‹ Histoire du ciel (volume 2)Chapitre 87 sur 179 · LE CIEL UES ANCIENS · texte numérisé non relu

LE CIEL UES ANCIENS

d’esquisser résument les principaux traits de l'histoire de l’astronomie en Grèce.

— Dans tout cela, dit la marquise, nous n’avons pas vu le système de Ptolémée.

— Ce grand système, répondit l’astronome, qui régna sur l’Europe civilisée pendant plus de quinze siècles, fera l’objet d’une prochaine soirée, spécialement consacrée à l’examen des systèmes astronomiques. Nous n’avons vu ce soir que les opinions générales sur le ciel et les astres planétaires.

Mais comme intermède, avant d’entreprendre cette revue assez complexe, nous consacrerons la petite soirée de demain dimanche à à causer un peu des singulières opinions des siècles de l’antiquité sur la musique des sphères.

Telles sont les théories que nos ancêtres dans la science se sont formées sur le problème longtemps mystérieux de la nature du ciel.

Nous avons étudié dans notre troisième soirée les premières idées mêmes, antérieures à celles-ci, écloses à l’origine des histoires. Nous avons trouvé dans les étymologies primitives des mots qui désignent les éléments de l’univers, l’impression naturelle directe qui les a fait naître. La Terre était une surface plane indéfinie, formant le bas du monde; le Ciel était une voûte creuse s’appuyant sur elle. Ici, chez les Grecs, il y a déjà un immense progrès, puisque la Terre est déjà considérée comme ayant la forme d’un globe et comme isolée au milieu du monde. Mais l'idée dominante de la supériorité de la Terre sur le reste de l’univers va régner longtemps encore. Pendant de longs siècles, la circonférence extérieure du monde sera regardée comme le plafond du monde corruptible et le parvis du paradis, surtout à dater des siècles des conciles chrétiens. Les cercles astronomiques vont servir de charpente à l’édifice théologique, et nous constaterons un de ces soirs avec quelle solidité apparente le moyen âge a su bâtir à la destinée de l’homme une maison complète, à laquelle rien ne manqua ni dans ce monde ni dans l'autre.

| — Et pourtant! s’écria le professeur, quelle différence entre cet univers solide, cette voûte des cieux, cette terre centrale, et la splendide réalité? Combien la connaissance delà vérité surpasse,

ici comme partout, les suppositions les plus ingénieuses même de l’imagination livrée à ses seules ressources et non éclairée par la science !

— Comment n’étouflait-on pas dans cet univers fermé ï répliqua le navigateur. Que pouvait-on supposer au delà du dernier ciel ?

— Certains théologiens, répliqua l'historien, ont démontré, à l'aide de longs arguments ornés d élégants sophismes, que l’espace n'est pas infini, et qu’au delà de l’univers il n’y a rien?

— Mais ce rien, c’est encore de l’espace?

— Il paraît que non. Du moins on a prétendu (et quelques-uns prétendent encore) que si l’espace était infini il serait Dieu. Raisonnement absurde, comme si l’on pouvait supposer à l’espace une barrière au delà de laquelle il n’y aurait plus d’espace! Mais laissons cette querelle métaphysique. La remarque la plus importante que l’on peut faire sur la différence du ciel des anciens avec l'espace des astronomes modernes, c’est que l’esprit humain n’avait pas alors notion de l’étendue. Hésiode croyait donner une vaste idée de la grandeur de l’univers en disant qu’une enclume (celle de Vulcain) mettrait sept jours et sept nuits à tomber du ciel sur la terre, et autant pour atteindre les enfers....

— Quelle est cette belle étoile de première grandeur? demanda la lille du capitaine en indiquant une étoile située dans le prolongement des quatre étoiles principales de Cassiopée, à une assez grande distance vers le Zodiaque.

— Ne reconnais-tu donc pas la Chèvre, Capella? répondit le navigateur.

— Eh bien, mademoiselle, dit l’astronome, essayer de comprendre sa distance sera une excellente péroraison à cette soirée. Nous disions tout à l’heure que si l’on pouvait aller en train express d’ici au Soleil on n’emploierait pas moins de 289 ans. Pour nous rendre avec la même vitesse de 15 lieues à l’heure à ce monde que nous voyons pourtant si bien, il nous faudrait un temps' 4484000 fois plus grand : c’est-à-dire 1 milliard 295 millions 876 mille années....

Le petit boulet de 24 dont nous parlions dans notre première soirée, qui mettrait plus de 12 ans à arriver au Soleil, n’atteindrait cette même étoile qu’après un vol de plus de 54 millions d’années !...

Et c’est une des étoiles les plus rapprochées de nous !

