‹ Histoire du Concile du Vatican (volume 5)Chapitre 64 sur 140 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Agitations à propos du Concile. Leurs causes. Pays où elles se produisent.

Les conciles œcuméniques apparaissent dans l'histoire comme des événements qui préoccupèrent tout l'univers. L'extraordinaire importance de ces assemblées résulte de leur nature même. Elles réunissent tous les évoques de l'Eglise catholique, c'est-à-dire du monde entier; elles délibèrent sur les affaires les plus importantes de l'Eglise et de l'humanité, et leurs décisions sont destinées à exercer une profonde influence. Un concile œcuménique doit intéresser vivement tous les catholiques qui prennent une part active à la vie de l'Eglise.

Toutefois, l'agitation provoquée par un concile provient moins des sympathies que des hostilités qu'il rencontre. Car il est inévitable qu'un concile ait des adversaires. Sans parler des ennemis de l'Eglise qui sont, par le fait, les ennemis des conciles, à maint catholique indifférent et tiède le concile pourra déplaire par cela seul qu'il constitue une manifestation extraordinaire de la vie de cette Eglise dont les institutions ordinaires lui sont déjà importunes. De plus, le concile exige des catholiques qu'ils fassent un acte de foi à sa direction surnaturelle par le Saint- Ksprit, et qu'ils soient prêts à soumettre leur intelligence à ses décisions dogmatiques. // Alors même que de tels catholiques n'entameraient pas spontanément une lutte ouverte contre un concile, ils se trouvent tout disposés à rejoindre quiconque les invitera à cette lutte.

Ces difficultés viennent de la nature même de tout concile, et en sont inséparables. Mais, de plus, des circonstances particulières suscitent souvent une très vive opposition aux conciles et leur attirent les plus violentes attaques : tel le devoir qui leur incombe souvent de condamner des doctrines chères à ceux qui les ont publiquement professées et défendues. C'était bien le cas pour le concile du Vatican, et cette même question qui divisait ses membres en deux partis (i) fut aussi l'occasion des attaques qu'il eut à subir du dehors.

Le concile du Vatican était, en effet, le premier concile œcuménique tenu depuis 1682, depuis la fameuse Déclaration du cierge français qui affirmait la supériorité du concile sur le Pape, et niait l'infaillibilité pontificale. La crainte de voir le concile condamner les doctrines gallicanes avait jeté leurs tenants dans l'opposition.

L'idée que le premier concile œcuménique rejetterait ces doctrines ('tait dans l'air, comme l'a écrit Msr Dechamps au Père Gratry : et voilà pourquoi, à la première annonce d'un concile, Mgr Maret, partisan de ces doctrines, et pressentant les dangers qu'elles couraient, avait composé son ouvrage pour les défendre. Aussi le jour où dans le concile on envisagerait sérieusement l'idée de condamner le gallicanisme, on devait rencontrer une vive résistance, et on devait l'attendre d'abord de la France, où cette doctrine était née et gardait encore plus d'un partisan. //

A la France vint se joindre l'Allemagne, et avec elle la Suisse allemande; car, [tour le mouvement des idées, ces deux nations semblent n'en former qu'une. Les doctrines gallicanes, nous l'avons déjà montré (2), étaient passées de France en Allemagne : elles s'y étaient même fortifiées sous

(1) Voir II' volume, pp. 83, 171, 333.

(2) Voir 11° volume, p. 327 sqq.

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l'influence des idées rationalistes et libérales, et avaient assez profondément pénétré certaines classes de la société. Aussi la lutte contre le concile y fut-elle plus violente et plus générale que dans la patrie même du gallicanisme. Le foyer de la résistance se trouva être Munich, où, dès avant le concile, comme l'écrivait un évêque au Pape (i), s'était formée toute une école hostile à l'autorité du Saint-Siège.

Hors de France et d'Allemagne régnait le calme : que si parfois un acte hostile venait troubler la paix, ce n'était qu'un fait isolé et passager. Dans les débats sur la définition de l'infaillibilité, les opposants rappelèrent sans cesse l'agitation qui s'étendait si largement autour d'eux, et les dangers que la définition risquait de multiplier pour les catholiques. À quoi les partisans de la définition répondaient qu'ils ne devaient pas se laisser influencer par une petite fraction de catholiques, et ils rappelaient combien de pays chrétiens désiraient la définition. Ils rangeaient dans cette catégorie, nous le verrons plus tard, hors d'Europe les possessions espagnoles et portugaises de l'Amérique du Sud avec leur grand nombre de catholiques, les pays de l'Asie avec leurs néophytes, et, en Europe, l'Italie, l'Espagne, la Grande-Bretagne, la Belgique et la Hollande.

