‹ Histoire du ciel (volume 2)Chapitre 134 sur 179 · LES CHAMPS ÉLYSÉES. - LE TARTARE · texte numérisé non relu

LES CHAMPS ÉLYSÉES. - LE TARTARE

sente sous deux formes diverses : ainsi, d’après l 'Iliade, c’est un vaste souterrain ; d'après l'Odyssée, c’est une contrée éloignée et mystérieuse, placée aux extrémités de la terre, au delà de l'océan, dans le pays des Cimmériens

La description que donne Homère de l’enfer prouve qu’à son époque les Grecs concevaient ce lieu comme une copie du monde terrestre, mais une copie qui prit, dès l’origine des civilisations, un caractère spécial. Selon les philosophes, l’enfer était également éloigné de tous les lieux de la terre. Cicéron, pour marquer qu’il importe peu de mourir en un lieu plutôt qu’un autre, dit : « En quelque liéu que l’on meure, on a autant de chemin à faire pour aller en enfer. »

Les poètes lixèrent des lieux comme étant l’entrée du sombra empire, tels que le fleuve Léthé du côté des Scythes ; en fi pire la caverne Achérusia; la Bouche dePluton, près deLaodicée; la caverne du Ténare auprès de Lacédémone.

— Parmi les nombreuses cartes dont la description a fait le sujet principal de cette causerie, dit l’historien, je remarque dans la mappemonde du Polychronicon de Ranulphus Uygden, du Musée britannique, l’indication singulière que voici : « L’ile de Sicile fut autrefois une partie de l’Italie. Là est le mont Etna, contenant l'enfer et le purgatoire; et elle a Scylla et Charybde, deux gouffres. »

— Ulysse, pour descendre aux enfers, alla par l’océan aux pays Cimmériens, reprit le professeur. Énée y pénétra par l’antre du lac Avcrne. Xénophon dit qu’Hercule y arriva par la péninsule Aréchusiade. A Hermione, il y avait un chemin fort court pour s’y rendre, et c’est pour cela que les habitants du pays ne mettaient pas dans la bouche du mort la pièce du passage pour Caron.

— Les récits des voyageurs, dit le capitaine, ontdù fort influencer sur les descriptions de ces régions mystérieuses. Ainsi, les Phéniciens qui, passant les colonnes d’Hercule, allaient chercher l’étain de Thulé et l'ambre de la Baltique, racontaient qu’à l'extrémité du monde étaient des îles Fortunées, séjour d’un printemps éternel, et plus loin des régions hyperboréennes où régnait une éternelle nuit. Sur ces récits mal compris et sans doute confusément faits, l’imagination du peuple composa les Champs-Elysées, lieux de délices.

placés dans un monde inférieur, ayant leur ciel, leur soleil, leurs astres; et le Tartare, lieux de ténèbres et de désolation.

— D’autre part, dit l’astronome, ces fictions ont pu naître aussi, en Égypte, de diverses interprétations astronomiques, telles que celles du passage du Soleil sous l'horizon, des signes du Zodiaque, de la Voie lactée, du renouvellement des saisons, etc.

Et du reste, il n’est pas nécessaire de chercher aussi loin l’explication de Caron et de la barque, du Styx et du passage, puisque les" Égyptiens avaient coutume d’envoyer leurs morts dans une île, sous la conduite d’un pilote.

— Quoi qu’il en soit, reprit le professeur, je voulais simplement rappeler que les païens comme les chrétiens placèrent l’Enfer au sein du globe terrestre ; et que les poètes, même les philosophes grecs et romains, tracèrent une carte très-détaillée des régions souterraines, carte circonstanciée. En énumérant les fleuves, ils indiquent la situation des lacs, des bois, des montagnes où les Furies fouettent éternellement les méchants condamnés aux supplices sans tin. On trouve dans leurs poèmes l’histoire de quelques célèbres damnés et les particularités de leurs souffrances : Sisyphe roule éternellement son rocher ; Tantale ne peut se désaltérer au milieu du fleuve où il est plongé ; Ixion n’a pas un instant de repos sur sa roue ; les Danaïdes ne peuvent parvenir à remplir leurs tonneaux.

Et pourtant, d’après les mêmes poètes et philosophes, ceux qui enduraient ces tourments n’avaient pas de corps, ils n’étaient que des ombres impalpables, mais animées. Le Dante partage sur ce point l'idée déjà exprimée par Virgile, et Scarron, comme on sait, s’en amuse sous Louis XIV :

LJ, je vis l’ombre d'un coche Qui de l'ombre d’une brosse Frottait l'ombre d’un carrosse.

