‹ Histoire du dix-neuvième siècle;Chapitre 23 sur 88 · MALTHUS · texte numérisé non relu

MALTHUS

L'année 1798, Tannée où je naquis, restera par un signe lugubre, comme celle où les deux plus grandes nations poussèrent le cri de la désolation, le cri des extrêmes misères, un appel à la mort^ Tanathème à la vie, à la fécondité, un appel à la fin prochaine.

Cette année où Grainville, d'une voix défaillante, commença son poëme, le chant de son espoir, la mort prochaine du monde, est celle où un homme grave, le professeur Malthus, dans une grande aisance personnelle, du fond de son rcpo&, fait un précepte de l'appel à la mort, au célibat, à la stérilité.

Cela se comprend mieux pour la France, après tant de déchirements intérieurs, et où la république, malgré sa victoire de Fructidor, voyait fondre sur

elle une seconde France, celle des émigrés, insolente, exigeante, tandis que le soldat revenu d'Italie rêvait des partages de terres.

Mais l'Angleterre, la maîtresse des Indes et la reine des mers, qui, dans la riche Asie et partout, a supplanté la France, comment expliquer son cri de désespoir? Je sais bien que Tlnde, épuisée par les établissements de Cornv^allis , ne rapportait rien que pour les places données à une certaine bourgeoisie, cliente de la couronne ; je sais qu'en 97 la grande révolte de la flotte imposait à l'année suivante des réformes coûteuses, qu'enfin le complot royaliste en Fructidor avait causé à l'Angleterre une horrible saignée d'argent. Elle se trouvait dans la position de ces très-grands propriétaires qui, ayant d'énormes fortunes et des dettes immenses, semblent toujours aux abois. M. Pitt, avec un rire diabolique, disait à ce peuple si riche et affamé : « Réjouissez-vous ! les Français, en prenant la Hollande, vous donnent un monde, une seconde Inde, les colonies hollandaises, Java, riche trésor, l'ombilic de la terre, d'où les richesses vous viendront par torrents. »

A cet hymne de joie qu'on eût cru ironique, l'Ir- 'lande répondait en montrant ses champs dévastés, ses pommes de terre que l'on plantait alors, et l'Ecosse son pain d'avoine. Déjà on ne pouvait plus vivre dans les hautes terres ; les highlands descendaient et augmentaient la pénurie d'en bas. Les hommes, s'ils

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ne faisaient un peu de pêche, s'engageaient (paur mourir) aux Indes. Sauf Glasco^, Edimbourg, le dé^ ser se^faisait. Les femmes, surtout, sèches et sobres, peu à peu rétrécissaient leurs estomacs, ou pieusement mouraient sans se j^aindre. Ces pauvres désolées, sur une terre qui n'avait plus d'hommes, refaisaient des couvents industriels, où leur patiente adresse et leur égalité admirable dans le tissage , créa le fil d'Éco$se^ recherché dans toute l'Europe. ,

L'Angleterre ne sait pas jeûner, comme l'Ecosse. Là se forma un être qui n'est tel nulle part ailleurs : le pauvre^ dont l'industrie est de lever des Contributions par paroisses, sur les gens aisés ou laborieux. Gela constitue un état que nous voyons déjà réglé par les lois d'Elisabeth. Fort au-dessus du pauvre, se se trouvent bien des hommes de vie analogue, mais de nom différents, les nnécu/ristes de divers genres. Ce nom ne pourrait, sans injure, s'étendre- aux jfe/lom des universités, anciens élèves qui, ayant pris leurs grades, avaient le privilège fort lucratif de prendre chez eux, pour les nourrir, les conseiller et les veiller un peu, quelques élèves riches et grands seigneurs. Métier commode qui n'imposait qu^une gêne, celle de ne pas se marier. Prescription difficile ; car cette vie aisée et douce semblait d'elle-même appeler le mariage.

Au moment où Godwin et autres (à l'instar de nos

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révolutionnaires) recommandaient le mariage et la fécondité; à ce moment même, 98, un fellow de Cambridge, Mallhus, alors âgé de 38 ans, fit un livre pour prêcher la stérilité.

