‹ Histoire du diocèse de BayeuxChapitre 74 sur 161 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Hôpital-général de Caen. — Établissement provisoire. — Fondation de l'hôpital Saint-Louis. — Communauté des dames hospitalières.— Hôpital-général de Vire.— Origine des différents hospices de Bayeux. — Hôpital-général de cette ville. — Association charitable pour le service des pauvres.

Hôj.i mi générai Dès l'aimée 1541, on avait lenlé, à Caen, de réprimer le vagabondage, et d'organiser les ressources de la charité. Un bureau d'assistance , des quêtes hebdomadaires , la mendicité interdite sous peine du fouet: tels furent les moyens mis en œuvre par M. de Bras, lieutenant au bailliage, pendant sa longue administration. Us n'obtinrent qu'un succès éphémère. Au mois de mai 1655, la ville de Caen se trouvait, comme par le passé, surchargée d'indigents. Le duc de Longueville, gouverneur de la province, fit décider, par une assemblée générale tenue à l'hôtel de ville, que les mendiants vagabonds seraient expulsés

ou renfermés dans la tour Clialimoine (1); que les pauvres malades seraient transportés à l'Hôtel-Dieu, et les pauvres valides réunis en lieu sûr pour y être appliqués au travail; que les vieillards décrépits et autres incurables seraient secourus à domicile; enfin, que les enfants pauvres des deux sexes auraient pour asile la maison des Petits-Renfermés. Cette maison, située derrière le jardin de l'Hôtel- Dieu, dont elle était en quelque sorte une dépendance, avait été fondée en 1630, avec le concours des échevins, par l'abbé Garnier. Il est étrange que Huet ait oublié le nom de ce vertueux ecclésiastique. M. de Bernières, auquel il attribue la fondation, n'y eut qu'une part secondaire.

Conséquemment aux sages résolutions adoptées à Etabiiss.-m.MU l'hôtel de ville, les pauvres furent enfermés dans la ,,rov,sni"' tour Cbatimoine en 1666, et à la Gobelinière en 1668 (2). La Gobelinière, qui était une succursale de l'Hôtel-Dieu, située dans la paroisse de Vaucelles, fut donc le berceau de l'hôpital-général. Des lettrespatentes de 16o6 et de 1659 avaient pourvu à l'organisation de cet établissement. On lui avait donné pour administrateur un ecclésiastique séculier, un magistrat , un échevin , un avocat et onze notables pris dans les onze paroisses de Caen. Il devait avoir pour fonds de subsistance les aumônes de la ville, des particuliers, des corporations et des communautés, la moitié des amendes de police, le quart des mar-

(1) Tour située à l'une des extrémités de la ville, sur la paroisse Saint-Martin.

1 Voir l'Introduction , page lu.

chandises confisquées, un droit d'installation imposé à tous les offices de judicature et de finance, le travail des pauvres, quelques droits sur les boissons. Fondation Après bien des contestations, l'emplacement défi-

de

îh.vt.st-Louis. nitif de l'hôpital fut choisi près de l'église Saint-Jean, sur un terrain appelé la Foire du Pré, qui appartenait à l'Hôtel-Dieu, et que l'on fieffa moyennant six cents livres de rente. Les bâtiments, commencés en 1675, étaient en état de recevoir les pauvres le 46 août 1678. L'église, à la construction de laquelle on employa la charpente , les piliers et les vitres du prêche , fut dédiée, en 1690, à saint Louis, roi de France, et à sainte Elisabeth , reine de Hongrie.

