‹ Histoire du diocèse de BayeuxChapitre 84 sur 161 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Mgr de Lorraine est nommé ci l'évèché de Bayeux.— Conduite qu'il tient à Paris. — Sa prise de possession. — Ordonnance relative au mariage. — Pains de Pâques. — Pain bénit. — Conférences. — Révocation des pouvoirs ecclésiastiques. — Querelle des Jésuites et de l'université. — Dénonciations anonymes contre M. Jourdan et M. Buffard.— Comédie jouée au collège des Jésuites. — Monitoire. — Le P. de Gennes, auteur des lettres anonymes. — Mandements de Msr de Lorraine sur les propositions dénoncées et contre la morale des Jésuites. — Condamnation du mandement par l'inquisition. — M. Petit-Pied. — Mandements qu'il publie pour MEr de Lorraine. —Situation du diocèse.

François - Armand de Lorraine appartenait à la ug

rdc Lorraine

branche de cette illustre maison désignée sous le cstnom™

à 1 évéchc

nom d'Armagnac. 11 était fils de Louis de Lorraine , de Bayeux. comte d'Armagnac, de Charni, de Brionne, vicomte de Marsan, et de Catherine de NèurVille-Villeroi, fille

du duc de Villeroi, pair et maréchal de France. Il était né le 13 février 1665. A l'âge de onze ans, en 1676, il fut nommé abbé de Notre-Dame-des-Chastelliers; en 1686, abbé de Saint-Faron; en 1689, abbé de Royaumont. En 1688, dans sa vingt-troisième année , il se fit recevoir docteur de Sorbonne. Il joignait à tous ces titres celui de primat de l'église collégiale et ducale de Nancy; mais Louis XIV, qui connaissait l'impétuosité de son caractère et la hardiesse de ses opinions , refusa constamment de lui confier l'administration d'un diocèse.

Ce fut sous la régence, au mois de mars 1718, que les instances de sa famille le firent nommer à l'évêché de Baveux. Le pape , instruit de ses dispositions, ne se pressa pas de lui expédier ses bulles. Enfin, il fut proposé dans le consistoire du 18 septembre 1719, par le cardinal Oltoboni , et sacré à Paris le 5 novembre de la même année, par le cardinal de Noailles. Le mardi 30 octobre, l'abbé Peschard avait pris possession de l'évêché au nom de Son Altesse. Un tel choix n'était que trop significatif: il retentit comme une menace au sein du chapitre et du clergé. L'abbé Beziers, si réservé dans ses jugements , attribue la plus grande partie des fautes de Mgr de Lorraine aux hommes qu'il investit de sa confiance, et il place au premier rang M. Peschard. Son nom et celui de M. Helyes doivent être associés à toutes les mesures violentes qui vont inaugurer la nouvelle administration.

conduite Le 13 mars 1720, trente évêques approuvèrent à i tient à Paris. parjs lin corpS $e doctrine, interprétatif de la bulle

l nigcnitus, et rédigé en vue d'un accommodement. On y condamnait les Réflexions morales de Quesnel, les cent-une propositions, avec les mômes qualifications que la bulle. On condamnait aussi les livres faits contre elle. Mgr de Lorraine lut un de ceux qui apposèrent leur signature à l'acte d'acceptation ; mais il la retira presque aussitôt. Il avait fait la première démarche pour être agréable au régent, qui attachait un grand prix au succès des négociations; la seconde lui fut arrachée par le parti au service duquel il avait eu le malheur de mettre son nom et son influence.

Nous plaçons ici, faute d'en connaître la date précise, l'ordination de plusieurs hollandais que Mgr de Lorraine fît à Paris en 1720 et en 1721 , au grand mécontentement du souverain pontife. Depuis 1710, il n'y avait point d'évêque en Hollande : le pape en avait confié le gouvernement spirituel à ses nonces de Cologne et de Bruxelles; mais le clergé janséniste ne reconnaissait que les grands-vicaires nommés par le chapitre d'Utrecht, qui avait appelé de la bulle en 1719. Celui-ci prétendait avoir droit de gouverner pendant la vacance du siège; il nommait des pasteurs, donnait des dimissoires aux jeunes étudiants, et les envoyait se faire ordonner en France. 11 n'y eut que trois évoques qui osèrent prêter leur ministère à de pareilles ordinations: celui de Senez, celui de Blois et celui de Bayeux.

Nous avons déjà signalé les points de contact qui rapprochent la Ihéorie de Jansénius et celle de Calvin, sur la grâce et la concupiscence. N'est-ce pas un nouveau Irait de ressemblance entre les deux sectes,

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que cet esprit d'opposition à l'autorité du saint-siégc, par lequel on arrive de part et d'autre à l'indépendance de chaque Église particulière, c'est-à-dire, au fractionnement, au schisme et à la confusion?

Il en est un autre tout aussi frappant: c'est leur éloignement commun pour le culte de la Vierge. Le protestantisme la supprimé; le jansénisme s'est appliqué à l'amoindrir. 11 a osé porter la main sur ces antiques prières , d'une douceur ineffable , où les fidèles trouvent depuis tant de siècles la consolation et l'espérance; il en a effacé minutieusement toutes les expressions qui attribuent à la Mère de Dieu une intervention efficace en faveur de l'humanité (1). D'après une lettre à Mgr de Vintimille,

(1) Par exemple, la strophe suivante de VAve maris Stella:

« Solve vincla reis,

« Profer lumen csecis,

« Mala nostra pelle,

« Bona cuncta posce. »

avait été remplacée par celle-ci :

« Cadant vincla reis,

« Lux reddatur ca?cis ,

« Mala cuncta pelli

« Bona posce dari. »

Que voulait-on marquer par ce changement ? Que Marie n'est que le canal de la grâce? Que sa médiation consiste dans les prières qu'elle adresse à Dieu pour nous? C'était prendre une peine inutile. Les mots :

« Sumat per te preces « Qui pro nobis natus « Tulit esse tuus. »

l'indiquaient suffisamment.

archevêque de Paris, citée par D. Guéranger (<]), Mgr de Lorraine aurait essayé de faire pénétrer ces réformes dans l'office de son diocèse , et se serait arrêté devant l'opposition du chapitre. C'est un fait que nous ne sommes en mesure ni d'affirmer ni de contredire.

