‹ Histoire du lied; ou, La chanson populaire en Allemagne, avee une centaine de traductions en vers et sept mélodiesChapitre 21 sur 27 · CE QUI MANQUE A LA POESIE LYRIQUE EN FRANCE · texte numérisé non relu

CE QUI MANQUE A LA POESIE LYRIQUE EN FRANCE

Abîme entre la poésie savante et les chants du peuple. Isolement de Tune, corruption des autres. — Le fléau de la centralisation littéraire. — - Tyrannie de Paris, étoufTement de l'originalité provinciale. ~ Le génie français est-il Tesprit parisien? — Le salut de la poésie lyrique est dans trois choses : Renaissance du génie provincial, étude de la poésie primitive chez tons les peuples, alliance sérieuse de ia poésie et de la musique.

Personne ne reprochera au lyrisme de TAUemagne moderne de n'avoir pas été touché par les idées religieuses, philosophiques, sociales et même politiques, qui ont si fortement agité notre siècle. Si cet arbre aux mille branches a gardé sa santé et sa vigueur malgré tant d'orages, c'est qu'il plonge par ses racines dans le sol de la poésie primitive, dont la sève exubérante n'a cessé d'affluer dans tous ses rameaux. Qu'est-ce que la France peut opposer à ce spec-

tacle? De grands noms, quelques hommes de génie, çà et là d'admirables chefs-d'œuvre, des talents variés, oui; mais non une tradition vivante, un art populaire, une poésie sue et chantée par tout le monde. Les volumes de vers ne manquent pas, mais si l'on excepte les œuvres des coryphées de notre littérature, dans combien de mémoires vivent tous ces chants, quel rôle jouent-ils dans la famille, au foyer, dans toute notre vie? Que sont-ils pour la grande masse du peuple? Ont-ils pénétré dans les campagnes, élevé le paysan, consolé l'ouvrier ? Que chacun réponde à ces questions selon son expérience. Quoi qu'il en soit, notre poésie lyrique, malgré sa riche efflorescence dans la première moitié du siècle, est plutôt un art de lettrés qu'une force vive, sortant des profondeurs de la nation et y faisant circuler la joie, l'enthousiasme et l'amour de l'idéal. Depuis le dix-septième siècle il y a entre la poésie française et la poésie germanique une différence analogue à celle qui séparait, il y a deux mille ans,, la poésie latine de la poésie hellénique. A Rome, Horace, Ovide et Virgile écrivaient pour leurs amis sur du fort beau parchemin et récitaient leurs vers dans un cénacle choisi. En Grèce, Tyrtée poussait les Spartiates au combat par ses rhythmes belliqueux; Stésichore entonnait ses hymnes d'amour en guidant la danse gracieuse des jeunes

filles devant le temple de la. déesse; Sapho chantait les flammes sauvages d'Aphrodite, qui consumaient, son sein languissant, assise au milieu de ses compagnes, sur les hauts rochers de Lesbos, au divin murmure de la mer d'Ionie ; Pindare célébrait les héros et les dieux, aux jeux olympiques, devant un peuple enivré. Pour les Romains la poésie était un luxe, pour les Hellènes c'était une action, c'était la vie elle-même à sa plus haute puissance. La poésie française, sans aucun doute, est plus populaire que celle des Romains du temps d'Auguste, mais qu'elle est loin d'avoir la force d'expansion, la puissance communicative, la popularité universelle du Lied ! Elle peut avoir des qualités qui manquent à nos voisins, mais avouons franchement que cette différence capitale est une infériorité. Quelle en est la cause, et si c'est possible, le remède ?

Lorsqu'un étranger, qu'il soit Italien, Anglais ou Allemand, lit la plupart de nos grands poètes, il est frappé tout d'abord par le caractère oratoire, qui défigure parfois leurs plus belles créations. Pourquoi tant de rhétorique et de vains ornements? nous disent-ils. Vos poètes méditent, raisonnent et font la philosophie de leurs sentiments. Ils sont de parfaits orateurs; on dirait môme quelquefois, que sous le coup des plus fortes émotions, ils songent à leur attitude et à son