On cite au premier rang, parmi les nombreux bienfaiteurs de l'hôpital - général , les deux familles de Bernières-Gavrus et de Bernières-Louvigny ; Mgr de Nesmond ; l'abbé Cally, curé de Saint-Martin ; M. de la Croisette , gouverneur du château ; Mmes de Renti et de Cauvigny; M. de Malherbe du Bouillon; MM. les intendants. Toutefois on peut dire, sans exagération ni flatterie, que la fondation de l'hospice fut, à proprement parler, l'œuvre de M. Gavrus de Bernières, neveu de M. Jean de Bernières, auquel il avait succédé dans la charge de trésorier de France. Il n'y eut sorte de sacrifices qu'il ne s'imposât pour mener à bonne fin une entreprise hérissée d'obstacles; il ne fallut rien moins que son courage et sa persévérance pour en triompher. On le vit plus d'une fois travailler de ses propres mains à la construction de l'édifice, confondu avec les ouvriers, auxquels il servait de manœuvre. En échange de tant de bienfaits , il

demanda par testament que l'hôpital lui fournît un linceul , et que son corps fût porté par quatre pauvres au cimetière commun. Ce dernier vœu de son humilité ne devait point être exaucé : l'hôpital lui réservait une place d'honneur au milieu de son église. Il mourut à l'Ermitage des Ursulines, en 1691.

M. de Bernières avait craint un moment que son entreprise ne fût arrêtée par l'épuisement des ressources; il s'adressa au P. Eudes, et sollicita l'aumône de son éloquence. Cinq sermons, que celui-ci prêcha dans l'espace d'une semaine, procurèrent des secours abondants, sur lesquels on n'osait plus compter. En 1711, l'hospice eut à traverser une crise encore plus redoutable : il se trouva réduit à une telle extrémité, que l'on était sur le point de congédier les pauvres. Dieu lui suscita de nouveaux protecteurs. Mme de Prémont et ses fils, l'abbé de Prémont et M. de Dampierre employèrent à sa restauration une partie de leur fortune. Qu'ils sont riches devant Dieu, ceux qui se dépouillent pour une si noble cause !

L'hôpital était séparé du canal Robert, d'abord, par les murs de la ville , et au-delà, par une langue de terre dont la ville avait fielïé une partie à l'abbé Huet, notre illustre compatriote. Mgr de Nesmond lui écrivit pour le prier de céder « ce petit quartier, afin qu'on pût laver les lessives en cet endroit. » Rien de plus touchant que l'empressement du bon évoque à demander pour ses pauvres ce qu'il ne pouvait leur accorder lui-même, l'eau indispensable à leurs besoins. Il obtint ce qu'il désirait; car nous lisons dans les annales manuscrites de l'hôpital Saint-Louis

Communnulc des dame

que la buanderie fut construite en 1679, contre le mur de la ville, à travers lequel on ouvrit un passage. Un quai fut dressé le long de la rivière, « pour la commodité des lessives. »

Quelque importance que le clergé et les fidèles pitaiière». attachassent à la conservation de l'hospice, quelque grand que fût le zèle de ses administrateurs, M. de Bernières comprit dès l'origine qu'une congrégation pouvait seule en assurer l'existence , et il eut le bonheur de rencontrer, dans Mlle de Saint-Simon , une âme d'élite digne de s'associer à ses projets.

L'abbé de Guenille , alors curé de Notre-Dame , avait placé sous la direction de cette pieuse demoiselle un certain nombre de jeunes filles, qu'elle formait a la vie intérieure. Le P. Le Yalois, professeur de philosophie au collège du Mont, auquel Mllc de Saint-Simon donna sa confiance , après la mort de l'abbé de Guenille, vit, dans ce petit troupeau, les éléments d'une nouvelle communauté. Il en conféra avec M. de Bernières, son intime ami; Mgr de Nesmond et M. Méliand, intendant de la généralité, approuvèrent l'entreprise. L'hôpital de Bouen rappela Mmc de Grandeire, qu'il avait envoyée à Caen, en 1678, pour diriger l'hôpital, et MIle de Saint-Simon fut installée à sa place, au mois d'avril 1679, en qualité de supérieure ; une partie des jeunes filles qu'elle avait dirigées dans le monde, y entrèrent à sa suite. Le P. Le Valois, de son côté, lui envoya des auxiliaires, et les règlements qu'il rédigea pour cette congrégation naissante, parurent empreints d'une si haute sagesse (juc plusieurs établissements du même genre n'hési-