Bornons -nous à constater que, dédaignant la pieuse coutume qui avait conduit ses prédécesseurs à Notre-Dame-de-la-Délivrande, il arriva en chaise de poste au palais épiscopal , le 20 mars 4720, vers une heure après midi. Il n'y eut ce jour-là ni entrée solennelle ni prise de possession. Quatre dignitaires du chapitre, et quatre des plus anciens chanoines allèrent le complimenter. Les corps de justice, la maison de ville, la noblesse, les bourgeois en armes se présentèrent à leur tour; on tira le canon du château ; une des pièces éclata , et quatre jeunes gens furent tués sur les remparts.

Le 23, eut lieu la prise de possession. Après la sa prise récitation des petites heures , le clergé séculier et régulier se rendit en silence à Saint-Sauveur, où il était attendu par l'évêque. Les quatre premiers dignitaires le revêtirent de ses habits pontificaux ; M. le doyen lui présenta la crosse, et le complimenta au nom du chapitre; Monseigneur répondit en peu de mots ; on revint ensuite à la Cathédrale par la rue Saint-Malo. Avant de franchir la porte d'entrée, l'évêque jura, la main sur le livre des Évangiles, de respecter les immunités de son ÉgHse. Puis il alla

(1) Institution* liturgique», t. 11.

de possession.

baiser l'autel , où il déposa « dix louis d'or valant six cents francs. » Conduit à la chaire pontificale par les quatre dignitaires, il y entonna le Te Deum, après quoi il pontifia. L'abbé Beziers , aux manuscrits duquel nous empruntons ces détails , parle du beau luminaire dont Mgr de Lorraine avait fait présent à la Cathédrale ; il cite, entre autres , le cierge de cire blanche d'une livre , qui était celui de l'évèque, et ceux des couronnes pesant chacun un quarteron (I).

Pour ne rien omettre de ce qui nous est raconté par les contemporains, disons encore qu'un poisson monstrueux fut offert à Monseigneur, au sortir de la messe, par un matelot qui jouait de la loure ; qu'il y eut un beau feu d'artifice sur les remparts de l'éveché, et que Monseigneur fit distribuer aux pauvres une somme d'argent considérable.

Je ne citerai rien des chants poétiques dédiés a Mgr de Lorraine à son arrivée parmi nous. Peut-être devrais-je faire remarquer que la flatterie ne lui fut point épargnée. Il appartenait à une famille des plus illustres, et, quand il voulait être agréable , il exerçait, sur ceux qui l'entouraient, une séduction pres-

(1) La grande couronne de la nef, qui comptait quatrevingt-seize cierges, avait été enlevée par les Protestants; mais on y substitua une petite couronne qui pouvait en recevoir vingt- cinq. — Viginti quinque in parvâ coronâ quœ est in navi ante crucifixum. — La seconde couronne dont il est ici question, est celle qui se trouvait au fond du sanctuaire; on y allumait quatre-vingt-six cierges le jour de Pâques. — 7/* majori coronâ octoginta sex cerei.

( Obitwaire de In Cathédrale.)

que irrésistible. Voilà le thème des éloges qui lui furent prodigués; ils allaient bientôt faire place aux accusations les plus graves.

Au synode du 24 avril 1721, Mgr de Lorraine promulgua une ordonnance relative à la célébration du mariage. Elle résume tous les abus et tous les règlements qui ont trait k la matière ; prohibe les mariages secrets ; ordonne que les sépultures , les baptêmes et les mariages seront constatés sur deux registres, dont l'un demeurera aux mains du curé , tandis que l'autre sera envoyé, au commencement de chaque année, au greffe du juge royal pour servir de grosse; défend, sous peine de nullité et d'excommunication , de quitter le diocèse pour aller contracter le mariage devant un prêtre étranger. 11 paraît que ces sages règlements, conformes au rituel de Mgr de Nesmond et à plusieurs ordonnances royales, n'étaient pas encore strictement exécutés.

En 1725, une fille mineure de la chapelle Engerbold , étant allée se marier sans le consentement de son tuteur, à la paroisse de Messe (diocèse de Séez), fut condamnée par Mgr de Lorraine à payer vingt livres à l'hôpital de Vire. Les conjoints furent séparés pendant un mois , et leurs bans publiés de nouveau ; après chaque publication , on les recommanda aux prières des fidèles, et l'on récita pour eux le Miserere. Chacun d'eux mit un cierge d'une livre dans son église paroissiale; ces cierges devaient être allumés à la messe où se faisait la publication; pendant la messe, les coupables se tenaient à la porte de l'église, séparés du reste des lidèlcs.