effet sur le public. Et ne les avons-nous pas surpris en train de vous prouver l'existence d^ Dieu et rimmortalité de l'âme? C'est là de l'éloquence. Mais le vrai poète n'a pas besoin de démonstration, sa muse le transporte bien au dessus des luttes de l'école, dans les régions sereines de la vérité immortelle. Comment songerait-il à démontrer son amour ou sa foi, puisqu'il en est pénétré jusqu'au fond de l'âme et ne fait qu'un avec eux? S'il aime, il ne célèbre pas l'amour, c'est l'amour lui-même qui déborde par torrents de son cœur; s'il est croyant, il ne chante pas Dieu, c'est Dieu lui-même qui parle par sa bouche. Les strophes qui tombent de ses lèvres ne sont jamais que le trop plein de son âme, et laissent deviner les orages qui la soulèvent, comme les vagues qui s'avancent sur la plage font pressentir la pleine mer. Or, vous autres, vous voulez tout dire et vous ne laissez rien deviner. Vous déclamez admirablement en vers, vous ne chantez pas. De là, la longueur démesurée de vos poèmes, dont une foule sont à la fois épiques, philosophiques et oratoires, et manquent par là de ce caractère .net et tranché, de cette sobriété dans la forme tant chérie des Hellènes et dont les chefs-d'œuvre ne sauraient se passer.

Ainsi parlent les étrangers. Nous nous hâtons de leur répondre que chaque nation a son goût

en littérature, que le nôtre c'est 1 éloquence, que notre poésie est fière de pouvoir l'appeler à son aide, et qu'elle doit à cette passion généreuse pour sa sœur des qualités de premier ordre, que nous seuls savons apprécier et que nous ne donnerions pas pour tous les chants du monde. Mais tout en défendant ainsi notre cause, nous sommes forcés de nous avouer en secret, qu'en poésie l'éloquence est inférieure à l'inspiration pure, qu'en fait d'art les genres mêlés sont toujours les mauvais genres et que chez les Grecs, ces maîtres immortels de la poésie, le lyrisme avait cette allure vive, rapide, musicale que nous pourrions retrouver nous aussi dans notre poésie populaire.

D'où vient donc l'abîme qui se creuse entre notre poésie littéraire et celle du peuple? Nul doute à cet égard. Au dix-septième siècle les gens de lettres vivaient de la faveur royale. Attachés à la cour d'un grand monarque, ils s'habituèrent à n'écrire que pour la cour, à ne penser que pour le roi. Louis XIV n'ayant pas regardé le grand Racine en passant dans la galerie de Versailles, le grand Racine meurt de chagrin. C'est par le grand Louis qu'on obtenait succès, fortune et gloire, pourquoi songer alors au reste de la nation? Au dix-huitième siècle, tout change de face. Sous l'influence salutaire des sciences et de la philosophie, il se forme un

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grand public généreux, passionné, ouvert à toutes les idées nouvelles, élevé au dessus de tout préjugé. Rousseau, Voltaire, Diderot écrivent pour l'Europe civilisée et se sentent face à face avec elle lorsqu'ils tiennent la plume. Mais l'aurore d'une poésie nouvelle ne se leva point sur le siècle de Louis XV et de la Pompadour. La Révolution, partie des provinces, en donnant l'essor au peuple tout entier, parut un instant devoir développer tous les germes de vie provinciale et individuelle lorsqu'elle essaya avec la Constituante de décentraliser la France. Malheureusement la Révolution se concentre à Paris, renforce la centralisation, la pousse jusqu'à la Terreur et amène l'Empire. Il ne fut guère question de poésie sous le régime du sabre et du canon, qui avait déclaré la guerre aux idéologues quels qu'ils fussent. Sous la Restauration, la littérature devint de plus en plus universelle et démocratique. Le mouvement romantique qui l'accompagna fut un des plus féconds que la France ait jamais eus ; il nous donna la liberté. Gardons-nous de l'oublier, car la justice envers le passé est une condition du progrés dans l'avenir. Mais remarquons aussi que ce généreux mouvement subit la fatalité de ceux qui l'avaient précédé. Il resta concentré à Paris et malgré tout son éclat il n'eut pas ce caractère profondément national et cette portée euro-

péenne qui donnèrent une grandeur historique, une énergie réformatrice, une puissance sociale au mouvement poétique provoqué en Allemagne par Lessing, Herder, Schiller et Goethe. Depuis ce temps, Paris est devenu plus que jamais le centre littéraire exclusif et absolu. Ce n est pas pour la France que vit, pense, écrit 1 élite des Français ; elle donne le sang de son cœur, la flamme de sa vie pour plaire aux Parisiens. Aujourd'hui, on courtise lâchement la grande ville comme autrefois on courtisait le grand roi, et ceux qui aspirent à une prompte renommée, ont bien moins le mâle orgueil de faire partager leurs idées à leurs compatriotes jusqu'aux extrémités de la France, que la vanité d'enlever un jour les sufirages de la capitale.

