LIVRE TROISIÈME
C'était une singulière idée que celle de régler provisoirement ce qu'il y a, ce semble, de moins provisoire au monde, les articles de foi. Mais si l'Intérim renfermait des concessions importantes, telles que le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces, il y avait aussi beaucoup de points sur lesquels Charles- Quint n'aurait pu céder sans donner les mains au renversement du romanisme. Sur ceux-Ui donc, il n'y avait concession que dans le fait de les présenter comme provisoires ; mais cela seul était encore une insulte à l'Église, une insulte au pape, car il y en avait peu qui ne fussent depuis longtemps des articles de foi, et qu'un catholique fût libre de ne pas regarder comme définitivement réglés.
Aussi arriva-t-il ce qu'on aurait dû prévoir : personne ne fut content. Les évêques les plus dévoués à l'empereur ne pouvaient se dissimuler qu'il n'eût largement outrepassé les bornes raisonnables du pouvoir civil. Comme prince, il avait le droit de laisser les protestants libres ; mais faire un choix dans ce qu'ils auraient k croire ou à ne pas croire, leur accorder certains points plutôt que d'autres, c'était trancher du pape, et faire, tout en prétendant rester catholique, ce que Henri VIII avait fait en cessant de l'être. D'ailleurs, les rédacteurs du décret ne s'étaient pas même astreints k suivre exactement les canons arrêtés k Trente ; le chapitre de la Justification, surtout, semblait écrit par Luther. Que signifiaient ces renvois à un concile futur, puisqu'on traitait comme non avenus les décrets d'un concile tout récent? L'empereur entendait-il donc qu'on revît aussi ces mêmes décrets? C'était impossible, disait-on, c'était absurde , puisqu'il avait lui-même reconnu la léga-
lité et conséquemiuent rinfaillibilité de l'assemblée, aussi loDgtemps qu'elle n'avait pas quitté Trente. — Et si les catholiques parlaient ainsi en Allemagne , sous la main de Charles-Quint, c'était bien autre chose en Italie.
En s'aliénant les catholiques, qu'avait-il gagné chez les protestants? Rien, ou k peu près rien. Si l'Intérim leur plaisait comme acheminement à une rupture avec le pape, ils n'y trouvaient, au fond, aucune satisfaction. Ces quelques concessions que leur faisait l'empereur, qu'était-ce en comparaison de ce qu'il n'avait pas voulu ou pas pu leur accorder? Le mariage des prêtres ne les réconciliait pas avec la suprématie du pape ; l'autorisation de communier sous les deux espèces ne leur rendait pas plus aisé de croire à la messe, aux sept sacrements, à l'invocation des saints, à beaucoup d'autres choses nécessairement conservées dans l'Intérim. Enfin, ils savaient que l'Église ne reconnaîtrait jamais à l'empereur le droit qu'il venait de s'arroger, et ils ne pouvaient lui savoir beaucoup de gré de leur avoir donné ce qui rie lui appartenait pas.
Tous les yeux se tournaient vers Rome. On s'attendait à une explosion terrible, et l'empereur n'était probablement pas des moins inquiets. Il avait touché aux choses de foi ; il n'avait pas même respecté les décisions légitimes du concile ; il pouvait être excommunié sans qu'aucun catholique sincère et conséquent eût moyen