Ordonnance relative

au mariuL'c

pains Peut-être se rappelle-t-on que les clames asso-

do Paquet c-es ^g je jJut t|e servjr jes pauvres (je l'hôpital

de Bayeux se réunissaient le jeudi saint « pour faire la cène. » Cet usage , commun à un grand nombre de paroisses, avait donné lieu à des scandales. Dans certaines localités, le peuple, « plus empressé de manger le pain matériel que de se préparer à recevoir le pain spirituel , célébrait la cène dans l'église le jeudi saint. » Cette cérémonie, qui consistait à y faire apporter « du cidre et du pain, » était souvent une matière de contestation, et quelquefois une occasion d'intempérance. 11 y avait des femmes qui se disaient grosses, pour avoir part à une double distribution. Vers la fin du carême, les trésoriers allaient par les maisons quêter des œufs pour mettre dans ces gâteaux, qu'ils appelaient « pains de Pâques ou de charité , » et en amassaient des quantités plus ou moins considérables, qu'ils vendaient à leur profit. Mgr de Lorraine défendit de distribuer ces pains dans l'église après la communion pascale, et un arrêt du parlement de Normandie, rendu le 5 juin 1723, homologua sa défense.

pain bénit. La d islribii lion du pain bénit donnait également lieu à des abus auxquels Mgr de Nesmond avait inutilement essayé d'apporter remède. Mgr de Lorraine ordonna que le pain bénit fût présenté à l'église « sans fusils ni violons, » sans aucun mélange de cérémonies profanes ; il obtint également sur ce point, à la même époque, la sanction du pouvoir civil.

conférences. Le 13 octobre 1720, il avait publié à Bayeux un autre mandement relatif aux conférences ecclé-

sias tiques. Nous signalons , d'après les manuscrits de l'abbé Bcziers, l'existence et la date de cette pièce importante ; mais nous n'avons pu nous la procurer.

Ici s'arrêtent les mesures que l'on est heureux de pouvoir approuver, sous l'administration du prélat. La plupart des événements que nous aurons désormais à raconter dans sa vie , sont de ceux que l'on aimerait à laisser dans l'oubli , si les droits de la vérité pouvaient se concilier avec le silence de l'historien.

Le premier acte de Mgr de Lorraine fut un man- Révocation dément daté du 6 avril 1720, par lequel, après un eccLEques. court préambule sur le bon ordre et la paix qu'il désire voir régner dans son diocèse , le nouveau prélat révoque, à partir du 1er juin: 1° tous les supérieurs des communautés de filles ; 2° tous les pouvoirs de prêcher et de confesser accordés par son prédécesseur tant aux séculiers qu'aux réguliers ; 3° toutes les permissions accordées pour des chapelles non fondées, domestiques ou autres; 4° tous les statuts et règlements des congrégations ou confréries de son diocèse. Il était diiïicile de frapper un coup plus téméraire, et il ne faudra plus s'étonner de voir W* de Luynes revenir au point de départ, et retirer à son tour les pouvoirs donnés par Mgr de Lorraine. En se récriant contre cette mesure , les Jansénistes oublient qu'elle était imposée au prélat par la conduite de son prédécesseur.

Dès l'apparition du jansénisme, l'université et les Qucreiie Jésuites de Caen s'étaient divisés sur les questions et derunl"c«ué,

qui occupaient alors le monde religieux. En 1650, un professeur de la faculté de théologie , nommé Jacques Dupré, condamné pour les erreurs de son enseignement, par Mgr l'évoque et par ses collègues, s'en prit à la compagnie de Jésus, et lança contre elle , avant de disparaître , une foule de grossières invectives. Au mois de juin 1717 (1), les Bénédictins, contre lesquels Mgr de Nesmond avait été obligé de sévir en 1706, attaquèrent de nouveau l'enseignement de l'Église, dans une thèse « historico-dogmatique, » sur les attributs de Dieu. Le soutien ne réunit que les docteurs qui avaient signé le décret d'appel , et quelques jours après , le P. de Vitry, professeur de théologie au collège des Jésuites, fit réfuter dans une thèse publique le sentiment des Bénédictins.

C'était ainsi que de part et d'autre on se préparait M.jounian à la lutte, lorsqu'en 1720 parut à Caen , sans nom d'auteur ni d'imprimeur, un écrit de trente- huit pages in-4°, ayant pour titre: « Dénonciation à Son Excellence Mgr l'évêque de Bayeux, de la philosophie de M. Jourdan, prêtre, professeur au collège du Bois, dans l'université de Caen. » Pierre Jourdan, prêtre du diocèse de Coutances , avait été nommé à la chaire de philosophie du collège du Bois en septembre 1718; il obtint que la Dénonciation fût

(1) C'est par erreur que le Bourgeois de Caen place dans son Journal le soutien en 1718. Nous avons sous les yeux une lettre en date du 30 juin 1717, où il est question de cette affaire.

Dénonciation conlr

et M. Buffard.

supprimée par le parlement , ainsi qu'une feuille volante qui avait pour titre : « Décision d'un cas de conscience. » L'une et l'autre furent lacérées par l'huissier de service, « comme séditieuses et tendant à apporter le trouble. »

Il est aisé de comprendre la colère des hommes qui se sentaient attaqués par le pamphlet anonyme, quand ils y lurent les traits sous lesquels le dénonciateur peint M. Jourdan. « Ce philosophe, dit-il, quelque hérétique que soit sa doctrine , est du nombre de ceux qui ne feront jamais d'hérésie. En effet, bien loin d'avoir assez d'étendue d'esprit pour inventer ou pour suivre un système, il n'aurait jamais été professeur, si quelqu'un n'avait eu pitié de son indigence, et ne lui avait fourni les écrits qu'il mendiait; mais la charité est ingénieuse: un parti toujours attentif à profiler des occasions d'augmenter son petit nombre, a suppléé à l'ignorance des Jourdan , et a composé des cours de philosophie et de théologie a l'usage de ceux que la faim a rendus philosophes , et qui , pour tout génie , se sentent beaucoup d'avidité pour un emploi fructueux. »