«Votre centralisation, disait Lamennais, c'est l'apoplexie au centre et la paralysie aux extrémités. V Ce mot s'applique non seulement à' la politique, mais encore à toute la vie intellectuelle et morale de la France. La centralisation excessive est le fléau de la poésie. C'est Paris qui depuis trois cents ans, imprime son cachet à notre littérature, c'est Paris qui a empêché la fusion complète du génie du peuple avec celui de ses grands poètes, c'est Paris qui corrompt la province, c'est Paris qui étouffe la France. D'une part, les poètes préoccupés seulement du succès dans la capitale ont presque toujours

dédaigné les chants de leur pays, qui cependant auraient pu leur donner des leçons de simplicité, de grâce et d'énergie. D autre part, la poésie populaire négligée, couverte de mépris, est morte dans les provinces, faute de vie provinciale. Les produits de fabrique parisienne sont venus la remplacer. Ce sont ces refrains de vaudeville, ces couplets sans âme et sans vergogne, chansons graveleuses et banales, où rineptie des idées rivalise avec l'impudence de lexpression. Mais elles viennent de Paris! et la province d'admirer, et le paysan d'oublier pour ces pauvretés, les chants au moins sentis et naïfs de ses aïeux. Encore dix ans de notre état politique, encore dix ans de nos mœurs, et il n'y aura plus d'autre poésie populaire en France que celle des cafés chantants.

Et pourtant il y en avait une, que dis-je, il y en a une encore ! Le peuple a chanté dans nos provinces comme partout où des hommes marchent libremeDt sous le ciel, il a donné une voix à ses rêves, à ses amours, à ses'espérances. Quand une de ces strophes doucement émues, murmurées par un pâtre ou une jeune fille, vient frapper notre oreille au milieu des montagnes, comme nous oublions bien vite tant d'œuvres factices, devant cette poésie du sentiment pur, qui s'exhale comme le parfum matinal d'une fleur à peine éclose, comme nous saluons la

nature immortelle révélée dans le cœur des simples! Déjà l'attention de nombreux chercheurs s'est portée sur ces chants trop négligés jusqu'à ce jour; et qui sont de plus en plus difficiles à recueillir. Des travaux remarquables ont découvert çà et là des trésors. Il y a longtemps déjà que le beau recueil Barzaz-Breiz de M. de la Villemarqué nous a fait connaître les chants populaires de la Bretagne. Le livre de M. Francisque Michel sur le pays basque, l'étude de M. Beaurepaire sur la poésie populaire en Normandie, celle M. Max Buchon sur les noëls et chants populaires francomtois, le recueil des chants populaires de la Saintonge et de l'Angoumois que vient de publier M. Bujeaud, ont mis au jour quelques fleurs de poési-e primitive, perdues, il est vrai, dans des bouquets de mauvaise herbe et d'orties. Pourtant ces recueils ne sont pas à dédaigner, car plus d'un mystère de beauté se cache sous ces œuvres sans prétention et c'est à l'art de les en faire jaillir. En un mot, la poésie littéraire devrait se rapprocher de la vraie poésie populaire, pour y chercher ce qui lui manque trop souvent à elle-même : la sincérité de la pensée, la sobriété de la forme et le tour musical. Plagier serait folie, mais non s'inspirer. Brizeux l'a fait pour la Bretagne; malheureusement il est resté trop monotone d-an^ la foirme. Il n^ s'agit pa& de renoncer au

trésor d'idées et de sentiments que nous devons à une éducation supérieure, pour descendre au niveau des paysans, ce serait la pire des aflfectations, mais de surprendre dans les chants populaires la manifestation spontanée du sentiment. Car cette faculté existe toujours en nous quoi qu on fasse pour letouffer. Partout où il y a un sentiment vrai et individuel la manifestation primesautière, qui est toujours la plus poétique, est possible, pourvu que l'homme ait le courage d'exprimer son mouvement intérieur. Malheureusement on s'en laisse imposer de moins simples et de moins fidèles par la tradition littéraire, on s'y habitue et on finit par ignorer sa propre nature. Mais la vue du vrai, du naïif, nous saisit malgré nous avec une puissance magique, et nous aide à retrouver notre originalité perdue. Si on apprenait à étudier la poésie populaire dans ce sens, à la comprendre et surtout à l'aimer, peut-être finirions-nous par entendre en France de ces chants simples et pénétrants, qui feraient l'admiration du penseur et la joie du peuple.