DE BÀYEUX. 139

tèrent pas à les adopter. Les évoques de la province envoyaient à l'hospice de Caen les religieuses destinées à l'administration des hôpitaux , pour y faire , auprès de Mlle de Saint-Simon, l'apprentissage de cet art difficile. La réputation de la vénérable supérieure s'étendait même beaucoup plus loin. Il s'en fallut peu que Paris ne nous l'enlevât, pour la placer à la tête de son grand hôpital. Elle gouverna celui de Caen jusqu'à sa mort, arrivée en 171 6. Les quatre supérieures qui lui succédèrent jusqu'en 1792, furent, comme elle, nommées à vie. Les premières religieuses étaient au nombre de huit; il y en avait douze en 1684-, vingt en 1767, vingt-quatre à l'époque de leur dispersion.

Leur dévouement ne fut pas toujours apprécié comme il aurait dû l'être par le corps municipal. En 1767, on comptait à l'hôpital-général cinq cent soixante -deux pauvres, tant valides qu'invalides, savoir: deux cent trente-trois occupés à différentes manufactures, et dont le travail profitait à la maison, quarante-huit enfants de deux à neuf ans, soixantequatre malades, quarante-huit paralytiques; le reste était employé aux gros travaux ou à l'entretien du personnel. Les deux cent trente -trois travailleurs procuraient à l'établissement un bénéfice net de neuf mille huit cent vingt- cinq livres neuf sous quatre deniers. La manufacture de blondes et de dentelles de soie fondée par les religieuses ne profitait pas seulement à l'hospice : elle avait créé , pour la province , une branche de commerce inconnue jusqu'alors, et qui prenait une merveilleuse extension. On

aurait dû voter des remercîments a ces saintes filles; on les calomnia. Le maire et les échevins publièrent contre elles plusieurs mémoires très -injurieux. On leur reprochait leur nombre, qui, disait-on, « s'était accru sans mesure. » Elles étaient vingt, pour diriger une maison composée de six cents personnes, y compris les pensionnaires , et elles ne demandaient à l'hospice que leur nourriture. On aurait voulu qu'elles s'engageassent par des vœux solennels et irrévocables, comme si le lien de la charité, qui les attachait à la maison, n'était pas assez fort pour les y retenir ! On savait d'ailleurs que , dans le cours d'un siècle, il ne s'était pas produit un seul exemple d'instabilité qui autorisât ces odieux soupçons. Le dirai-je? On allait jusqu'à supposer que le produit du travail devait atteindre un chiffre beaucoup plus élevé, et conséquemment, que l'état des revenus était infidèle. A cela il était facile de répondre que l'atelier de l'hôpital n'était point un atelier ordinaire , attendu qu'une partie des travailleurs se composait d'estropiés , de vieillards et d'enfants au-dessous de douze ans. De plus, il fallait porter en compte l'achat des matières premières et les frais de la mise en oeuvre. Enfin, toutes les opérations commerciales étant soumises au contrôle des administrateurs , la communauté n'avait point à se défendre contre cette dernière imputation. Il y eut cependant un commencement d'enquête de la part du lieutenant-général de police. Un honorable négociant de Paris , ancien échevin de cette ville , avec lequel M. de Sartine en conféra, s'indignait de voir que la ville de Caen tour-

DE RAYEIW 141

mental ainsi des religieuses à qui elle avait tant d'obligations. La lettre qu'il écrivit à ce sujet à la supérieure, Mlle de la Fontaine, est une énergique protestation contre des tracasseries qu'il avouait ne pas comprendre. Il en eût trouvé l'explication dans un des mémoires publiés par le corps de ville : on y lit que le seul moyen de faire cesser les nombreux abus qui régnent à l'hôpital-général, c'est de renouveler les administrateurs tous les trois ans, de les soumettre à l'élection, et de statuer qu'il y aura toujours parmi eux deux échevins en fonctions.