Si M. Jourdan s'était contenté de répondre à l'écrivain anonyme que l'injure gâte les meilleures causes, et qu'avant de discuter les attaques dont il était l'objet, il désirait en connaître l'auteur, il n'est personne qui n'eût compris la justice de ses réclamations. Mais, au contraire, il accepta la discussion sur le fond même des questions soulevées par son dénonciateur, et lui reprocha d'avoir allégué contre lui « quarante-cinq impostures » auxquelles il es-

saya do répondre. Nous ne suivrons pas les combattants sur le terrain de la controverse; mais nous devons signaler, au nombre de ces prétendues impostures, le reproche d'avoir enseigné, sur la liberté de Jésus-Christ, des erreurs graves qui anéantissaient le mérite de sa mort. Ces propositions parurent si révoltantes, que Mgr de Lorraine lui-même n'hésita pas à les condamner, comme nous le dirons tout-àl'heure.

Le prélat, ayant d'abord gardé le silence sur cette première dénonciation, en reçut une seconde au bout de six mois (1). Celle-ci était dirigée contre M. Bulïard, docteur et professeur de théologie à l'université de Caen , officiai et chanoine de la Cathédrale. C'était lui qui était recteur de l'université le 19 novembre 1 71 8, le jour où quelques membres de cette compagnie interjetèrent appel de la bulle. Il fut privé de sa chaire, et banni du diocèse par ordre du roi, en 1722.

L'auteur anonyme, après avoir rappelé à l'évêque l'instance qu'il a faite auprès de Sa Grandeur pour obtenir qu'elle se prononçât sur la doctrine de M. Jourdan, annonce qu'il appelle aujourd'hui l'attention du prélat sur deux traités de M. Bulïard: — le Traité de l'Église et celui de la puissance ecclésiastique.— 11 se propose de montrer que la doctrine

(1) Les dénonciations sont sans signature et sans date; mais Fauteur, dans sa dénonciation contre M. nullard , reproche à Msr de Lorraine de différer depuis six moisit juger la doctrine de M. Jourdan.

DE BAÏEUX. 301

du professeur ébranle le gouvernement de l' Église, réduit son infaillibilité à un système impossible, et renverse les fondements de la hiérarchie. « Le danger est pressant, dit-il; le mal gagne ce grand diocèse avec une rapidité dont vous seul pouvez arrêter le cours. Les jeunes ecclésiastiques qui se rassemblent à Caen de toutes les parties de la province, ne puisent que dans des sources corrompues, et boivent sans défiance le poison qu'on leur présente. Instruits par un maître établi pour enseigner la saine doctrine, ils croient marcher en sûreté en suivant un tel guide, et s'engagent, sans s'en apercevoir, dans des sentiers creusés par l'hérésie ; ainsi ils ne recueillent plus d'autre fruit de leurs études, qu'un préjugé funeste contre les vérités fondamentales de notre foi. »

Il faut bien en convenir, ces plaintes de l'auteur n'étaient point exagérées. Formés à l'erreur par des maîtres habiles , les ordinands l'embrassaient avec la légèreté et la pétulance de la jeunesse. De là, ces invectives contre le chef de l'Église , dont ils entendaient sans cesse contester la puissance; cet empressement à décrier les supérieurs, quand ceuxci essayaient de les ramener a la soumission. De là, les murmures indécents par lesquels ils protestaient contre toute décision dogmatique qui signalait à leur défiance les propagateurs de l'hérésie.

La querelle s'échauffait de plus en plus, sans que comédie joué» le dénonciateur jugeât à propos de se faire connaître, de" jLifel lorsque les Jésuites de Caen eurent l'imprudence de faire jouer par leurs écoliers, le 30 décembre 1720,

une pièce de théâtre, qui avait pour titre Antiquarius, et pour sujet l'hypocrisie des philosophes qui cachent sous les apparences de la vertu le dérèglement de leur conduite. Un acteur, fourré d'hermine et coiffé d'une mitre, représentait l'évêquedeBayeux, auquel appartenait, en sa qualité de chancelier, le droit de conférer les insignes du doctorat. Quelques mots placés dans sa bouche rendaient l'allusion encore plus transparente. Cette insulte ayant été dénoncée à l'université par M. Fauvel , curé de Saint-Sauveur de Caen, syndic de la corporation et l'un des six docteurs appelants, on déclara les Jésuites de Caen déchus du droit d'agrégation, et ils furent condamnés, par un arrêt du conseil d'État, en date du 22 novembre 1721 , à déléguer deux membres de leur compagnie pour faire amende honorable devant l'assemblée de l'université. Le P. Boussard, procureur, et le P. Guesnier, professeur de rhétorique , remplirent cette pénible mission. Dans la procuration qu'il leur donna le 1 2 décembre 1721, le P. Clouet, recteur des Jésuites de Caen, déclare que, par la représentation du 30 décembre 1720, « les Jésuites n'avaient eu aucune intention de manquer au respect qu'ils portent à M. le recteur, encore moins d'offenser l'université , ni aucuns de ses officiers et suppôts. » Le jour de l'audience, le recteur de l'université, Jacques Crevel, fit en latin un discours sur les avantages de la concorde. H prouva que Rome, Athènes et les autres républiques de l'antiquité avaient eu moins à souffrir des attaques de leurs ennemis que de leurs propres dissensions;

puis il déclara aux deux députés que la société pouvait se considérer comme réintégrée dans ses privilèges.

