‹ Histoire du commerce et de la navigation à Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise (volume 3)Chapitre 60 sur 141 · II · texte numérisé non relu

II

Il faut cependant remarquer que dans ces deux périodes de 1696 à 1706, 1l n'y eut aucune diminution dans nos expéditions de vins. Pareillement, après le traité de Methuen, de 1706 à 1726, par exemple, on ne voit aucun ralentissement sensible dans ces sortes d’affaires, en dépit des calamités de 1709 ! et de l'accroissement considérable de la consommation des vins de la Péninsule chez nos voisins? ; quelques années même

1 Le parlement de Bordeaux écrivait à Louis XV, le 4er juillet 1767, Ja lettre suivante, dont nous ne retrancherons rien que la péroraison et la formule de la fin : « Sire, quelque attendrissant que soit pour votre cœur paternel le tableau de la misère de vos peuples, il est du devoir de votre parlement de le présenter aux pieds de votre trône et de solliciter de votre justice des secours proportionnés à leurs besoins. Les vins forment le principal revenu de cette province ; de leur exportation facilitée ou suspendue dépend l'aisance ou la ruine des propriétaires ; la culture des vignes exige des avances très-considérables, et la vente des vins, toujours incertaine, est nécessairement liée à l’état du commerce.

« Que de pertes immenses n’a pas éprouvées ce commerce dans la dernière guerre ! et malgré la gêne, la contrainte et la pauvreté de vos sujets, que d'’efforts patriotiques n’ont-ils pas faits pour acquitter les subsides! Votre parlement, Sire, ne peut vous dissimuler que le retour de la paix n'en a pas ramené les douceurs : le commerce de cette capitale est encore sans activité, plusieurs vaisseaux sont dans ce port exposés en vente; leurs retours, depuis plusieurs années, ne rapportent aux armateurs qu'un état de leur perte; les constructions ont cessé ; les débouchés ne sont plus les mèmes; les colonies qui nous restent sont ouvertes à la cupidité des étrangers; les denrées ne se vendent plus, ou le prix qu'on en retire ne dédommage pas des frais. Cependant les impôts sont excessifs, et vos peuples sont épuisés.

« L'intempérie des saisons dans cette province aggrave encore la calamité publique. Tous les fruits de la terre ont été successivement détruits ou altérés; l'hiver de 1766 peut être comparé, par ses effets, à celui de 1709 ; la moitié des vignes a été arrachée par une suite naturelle du dépérissement du commerce; la disette des vins n’a pu même en procurer la vente, ct, par surcroît de malheur, les gelées viennent d'enlever les espérances de la récolte prochaine. »

? « Le Portugal et l'Espagne fournissent vingt mille tonneaux de vin à l'Angleterre, la France n'en fournit pas mille; cependant je suis sûr que les Anglois préferent les vins de France à tous les autres : la raison de cette dif-

présentent de l'augmentation, et, au fait, jusqu’en 1786, les vins de France semblent, dans tout le siècle qui prend fin vers cette date, n'avoir pas cessé d’être demandés dans la Grande-Bretagne et en Irlande, contrairement aux appréhensions d’un administrateur bien à portée de juger les choses. Il paraît même que, depuis lors, l’exportation n’a fait que s’augmenter, et la cause déterminante de cette progression ne peut évidemment être autre que le traité conclu sous l'influence des idées dont Turgot avait été le plus glorieux représentant.

Ce traité, tant conspué, tant calomnié par les prohibitionnistes ou les protectionnistes d'aujourd'hui (car il y en a encore et beaucoup), fut pour Bordeaux une source de richesses. C’est ce traité, encore plus libéral que celui de 1860, qui renforça notre marine, déjà si florissante pendant le cours et à la suite de la guerre d'Amérique. L'Assemblée constituante fut fidèle à cette politique libérale dans le tarif de 1791; mais la guerre rompit ses desseins. La Convention, en haine de l'Angleterre, hé- .

férente consommation se prend dans ce qu’on a touché cy-dessus des droits de sortie et du retardement. Il y a une autre raison, qui est le défaut d'un règlement de commerce : nos vins payent cinquante livres sterling, ou quatre cents écus, par tonneau, pour entrer en Angleterre, pendant que ceux de Portugal et d'Espagne ne payent que vingt et une livres sterling. » (Mémoire sur les vins par rapport à la culture des terres et au commerce, conservé dans les Archives du département de la Gironde, carton 533.)

1 a Les vignes, disait M. de Tourny, lorsqu'il sollicitait du Conseil des défenses d'en planter, les vignes ruineront dans peu toute la Guienne. Cette denrée n'est pas d’une absolue nécessité : les eaux-de-vie qu’on tire de ces vins n'auront jamais un cours bien réglé ; et cependant le goût de l'agriculture se perd, la population diminue. » (Essai historique sur l'administration de Monsieur le Marquis de Tourni, etc., par M. Marie de Saint-GeoYgez. À Bruxelles, M. Dcc. Lxxx11., in-8°, p. 16, 17. Cf. Bernadau, Le Viographe bordelais. À Bordeaux, 1844, in-8, p. 52.)

rissa notre commerce de probitions; les anciennes idées de Colbert reprirent faveur, et les révolutionnaires semblèrent prendre à tâche de restreindre les relations commerciales, au lieu de les étendre, pour le plus grand bien de la nation, comme l'avait tenté Turgot et comme l'avait démontré si clairement Adam Smith.

