octobre
(( Un peuple entier est insurgé. Hommes , femmes et enfants ne voient les Bleus qu'avec horreur. Les habitants ont tout perdu; le pays est horriblement dévasté. Il est d'ailleurs très-couvert et extrêmement coupé. Entrez-vous en force dans le Bocage, tout fuit et se cache dans les bois ou les genêts. Les troupes ne voient plus personne. Si par hasard vous apercevez un homme, il se dérobe derrière une haie et il disparaît. Peut-on employer trois mille hommes à le chercher pendant tout un jour? Pour combattre, les chefs tiennent leur troupe embusquée. Lorsque la tête de notre colonne est arrivée à la hauteur des ennemis, ils fondent sur elle avec impétuosité. En un moment, la troupe se trouve environnée de feu ; elle n'a pu, dans ces chemins creux et bordés de haies , marcher que sur trois hommes de front; ainsi elle n'a point de place pour se mettre en bataille; d'ailleurs nous ne pouvons disperser nos tirailleurs sans courir risque de les perdre.
« Le pays n'offre aucune ressource. Nous sommes obligés de tout faire venir en arrière de notre ligne ; alors il faut des escortes nombreuses; car la bande avec laquelle vous vous êtes battu a disparu, et en une nuit peut se trouver à dix lieues derrière l'armée et intercepter les vivres.
« Nos soldats chargés d'un havre-sac, d'un fusil, d'une giberne , de vivres , de munitions , ne peuvent poursuivre un ennemi qui ne porte rien et qui s'éparpille homme à homme. Nos soldats ne connaissent pas les sentiers, comment pourrait-on les rallier?
« Si vous rencontrez quelques habitants dans la campagne , ils sont sans armes ; ils labourent ; ce ne sont pas des brigands ; ils vous racontent comment au contraire ils ont été pillés, maltraités par
eux; et cela peut être. Peut-on les tuer? non assurément. »
Hoche se confirma de plus en plus dans la détermination d'occuper le pays par des postes retranchés où l'on établirait des manutentions de pain; de le faire parcourir par des colonnes mobiles bien disciplinées, el qui ne commettraient ni pillages , ni cruautés ; de désarmer tous les habitants. Pour y réussir, on saisissait les bestiaux et l'on faisait aflicher dans les paroisses un avis ainsi conçu : « Rendez vos armes, vous aurez vos bœufs. »
Un des moyens les plus efficaces employés par le général Hoche pour parvenir à la pacification fut de s'entourer de quelques-uns des réfugiés chassés par les insurgés et qui avaient pris asile dans les villes , à Nantes, à Angers, à Saumur ; la plupart d'entre eux étaient exaspérés , avides de réaction et de vengeance. Il eût été funeste et dangereux d'écouter et d'employer ceux-là; mais d'autres étaient modérés d'opinion, sages de caractère, remarquables par le bon sens et le discernement; ils furent attachés comme volontaires à l'élat-major , ils donnaient des renseignements sur les localités, guidaient les colonnes, disaient à qui confiance pouvait être accordée, arrêtaient les rigueurs inutiles.
La guerre se fit ainsi de plus en plus avec la politique ou même avec la police autant qu'avec la tactique militaire. On traitait avec humanité les femmes, les enfants, les vieillards; on délivrait les paroisses des réquisitions exigées despotiquement par les chefs vendéens; on engageait quelquefois, moyennant payement, les paysans à les trahir ou même à les livrer.
Le général Hoche était beaucouj) plus occuj)é à pa-
cifier la Vendée qu'à chercher les occasions de comhattre Charette; mais les précautions étaient prises de manière à n'avoir rien à craindre de lui, et encore moins de l'île d'Yen. Le 8 novembre 1795, Hoche écrivait au Directoire : « Que peut faire Charette? La troupe qu'il commande ordinairement ne se compose pas de pins de mille fantassins et de trois cents mauvais cavaliers. Leur manière de combattre, à la vérité, pourrait étonner les plus braves troupes de l'Europe. Les mettre en déroute, ce n'est pas les vaincre; Charette assigne un point de ralliement à ses fuyards, quelquefois à dix ou douze lieues derrière nous. Pendant qu'on le cherche en vain, il tombe sur nos convois, s'en empare ou les force à changer leur direction. Mes colonnes mobiles ont fait cesser ce genre de mésaventures.
« Charette gouverne féodalement son pays. 11 y exerce un pouvoir absolu. Il s'est fait un code tout à fait draconien ; défiant et cruel , il n'a point d'amis ; son nom fait trembler une population ignorante qui le regarde comme un dieu. Il trompe les contre- révolutionnaires qui mettent tout leur espoir en lui ; il déteste les émigrés et les accueillera toujours mal , lors même qu'il serait vainqueur et tout-puissant. »
Hoche terminait ce portrait par un jugement qui manquait d'impartialité et que démentait son propre récit. (( Il n"est pourtant pas un chef vraiment redoutable. Il n'a ni la loyauté de Bonchamp, ni les talents de d'Elbée , ni la témérité de Stofflet. »
Les généraux républicains ne pouvaient pas bien connaître ni le mérite, ni les défauts des chefs vendéens ; ils savaient mal quels étaient leurs desseins et quelles difficultés ils avaient à former, gouverner et conduire leurs armées. *."
118 SITUATION DE l'iNSURRECTION ROYALISTE.
D'Elbée n'était point un homme de talent; Stofflet était un vaillant soldat dont Hoche allait bientôt connaître l'incapacité. La guerre , qui donnait à Charette tant d'importance et de renommée , se faisait sur un tout autre théâtre et à de tout autres conditions que la première et grande insurrection vendéenne de Cathelineau, Lescure , Bonchamp et La Rochejaquelein.
Ainsi se continuait la guerre oii le général républicain comme le chef vendéen avaient intérêt à ne point engager de combats. Hoche resserrait de plus en plus le cercle où il enfermait Charette. La côte était gardée et l'espace laissé à l'insurrection ne comprenait pas plus de cinq lieues de large sur six lieues de long; mais cet espace était coupé de marais du côté de la mer et couvert de forêts du côté du Bocage. Charette réussit une ou deux fois à surprendre des postes républicains , jamais à sortir de l'enceinte où il était enfermé.
Tant que les Anglais occupaient l'île d'Yen , son but unique ne pouvait être que d'obtenir et de favoriser le débarquement de Monsieur et des troupes qu'il amènerait. Soit pour détourner l'attention des républicains, soit pour s'emparer sur la côte d'un point mal gardé, il forma un rassemblement beaucoup plus nombreux que de coutume ; la pensée de voir enfin arriver le prince avec une armée ranimait le courage et l'ardeur des paysans. Ils croyaient que , pour cette fois , les Bleus seraient chassés du pays ; que la République allait finir; et qu'enfin ils pourraient retrouver le repos et le bien-être. Charette se dirigea sur le petit port de la Tranche , situé à l'extrémité méridionale de la côte de Poitou. Il était encore à quelques lieues de la mer