Cette affaire regrettable, dont le jugement se fit attendre près d'une année, avait eu, dès le lendemain , les plus fâcheuses conséquences. Le 31 décembre 1720, dix-sept propositions, sur les actes indifférents, l'atlrition et la liberté, extraites des cahiers dictés par les Jésuites à leurs élèves, furent censurées par les six docteurs appelants de la faculté de théologie. Ces six docteurs étaient MM. Buffard et Fauvel, que nous avons déjà nommés; M. Regnauld, curé de Saint-Martin, et plus tard curé de Saint- Pierre; M. Maulny, doyen de la faculté, après l'expulsion des docteurs orthodoxes. Il avait insulté à la mémoire de Mgr de Nesmond, et déclaré que ses mandements étaient pleins d'erreurs; enfin, le P. Drouin et le P. Godechal, tous les deux Dominicains. On n'a pas oublié que le P. Godechal avait condamné, en 1 706, les thèses soutenues en présence de Mgr de Nesmond par les Bénédictins. Il est certain que la vieillesse l'avait réduit à l'idiotisme, lorsqu'on lui fit signer, quatorze ans plus tard, la censure des dix-sept propositions.

L'université ne s'en tint pas là. Le 23 mars 1721, Moniioire. elle fit publier, dans toutes les églises du diocèse, un monitoire qui enjoignait aux fidèles de révéler les auteurs de la dénonciation portée contre ses docteurs. Cinq jours après, parut la lettre du P. de Le p. de cenncs, Gennes à M*r l'évèquc de Bayeux. au,pur

Le P. de Gennes, membre de la société de Jésus, anonymet

:î()4 histoire du diocèse

et régent de philosophie en 1720, était, au jugement de ses contemporains, un esprit médiocre cl peu estimé dans sa compagnie. Ses exagérations, qui allaient jusqu'à faire tomber sur Jansénius le reproche d'athéisme , avaient indisposé contre lui les hommes les plus graves du clergé orthodoxe: M. Vicaire (1), curé de Saint-Etienne, « n'en était pas content. » Il n'est donc pas surprenant que, dans la lettre écrite par lui à Mgr de Lorraine, il proteste devant Dieu « qu'aucun de ses supérieurs médiats ni immédiats n'a connaissance de la liberté qu'il prend , et que lui inspire uniquement son amour pour la foi. » En ce cas , sa conduite était inexcusable; car, en prenant sans mission une tâche périlleuse, l'auteur fermait la bouche a plusieurs de ses collègues, notamment au P. Audrin, professeur de théologie, plus capable que lui d'engager la lutte, et que sa position semblait désigner pour la soutenir. La lettre du P. de Gennes était une réponse au monitoire. Il commence par supplier le prélat de remarquer que ses accusateurs sont plus coupables que personne du crime dont ils demandent justice; le sieur Jourdan a le premier taxé d'hérésie le corps entier de la compagnie de Jésus. M. Buffard, pendant un mois, a dicté contre elle a ses écoliers une satire sanglante. Ces faits, dit-il, sont notoires, incontestables, et prouvent que ceux qui prétendent être calomniés , sont publiquement convaincus du

(1) Ce nom était commun à deux membres de la faculté de théologie, tous les deux très-orthodoxes.

DE BAVEUX. ;JO"i

crime qu'ils imputent ii leurs adversaires. Passant aux faits rappelés dans le monitoire , et dont on exigeait la révélation, le P. de Gennes déclare qu'il est prêt à la faire. « Je suis ce professeur, dit-il, qui , dans ces écrits, ai combattu le sieur Jourdan ; quand je voudrais me cacher, je ne le puis plus, et quand je le pourrais, je n'ai garde de le vouloir. Du reste, j'ai gardé dans mes cahiers la modération qu'exige la charité; aucun terme ne tombe sur la personne, mais sur la doctrine, et ce que j'ai avancé dans mes cahiers contre la doctrine du dit professeur, je le soutiens encore aujourd'hui: je soutiens que le système répandu dans les cahiers et dans l'ouvrage français du sieur Jourdan contient le pur jansénisme, condamné par l'Église universelle ; j'ajoute que M. Fauve! , par une approbation publique donnée à un autre libelle , canonise les plus monstrueuses hérésies ; j'ajoute que la doctrine de M. Buffard sur l'Église et sur le souverain pontife est notoirement hérétique. M. Buffard a lui- môme anathématisé sa doctrine , lorsqu'il a été interrogé sur sa foi par le chapitre de Bayeux; j'ajoute que, dans les cahiers de M. Fauvel et du P. Brou in , dans les thèses de M. Épidorge et dans celle de M. Delarue, il y a des propositions justement condamnables et déjà condamnées par l'Eglise. Voilà, Monseigneur, ce que je ne me serais jamais avisé de déclarer publiquement, si la nouvelle inquisition que l'université a établie en votre absence, ne m'y avait forcé. »

Le P. de Gennes termine sa lettre en pressant

l'évêque de porter un jugement sur la doctrine qu'il lui dénonce. « Le dénonciateur, lui dit-il, est un homme inconnu à Votre Altesse , interdit et traité dans le diocèse presque comme un excommunié ; les accusés, au contraire , sont des prédicateurs et des confesseurs autorisés, sont l'ofïicial et le promoteur, sont les quatre professeurs dont il faut absolument écouter les leçons, ou renoncer aux ordres sacrés; le seul silence de Votre Altesse parlerait hautement pour l'inconnu, contre des personnes qui ont surpris la confiance de Votre Altesse. »

Envoyée à plusieurs évoques et cardinaux , lue au conseil de conscience, la lettre du P. de Gennes établit partout la conviction que l'enseignement de la faculté renouvelait les erreurs de Baïus et de Jansénius. Voyant que Mgr de Lorraine n'y répondait pas, le P. de Gennes en fit remettre à M. Peschard une copie le i\ avril 1721. En même temps, il lui adressait par écrit la proposition qu'il avait déjà faite à plusieurs évoques , d'être traité comme un calomniateur public, si, sur un grand nombre de points, Genève rougissait de la doctrine que l'on enseignait à Caen. Il nous apprend à cette occasion qu'une partie considérable de sa famille avait embrassé la réforme de Calvin. Un de ses frères , membre de l'Oratoire, auquel il fait allusion, était tombé dans les erreurs de Quesnel. Voilà pourquoi il déclare qu'il se croirait indigne de pardon , s'il avait, pour la cause de Jésus-Christ, moins d'ardeur que ses proches n'en avaient pour le triomphe de l'hérésie.