Ces chants existent, me dira-t-on, et leur poète c'est Béranger . Béranger, qui le nierait ? est un véritable poète populaire, mais il est presque le seul, j'ajoute qu'il est loin d'exprimer le génie français dans sa plénitude comme on a voulu le prétendre. Il restera le type achevé

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du chansonnier parisien, car il a élevé à la dignité d'un genre littéraire cette chanson libertine qui, dés le temps du cardinal de Retz, courait les rues de Paris et montait gaillarde et frondeuse de la guinguette du pauvre à la maison bourgeoise et jusqu'à la table du grand seigneur. Il la développée sans la dépouiller de son caractère primitif, il Ta élargie en lui infi^sant les idées patriotiques et humanitaires de son siècle. De là son immense et légitime succès, non seulement en France, mais encore dans toute TEurope littéraire. Qu'on ne l'imite plus, mais qu'il serve d'exemple. Qu'on fasse pour toute la France ce que Béranger a fait pour Paris , qu'on trginsforme , qu'on développe, qu'on ennoblisse en des œuvres nobles et vigoureuses les chants populaires du pays entier, que tout en restant Parisien, Francomtois. Provençal, on ait le courage d'être vraiment Français. Certes, une poésie nouvelle sortirait de cet efiort. Tout le monde sait quelles richesses de naïveté et de sentiment madame Georges Sand a su découvrir dans son pays berrichon; ses romans champêtres sont devenus classiques quoique tout imprégnés de la sève du terroir. Cette hardiesse, qui a été possible en prose, serait-elle impossible en poésie ? Non, j'en suis sûr. Elle seule pourra fortifier et développer le génie poétique

SOO HISTOIAE DU LIED.

de la France, et quelles œuvres viriles nous lui devrions !

Mistral, le poète original et vigoureux de la Provence a composé récemment un chant plein de courage, ses aïeux auraient dit : un beau sirvente. Cette fière chanson s appelle la Comtesse {la Coumtesso), elle a fait le tour du midi, a pénétré jusqu'en Espagne et a été traduite, en catalan. Écoutons quelques strophes de ce vaillant troubadour contemporain :

Je sais, moi, une comtesse (1), — qai est du sang impérial ; — en beauté comme en élévation, — ni loin, ni haut, eUe ne craint personne, — et pourtant une tristesse, — de ses yeux voile l'éclair.

Ah ! si l'on savait m'entendre l — Ah ! si l'on voulait me suivre !

Elle avait cent villes fortes, — elle avait vingt ports de mer ; — l'olivier couvrait sa porte •— de son ombre douce et claire, -— et tout fruit que porte la terre — était en fleur dans son jardin.

Ah ! si Ton savait m'entendre ! — Ah ! si l'on voulait me suivre !

(1) Sabe, iéu, nno coumtesso

Qu'es ddtt sang emperiau ; En béttta coûme en autesso Cren degun, ni liuen ni aut ; E pamens uno tristesso De sis iue nèblo l'uiau.

Ah ! si me sabien entendre !

Ah ! si me voulien segui !

Elo avié cent vilo forto, Elo avié vint port de mar ; L'oulié davans sa porto Oumbrejavo, dous e olar:

.«. Tout ]e joor» ell« chantait — an baleon sa belle humeur; — et chacun brûlait d'envie — d'en ouïr quelque rumeur, -^ car aa voix était ai snaive -^ qu'elle faiaait mourir d'amour.

Ah ! ai Ton savait m 'entendre ! — Ah ! si l'on voulait me suivre !

Les poètes, on le devine, — lui faisaient la cour en grand nombre ; — les amoureux, sous le givre, — l'attendaient de grand matin ; — mais, comme elle était perle fine, — à haut prix elle se tenait.

... Car sa «œor, sa mauvaise sœur, — pour hériter d^ son bien, — l'a enfermée dans le cloître, — dans le cloître d'un

E tout fru que terro porto Ero en flour dins soun relarg.