Au xvine siècle , l'hôpital de Vire et celui d'Avranclies ont été desservis par les religieuses de l'hôpital Saint-Louis. En 1696 , la sœur de Croisilles fut envoyée de Caen à l'hôpital de Caudebec , en qualité de supérieure. Des obstacles imprévus firent échouer sa mission. En 1697 , M,,e de la Personne fut mise à la tête des Petits-Renfermés.

Plusieurs circonstances pleines d'intérêt se rattachent à la fondation de l'hôpital de Vire. En 1683, les édits royaux relatifs à la mendicité et au soulagement des pauvres n'avaient pas encore reçu leur exécution dans cette ville. Tous les jours , le P. Chaurand , de la société de Jésus (1), chassant un âne devant lui , parcourait les rues de la cité , recueillait des provisions et des aumônes , et , le soir, les distribuait aux indigents. Le 10 mars, il fit sonner la cloche, assembla les bourgeois , leur exposa en termes pathétiques les misères dont il était témoin , l'insuffisance

(1) Voir l'Introduction , page xxxvm.

Hôpital do Vire.

\\i HISTOIRE DU DIOCÈSE

«les moyens employés pour les secourir, et engagea l'assemblée à fonder un hôpital. Le projet fut admis, et l'on s'occupa immédiatement de recueillir les pauvres dans l'ancienne maison de la cour d'Orange. Le 5 avril, ils y entrèrent, accompagnés du clergé et du peuple ; chacun d'eux était conduit par un ange : on avait choisi les enfants des plus riches familles , pour représenter cette gracieuse allégorie.

L'hôpital-général ne fut approuvé et confirmé par lettres-patentes qu'en 1699. Dès l'origine, les administrateurs mirent à la tête , en qualité de gouvernante , Mlle du Désert , à laquelle on adjoignit deux autres femmes , l'une , pour le service des pauvres , l'autre, comme maîtresse de travail.

M"! de la Personne, envoyée à Vire en 1706 pour y établir les règlements de l'hôpital de Caen, fut rappelée sur sa demande, en 1707. Le soin de l'hospice fut alors confié à M1,e de la Roque , choisie dans le monde; mais, en 1721, le bureau demanda une religieuse à la supérieure de Caen , qui désigna MIle de Bernières.

On lit dans le pouillé de la bibliothèque de Caen que , les ladreries ayant été réunies aux hôpitaux en 1694, l'Hôtel-Dieu de Yire céda la léproserie de Saint- ÎNicolas à l'hôpital-général.

owginc « L'hôpital-général de Bayeux , dit l'abbé Beziers ,

est dans une position agréable, et renferme un terrain spacieux, partie sur la paroisse de Saint-Jean, partie sur celle de Saint-Exupère. Il fut établi en vertu de l'édit de 1662, qui ordonne de fonder des hôpitaux dans toutes les villes, pour y renfermer les mendiants.

des différents

hospices

de lia y eux

Il n'y avait alors que celui de Saint-Gralien, pour des pauvres aveugles. Mgr de Nesmond acquit des fonds aux environs de leur demeure, et se chargea de faire bâtir à ses frais les maisons de l'hôpital, auquel il réunit le revenu de Saint-Gratien. Les maisons, commencées en 1667, se trouvèrent en état de loger les pauvres en 1673. » Dans une autre partie de son histoire , l'abbé Beziers , ayant à raconter l'origine de l'hôpital dédié à Saint-Gratien, dit qu'il fut fondé par Guiilaume-le-Conquérant, et qu'il était devenu partie intégrante de l'hôpital-général, dans lequel les acquisitions de Mgr de Nesmond l'avaient enclavé.

Si l'exposé de l'abbé Beziers était exact, Guillaumele-Conquérant aurait été, à Bayeux, le premier fondateur de l'hôpital-général pour les pauvres valides ; d'autres, au contraire, lui attribuent la fondation de l'Hôtel-Dieu, et soutiennent que l'éveque Robert des Abléges en fut seulement le restaurateur. Cette seconde opinion, en ce qui concerne le duc de Normandie, ne me paraît pas mieux fondée que la première. Avant d'aller plus loin, je vais les soumettre l'une et l'autre à un rapide examen, qui servira de préambule à l'histoire des deux établissements.