Nous ne chercherons pas à dissimuler Jes torts du révérend Père, et nous n'avons aucun intérêt à exagérer la valeur de ses arguments beaucoup trop personnels; mais, quel que soit le jugement que l'on porte sur ce point, l'histoire, disons-le franchement, a un devoir à remplir : c'est de rendre hommage à son zèle pour la vérité. Si l'on regrette que, durant cette première période, la cause a laquelle il s'était dévoué, n'ait pas eu un défenseur plus prudent et plus habile, on ne peut nier du moins qu'il n'ait forcé Mgr de Lorraine à rompre le silence, et à stigmatiser une partie des erreurs qui s'abritaient sous son nom.

Avant de répondre à la lettre du P. de Gennes, le prélat fit appeler la cause a l'officialité le 23 mai et le 9 juin de la même année. Le P. de Gennes ne comparut pas ; mais , le lendemain du second jour, il signifia les motifs pour lesquels il avait refusé de comparaître, et fit valoir sans doute le titre d'official que portait M. Bufïard , son principal contradicteur. Un mémoire contenant les propositions soumises à l'évêque , plusieurs thèses , cahiers et autres ouvrages justificatifs du mémoire appuyaient sa démarche.

Enfin, le 25 janvier 1722, furent publiés à Paris Maniements deux mandements du prélat, l'un, contenant le juge-MgrdcdLcorraine ment sur la doctrine qui lui avait été déférée par le P. de Gennes ; l'autre , confirmant la censure de la faculté de théologie, portée à Caen le 31 décembre 1720, contre plusieurs propositions morales enseignées par les Jésuites. Celui-ci l'ut en outre publié

à Bayeux, dans le synode qui eut lieu le 15 avril de la même année.

Dans le premier acte, l'évoque reproche au « Frère de Gennes » l'insistance qu'il a mise à dénoncer ses adversaires, les différentes significations qu'il a fait faire au prélat par le ministère d'un huissier, la multitude des matières sur lesquelles il sollicitait un jugement, son refus de comparaître devant l'official. Ensuite, pour détruire les soupçons que l'on a voulu répandre sur la catholicité des docteurs que l'on accuse, le prélat leur donne la parole. MM. Buffard, Jourdan , Drouin , Épidorge et Delarue (1) exposent tour à tour les propositions dénoncées, le sens dans lequel elles ont été entendues par leurs adversaires, et celui qu'ils y ont eux-mêmes attaché. Ici le mandement reconnaît qu'il y a, dans l'enseignement incriminé , des expressions « qui sembleraient un peu fortes, si elles n'étaient corrigées par ce qui précède et ce qui suit. » Il avoue même que l'opinion de M. Jourdan, d'après laquelle « la volonté humaine de Jésus-Christ n'a point été libre dans l'obéissance qu'il a rendue aux préceptes qui lui ont été imposés par son Père, » ne saurait être approuvée. Il avoue que les évêques sont obligés « de réprimer la témérité de ceux qui oseraient soutenir ou enseigner la doctrine des cinq propositions condamnées par l'Église ; » mais il se plaint de l'ardeur avec laquelle on a poursuivi cette condamnation. — Comme si la foi pou-

Ci) MM. Épidorge et Delarue étaient professeurs à la faculté des arts.

vait garder le silence, quand elle est attaquée 1 — Toute la corporation des Jésuites est coupable k ses yeux des insinuations dirigées contre sa personne par le P. de Gennes, et il déclare k cette occasion que, s'il n'a pas jugé à propos « de confier aux Jésuites le ministère de la parole de Dieu et du sacrement de pénitence, c'était pour des raisons importantes. » Qu'on nous permette k ce sujet une simple réflexion: ce fut le 31 décembre 1719, trois mois avant de prendre possession de son diocèse, que Mgr de Lorraine y frappa d'interdit toute la société de Jésus. Cette mesure préventive n'avait alors d'autres motifs que l'attachement de la compagnie k la foi de l'Église. Étaient-ce là « les raisons importantes » qui avaient déterminé le prélat? A cette époque, du moins, il ne pouvait invoquer aucun grief personnel contre l'institut de saint Ignace. Quoi qu'il en soit, il termine son mandement en condamnant, comme « libelle diffamatoire plein de mensonge et de fausseté, » la lettre de M. de Launey-IIue adressée aux nouveaux convertis, et dont nous avons donné l'analyse (4). Cette lettre, en effet, devait avoir aux yeux de Mgr de Lorraine un tort irréparable: c'était de faire prononcer k Jansénius lui-même la réprobation de ses disciples. Il s'en fallait beaucoup que le prélat eût censuré toutes les erreurs de l'université. Sans doute quelques-unes des opinions dénoncées pouvaient être entendues dans le sens fourni par les auteurs ; mais il en restait un grand nombre qui auraient mérité les