Ah ! si me sabien entendre !

Ah ! si me voulien segui !

Tout lou jour cansounejavo.

Au balcoun, la bello umour; E cadun barbelejavo De n'ausi quauco rumour, Car sa voues éro tant siavo Que fasié mouri d'amour.

Ah ! si me sabien entendre !

Ah ! si .me voulien segui !

Li troubaire, se devîno.

Le fasien grand coumpagnié ; Li fringaire, à la plouvino, L'esperavou matinié ; Mai coume éro perlo fino, Carivèndo se tenié.

Ah ! si me sabien entendre !

Ah 1 si me voulien segui !

Car sa sorre, sa sourrastro, Pèr eireta de soun bèn»

mi HlSTOrRE Dl} LIED.

content, — qni est clos comme une huche, — d'un Avent à l'autre Avent.

Là, jeunes et vieilles — sont vêtues également — d*un voile de laine blanche — et d'une robe noire ; — là, la même cloche règle tout communément.

Là, plus de chansonnettes, T-maift.saDs cesse le missel; -~ plus de voix joyeuses et nettes, — mais silence universel : — rien que des saintes nitouches — et des vieilles à trois dents.

Blond épi de blé, — gare la faucille recourbée ! A la noble

La clavado dins li clastro, Dins li clastro d'un couvent.

Qu'es barra coume uno mastiro D'un Avènt à l'autre Avènt.

Ah 1 si me sabien entendre !

Ah ! si me voulien segui !

Aqui jounio e mai carcano Soun vestido eg^lameu B'oun pléchoun de blanco lano Ë d'un negro abihamen ; A qui la mémo campano Kèglo tout coumunamen.

Ah ! si me sabien entendre !

4h ! si me voulien segui !

Aqui plus de cansouneto.

Mai de lougo lou missau ; Plus de voues galoio e neto.

Mai silecci universau ; Rèn que de cato-faueto, 0 de vièio à très queissau.

Ah ! si me sabien entendre !

Ah ! si me voulien segui !

Bloundo espigo de tousello, Garo lou voulame tort !

A ianoblo damisello Canton li vèspro de mort;

damoiselle, — on chante les vêpres des morts, — • et avec des ciseaux on lui coupe — sa chevelure d'or.

Or, la sœur qui Tenferme, — règne hautaine pendant ce temps ; — et, par envie, la barbare, — elle lui a brisé ses tambourins,.'—et elle s'empare de ses vergers — et lui vendange ses raisins.

Et elle la fait passer pour morte, — sans pouvoir décourager ses amoureux, — qui par la campagne, — maintenant s'en vont, impuissants et désolés... — - Et en quelque sorte, elle ne lui laisse — que ses beaux yeux pour pleurer.

Ceux qui ont la mémoire, — ceux qui ont le cœur haut,— ceux qui dans leur hutte, — • sentent siffler le mistral, — ceux qui aiment la gloire, — les vaillants et les premiers.

E' m'aco l'on ie cisello Sa cabeladuro d'or.

Or la sorre que Tembarro Segnourejo d'enterin E d'envejo, la barbare, l'a 'sclapa si tambourin, E de si vergié s'emparo E ie vendémio si rin.

E la fai passa pèr morto.

Sens poudé ie manooura Si fringaire — que pèr orto Âro van, despoudera...

E ie laisso, en quauco sorto, Que si béus iue per ploura.

Aquéli qu'an la memèri, Aquéii qu'an lou cor aut, Aquéli que dins sa bèri Sèntou gisela lou mistrau, Aquéli qu'amou la gl6ri, Li valent, li nugourau.

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En criant: place! place! — En avant! les yieux et les jeunes, — nous partirions tous en race — avec la bannière au vent ; — nous partirions tous comme une rafale — pour creyer le grand couyent.

£t nous démolirions le cloître, — où pleure nuit et jour, — * oii nuit et jour est enfermée — la nonne aux beaux yeux. — En dépit de la icsurdtre, — nous bouleverserions tout !

Nous pendrions ensuite Tabbesse — aux grilles d'alentour, — et nous dirions, à la comtesse : Reparais, ô splendeur ! —Dehors, la tristesse, dehors ! — Vive, vive Tailégresse ! (1)

En cridant : Arasso ! arasso !

Lou ! li viéi e li jouvènt, Partirian toutis en raço Emé la bandiero au vent, Partirian coume uno aurasso Pèr creba lou grand couvent !