Livre remarquable, mais menaçant, funèbre, où il croit prouver par les chiffres que le travail de l'homme étant incapable de multiplier les subsistances autant que s'augmente la population, et celleci par un fâcheux accroissement allant toujours bien au delà de nos facultés de créer et augmenter la nourriture, l'humanité en s'engendrant inconsidérément, n'enfantait que la famine, la misère et tous ses fléaux.

Qu'arri vera-t-ii ? Que les hommes, repoussant les tribus humaines moins fortes, auront pour quelque temps des terres plus étendues à cultiver. Cela donnera un répit. N'importe! Un peu plus tard la diffiiculté doit revenir la même.

Il est vrai que la guerre, les maladies, la petite vérole, qui règne en reine au dix-huitième siècle, sont des préservatifs assez bons contre la famine. Mais la médecine, surtout la vaccine, veulent conserver l'homme, le rendre à la famine, maintenir, augmenter les embarras du monde*

Comme la mort n'agit pas assez contre l'encoaibrement, demandons secours à la médecine préventive. Tâchons de ne pas naître.

Ce livre, farci de chiffres souvent très-incertains

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que Fauteur prend (même dans les pamphlets payés de M. Pitt), n'en est pas moins, malgré cet étalage, analogue aux rêveries des millénaires sur la fin du monde, qui, disaient-ils, doit s'affamer peu à peu et mourir de langueur et d'amaigrissement. Dès l'ère chrétienne où une religion de la Mort fut annoncée et la fin prochaine du monde, on a vu par moments reparaître ces rêveries. Et, en cela, Malthus, en les reproduisant, fait un roman plus désespérant que Grainville.

Dans ce dernier, l'idée sublime que l'Amour conserve ce monde, que la vie du globe en dépend, jette une lueur admirable, que le dernier homme luimême suit parmi les ruines.

Dans Malthus, au contraire, au lieu de cette lueur consolante, ce n'est que ténèbres de mort, et malgré le secours que la mort peut tirer des pestes, de la variole et de ses autres alliés, on n'entrevoit que trop pour les malheureux survivants les honteuses souillures qui remplaceront l'amour dans un monde qui s'interdit l'amour et la fécondité.

Les riches seuls auront des enfants. Le pauvre est né seul, et seul il doit mourir ainsi qu'il est venu.

L'auteur a sous les yeux mille explications sociales de la misère dans ce pays si riche qui possède rinde, la mer, les plus belles contrées du monde, mais il se garde bien de voir ces causes palpables de misère.

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. Moi je n'entreprends point de les énumérer. Voici pourtant ce que je dis :

Dans les temps dé misère, on peut agir de deux manières : on en se resserrant et se refusant tout, ou au contraire en cherchant les moyens d'étendre la production, en se créant d'autres moyens de vi^re, des arts, des industries nouvelles.

En ce pays de France, pauvre en comparaison, après les banqueroutes de Louis XIV et du Régent, sous le second Régent, M. le Duc, on crut mourir. L'autorité follement défendit à Paris de s'étendre et l'entoura de murs. Que fit l'ouvrier de Paris ? Il ne chercha pas des ressources aux champs qu'il n'eût pas su cultiver. Il créa un autre art sans sortir de Paris. Et il s'imposa à l'Europe charmée. Aux meubles de Louis XIV si chers, d'un si grand luxe, il en substitua de moins c^iers et de plus élégants, dont les formes légèrement contournées, infléchies avec art, profitaient du hasard des racines et autres accidents de nature. Tous eurent des meubles, à bon marché. De 1730 à 1760 et au delà, Paris fabriqua pour l'Europe, se bâtit un nouveau Paris, le faubourg Saint-Antoine, etl'ouvrierse maria, eut une famille. Contrairement aux idées de Malthus, l'amour et la famille rendirent l'homme plus productif, plus travailleur, plus ingénieux.

Au moment même où Malthus écrivait son livre, en 98, un miracle pareil et plus grand, s'accomplis-

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