Il est certain que le duc Guillaume, condamné par le pape a fonder deux abbayes, en expiation de son mariage avec Mathilde de Flandre, bâtit en outre quatre hôpitaux, un à Caen, un à Bayeux, les deux autres à Rouen et à Cherbourg.

Est-il croyable, comme le dit Beziers, que l'hôpital fondé a Baveux par Guillaume soit celui de Saint- Gratien, dont la petite chapelle se voit encore aujour-

d'hui dans l'enclos de l'hopital-général? — La Chronique de Normandie est favorable à cette hypothèse : car elle porte que les rentes aumônées par le duc Guillaume étaient « pour paistre et vestir cent povres aveugles; » mais Robert Wace, historien du xne siècle et chanoine de Bayeux , loin de restreindre aux aveugles la fondation de Guillaume, l'étend à toutes les infirmités humaines. Il y comprend les meshaigniez (estropiés), les non poanz (impotents), les langoros (infirmes), et, en dernier lieu, les non veanz (aveugles). Ce que nous savons de la chapelle de Saint- Gratien, exclusivement consacrée aux pauvres aveugles, ne permet pas d'y reconnaître une fondation de cette importance. Huet a cru sans plus de fondement que l'hôpital du même nom, fondé a Caen en 1324, était l'œuvre de Guillaume ; il a été réfuté victorieusement par l'abbé Delarue.

Quel est donc, à Bayeux, l'établissement de charité dont il faut attribuer l'origine au repentir du prince normand? M. Frédéric Pluquet (1) conclut, de ce qui précède, que c'est la Maison-Dieu. Une charte du duc Henri II nous semble prouver jusqu'à l'évidence que c'est la léproserie de Saint-Nicolas, située à quelque distance de Saint-Vigor, sur le môme territoire. La charte dont nous parlons, a été donnée à Bures-le- Roi, près Bayeux, vers l'an 1166 (2); elle porte confir-

(1) Mémoire historique sur l'Hôtel-Dieu de Bayeux.

(2) Bures-le-Roi n'est pas , comme le dit l'abbé Beziers , Bures sur la Dives, ni, comme le conjecturait l'abbé Delarue, Ballcroy; il était situé à Noron , près Bayeux, sur la route de Saint-Lô, à l'entrée des bois du Vernay. On voyait encore , en 1825, les ruines de ce château.

mation des biens aumônes par Guillaume à la léproserie de Bayeux , appelée Saint-Nicolas. Ces biens consistaient en vingt prébendes, fondées pour autant de pauvres, sans parler d'une masse commune pour l'habillement, le sel et les frais d'inhumation de chacun. « Sciatis me concessisse et dédisse, et presenti cartâ confirmasse in perpetuam ellemosinam XX prebendas quas ]Villelmus, illustris rex anglorum, proavus meus, stabiluit de redditibus suis in civitate Bajocensi, confratribus leprosis in monasterio sancti JSicolai Bajocensis sub religione viventibus. »

Remarquons d'abord que le texte de Robert Wace trouve ici son application. La fondation racontée par lui devait profiter à cent pauvres (1). Il est assez naturel que Bayeux, inférieur en population à Caen et à Rouen, n'ait été compris dans la répartition que pour un cinquième. Au contraire, on ne voit pas comment le duc Guillaume eût fondé à Saint-Nicolas vingt provendes, c'est-à-dire, vingt lits, si l'on admet qu'il y ait eu dans la même ville un autre hôpital de sa création. Une remarque non moins importante, et qui prévient une objection , c'est que , dans la charte de Henri II, le prieuré de Saint-JNicolas-de-la-Chesnaye est appelé Sainl-Nicolas de Bayeux, Sancti JSicolai Bajocensis — m civitate Bajocensi , quoiqu'il ne fût pas situé dans l'enceinte des murs. Robert Wace, qui écrivait

(1) Kist cent provendcs establir

A cent povres paistre et vestir; A Chieresborc et à Roem .