E demoulirian li clastro Ounte plouro jour-e-niue ; Ounte jour-e-niue s'encastro La moungeto di béns ine...

Mau-despié de la sourrastro, Metrian tout en dès-e-vue !

Penjarian pièi l'abadesso I grasiho d'alentour, E dirian à la coumtesso :

' Reparaisse, o resplendour !

Foro, foro la tristesso !

Yivo, vivo la bandour ! '

Cette comtesse, on l'a deviné, c'est la Provence; la sœur marâtre, c'est la France du nord, quant à l'abbesse détestée, elle ressemble

(1) Traduction de M. Énuie Ranguet.

étonnamment à Tâdministration départemen* taie, qui a reçu d*en haut la mission providentielle d'étouffer en province toute initiative. Le poète provençal se berce du rêve de voir ressusciter sa glorieuse patrie avec sa fière indépendance, sa langue musicale et sa riche poésie. Rêve chimérique, j y consens, mais qui renferme une profonde vérité, comme tous les beaux rêves. La Provence ne veut pas abdiquer comme province, elle ne veut oublier ni sa langue, ni sa poésie. Quoi de plus juste, quoi de plus heureux? La poésie française ne pourrait qu'y gagner. Car sa sœur, la poésie provençale, une fois sortie de sa prison, partagerait bientôt les fruits de son jardin avec sa sœur désormais bien-€dmée. Il y aurait alors deux sortes de poètes en Provence, les uns chantant en provençal pour leurs compatriotes, les autres écrivant en français et donnant une expression plus universelle au génie provençal, mais puisant et repuisant à la source intarissable de la poésie populaire. La Provence ne peut pas vouloir oublier le français, car c'est son lien avec la civilisation européenne ; mais elle ne peut pas non plus oublier sa langue maternelle, car c'est son âme. Et quel fond merveilleux de poésie dans cette langue si sonore et si nuancée! Qu'on lise la traduction française de Mireïo ou de CalendaUy ces charmantes épopées rustiques de

Mistral. Quelle vigueur de langue, quelle fierté d'allure, quelle richesse d'expression, quelle abondance de mots nouveaux, colorés, naturels, que Ion reconnaît comme des amis qui devraient être français depuis longtemps. Il y aurait là pour le poète français des moissons de fleurs éclatantes, des vendanges de fruits savoureux. Et à qui les devra-t-il, si ce n est au génie de la Provence qui se réveille, à son âme qui cherche la lumière et veut s'épanouir au souffle du grand ciel?

Ce qui fait la fécondité de la poésie en Allemagne, c'est que chaque pays y vit de sa vie indépendante tout en voulant faire partie de la nation ; c'est que les dialectes apportent sans cesse leurs alluvions à la grande littérature, comme les ruisseaux des montagnes au fleuve de la plaine; c'est qu'il y a une poésie wurtembergeoise, bavaroise, autrichienne, thuringienne, holsteînoise, etc., une poésie du Rhin et de l'Oder, de la Forêt-Noire et du Harz. La France est un pays aussi varié que l'Allemagne, et pourtant on n'y connaît qu'une littérature parisienne. Voilà le malheur. Oui, Mistral a raison, non seulement pour la Provence, mais aussi pour les autres provinces françaises. Elles ressemblent toutes à de tristes châtelaines enfermées dans un couvent. Elles sont en train d'oublier leurs chants, leurs gloires et

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leurs amours. Qu'elles brisent les portes de leur prison, qu'elles renaissent, qu'elles retrouvent leur génie; que dans la langue qui leur est commune à toutes, elles donnent une voix à leurs souvenirs et à leurs espérances, et puis qu'elles s'unissent entre elles ; alors nous pourrions dire à la poésie française ce que Mistral dit à sa Provence chérie : « Reparais dans ta splendeur! Dehors, dehors la tristesse ! Vive," vive le bonheur !