J'ajouterai encore qu’au surplus le mot d’Enfer signifie simplement lieux inférieurs. On pourrait même tracer les rapports qui relient les croyances chrétiennes aux antérieures en se souvenant de Josèphe. D’après cet historien [De Dello judaico, liv. II, chap. in), lus Essénicns (secte dont Jésus faisait jpartie) pensaient que • les

L'AUTHE MONDE.

âmes des justes vont nu delà de l’océan, dans un lieu de repos et de délices où elles ne sont troublées par aucune incommodité, aucun dérangement des saisons. Celles des méchants, au contraire, sont reléguées dans des lieux exposés à toutes les injures de l’air, où elles souffrent des tourments étemels. Les Esséniens, ajoute le même auteur, ont sur les tourments à peu près les mêmes idées que les poètes grecs nous donnent de leur Tartare et du royaume de Pluton. La plupart des sectes gnostiques ne considèrent au contraire l’enfer que comme un lieu purgatoire où l'âme est purifiée par le feu. »

— Les premiers chrétiens ont perpétué ces croyances, dit l’historien.

— Parce qu’elles sont vraies et indispensables à la notion de la justice placée dans la conscience humaine, répliqua le pasteur.

— Oui, sans doute, si l’on se borne à la doctrine de l’indestructibililé des âmes et de leur progrès éternel par la transmigration, dit l’astronome.

— Mais, fit la marquise, à propos du ciel, d'enfer et de purgatoire, je m’étonne comment vous ne nous parliez pas du Dante.

— Je comptais précisément vous en entretenir ce soir, répliqua le professeur de philosophie, car, tout récemment, j’ai eu l’occasion de relire ce chef-d’œuvre, dans la magnifique édition de notre célèbre ami Gustave Doré.

— C'est une admirable épopée! fit le pasteur.

— Et l'on peut y trouver de curieuses révélations, ajouta l’historien.

— .Même pour l’histoire de l'astronomie, répliqua l’astronome.

— Et sans oublier la politique ! s’écria le député, car il y a encore aujourd'hui des Guelfes et des Gibelins, et Machiavel n’est pas mort.

— En effet, dit le professeur, la Divine Comédie est toute une épopée. C'est un tableau qui a résumé le moyen âge avant qu’il s’enfonçât dans les abîmes des temps écoulés. Quelque chose de lugubre enveloppe la fantastatique apparition. 11 y a là des cris désolés, des pleurs, d'indicibles mélancolies, et la joie même est pleine de tristesse ; on croirait assister à un lamentable service de pompes fuuè-

bres, entendre autour d’un cercueil les litanies des morts dans une vieille cathédrale en deuil. Et toutefois un souffle de vie, dit Lamennais, le souffle qui doit renouveler sous une forme plus parfaite ce qui s’éteint, passe sous les voûtes et traverse les nefs de l'immense édifice, où l’on sent un secret tressaillement. Ce poème est à la fois une tombe et un berceau : la tombe magnifique d’un monde qui s’en va, le berceau d’un monde près d’éclore ; un portique entre deux temples, le temple du passé et le temple de l’avenir. Le passé y dépose ses croyances, ses idées, sa science, comme les Égyptiens déposaient leurs rois et leurs dieux symboliques dans les sépulcres de Thèbes et de Memphis. L’avenir y apporte ses aspirations, ses germes enveloppés dans les langes d’une langue naissante et d'une splendide poésie : enfant mystérieux qui puise à deux mamelles le lait dont ses lèvres s’abreuvent, la tradition sacrée, la fiction profane, Moïse et saint Paul, Homère et Virgile. Le regard tourné vers la Grèce et ltome annonce les littérateurs et les philospphes indépendants, en même temps que la soif de lumière, Tardent désir de pénétrer le secret de l’univers, présagent Galilée. La nuit est encore sur la terre, mais les lueurs de l'aube commencent à poindre à l’horizon.

La théologie du Dante, strictement orthodoxe, comme on Ta qualifiée, c’est celle de saint Thomas et des autres docteurs.

La philosophie naturelle, à proprement parler, n’existait pas encore. En astronomie, l’tolémée régnait exclusivement, et, dans l’explication des phénomènes célestes, nul ne songeait ni n’eût osé songer à s’écarter de son système traditionnellement consacré.

Mais a l’astronomie se reliait tout un ordre d'idées à la fois philosophiques et théologiques, dont l’ensemble constituait ce qu'aujourd’hui on appellerait la physique du monde, la science de la vie dans tous les êtres, de leur organisation, des causes desquelles dépendent les aptitudes, les inclinations et, en partie, les actes de l’homme, ses destinées individuelles, et les évènements mêmes de l’histoire.

Voici cet univers théologique, astronomique et terrestre. Tout émane de Dieu, de la trine unité de son être ; il a tout créé, et la création embrasse deux ordres d’êtres : les êtres immatériels, les êtres corporels.

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