‹ Histoire du Concile de TrenteChapitre 54 sur 138 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

clantus, était allé jusqu'à traiter d'impie l'idée d'égaler la Tradition à l'Ecriture.

Dans une dernière assemblée préparatoire, le cardinal Del Monte fit un discours dans lequel, après force louanges à la sagesse et à la science des Pères, il in- . sistait adroitement sur la nécessité de n'avoir, dans la séance publique, qu'un cœur, qu'une âme, et surtout .qu'une voix. Comme oo-ne s'y fiait pas encore, le car*- "dinal de Sainte-Croix appela en particulier ceux qui s'étaient montrés les moins dociles sur l'article de la Vulgate, et les conjura de nouveau de ne pas troubler, par un imprudent veto, l'harmonie imposante de la votation publique.

La session eut donc lieu le 8 avril 1546. Il s'y trouva cinq cardinaux et quarante-huit pr^ats. Les exhortations des légats n'avaient pas été vaines ; aucune protestation n'eut lieu. Seulement, au lieu de répondre : J'approuve (placet), l'évêque de Chioggia répondit : J'obéirai, Un autre évêque renouvela, mais par écrit, la demande que l'on joignît aux titres du concile celui de Représentant l'Église universelle. Deux autres, enfin, déclarèrent qu'ils ne demandaient pas, pour le moment, l'adoption de ce titre, mais pourvu qu'il demeurât entendu que le concile le prendrait quand bon lui semblerait.

Malgré l'heureuse issue de la séance publique et l'incontestable légalité des décrets ainsi admis, on était assez effrayé d'avoir tranché du premier coup tant de questions si controversées et si graves ; on ne savait trop, en particulier, si le pape n'en serait pas effrayé aussi. En lui envoyant les décrets, ses légats ne lui cachèrent pas qu'ils étaient loin d'avoir une confiance entière en la

170 HISTOIRS DU CdNCItC OE TRENTE

solidité de ee qu'on venait de bâtir ; ils rengageaient presque à différer, de peur de se bOttiprôÉiettre, la confirmation et la publication de ces premiers actes. Mais le pape n'était pas hbmmfe à s'inquiéter pour si peu. Les décrets M convenaient : c'était assez. D'ailleurs, ce qui pouvait leur manquer d'auloritéi n'allait-il pas le leur donner en les confirmant? — Il les confirma donc, et tout fut dit.

Tout était dit, en effet, au point de vue romain, puis-" qu'il n'y a rien au-dessus d'un concile général approuvé par un pape. — Bh réalité , qii' avait-on gagné?

Pour lé présent, rien. ~ On avait donné aux protestants le spectacle des nombreuses incertitudes au sein desquelles vacillaient les bases métnes de la foi qu'on prétendait leur itnpOèer ; On s'était heurté; dès l'entrée, à des questions où il âVàit fallu laisser voir que la tradition même était pout eux ; bri avait prononcé, enfin. Sur dëut points, peut-être sur tt*dis; dans un sens qui n'avait encore été celui d'aufcune uni^efsité, d'aucun théologien de quelque valeur.

Pour l^avenir, beaucoup. -^ « La fortune aide ceux qui osent, » disaient les anciens ; et ce il' est pas moins vrai dans le monde des idées que dans celui dfe la politique du des armes. Tout principe hardiment posé, totit enseignement qui se fixe, acquiert, par là même, une atiioHté presque indépendante de la solidité ou de la fràpitë des bases. Dans une déroute, qu'un seul hotome ë'ai-rête, et il pourra arriver que tous s'arrêtent. Dans un ruisseau qui charrie une foule de corps incohérents, qu'un seul se fixe, et vous avez une île qui durera peutêtre plus que les anciens bords du ruisseau. Ainsi s'est faite, ainsi continue k se faire la foi romîiine. Jusqu'en

1546, quoiqu'un cevtaip noiphre d^ peints pç^rus^eut fixés, pe n'était epçore, en réalité, qu'un grand fleuvq où nageaient jes éléments du terrain futHr. Qu'un seul s'arrêtât, ne fût-ce qu'un brin d'herbe, et ^out i^i^\ fait. Mais ce brin d'herbe, pu le prendre? A quqj ftccrocher, qu'on nous p^rdpnnfi^ce mot, l'idée de l'égalité de la Tradition et de l'Écriture ? Car c'était nécpssîiirement par \k qu'il fallait commencer, et, (ant que ce point aurait flo^é, pp n'apruU jamais eu qp'upe ile flottante. A quoi? Le concile ne Tapas 4it> et i} aurait été bien en pein§ de le dire. Il a supposé |a chose admise, démontrée, incontestable... La génératîpn cpn-r

temporaine a dou^é e^ §'est tue; la suivante a cru

Mais la question, l'éternelje question, c'est de savoir si un homme de sens peut sérieusemept admettre, sur la foi du concile, ce qne les présidents mém^s du concile n'admettraient qu'en tremblant et tout Pf^l^^ 4e l§ur audace.

Cependant, malgré la proclamation solennelle qu'on en avait faite k Trente, le pape venait d'ordonner la publication des décrets comme si elle eût été encore à faire, et que, sans son concours, elle ne signifiât rien.

Nous avons dit ailleurs combien cette position était fausse. Nous avons fait observer que, quo| qu'on fasse pour éluder la question, elle présente, si nous nous transportons k l'époque de 1^ tenue du concile, des difficultés insolubles. Ce qu'on redoutait le pliiS) c'était

172 âlSfOlRE DD CONCILE DB TRENTE

d'être -amené à s'expliquer. Le pape eût tremblé à Tidée de provoquer des manifestations cpmdne celles de Bâle et de Constance, où on avait déclaré pouvoir se passer de la sanction pontificale; le concile, de son côté, ne se souciait ni de rompre avec le pape, car l'Église avait plus que jamais besoin d'utf chef, ni de se soumettre ostensiblement à ce chef, car c'eût été renoncer ù toute influence hors d'Italie. De là le compromis tacite (}uiallait unir Rome et Trente. Les gens qui, au fond, s'entendent le moins, sont souvent ceux qui s'entendent I0 mieux en apparence. Un ami avec qui vous êtes gêné- ^ ralement d'accord, vous ne craignez pas de le quereller sur quelques points ; une personne dont vous vous seji- tez séparé par des dissentiments profonds, vous évitez ■ de loucher à ce qui pourrait lui déplaire, et rien n'empêche, à l'extérieur, qu'on ne vous croie amis intimes." Pour plus de précaution, le pape ordonna aux légats de lui communiquer, avant la votation définitive, tous les projets, de décrets, ou, pour mieux dire, tous les amendements discutés dans l'assemblée, jcar les projets eux-mêmes devaient.venirile Rome. Les légats, autant que possible, ne laisseraient voter qu'après que le papeaurait répondu ; ce serait à eux d'empêcher qu'on votât rien de contraire à ses vues, et, de celte manière, tout conflit serait évité. Bien entendu, d'ailleurs, que 1-ar-^ rangement resterait secret, et que les décrets seraient censés ne partir pour Rome qu'après la session dans laquelle on lés aurait promulgués. Dût-on ne saitver que les apparences, c'était beaucoup, c'était tout.

Mais il y avait aussi des choses dans lesquelles oh oe pouvait plus les sauver. L'empereur restait à l'écart. Son silence, ses paroles, tout était affront pour le pape.

Page 1