— Voilà l’une des plus sublimes révélations de l’astronomie! s’écria l’historien d’une voix émue. J’ai beau étudier les événements de l’histoire de l'humanité, sonder les jeux de la politique de nos contemporains ou de celle des rois disparus, reconnaître les chefsd’œuvre des littératures, de l’art et de l’industrie : rien, non rien au monde, ne me frappe de stupeur et d'admiration comme le spectacle de l’immensité conquise par les astronomes. Songer que la lumière de cette étoile Capeila emploie 72 ans pour nous parvenir à raison de 77 000 lieues par chaque seconde! Essayez donc de concevoir cette ligne? Songer que la lumière de telle autre étoile emploie 500 ans pour franchir l’abîme qui nous sépare! que la lumière d’autres étoiles emploie 1200, 3000,’ 10000 ans à nous parvenir, et qu’il y a des nébuleuses tellement éloignées de nous que leur rayon lumineux ne peut nous arriver en moins de cinq millions d’années !... Voilà, Messieurs, je l'avoue, ce qui m’anéantit. Notre soleil n’être qu’une étoile! chaque étoile être un soleil, centre d’autant de systèmes planétaires ! et de pareilles distances séparer chaque système suspendu dans l’infini ! Oh ! combien la philosophie naturelle se développe et s’éclaire en apprenant de telles vérités, et combien l’Esprit étemtl d’où émane toute création est plus grand dans nos âmes aujourd’hui que le Jupiter ou le Jéhovah de l’ancien ciel de cristal que nous avons ressuscité ce soir.

DE L’HARMONIE DANS LE CIEL

Les harmonies de la nature. Idées des anciens sur la musique des sphères célestes. Pytbagore, Timée de Locres, Platon, Ocellus de Lucanie. La gamme cosmographique et le concert des astres. — De Vdme du monde. Force et matière. Conception primitive de la vie dans l’univers. — Adoration du ciel et des êtres célestes. La religion naturelle.

Au pied des falaises, à l’heure do la basse mer, l’Océan retiré au loin laisse de vastes terrains à sec, sur lesquels le pas de l’homme peut s'aventurer sans danger. De lourds chariots s’engagent journellement sur cette grève et reviennent chargés du varech abandonné par les flots. On se promène là comme sur une plaine de terre ferme. Six heures plus tard l’Océan la recouvre d’une nappe liquide à plusieurs mètres de hauteur.

Les roches de granit descendant presque à pic du haut du cap jusqu’au niveau du sol de l’Océan , ont dessiné sur le rivage des dentelures singulières, entre lesquelles s’ouvrent parfois de sombres cavernes, hantées par les vieilles légendes du pays. Lorsqu’on se dirige du château vers la mer par le chemin qui s’ouvre à la tour de Jean-Jacques ltousscau, laissant le bourg à droite et le parc de sapins à gauche, on arrive à une région non entamée de la carrière de granit, et par une pente assez rapide on descend jusqu’à un salon naturel formé par d’énormes roches, et laissé à nu par la mer basse. Le plancher de ce salon naturel n’est pas formé d’un sable vulgaire, mais d’une multitude indéchiffrable de tout petits

L'HARMONIE

coquillages roses, dorés et blancs, parmi lesquels dominent les petites « venus. • Vers le milieu de ce cirque, désigné sous le nom de Biédalle, un magnifique roc de basalte lavé par les flots, se dresse, sorti du sol par une fissure volcanique, et présente la forme vague d’une harpe. La marquise l'appelait la Harpe de Fingal. Les traditions druidiques sont toujours vivantes dans ce pays, et influent à notre insu sur l’appréciation que nous pouvons faire des objets naturels que nous y rencontrons.

C’est dans celte anse que nous nous étions réunis ce huitième soir, pendant la basse mer.

La femme du capitaine de frégate, passionnée pour la musique, et d’un talent remarquable dans l’exécution, nous avait impressionnés après les vêpres, en touchant avec sentiment la belle marche funèbre de Chopin, et la conversation s’était engagée sur la musique, non-seulement sur celle qui, formée de sons matériels, est accessible à notre nerf auditif, mais encore sur l’harmonie considérée en ellemême et dans son essence. Les rapports que l'astronomie et la musique ont entre elles, — car Uranie est sœur d’Euterpe, et le Nombre régit l’une et l’autre dans la science,— nous avaient amenés à parler des opinions des anciens sur la musique des sphères célestes. C'était le complément naturel de notre précédente soirée sur le ciel des anciens, et le prélude à notre neuvième entretien sur leurs systèmes astronomiques.

