‹ Histoire du dix-neuvième siècle;Chapitre 52 sur 88 · TILSITT · texte numérisé non relu

TILSITT

Ce qu'il connaissait moins encore, quoi qu'on ait dit) c'était la France même. II y avait en elle une étrange dualité. Chose bizarre, et pourtant certaine. Pendant qu'une certaine France, toute active qu'il précipitait en armées, le suivait avec une furie qu'on pouvait croire encore enthousiaste, la grande majorité, la France du travail, le regardait faisant ses grands tours d'acrobate, croyait à chaque année le voir tomber de la corde tendue, et chaque fois disait : c( Quoi ! ce n'est pas encore fini? »

Que voulait-il au juste? Toute sa vie son rêve avait été la conquête de TOrient. Il semblait croire que, maître de la Turquie, par la Perse, on arrivait tout droit à l'Inde anglaise. Il ne tenait pas compte de ces espaces énormes. Cependant, à Tilsitt, connaissant mieux la puissance russe, il en fit moins abstraction , et proposa un partage de la Turquie* Mais quand il vit le czar y consentir sans peine, il comprit qu'il ferait un marché de dupe, et que la. Russie prendrait tout.

Alors, il tourna tout à coup, et avec la facilité de sa grande imagination, il prit l'Espagne en rêve, avec le Portugal, l'Amérique espagnole, les mines du Potose, comme Napoléon III a pris le Mexique.

Alexandre avait demandé un armistice. Napoléon demanda une entrevue.

Il espérait capter, éblouir Alexandre, l'amener à

tout prix au grand but qui faisait son rêve, sa passion : Vabandon de ralliance anglaise^ la fermeture du monde russe au commerce anglais.

H comptait, à la lettre, envelopper, fasciner Alexandre, exercer sur lui ce prestige qui ne lui avait jamais manqué.

Il avait plusieurs choses qui eussent dû faire tort à ce prestige. Il était peu harmonique, dissonnant, intempérant en gestes et en paroles , souvent emphatique, souvent trivial, comme Ta dit l'auteur de son meilleur portrait, M. de Pradt qui l'appelle : Jupiter Scapin.

Et en effet, celui qui eût eu le sang-froid de l'examiner bien, sans penser à sa renommée, eût vu qu'il avait par moment des tons faux, criards et vulgaires , qu'on ne trouve que dans les piètres comédiens.

Avec tout cela, il avait conservé encore en 1807 ce caractère, ce don qui avait tout fait pour sa fortune, le mordant méridional.

Mais quoi ! cette faculté lui était-elle propre plus qu'à d'autres Méridionaux?

Masséna, son égal pour les dons militaires, s'était de bonne heure assimilé à la France jacobine, et paraissait un rustre. Le Béarnais, au contraire, Bernadette, était et paraissait trop un homme fin. Bonaparte eut une chose qui d'abord l'embarrassa fort, de parler au plus mal le français, même l'ita-

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