles des Caraïbes, qui croient sérieusement que la Lune fut créée avant le Soleil, et qu’ayant vu la beauté du Soleil, elle alla se cacher de honte, pour ne plus se montrer que la nuit; ou celles des Hurons du siècle dernier qui, au rapport de Bailly, s’imaginent que la Terre étant percée de part en part, le Soleil passe tous les jours par ce trou et retourne ainsi d'une des extrémités de l’hémisphère à l’autre.
Au lieu d’observer, on raisonnait. Et quels raisonnements? A perte de vue sur les sujets les plus divers. Ouvrons, par exemple, la table des traités de Plutarque. Nous y lisons des litres dans le genre de ceux-ci : Quelle est la partie droite du monde et quelle est sa partie gauche? Si les ténèbres sont visibles? De quoi se nourrissent les astres? Pourquoi, quand on marche entre des arbres couverts de rosée, les parties du corps qui y touchent deviennent-
clics galeuses? Pourquoi les larmes des sangliers sont-elles douces et celles des cerfs amères? etc.
— J’en ai noté bien d'autres dans Cardan, répliqua le professeur. Ainsi, voici quelques-unes de ses dissertations : Pourquoi le bois ne peut se tenir debout sur l’eau ; — pourquoi Alexandre avait bonne haleine; — lesquels des morts ou des vivants sont les plus heureux; — pourquoi les fleuves augmentent le matin et aucun ne coule vers le sud; — pourquoi l’arc en-ciel fait sentir bon les arbres, etc.
— Eh 1 fit le député, on pensait plus dans ce temps-là qu à présent. Aujourd’hui, on ne s’occupe guère que d’afiaires et de plaisirs.
— En fait de raisonnements interminables, dit l’astronome, je pense que l’un des plus curieux exemples est encore celui-ci, sur la nature des corps. Il est d'Ocellus de Lucanie avec lequel nous avons déjà fait connaissance. Écoutez :
* Les qualités différentielles des corps sont de deux sortes; les unes appartiennent aux éléments, les autres aux natures formées des éléments.
« Le chaud, le froid, le sec et l’humide appartiennent aux premiers; le grave et le léger, le rare et le dense, aux autres natures; toutes ensemble, au nombre de seize : le chaud et le froid, le sec et l’humide, le grave et le léger, le rare et le dense, le poli et l'àpre, le mou et le dur, l’aigu et l’obtus, le mince et l’épais ; toutes qualités dont la connaissance et le discernement appartiennent au tact. C’est pour cela que la matière première, dans laquelle sont reçues ces différences, a été définie l'étre sensible en puissance, par le tact.
« Le feu et la terre sont les deux extrêmes opposés; l’eau et l’air gardent le milieu, comme étant d'une nature mixte; car il n’est pas possible qu’un extrême soit seul, il faut qu’il ait son contraire. Il n'est pas possible non plus qu’ils ne soient que deux, puisqu’il y a quelque chose entre eux ; or les milieux sont opposés aux extrêmes.... »
— Et voilà pourquoi votre fille est muette! fit le député.
— Et ainsi de suite. Tout cela pour expliquer la nature de l’univers! On voit là un exemple de l’habitude où étaient les Grecs de substituer un bavardage d’avocat é l’observation scientifique de la nature.