HOMÈRE
des rayons du Soleil, ni quand cet astre monte aux deux, ni quand il descend sous la Terre. « Plus loin, dans l'Océan même, et par conséquent hors des limites de la Terre, hors de l'empire des vents et des saisons, le poëte nous dépeint un pays fortuné qu'il nomme Elysion^ « pays où Ton ne connaît ni les tempêtes, ni T hiver, où murmure toujours un doux zéphir, et où les élus de Jupiter, arrachés au sort commun des mortels, goûtent une félicité éternelle'. »
Que ces fictions aient eu pour base une allégorie morale, ou la relation obscure d'un navigateur égaré; qu'elles soient nées en Grèce ou, comme Tétymologie hébraïque du nom des Gimmériens pourrait le faire présumer, dans l'Orient et en Phénicie, toujours est-il certain que les images qu'elles présentent, transférées dans le monde réel, appliquées successivement à divers pays, et embrouillées par des explications contradictoires, ont, pendant des siècles, singulièrement embarrassé la géographie et l'histoire : les voyageurs romains crurent reconnaître les Iles Fortunées dans un groupe d'îles à l'ouest de l'Afrique, désignées aujourd'hui sous le nom de Canaries. La fiction philosophique de Platon et de Théopompe sur l'Atlantide et la Méropide s'est perpétuée jusqu'à nos jours et sert encore de thème à des rêves historiques. Il est possible d'ailleurs qu'en raison des changements incessants qui s'opèrent dans l'équilibre de la surface terrestre et des mers, une ancienne île, vaste et peuplée, soit descendue autrefois au-dessous du niveau de la mer.
D'autre part, l'imagination aventureuse avait créé les Hyperboréens au delà des régions septentrionales où le vent prend naissance; d'après une singulière météorologie, on les croyait, par cette position, à l'abri du souffle glacé. Hérodote regrette de n'avoir pu en découvrir la moindre trace : il eût bien voulu demander de leurs nouvelles à leurs voisins les Arimaspes^ gens très-clairvoyants, quoique n'ayant qu'un seul œil ; mais on ne sut pas non plus lui indiquer la demeure de ceux-ci. Les îles enchantées, où les Hespérides gardaient les pommes d'or, et que toute Tantiqpité place à l'occident, non loin des îles Fortunées, sont parfois appelées Hyperboréennes par des auteurs très-versés dans les anciennes traditions. C'est aussi dans ce sens que Sophocle parle du jardin de Phébus, près de la
voûte des deux, non loin des sources de lanuU, c'est-à-dire du coucher du Soleil.
Aviénus explique la douce température du pays des Hyperboréens par la proximité momentanée du Soleil, lorsque, d'après les idées d'Homère, il passe pendant la nuit par TOcéan septentrional pour retourner à son palais dans l'Orient. Cette tradition antique, qui le croirait? n'a pas entièrement déplu à riiistorien le plus philosophique des Romains; Tacite rapporte aussi qu'au fond de la fîermanie, on assistait au véritable coucher d'Apollon au delà des eaux, qu*on distinguait les rayons de sa tête, qu*on y voyait même apparaître les autres dieux; enfin, ajoute-t-il : « Je croirais volontiers que, de même que le Soleil dans Torient fait naître l'encens et les baumes, sa plus grande proximité, dans les régions où il se couche, fait transpirer les sucs les plus précieux de k Terre, pour former le succin. > C'est, dit Malte-Brun, ce que les poètes avaient chanté longtemps auparavant ; c'est ce que dénotait la belle allégorie d'après laquelle le succin était les larmes d'or répandues par Apollon lorsqu'il était allé chez les Hyperboréens pleurer la mort de son fils Esculape, ou par les sœurs de Phaéton changées en peupliers ; c'est ce que dénote le nom grec de l'ambre jaune électron^ pierre du Soleil. Les savants grecs avaient, longtemps avant Tacite, dit que cette matière si précieuse était une exhalaison de la Terre produite et durcie par la force des rayons du Soleil, plus grande, selon eux, dans l'occident et le nord.
— Combien cette mythologie est singulière I fit la marquise.
— C'est toujours la nature traduite dans un langage métaphorique, répliqua le professeur de philosophie.
— Si l'on pouvait retrouver toutes ces idées anciennes, ajouta le capitaine de frégate, il y aurait de quoi passer de bonnes journées.
— Nous avons vu, dans nos diverses soirées, répondit l'astronome, la plupart de celles que la tradition écrite nous a conservées. On peut encore cependant leur ajouter quelques exemples plusspéciauxàla Terre. Ainsi, à propos du coucher réel du Soleil dansl'eau de la mer, dont nous parlions tout à l'heure, je rappellerai qu Ëpicure et toute son école enseignaient sérieusement que le Soleil s'allumait tous les matins et s'éteignait tous les soirs dans les eaux de l'Océan.