A Haines <-t à Chaem.

à la môme époque, a donc pu s'exprimer de la même manière , et dire , en parlant de l'hospice de Saint- Nicolas , qu'il fut « establi à Baieues. » Son poème n'est pas un tableau de statistique ; il ne décrit pas la situation des quatre établissements ; il se contente d'indiquer les populations qui les virent s'élever au milieu d'elles.

M. Pluquet cite l'abbé Delarue à l'appui de son opinion , et oppose son autorité à celle de l'abbé Beziers. Il fait dire au premier « que l'abbé Beziers s'est trompé, lorsqu'il a attribué la fondation de l'hôpital de Bayeux aux évêques de la ville. » Il y a ici une équivoque ou une méprise singulière. C'est du prieuré de Saint-Nicolas, et non de l'Hôtel-Dieu, dont il ne s'est pas occupé, que l'abbé Delarue dit en propres termes : « On voit par cet acte — la charte de Henri II — combien l'abbé Beziers s'est trompé , lorsqu'il a attribué la fondation de cet hôpital aux évêques de Bayeux, et l'a reportée aux temps les plus reculés. Son erreur a été encore bien plus lourde , continue l'auteur des Essais historiques, lorsque, ayant la charte de Henri II sous les yeux , puisqu'il la cite, il prend les vingt prébendes instituées poulies pauvres, pour des prébendes canoniales. » Il est probable que Beziers se sera laissé tromper par les expressions sub religione viventibus. Il ignorait sans doute que les lépreux formaient une espèce de communauté régulière, sous l'autorité du prieur; mais, encore une fois, ce n'est pas de l'Hôtel-Dieu qu'il est ici question. Pour nous, loin d'avoir à nous défendre contre l'abbé Delarne, nous invoquons hardiment

son appui. Il est évident qu'il regardait la léproserie de Saint-Nicolas comme un des quatre hôpitaux qui reconnaissent pour fondateur Guillaume- le- Conquérant.

Reste la preuve monumentale, tirée des anciennes constructions mises à nu par les fouilles de 1823. Le témoignage d'un savant archéologue, qui a vu de près ces constructions, ne nous permet pas de douter qu'elles ne soient, en effet, du xie siècle; mais, pour avoir le droit d'en conclure que ce sont « les ruines de l'hôpital bâti par Guillaume, » il faudrait prouver avant tout que ces ruines sont celles d'un hôpital, et ensuite qu'il y avait à Bayeux, au xie siècle , deux hôpitaux fondés par l'époux de 31athilde.

Est-ce à dire qu'avant le xmc siècle, il n'y ait point eu à Bayeux, dans l'intérieur de la cité, une salle commune destinée à recevoir les malades? Nous sommes loin de le prétendre. Il est possible que, dès le xie siècle , sentant la nécessité d'isoler les lépreux , on ait bâti un second hôpital sur l'emplacement actuel de l'Hôtel-Dieu ; mais cette fondation eut sans doute peu d'importance , puisqu'on n'en découvre aucune trace dans l'histoire. Le véritable Hôtel-Dieu date du xiii0 siècle, et eut pour fondateur Robert des Abléges. Soutenir, comme on l'a fait, qu'il n'eut d'autre mérite que d'affecter à l'Hôtel-Dieu les biens aumônes aux pauvres de Bayeux par le Conquérant, c'est affirmer ce qu'on ne prouvera jamais. Les biens aumônes par Guillaume aux pauvres de Bayeux lurent donnés à l'hospice de Saint-Nicolas; rien n'indique que Robert

Ii8 HISTOIRE DL' DIOCÈSE

des Abléges en ait distrait la moindre partie au profit de l'Hôtel -Dieu. L'hypothèse de M. Pluquet, qui attribue l'Holel-Dieu au duc de Normandie, est donc tout aussi gratuite que celle de l'abbé Beziers, qui le croyait fondateur de Saint-Gratien, berceau de l'hôpital-général.

