LE ZODIAQUE DE DENDÉRAH
— Mais n’a-t-on pas objecté que ce temp’e a pu être construit sous la domination romaine, par la raison qu’on y a trouvé sculpté le mot autocrator , qui ne peut se rapporter qu’à Néron, et même les surnoms d’Auguste, Tibère, Claude et Domitien?
— Objection réfutée d'avance, répondit l’astronome. N’arrive-t-il pas tous les jours qu’on inscrit des noms nouveaux sur de vieux édifices? Voyez le Louvre de Napoléon III. Le coq ne s’est-il pas métamorphosé en aigle? N’avez-vous pas vu les Abeilles sucer les Lis?...
Et puis, Strabon parle de ce monument; et d’autre part, l’écriture hiéroglyphique n’était plus en usage du temps des Romains, qui d’ailleurs se seraient vantés d’avoir édifié un pareil temple.
Esné, dans la haute Égypte, antérieure à Dendérah, avait aussi son zodiaque, qui date de trente siècles avant notre ère.
Un tableau astronomique découvert par Champollion dans le Rhamesseum de Thèbes, remonte à 3285 ans avant notre ère (Biot). L’é-
qu inoie de printemps passait alors dans les Hyades, sur le front du Taureau, et l'écliptique se trouvait perpendiculaire à l’horizon de Thèbes au moment où l’équinoxe du printemps se couchait.
Le même tableau a été trouvé dans le tombeau de Menephta I" et dans le temple d’Hermonthis.
— Nous revenons ainsi à la curieuse question posée tout à l’heure, dit l’historien, à celle de l’antiquité du zodiaque.
— Oui, reprit l’astronome. Eh bien ! nul ne peut douter maintenant que le Taureau n’ait été le premier signe. Je pourrais encore ajouter d’autres témoignages. Jomard a montré que le plafond d’une chambre sépulcrale de Thèbes indique le Taureau en tête et date d’un culte de 3000 ans avant notre ère. Le zodiaque de la pagode d’Elephanta (Salsette) a plus de 5000 ans; il date du Taureau et du culte de Mithre. Les signes de ce zodiaque commencent au Taureau et sont : Cartica (Taureau), Margasircha (Gémeaux), et ainsi de suite : Paucha, Magha, Phalgouna, Tchaitra, Vissack, Djyaichta, Achara, Sravana, Dhadra et Asouina.
Les signes par lesquels nous représentons encore aujourd’hui les ligures du zodiaque sont des hiéroglyphes qui ont été traduits par les Grecs sous les noms que nous connaissons.
Le symbole de la constellation des Gémeaux tf parait n’être quo l’imitation de la ligure des huit étoiles des genoux et des pieds, réunies par deux lignes parallèles et par deux autres lignes perpendiculaires aux deux premières. Cet hiéroglyphe a pu être traduit en grec par le nom de Gémeaux. Or, Plutarque nous apprend qu’à Sparte on honorait les Gémeaux sous cette même figure. « Les Spartiates, dit-il, appelaient Dokana, c’est-à-dire Poutres, les anciens simulacres des Dioscures : c'étaient deux pièces de bois parallèles, jointes par deux autres mises en travers. * Au Japon et à la Chine, la constellation )( Tsing, une des vingt-huit, qui a le sens de poutres en croix, répond à ces huit étoiles et dessine exactement V? notre signe vulgaire. Enfin, on voit ces huit mêmes étoiles audessus des Gémeaux, dans les zodiaques rapportés d’Égypte, mais elles n’y sont jointes par aucune ligne.
Les symboles qui désignent le Bélier, le Taureau, la Balance, le Sagittaire, le Verseau et les Poissons, ont une telle analogie avec les
constellations et les noms qu’on leur a donnés, qu'il n’est nullement étonnant que ces constellations aient aussi partout à peu près les mêmes signes. T vient des cornes du Bélier ; est une tête de Taureau avec les cornes, etc.
Nous avons déjà vu ces signes dans notre Première Soirée.
— Je pourrais citer aussi, dit l’historien, différents exemples d’hiéroglyphes. Ainsi, ces curieux Égyptiens désignaient l’éternité par les ligures du Soleil et de la Lune. Ils figuraient le monde par un serpent bleu à écailles jaunes : les étoiles (c’est le Dragon chinois). Pour exprimer l’année, ils représentaient Isis, qui, dans leur langue, se nommait aussi Sothis, ou la Canicule, première des constellations, par le lever de laquelle l’année commençait; son inscription à Sais était : C’est moi qui me lève dans la constellation du Chien.