1) Ptge 286

qualifications les plus sévères. Toutefois il crut devoir s'en tenir là contre les accusés. Quant aux accusateurs, il renouvela contre eux la censure des dix- sept propositions incriminées en 4720 par la faculté de théologie. Nous avons lu, sans prévention, nous osons le dire, l'attaque et la défense, et nous sommes demeuré convaincu , en étudiant le volumineux mémoire publié par les Jésuites sur cette importante question, que, si quelques-unes des propositions condamnées paraissent malsonnantes au premier abord, elles sont néanmoins susceptibles d'une interprétation orthodoxe. D'autres, isolées de celles qui les encadrent, prennent un aspect tout différent de celui qu'elles ont dans le contexte. Du reste, nous n'exigeons pas que l'on nous croie sur parole , et nous avons un témoignage derrière lequel nous sommes heureux de nous réfugier. La faculté de théologie était reconstituée depuis le 20 février 4721, et l'honorable M. Vicaire y avait repris ses fonctions. On sait qu'il n'était pas favorable aux exagérations du P. de Gennes; cependant il refusa de signer l'enregistrement de la pièce qui nous occupe, et exigea que l'on prît acte de son opposition. Maintenant que répondrons-nous à l'abbé Delarue, s'élevant avec indignation contre les thèses « impies , immorales et anti-sociales » des Jésuites de Caen? Peut-être suffirait-il d'emprunter, pour lui répondre, cette pensée d'un de ses biographes : « qu'il a varié dans son opinion sur cet ordre célèbre; que, s'il l'a vivement attaqué dans ses Essais historiques, il en avait au contraire regretté et incriminé l'aboli-

tion dans un discours faisant oraison funèbre de Louis XVI , prononcé en l'église Saint-Jean de Caen , dans une occasion des plus solennelles (1). » Mais, nous plaçant à un point de vue plus général , nous aimons mieux avouer avec Bossuet « que le mal n'était pas restreint à la société de Jésus ; qu'il avait pour auteurs des prêtres et des religieux de tous ordres et de tous habits, qui, ne pouvant déraciner les désordres qui se multipliaient dans le monde , avaient pris le mauvais parti de les excuser et de les déguiser, et qui s'imaginaient encore rendre service à Dieu, en gagnant les âmes par une fausse douceur. » Ce fléau du relâchement dans la morale, que l'éveque de Meaux poursuivit avec tant de vigueur, et fit condamner par le clergé de France au commencement du xvme siècle, n'était donc pas, à cette époque, particulier à la société dç Jésus ; mais la lutte que cette corporation soutenait contre le jansénisme , en mettant aux prises les théologiens des deux partis, rendit plus sensibles leur opposition et leurs défauts. Tandis que les Jansénistes outraient par hypocrisie ou par entêtement la sévérité de la morale chrétienne, il n'est pas étonnant que leurs adversaires aient glissé quelquefois sur la pente opposée. C'était là le désordre contre lequel Bossuet, sans en nommer les auteurs, s'éleva dans l'assemblée de 1700. Satisfait de remédier au mal, dit son historien, il ne voulait ni humilier les corps ni affliger les personnes : c'était

(1) Souveaux essais historiques sur la ville de Caen. — Avant-propos. — F. V.

donner a tous un exemple qui ne fut pas suivi, condamnation Le mandement de Mgrde Lorraine, qui était un acte du mandement fe révolte contre la doctrine de l'Église , fut condam-

par l'inquisition. f, ...

ne en 1 /23, par un décret de 1 inquisition. Rome le proscrivit, « comme contenant quelques opinions et doctrines téméraires, suspectes, injurieuses au siège apostolique, et favorisant des erreurs condamnées. »En 1 724, les évoques d'Auxerre et de Rodez se joignirent à l'éveque de Rayeux pour se plaindre de ce décret au pape Renoît XIII : « Il renverse , disaient-ils , leurs bonnes intentions, et rend inutiles leurs efforts pour défendre l'unité, la paix et la vérité. » Les trois prélats oubliaient, en écrivant ces paroles, que c'étaient eux qui portaient atteinte à Yunilé; que dès-lors la vérité était compromise ; que le seul moyen de rendre la paix à l'Église était la soumission recommandée par Jansénius lui-même , et pour laquelle ils refusaient obstinément leur concours. Enfin, l'assemblée du clergé de France s'éleva hautement contre cet écrit en 1725; elle demanda même au roi la permission de tenir un concile provincial, dans lequel M. de Rayeux serait sommé de rendre compte de sa conduite. Il suffit, en effet, d'être initié aux vérités de la foi pour repousser avec horreur les propositions suivantes , qu'il avait déclarées irréprochables, en les faisant imprimer, sans les flétrir, entre les deux parties de son mandement: — « C'est à toute la multitude que Jésus-Christ a dit: ce que vous lierez sur la terre, "sera lié dans le ciel. » — « Un homme qui déteste sa faute précisément a cause de la laideur du péché et de son opposition à la raison, commet

DE BAÏEl'X. 313

un nouveau péché , en pleurant son péché , parce qu'il ne rapporte point son action à Dieu. » — « L'homme , indépendamment de la grâce , peut accomplir les préceptes de Dieu; il le peut, s'il le veut; ce pouvoir est véritable et réel, sans avoir recours à la grâce. » Calvin, sur la liberté, et Pelage, sur la grâce, en eussent-ils demandé davantage?