— Tout chante dans la nature, disait la marquise. Aux heures de tristesse et de solitude , lorsque l’âme fatiguée des faussetés du monde et des duretés de la vie humaine a besoin de calme et de repos, n'est-ce pas au sein de la nature qu’elle trouve le bercement de sa mélancolie? Sous les bois, devant l’onde assoupie, au lever d’une pure matinée, ou pendant la nuit silencieuse, ne vous semble-t-il pas que chaque être, chaque chose donne sa note dans le grand concert de la création?

— Je crois, disait le professeur de philosophie, que l’on pourrait même écrire le sens des sons émis par les soupirs des vagues, la voix frémissante des tempêtes, le souffle des bois, le murmure des nuits, la brise du soir.

PYTHAGORE. - TIMEE. 19S

— Et ceux que doivent produire les mouvements gigantesques et réguliers des mondes dans l'éther? dit le député.

— Les anciens se sont fort occupés de cette musique des sphères, répondit le professeur, laquelle ne doit pas être une pure rêverie, puisque la musique est formée par des rapports de vibrations, par un accord de mouvements dissemblables.

— Ce que les anciens ont débité à ce sujet est fort curieux, mais bien bizarre et encore plus diffus, répliqua l’astronome. Je ne sais vraiment si cela vaut la peine que nous nous y arrêtions.

— Comment donc? lit le capitaine; mais ne serait-ce que par le mystère et l'inconnu qui ont environné cette doctrine et nous la cachent encore, nous éprouverions quelque plaisir à la ressusciter.

— Mais elle paraît plus risible que sérieuse, répondit l’astronome.

— Alors ce ne sera pas une route désagréable à parcourir, fit la marquise. Que M. le professeur nous donne seulement une idée du résultat de ses recherches de prédilection !

— Il nous faudra savoir comprendre, répliqua le professeur, et saisir le sens primitif des mots employés.

Eh bien! puisqu'il en est ainsi, j’invoquerai d’abord, ajouta-t-il en s’installant, l’antique traité de Timée de Locres sur l’Ame du Monde. C’est lui qui va nous exposer sérieusement toute la cosmographie harmonique de Pythagore. Sachons d’abord que, selon cette école, Dieu employa dans la formation du monde tout ce qui existait de matière, si bien que le monde comprend tout, et que tout est en lui.

* C’est un enfant unique, parfait, sphérique, parce que la sphère est la plus parfaite de toutes les figures ; animé et doué de raison, parce que ce qui est animé et doué de raison, vaut mieux que ce qui ne l’est point. »

Ainsi commence Timée, et voici ce qu’il ajoute d’après le grand Platon lui-même. C’est une comparaison de la Terre à un animal qui nous paraît aujourd'hui bien singulière. Comme le monde est exactement uni dans sa surface extrême, il n’a pas besoin de ces organes mortels, qui ont été adaptés aux autres animaux pour leur usage.

• Non-seulement, dit Platon, le Monde est une sphère, mais cette sphère est parfaite, et son auteur a eu soin que la surface en fût parfaitement unie, et cela, pour bien des raisons. En effet le monde

L’HARMONIE

n’avait pas besoin d'yeux, puisqu’il n’y a aucun objet visible hors de lui ; non plus que d’oreilles, car il n’y a rien d’étranger à sa substance qui pùt rendre du son ; ni d’organes de la respiration, puisqu’il n’est point environné d’air. Ce qui sert à recevoir les aliments, ou à en rejeter les parties les plus grossières, lui était absolument inutile; car n’y ayant rien hors de lui, il ne pouvait rien recevoir ni rien rejeter.... Enfin comme il n’y a rien hors de lui qu’il puisse saisir, ou dont il puisse avoir à se défendre, s’il eût eu des mains, elles ne lui eussent été d'aucun usage. Il en faut dire autant des pieds et de tout ce qui sert à marcher.. . Des sept directions possibles du mouvement, il lui donna celle qui convenait le mieux à sa figure.... Il le fit tourner sur son propre centre; et comme pour l'exécution du mouvement de rotation, il ne faut ni pieds ni jambes, l’auteur du monde ne lui en donna point. »

— Voilà une platonique entrée en matière qui nous promet du curieux 1 fit le député.

— Continuons, reprit le professeur, et parlons de l’âme du monde.