— En vertu de la précession des équinoxes, dit l’astronome, le Urand-Chien, ou la Canicule, qui dominait sur le mois d’août, n’arrive plus maintenant sur l’horizon qu’au mois d’octobre. Les jours caniculaires de l’almanach sont donc un anachronisme!...
— J’ai également vu dans mes hiéroglyphes, reprit l’historien, que les Égyptiens peignaient l’inondation par un lion, parce qu’elle arrive sous ce signe; et de là, (fit Plutarque, l’usage des ligures du lion vomissant de l’eau à la porte des temples. L’épervier était l’emblème du Soleil et de la lumière, à raison de son vol rapide et élevé dans les hauteurs de l’atmosphère.
La langue égyptienne est perdue pour nous; mais on en retrouve des traces dans l’arabe, l’hébreu et le cophte. C’est en comparant ces trois langues que l'on a pu s’assurer que les noms des douze mois de l’année étaient les mêmes que ceux des douze constellations zodiacales; noms qui nous ont été transmis, d’une manière authentique, par les auteurs grecs. >
Les noms des signes du zodiaque peignent donc les mois, les animaux des constellations, et l’action propre à chacun. Ainsi, du mot Tliour, qui signifiait le mois et l’animal Taureau, dérivait le verbe Alkar, qui voulait dire labourer; Faosi, le Bélier, a donné le verbe Fasa, appeler les troupeaux au pâturage; Farmouthi, la Balance, dérivait du mot Amat, mesurer, et ainsi des autres.
— Le zodiaque a certainement passé par la Chaldée et par l’Égypte avant d’arriver en Grèce, reprit l’astronome.
Lalande et d'autres astronomes sont d’avis que les douze signes ont été ensuite les symboles des douze grands dieux de l'Égypte. Le liélier était consacré à Jupiter Ammon, et il était représenté avec une tête de bélier; le Taureau figurait le dieu Apis, honoré en Égypte sous la forme d’un bœuf ; les Gémeaux répondaient à Uorus et Harpocrate, tous deux fils d’Osiris ; l’Écrevisse était consacrée à Anubis ou Mercure; le Lion appartenait au Soleil d’été, à Osiris; la Vierge était consacrée à Isis ; la Balance et le Scorpion étaient compris tous deux, comme on Ta vu, sous le nom de Scorpion. Cet animal, chez les Égyptiens, appartenait à Typhon, comme tous les animaux dangereux; le Sagittaire était l’image d’Hercule, pour qui l’Égypte avait la plus grande vénération ; le Capricorne était consacré à Pan ou à Mendès, divinité des Égyptiens, dont le symbole était un bouc; le Verseau, c’est-à-dire l’image d’un homme qui porte une cruche, se trouve sur divers monuments égyptiens.
Le goût des Orientaux, et surtout des Égyptiens, pour les figures symboliques, a porté différents auteurs à croire avec Pluche que le bélier qu’on honorait dans la Thébaïde et dans la Libye, les taureaux qu’on honorait à Memphis et à Héliopolis, les chevreaux qu’on honorait à Mendès, le lion, les poissons et d’autres animaux qu’on honorait en différents cantons, étaient dans leur origine des symboles fort simples : les signes du zodiaque. Selon cette théorie, on caractérisait la néoménie d’un certain mois ou d’un autre, en accompagnant l’Isis qui annonçait cette fête, de la vue de l’animal céleste où le Soleil entrait; et au lieu d’une simple peinture, on faisait paraître dans la fête l’animal même. Le chien étant le symbole de la Canicule qui ouvrait autrefois Tannée, on faisait paraître un chien vivant à la tète de tout le cérémonial de la première néoménie. C'est Diodore qui nous le rapporte comme témoin oculaire. On s’accoutuma à appeler ces néoménies, la fête du Bélier, la fête du Taureau, du Chien, du Lion. La néoménie du Bélier serait devenue la plus solennelle dans les lieux où Ton faisait un grand commerce de brebis. La néoménie du Taureau aurait été la plus agréable de toutes dans les gras pâturages de Memphis et de la basse Égypte. La fête
de l'entrée du Soleil dans les Chevreaux aurait été brillante à Mendès, où l’on nourrissait plus de chèvres qu’ailleurs. Chaque ville aurait célébré de la sorte la néoménie d’un signe ou d'un autre, selon l’intérêt ou le goût qu’elle y pouvait prendre. Dans l’usage où l’on était de décorer le cérémonial de figures singulières, les peuples couronnaient de fleurs et conduisaient processionnellement l’animal symbolique dont la fête portait le nom.