HAphai- générai. Ce dernier établissement, dans lequel Mgr de Nesmond recueillit les pauvres en 1673, venait d'être construit sur un terrain acheté à ses frais. Il consistait, dit Hermant, « en deux grands corps de logis séparés , dont l'un pour les hommes et l'autre poulies femmes, et où, par ses soins continuels, on voit une grande propreté et une assistance, tant du côté de l'âme que du côté du corps, à laquelle il contribue la meilleure part. » L'hôpital-général n'eut d'abord d'autres ressources que les aumônes de Mgr de Nesmond , celles de l'abbé Ratier, qu'il associait à toutes ses bonnes œuvres, et les cotisations des particuliers. De temps immémorial, le temporel de l'éveché de Bayeux devait aux pauvres de la ville dix-huit boisseaux de blé par semaine ; le pain était cuit dans un four construit anciennement sous la chapelle de l'éveché, mais qui fut transporté, par ordre de Mgr de Nesmond, dans la chapelle Saint-Yves, près de la Cathédrale; la distribution avait lieu a la porte de la chapelle. A dater de son installation jusqu'à la création de l'hôpital, Mgr de Nesmond fit également distribuer chaque semaine une certaine quantité de pain aux pauvres nécessiteux, dans la chapelle Saint- Michel, située à Saint-Patrice, sur la place du Marché. Quand on eut renfermé les pauvres, il convertit ces

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deux aumônes en une rente de douze cents livres au profit de l'hospice, et chargea les administrateurs de distribuer du pain chaque semaine aux indigents que rétablissement ne pourrait contenir. En 1769, un procès entre Mgr de Rochechouart et l'administration des hospices, au sujet de la rente de dix-huit boisseaux, dont le service avait été interrompu , mit en lumière les faits qui viennent d'être rapportés, et fournit à l'avocat des pauvres l'occasion d'écrire les paroles suivantes : « La mémoire de Mgr de Nesmond sera immortelle dans le diocèse de Bayeux, pour son zèle et sa charité envers les pauvres. On sait, et tous les monuments de ce temps en font foi, que ce fut par ses abondantes largesses que la ville de Bayeux parvint à les renfermer, et à pourvoir à leur subsistance. On n'avait pas à compter avec un prélat qui donnait tous ses revenus pour les secourir, et l'on pouvait en toute sûreté abandonner toutes choses à sa disposition. » Puis , après avoir raconté que le saint évêque, laissant à l'économe de l'hôpital le soin des approvisionnements, convertit en revenu fixe la rente de dix-huit boisseaux : le Mémoire ajoute qu'il prit sur lui le surplus de toutes les dépenses, auxquelles la charité publique et les revenus de l'hôpital ne pouvaient suffire.

Louis XIV augmenta ces revenus en 1084, en affectant aux hospices les biens des Églises protestantes. La môme année, par sentence du 30 septembre et du 7 octobre, les biens de cette nature qui se trouvaient dans le ressort du bailliage de Bayeux, furent adjugés par moitié à l'hôpital- général el à lïïnlH-Diou. Kn

1699, l'hôpital fut mis en possession des offices de mesureurs de grains, qui lui valaient plus de quatre mille livres de rente; il les conserva jusqu'au temps où l'abbé Beziers écrivait son histoire (1773). Il obtint aussi les droits des halles de la ville; enfin, en 1721 et en 1724, on lui accorda la perception d'un droit de vingt sols par pièce sur les entrées des boissons. Association Ce n'était pas assez d'avoir fondé l'hôpital, il fallait

mur le service • .• T *• .• /. .