Platon raconte que Dieu l’a composée « en mêlant l’essence indivisible avec la divisible, de sorte que des deux il ne s’en fit qu'une dans laquelle furent réunies les deux forces, principes des deux mouvements, l’un toujours le mime, l'autre toujours divers. Le mélange de ces deux essences était difficile, et ne se fit pas sans beaucoup d’art et d’efforts. » Les rapports des parties mêlées suivent ceux des nombres harmoniques que Dieu a choisis ainsi, afin qu’on n’ignorât pas de quoi et par quelle règle l’âme avait été composée

Ces rapports harmoniques sont les suivants, que je vous défie de comprendre : Dieu donc fit l'âme avant le corps. Il en plaça d’abord une première unité, qu’on peut représenter par 384. Ce premier nombre supposé, il est aisé d'en calculer le double, puis le triple, etc. Tous ces nombres, avec ceux qui en remplissent les intervalles et qui forment les sons, jusqu’au 36“" terme, doivent donner en somme 114 695. Par conséquent toutes les gradations de l’Ame font 114 695. Ainsi ces nombres marquent la distribution de l’Ame de l'L'nivers.

— Comprenez-vous î s’écria le député. Pour moi, je ne vois goutte dans ce galimatias.

— Vous n’êtes pas respectueux pour la philqsophie grecque, ré-

pondit le professeur; moi, je pense qu’on peut expliquer le texte de limée comme il suit.

Timée entend par la proportion harmonique celle des nombres qui représentent les consonnances de l’échelle musicale. Ccsconsonnances, chez les anciens, n’étaient qu’au nombre de trois ; le diapason ou l’octave, qui était dans la proportion double comme 2 à 1, 4 à 3 ; le diapente, ou la quinte, comme 3 à 2 ; le diatessarôn, ou la quarte, comme 4 à 3. Qu’on y joigne, pour remplir les intervalles de ces consonnances, les tons, qui sont dans le rapport de 9 à 8, et les demi-tons, dans le rapport de 256 à 243, on a tous les degrés de l’échelle musicale. Voyez le commentaire de Proclus, et Macrobe, de Somnio Scipionis.

Ce futPythagore qui trouva ces nombres harmoniques. On raconte que passant près d’une forge, il entendit des marteaux qui rendaient avec précision les consonnances musicales. Il les fit peser; et trouva que de ceux qui étaient à distance de l’octave, l'un pesait le double de l’autre; que de ceux qui étaient à la quinte, l’un des deux pesait un tiers de plus; et qu'à la quarte l’un pesait un quart de plus. Il fut aisé de faire les mêmes calculs sur les tierces, lestons, les demitons. Après avoir essayé par des marteaux, on essaya par une corde sonore tendue avec des poids ; et il se trouva qu’en chargeant d’abord la corde d’un poids pour lui faire rendre un son, il fallut le double de ce poids pour lui faire rendre l’octave; le tiers seulement pour la quinte, le quart pour la quarte, le huitième pour le ton, le dix-huitième, ou environ, pour le demi-ton. Ou plus simplement encore : on tendit une corde, qui prise dans toute sa longueur rendait un son; serrée au milieu de sa longueur, elle donna l’octave; dans son tiers, elle rendit la quinte; dans son quart, la quarte; dans son huitième, le ton; dans son dix-huitième, le demi-ton.

Comme les anciens définissaient l'Ame par le mouvement, la quantité du mouvement devait être pour eux la mesure de la quantité deTAme. Or le mouvement leur paraissait extrême à la circonférence du monde, comme dans une roue.

Pour comprendre comment ils évaluaient ces degrés de vitesse, imaginons une ligne droite allant du centre de la Terre au Ciel empyrée, et partageons-la selon les proportions de l'échelle musicale;

cette division donnera les degrés harmoniques de l’àme du monde. Soit le premier point du rayon fixé au centre, I, ou (pour éviter les fractions) 384. Le second, qui sera à la distance d'un tiers, sera 384 plus son huitième, ou 432. Le troisième sera 432 plus son huitième, ou 486. Le quatrième, étant demi-ton, sera à 486 comme 243 à 256, et donnera 512. Le huitième fera le double de 384 ou 768, ou la première octave : ainsi jusqu'au 36"' terme. Voici celte progression .

La Terre.

Mi 384 + 1/8 = 433.

Ré 432 + 1/8 = 486.

Ut 486 : 612 :: 243 : 2S5;

Si 612 + 1/8 — 576.

La. ....... . 576 + 1/8 = 648.

Sol 648 + 1/8 — 729.

Mi 768 + 1/8 = 864.

Ré 864 + 1/8 = 972.

Ut 972 : 1024 :: 243 : 250.

Si 1024 + 1/8 = 1152.

La 1152 + 1/8 = 1296.

Sol 1296 + 1/8 = 1458.

Fa 1458 : 1536 :: 243 : 256.

Mi 1536 + 1/8 = 1728.

Ré 1728 + 1/8 = 1944.

Ut 1944 : 2048 :: 243 : 256.

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