Dans le récit des agitations provoquées par le concile du Vatican, nous ne nous occuperons que des milieux catholiques. 2n"ous n'en finirions pas si nous voulions examiner et discuter les attaques des protestants contre le concile. Elles étaient d'ailleurs à attendre.

Il faut dire que, çà et là, le concile fut salué avec bienveillance, même par des protestants» Le protestant écossais Urquhart prit même fait et cause pour la définition de l'infaillibilité pontificale, et démontra contre Mgr Dupanloup que tout catholique, s'il voulait être logique, devait admettre

(1) Voir I" volume, p. 56.

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cette doctrine. // De l'ouverture du concile à son ajournement, le journal anglais The Spectator jugea toujours très favorablement le concile.

Mais, par ailleurs, les protestants, qui estiment que le principe de la hiérarchie et surtout l'autorité dogmatique sont inadmissibles, qui ne peuvent même concevoir exactement ce qu'est le gouvernement surnaturel de l'Eglise, pouvaient - ils comprendre un concile qui impose ses enseignements sous peine d'anathème, et comment ne devaient-ils pas juger la prétention du concile ou du Pape à l'infaillibilité?

Voici, comme exemple d'appréciation protestante sur le dogme de l'infaillibilité pontificale, les commentaires par lesquels la Xorddeutsciie Allgemeine Zeitung accueillit la définition : « Rien ne prouve mieux, » dit-elle, <c jusqu'où peut s'égarer l'esprit humain que ce document, où l'on affirme que le Pape de Rome ne peut pas se tromper. C'est à peine si l'on atténue la monstruosité de cette affirmation quand on ajoute que cette infaillibilité appartient au Pape uniquement a quand il agit comme docteur suprême » de tous les chrétiens », et qu'il statue sur des points de dogme ou de morale. Puisqu'il appartiendra toujours au Pape, et à lui seul, de juger quand il exerce la susdite fonction et de déterminer le domaine de la foi et de la morale, on conçoit quelle extension Rome entend donner à cette idée déjà si large en elle-même. Quant aux preuves de cette infaillibilité, elles sont encore plus étonnantes, s'il est possible. On se contente, en somme, d'affirmer que le Pape est le successeur de Pierre, sur qui le Christ a voulu bâtir son Eglise et pour qui il a imploré la bénédiction du Père céleste. Or, l'Évangile même nous apprend combien souvent et lourdement, même après cette prière, Pierre s'est trompé et combien de remontrances, douces et sévères à la fois, il s'attira de la part du Christ. Comment le Pape peut-il donc

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bien fonder son infaillibilité sur sa prétendue qualité de Vicaire de cet apôtre? Et nous ne parlons pas des erreurs et des fautes grossières où sont tombés ces papes qui se prétendaient, eux aussi, Vicaires du même apôtre, erreurs portant précisément, tout le monde le sait, sur des matières de dogme et de morale. // Cette prétention monstrueuse forme, avec l'argumentation qui l'étaie,un colosse aux pieds d'argile; et, qu'on le veuille ou non, il faut reconnaître que le pontificat romain, alors même que, par une telle affirmation, il croit avoir donné le plus haut développement à sa puissance, ne change rien à la situation. Aussi, pensons-nous, la définition de l'infaillibilité sera un Mane Tecel que le Vatican écrit lui-même sur ses murs. Et, cette conviction nous le fait involontairement espérer, l'effondrement des arrogantes prétentions romaines va suivre leur élévation ; le temps ne tardera plus où les communautés chrétiennes, séparées par ces prétentions, s'uniront de nouveau, au moins dans une communauté de sentiments (i). »

Les étranges erreurs sur les doctrines et l'organisation du catholicisme, que commet l'auteur de ces lignes, ne pouvaient que lui être communes avec la plupart des publicistes protestants. Qu'on s'imagine, dès lors, quelle somme énorme d'affirmations et d'attaques insensées, ils n'ont pas dû publier chaque jour sur le concile pendant les sept mois qu'ils remplirent les journaux de ces questions !

(1) Voir Allgsmeine Zeitung, 1870, p. 1106.

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