des pauvre, pourvoir a son organisation. La direction en fut confiée au P. Dunot, jésuite; les biens furent régis par des administrateurs , sous le contrôle de l'évêque ; enfin, les pauvres furent soignés par des dames de charité , jusqu'au commencement de l'épiscopat de Mgr de Luynes, qui les remplaça par des Sœurs de Saint-Vincent de Paul. On conserve à Bayeux l'original manuscrit du règlement de l'association fondée par Mgr de Nesmond, le 24 janvier 1684, « pour le soulagement des pauvres , tant sains que malades , de cette ville ; » il est signé de sa main, et comprend vingt-trois articles. Trois sortes de personnes composaient cette association: 1° des dames, au nombre de quarante. Ce nombre ne pouvait être dépassé sans une permission expresse de Monseigneur; 2° les filles des dames associées, quand elles désiraient accompagner leurs mères; 3° des demoiselles d'un âge plus avancé, reçues dans l'association au même titre que les dames , « sans ordre ni préséance , comme à la table de communion. » Nous avons lu avec respect ce livre d'or de la charité, où quelques noms plébéiens se mêlent aux noms les plus illustres de l'aristocratie normande. Parmi ces derniers, il en est bien peu que

l'on puisse rattacher à des familles encore existantes ; nous citerons cependant Mme et MUe d'Héricy, Mmes de la Bigne, de Valory, de Saint-Germain, de Franqueville, du Manoir, de Clinchamps, de Grimouville et Mlle de Yilliers. Les associées se réunissaient tous les quinze jours à l'évêché, sous la présidence de Monseigneur, ou au doyenné, sous la présidence de M. de Longaunay, doyen du chapitre. Les procèsverbaux de ces réunions étaient signés par l'un ou par l'autre ; ceux que nous avons compulsés , s'arrêtent à l'année 1698.

Les œuvres entreprises par l'association formaient autant de services distincts. Il y avait d'abord la visite de l'hôpital-général. Elle avait lieu tous les jours; les visiteuses devaient surveiller la propreté de la maison, la chapelle, les offices domestiques, le linge et les ouvrages. Venait ensuite l'œuvre des marmites. On en comptait six dans différents quartiers de la ville. Les associées faisaient porter les restes de leur table chez les dames de la marmite , pour la nourriture des malades ; le rôle des malades était examiné et arrêté à toutes les assemblées; on fournissait aux malades du linge et des meubles , des bouillons portés à domicile par des servantes attachées a chaque marmite, du cidre, du bois, des remèdes et même des douceurs. Cet article était a la charge du prélat (1). Enfin, les malades de la ville étaient visités et pansés , instruits et consolés parles associées; ce qui n'empêchait pas que ceux de

(1) Des confitures , quand il sera nécessaire (Msr l'évêque).

l'hôpital et de l'Hôtel -Dieu ne reçussent également leurs visites et leurs soins. Ils s'étendaient même aux campagnes voisines : l'article 1 2 porte expressément que les châtelaines des environs soigneront les malades dans leurs paroisses, y établiront la marmite, et soulageront les mendiants. Les autres fonctions des associées étaient : — le logement des petites filles abandonnées; — la surveillance de celles qui travaillaient soit à la dentelle, soit aux bas, et auxquelles on tâchait de fournir du travail, quand elles en manquaient;— le blanchissage du linge des prisonniers;

— le soin de l'hôpital des passants ; — les secours aux pauvres huguenots; — le soin de la chapelle. — Les deux fêtes de l'association étaient l'Annonciation et Saint-Joseph. Les dames associées se réunissaient le jeudi saint, soit à l'hôpital, soit à l'Hôtel-Dieu , « pour y faire la cène. » Après la mort de chacune, on célébrait une messe pour le repos de son âme , dans la chapelle de l'association, à l'hôpital-général.

— Il y avait une trésorière , qui rendait ses comptes tous les mois, et une solliciteuse générale, qui avait pour mission spéciale de travailler à grossir le fonds commun. On ne sait ce que l'on doit le plus admirer de l'ingénieuse prévoyance qui avait su régler le détail de tous ces soins , ou du pieux dévouement qui trouvait chaque jour le moyen d'y subvenir.

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