En somme, on ne peut s'empêcher de gémir, en considérant Montesquieu et Turgot au milieu du siècle qui les vit naître, et en pensant au sort réservé à leurs idées. L'un trouvait dans ses méditations et son génie la notion la plus vraie de la liberté politique; l’autre, heurtant de . front les préjugés reçus, appliquait avec sagacité les doctrines qui font aujourd'hui les nations prospères; et pourtant ils ont été méconnus d’abord dans leur propre patrie‘, au point qu'il a fallu près de soixante-dix ans

t L'intendant Boucher écrivait, le 18 avril 1727, au contrôleur général : « J'ai reçu, avec la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 7 du présent mois, le placet présenté par le sieur de Montesquieu, pour demander la permission de planter en vignes trente journaux de landes qu’il a acheptés lé 24 décembre dernier, et le mémoire par lequel il prétend justifier que l'arrêt du Conseil, du 27 février 1725, qui défend de faire de nouvelles plantations en vignes dans la généralité de Guienne, est contraire au bien de cette province et du royaume.

« Comme le sieur de Montesquieu a beaucoup d'esprit, il ne s’embarrasse pas de traiter des paradoxes, et il se flatte qu'a la faveur de quelques raisons brillantes, il lui sera facile de prouver les choses les plus absurdes. Je vous prie de me dispenser de répondre à son mémoire et d'entrer en lice avec lui; il n’a d’autres occupations que de chercher des occasions d'exercer son esprit. Pour moi, j'ai des choses plus sérieuses qui doivent m'occuper, et je me contenterai de vous dire qu'avant qu’il eût fait cette acquisition, et même avant que l'arrêt qui a défendu la nouvelle plantation des vignes eût été rendu, il était du sentiment commun de toute la province que non-seulement il ne falloit pas souffrir qu’on plantât de nouvelles vignes, mais qu'il auroit été à souhaiter qu’on arrachât au moins un tiers de celles qui avoicnt été plantées depuis 1709. Son intérèt personnel le fait aujourd'hui changer de langage, et non de sentiment, car je suis persuadé qu’il est toujours dans les mêmes principes, et que

pour leur former en France une majorité d’adeptes. Ailleurs, au contraire, et tout de suite, des disciples nombreux se sont groupés autour de leur nom, comme autour d'un drapeau; ils ont fait fructifier leurs idées et sont devenus grands hommes eux-mêmes, en s'inspirant de ces grands esprits.

le mémoire qu'il vous a présenté est un jeu d'esprit dont il connoît mieux que personne la fausseté. Mais il ne doit pas être écouté, et il y a beaucoup moins de raison de lui accorder la permission qu'il demande, qu'à une infinité de personnes qui voudroient planter en vignes des terres qu'ils possèdent depuis longtemps ; et pour peu qu'on s’écartât de l'exécution de l'arrêt du Conseil auquel vous m'avez ordonné de tenir la main par votre lettre du 2 mars dernier, le peu de terres labourables ou prairies qui restent dans cette province, du moins aux environs de cette ville, seroient bientôt converties en vignes.

« Le sieur de Montesquieu n’a achepté les terres qu'il veut mettre en vignes, qu’au mois de décembre dernier. Si effectivement elles n’étoient propres qu’à la vigne, il ne devoit pas en faire l'acquisition, puisqu'il n’ignoroit pas la disposition de l'arrêt du 27 février 1725, qui défend ces sortes de plantations. Il peut les mettre en bois ou en faire tel autre usage qu’il trouvera plus convenable, sans pouvoir se plaindre du peu de revenu qu'il en tirera, puisque toute cette acquisition ne lui revient qu’à 60 livres une fois payées, et 2 deniers d’exporle et 4 sol de rente par journal. Il a encore acquis soixante-dix autres journaux au même endroit, qu'il m'avoit pareillement demandé de pouvoir planter en vignes, et il ne s'est restreint aux trente journaux pour lesquels il vous demande aujourd'hui la permission, que parce qu’il a reconnu que la demande de cent journaux paroîtroit exorbitante; mais il se flatte que si on lui permettoit d'en planter d'abord trente, il pourroit obtenir la même permission pour le reste, parce qu’il ne conviendroit plus de l’obliger à planter du beis dans le surplus, à cause du préjudice que sa vigne en pourroit recevoir. J'ai l'honneur, » etc. (Archives du département de la Gironde, carton 522. Dans le sui vant se trouvent deux mémoires, dont l’un semble être celui de Montesquieu.)

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