IV. Les états croisés de Syrie
Le longueur du conflit que nous venons d'exposer eut son contrecoup sui' la force dont les chi'étiens de Syrie avaient besoin pour résister à Tennemi extérieui\ Cette fois, il est vrai, les communes marchandes n'avaient que la moindre part de responsabilité; quelque importante que fût devenue leur action au cours de la lutte, ce n'était pas elles qui l'avaient provoquée, et elles n'y avaient pas joué le premier rôle. Mais leur tour allait venir. La rivalité des nations commerçantes les contestations soulevées par les questions des limites de leurs quartiei-s dégénéraient fréquemment en batailles sanglantes. Au cours de la pi-emière moitié du Xm® siècle, les Génois et les Pisans en vinrent plusieurs fois aux mains dans les rues d'Acre. En 1203, le cai'dinallégat Pierre de S. Marcello était anîvé avec beaucoup de peine à aplanir des litiges pendants entre eux-,^ en 1112, on put encore mettre fin pai* un arbitrage à une querelle issue d'une question de propriété ;2 mais, en 1222, l'hostilité toujoui*s latente éclata de nouveau avec plus de violence que jamais:^ battus tout d'abord pai' leui-s adversaires et obligés de céder le terrain, les Pisans allumèrent un incendie qui dévora une bonne paitie de la ville et, entre autres monuments, une tour ti*ès-haute et très-belle appai-tenant aux Génois. Ceux-ci commirent l'imprudence de quitter le combat pour courir au sauvetage de leurs propriétés. Les Pisans, soutenus par le roi, profitèrent de cette faute pour reprendi*e l'offensive et, à leur tour, éci'asèrent leui's adversaires. A la suite de ces événements, le gouvernement génois envoya une flotte en Syrie, mais il ne put cependant pas obtenir les indemnités qu'il réclamait en réparation des dégâts causés par l'incendie.* , Irrités, les Génois s'abstinrent pendant plusieurs années de visiter le port d'Acre, ce qui ne laissa pas que de se faire sentir sur cette place et dans tout le reste du royaume. L'empereur Frédéric II fit faire des démarches auprès d'eux pour les amener à reprendre le trafic: ils ne répondirent d'abord que par des plaintes au sujet des injustices commises à leur égard; à la fin, cependant, ils cédèrent et l'empereur leur assiu-a un bon accueil à Acre.^ En 1249, les hostilités recommencèrent entre les deux nations; on combattit pendant vingt et un joui*s avec toutes sortes de machines de
' Innoc. Ulf episL, éd. Bréquigny, et * Annal. Jan. p. 150; Roncioni, Mo-
du Theil, Diplom, ad res Francieas spec- rie pisane, dans V Archiv, stor. itàl. VI, 1,
tantioj 2« part., T. 1, p.408(cf.(?e«^/wMoc. p. 491; Tronci, Annali pisani p. 184.
ibid. p. 96, not 2). ^ I^ettre aux habitants d'Acre, datée
' LOnig, Cod. dipl. Bal. I, 2459 et s. de Catane, le 28 mars 1224, dans Winkel-
' Le baile vénitien fut appelé comme mann , Acta imp. ined. sœc. XUI, p. 241. arbitre, mais les Pisans refusèrent de se soumettre à sa sentence: Canale, Nuova storta di Oenova, II, 297.
344 Deuxième période, — L Fondation des colonies commerciales.
guerre; les Génois eurent le dessous; un de leui-s consuls même y perdit la vie. A la fin, Jean d'Ibelin, seigneur d'Arsour, bailli du roi de Chypre, s'entremit entre les combattants et obtint la conclusion d'une trêve dont la durée était fixée à trois années.^ Cette rivalité n'était d'ailleurs pas la seule qui ensanglantât les rues d'Acre: vers le milieu du Xin® siècle, les marchands de Montpellier eurent, avec les colons marseillais, des querelles qui, par la suite, mirent la division jusqu'entre les deux villes elles-mêmes.*
Au point de vue du nombre des combattants, de l'acharnement et de la durée de la lutte et de la gravité des résultats, tous les démêlé« que nous venons de relater n'étaient rien à côté de la grande guerre coloniale qui commença en 1255 et étendit ses ftireurs pendant plusieurs années sur la Syrie tout entière. Venise et Gênes avaient longtemps vécu en paix; en 1251, les deux républiques avaient encore renouvelé pour une durée de huit années un traité d'amitié dont l'objet était la solution pacifique des griefs mutuels.* En Syrie, la bonne harmonie avait existé entre leurs colonies, tant qu'elles travaillaient en commun à l'abaissement de l'influence des Hohenstaufen. Ce but atteint^ la jalousie qui sommeillait seulement dans les cœurs se réveilla. Pendant que Simone Malocello remplissait les fonctions* de consul de Gênes à Acre,* un Génois y fut assassiné par un Vénitien; ivres de vengeance, ses compatriotes coururent aux armes, envahirent le quartier vénitien et en maltraitèrent les habitants. Depuis cette époque, disent les Annales génoises, les Vénitiens nourrissaient une haine profonde contre les Génois, et il suffisait de la moindi'e des choses pour froisser leur susceptibilité toujoui"s en éveil.^ Une pareille situation devait aboutir à une guerre, mais les autres sources lui assignent une cause différente. Les terri-
* Contin. de GuiU. de Tyr, p. 437; * Vie et Vaissette, HisL de Languedoc,
Sanut. Secr. fidd, crue, p. 218; Epißt éd. du Mège, VI, 614 et ss. ; voy. Germain,
OdontSy dans d'Achery, Spieileg, HE, 627; Eist, du commerce de Montpellier I, 222.
GuiU. de Nangis, dans le Recueil des hist ^ Annal, Jan, p. 238; Lib, jur. I, 1090
de France, XX, 868. Le motif pour le- et se., 1099 et s.
quel les derniers chroniqueurs rapportent ^ Le nom de son coUègue est illisible
ce détail, c^estqu^à cette époque, Saint Louis dans le manuscrit des Amiales que Pertz
se trouvait à Chypre, occupé des prépara- avait sous les yeux (p. 238) ; Malocello
tifs de son expédition en Egypte, et fut deux fois consul: une première fois
qu'ayant besoin de vaisseaux il en fit de* en 1249, avec Giov. di Bolgaro, et une
mander à Acre; mais il ne put en avoir, seconde fois en 1250 avec Ogerio Ricci
en partie précisément à cause de la que- (Ârek. de V Or, lot. U, 2, p. 215, 222):
reUe qui se s'y débattait. Le silence des c'est la raison pour laqueUe la date de
chroniques génoises sur cette grave af- ce meurtre n'est pas absolument certaine,
faire s'explique facilement par ce fait ^ Annal, Jan, p. 238. que les Génois y avaient eu le dessous.