Cette conjecture reçoit plus de vraisemblance encore par le calendrier de l’Égypte. La moisson se fait en mai dans la basse Egypte, en avril au-dessus du Caire, et en mars, ou même plus tôt, dans la haute Egypte. La moisson étant l’objet principal des espérances du peuple, on se rend compte de la grande solennité de l’entrée du Soleil au Bélier dans les environs de Thèbes. La même raison aurait fait célébrer à Memphis le passage du Soleil dans le Taureau ; et à Mendès le passage du Soleil sous les Chevreaux. Hors de l’Égypte, la moisson étant achevée vers le passage du Soleil dans le Lion, la figure de ce signe a pu facilement être unie avec l'isis qui annonçait la grande fête où l’on remerciait Dieu de la récolte du blé.
— Je remarque sur ce sujet, 4*t le capitaine, un ancien témoignage qui n’est pas à dédaigner. « C'est de la division du Zodiaque, dit Lucien, que prit naissance cette foule de divinités animales adorées en Égypte ; les uns employaient une constellation et les autres une autre. Ceux qui jadis consultaient le Délier adorent un bélier-, ceux qui tiraient leurs présages des Poissons ne mangent pas de poisson; on ne tue pas le bouc chez ceux qui observaient le Capricorne, et ainsi de suite, selon l’astre dont on respectait le pouvoir. S’ils adorent un taureau, c’est certainement pour honorer le Taureau céleste ; cet Apis, qui est pour eux un objet sacré qui paît en liberté dans leur pays et pour lequel ils ont fondé un oracle, est le symbole astrologique du Taureau qui brille au ciel. »
— Quel rôle immense l’astronomie n’a-t-elle pas joué dans ces anciens temps ! s’écria le professeur.
— Je croirais assez que c’est en Égypte que ces habitudes astronomiques ont été le plus en usage, dit le député. Je me souviens qu’à la fin de l'année 1823 Cailliaud, au retour d’un voyage eu
SIXIÈME SOIRÉE
LE ZODIAQUE
cette antique contrée, procéda en compagnie de quelques savants à l’exhumation d’une momie singulière.
Au fond de la caisse était peint un zodiaque analogue à celui de Dendérah.
Sous le couvercle, le long du corps d’une grande déesse on remarquait de plus onze signes du Zodiaque, duquel était extrait le Capricorne.
Les premiers savants qui examinèrent cette momie lui attribuèrent d’abord une haute antiquité.
Mais d’après la lecture d’une inscription, M. Letronne montra que ladite momie était un jeune homme mort à vingt-un ans quatre mois et vingt-deux jours, la dix-neuvième année de Trajan, le 8 du mois de pazni, qui correspond au 2 juin de l'an 116.
L'embaumé était par conséquent né le 12 janvier 95, mois pendant lequel le Soleil occupait le Capricorne.
Ainsi le Zodiaque de la momie était un thème astrologique relatif
à la vie du personnage embaumé.
— C’est le dernier vestiger^'un usage antique, répliqua l’astronome. Gardons-en le souvetp^ comme témoignage des longs siècles pendant lesquels les mœurarestècent régies par l’astronomie, l’institutrice première des hommes et des peuples.
J’en reviens aux noms des signes du Zodiaque. Nous avons vu que c’étaient d’abord des noms d’animaux, d’où la zone a tiré son titre de Zodiaque (ZwSiov, petit animal). On peut conclure de cette étymologie que les signes qui sont désignés aujourd’hui par des figures d’hommes, ou d’une autre espèce, sont des changements ou des inventions postérieures. Les douze signes ont dù être tous marqués par des animaux. Ce sont sans doute les mêmes qui désignent encore dans l’Asie les années de la période de douze ans ; période qui est dans toute cette partie du monde de la plus haute antiquité.
Il est possible que l’on n’y ait placé des hommes que lorsque l’astrologie a prétendu lire leur destinée écrite dans le ciel. Il parut naturel de représenter l’homme dans la plupart des régions célestes qui avaient tant d’empire sur lui. D’ailleurs, l’astrologie voulut désigner par les attributs, par l’attitude des hommes qu’elle y dessinait, les influences que telle ou telle constellation pouvait répandre,