Telles étaient les erreurs que proscrivait le clergé de France , malgré la contradiction de quelques prélats. Il nous en coûte d'ajouter que Mgr de Lorraine publia, pour les soutenir, une lettre pastorale adressée aux fidèles de son diocèse. Cette lettre est suivie d'une protestation qu'il fit signifier à l'assemblée par un notaire apostolique. Il s'y plaint de l'injure que l'on a faite à sa personne, en déclarant, avec les commissaires, que l'évêque de Bayeux « avait autorisé des sentiments solennellement condamnés par l'Église , approuvé par un jugement juridique une doctrine qui mettait l'Église en péril, et qu'il ne s'agissait plus que de le ramener ou de le punir. »

Il y avait alors à Paris un docteur de la faculté de m. retu-picd. théologie , qui , après avoir souscrit le formulaire , s'était retiré en Hollande , auprès de Quesnel , et y avait participé à la rédaction d'un grand nombre d'ouvrages favorables au jansénisme. Il était rentré à la faculté en 1719 , avait presque aussitôt pris la plume contre les écrits que l'on publiait à Soissons en faveur de la bulle, signé les listes du réappel, donné l'exemple d'innovations scandaleuses jusque dans les cérémonies de la messe, et n'avait été délivré des poursuites du conseil de conscience que par les in-

Mgr de Lorraine.

trigues du cardinal Dubois : c'était l'abbé Petit-Pied , écrivain laborieux, habile controversiste , qui joignait à une certaine modération de pensée et de langage l'obstination d'un sectaire , l'arrogance d'un chef de parti. M*r de Lorraine lui donna toute sa confiance. « Le fameux M. Petit-Pied, dit l'abbé Beziers dans ses mémoires, était son docteur et son théologien. » Depuis 1722 jusqu'à la fin de sa vie, ce fut lui qu'il chargea de rédiger ses mandements. Nous n'avançons ici que ce qui s'imprimait quelques années après la mort du prélat.

Mandements Voici ce que nous trouvons à ce sujet dans la Pré-

qu'il publie

pour face historique d'un ouvrage imprimé à Cologne en 4749, aux frais du parti (1): « En 1722, M. Petit-Pied prêta sa plume a M. l'évoque de Bayeux, François de Lorraine, qui l'honora jusqu'à sa mort de la plus intime confiance. Le premier ouvrage qu'il composa pour ce prélat, fut un mandement du 25 janvier de cette année, contenant un jugement sur différentes propositions qui lui avaient été dénoncées par le P. de Gennes , de la compagnie de Jésus , et sur lesquelles ce Jésuite avait eu l'insolence de sommer M. de Bayeux par un huissier, pour qu'il eût à se prononcer sur les propositions dénoncées. » Nous lisons un peu plus loin que le P. de Gennes interjeta « un appel fou et insensé » du mandement de Mgf de Bayeux aux vicaires-généraux de l'Église métropolitaine de Rouen, le siège vacant. En publiant une

(1) Examen pacifique de V acceptation et du fond de la bulle Unigenitus. — Cologne, 1719.

lettre sur cet appel , M. Petit-Pied saisit cette occasion pour répondre en même temps à une autre lettre anonyme , écrite par un ecclésiastique de Bayeux à un docteur de l'université d'Angers. Cette lettre, attribuée au P. de Gennes , ne contient , sur la situation , aucun détail qui puisse éclairer la marche de l'histoire : voilà pourquoi nous l'avons passée sous silence.

En 1724, l'abbé Petit-Pied reprit la plume pour l'évêque de Bayeux. Ce fut lui qui rédigea (1) une ordonnance et instruction pastorale du 17 juillet, « portant condamnation de deux libelles intitulés, l'un: INSTRUCTION EN FORME DE CATÉCHISME

au sujet de la bulle ; l'autre : Instruction théologique pour servir de réponse à un Entretien familier sur la bulle. » Cette ordonnance, où l'on discute avec perfidie l'acceptation que la plupart des évoques avaient faite de la bulle , où l'on accuse les pasteurs orthodoxes de pousser au schisme les fidèles qui leur sont soumis , fut supprimée par un arrêt du conseil. De là, des Remontrances adressées au roi, au commencement de 4725, mais qui ne parurent que plusieurs années après. M. Petit-Pied en était l'auteur; on y implorait la bonté du roi pour les appelants, que l'on représentait comme opprimés ou exposés à l'être, si on leur ôtait la ressource de l'appel. Cet article, qui se trouve à la suite du mémoire, fut retranché de l'exemplaire signé par Mgr de Lorraine.

(1) Page xcix7 Préface historique de /'Examen.

Au commencement de l'année 1727, M. Petit-Pied « vint encore au secours de M. l'évêque de Bayeux, » et publia sous son nom une instruction pastorale au sujet des XII articles. « Dressés avec tout l'artifice dont l'esprit de l'homme est capable pour éblouir et pour surprendre (1), » ces XII articles avaient été envoyés à Rome par le cardinal de Noailles , qui exigeait que le pape les approuvât. Afin qu'ils fussent mieux accueillis , on supposait gratuitement qu'ils étaient appuyés sur la doctrine de la Sorbonne. A Paris, au contraire, ils furent présentés comme des explications envoyées de Rome sur la bulle, et on les fit imprimer au nom du souverain pontife. Dans l'ouvrage que nous avons déjà cité, ils sont appelés les XII articles de Benoît XIII.

Enfin, lorsqu'en 1728 le cardinal de Noailles et quelques autres évoques , au nombre desquels se trouvait Mgr de Lorraine, écrivirent au roi pour se plaindre du jugement rendu à Embrun contre l'évêque de Senez, ce fut encore M. Petit-Pied qui fut leur interprète. Nous reviendrons sur cette affaire dans le volume suivant ; nous y parlerons aussi de la rétractation que notre faculté de théologie opposa le 4 juillet 1726 à son décret d'appel. Cette pièce importante fut signée par trente-sept membres de l'université, situation On voit que l'épiscopat de Wr de Lorraine fut pour le diocèse de Bayeux une époque malheureuse.

(1) Histoire de la constitution Unigemtus , par Messire Pierre Lafileau , éveque de Sisteron.

du dioc

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