Cela ne suffit point. Notre propre poésie populaire pourra peut-être, grâce à des recherches intelligentes, nous passer quelque chose de sa sève ; mais je doute qu'elle soit assez riche pour nourrir un. art jeune et nouveau. Joignons-y donc l'étude dé la poésie populaire chez les autres nations. Que de belles moissons on y a déjà faites, et que nous en avons peu profité! Que de moissons à faire encore dans tous les pays de l'Europe, en Irlande, dans le pays de Galles, en Ecosse, en Italie, en Suède, en Norwége, en Bohême (1), en Serbie, en Grèce et surtout en Allemagne. Dans tous ces pays, la chanson primitive, expression naturelle de la poésie, a poussé et fleuri librement en luxuriantes forêts vierges. C'est là qu'il

(1) Voyez la Bohême pittoresque et littéraire, par Joseph Priez et Louis Léger. Librairie internationale. Paris, 1867.

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nous faut aller chercher parfois la fraîcheur et la santé. Et ne craignons pas d'y perdre notre originalité native. L originalité est une force inaliénable qui réside dans le génie de la race et dans le tempérament personnel. Les peuples comme les individus ne se développent qu'au contact les uns des autres. Étudier la poésie populaire sous tous les climats, ce n'est pas seulement satisfaire une vaine curiosité ; l'étudier avec le feu sacré 5e la sympathie, c'est étendre son âme à celle des autres nations, c'est l'élargir peu à peu à l'âme de l'humanité. Madame de Staël a dit dans son livre sur l'Allemagne, que la France était entourée d^un mur chinois qui empêchait les idées de passer. Dieu merci, nous n'en sommes plus là aujourd'hui . Grâce à elle et à tant d'autres, on a fait de larges brèches dans cette épaisse muraille. Mais çà et là des pans de mur sont restés debout ; on y rencontre même des sentinelles cléricales, universitaires et administratives qui nous crient : Gardez-vous de passer, vous cesseriez d'être Français ! — Gens de petite foi, âmes pusillanimes! tout au contraire, nous ne serons véritablement Français, c'est à dire affranchis et capables d'aider à l'affranchissement du monde, que lorsque la dernière pierre de ce mur sera tombée.

Ce n'est pas tout. A l'étude de la poésie popur

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laire et primitive dans la plus large acception du mot, le poète de nos jours devrait joindre l'amour et Tintelligence de la musique. La poésie et la musique sont des soeurs qui ne développent toute leur beauté qu'en se donnant la main. Elles n'ont pas besoin de marcher toujours ensemble, mais lorsqu'elles se séparent entièrement chacune perd quelque chose de âa force. Dans toute poésie primitive, paroles et musique sont nées d'un même élan. C'est là la poésie vivante, la vraie, qui n'a pas besoin de commentaire et qui produit le plus puissant effet. Une des forces magiques du Lied c'est la mélodie qui l'accompagne et ne fait qu'un avec lui. Dans la chanson anonyme nous avons vu le peuple inventer naïvement paroles et musique. Ces modulations languissantes de tristesse ou pétulantes de plaisir, sont nées des battements les plus secrets de son cœur, en même temps que ces strophes dont la pensée sincère émeut si profondément. Quant au Lied du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, nous avons vu Beethoven, Mozart, Schubert, Schuhmann et Mendelssohn se faire les interprètes des Goethe, des Heine, des Uhland, des Eichendorff et des Geibel. Le Lied s'est élevé et' a grandi :1a musique s'élève et grandit avec lui. Le compositeur pénètre dans la pensée du poète et l'exprime à son tour avec les ressources

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infinies de son art. C'est une création nouvelle, ou plutôt c'est lachèvement de la création primitive. Car comment les paroles suflSraientelles pour faire vibrer le sentiment intime et l'épanouir dans sa plénitude? Un beau Lied, une belle poésie porte sa mélodie en elle-même, c'est Beethoven qui l'a dit, et le musicien n a qu'à l'en faire jaillir; grâce à lui la passion latente contenue dans les paroles s'épand en ondes sonores. Lorsqu'on a entendu chanter la Violette de Goethe composée par Mozart, l'Hymne à la Joie de Schiller, composé par Beethoven, ou le Roi des Aulnes de Schubert, on ne peut plus se passer do la mélodie, et Ton comprend que la vraie poésie ne se manifeste dans sa puissance divine queparla vraie musique. Voilà ce que les poètes oublient trop facilement aux âges de réflexion et de critique. Il est incontestable qu'un grave défaut de la poésie lyrique en France, c'est d'être trop près de la rhétorique, et trop loin de la musique. Ce n'est pas à dire que toute poésie doive être chantée. Une grande partie du lyrisme moderne échappera toujours à l'interprétation musicale. Mais on peut regretter que dans l'œuvre de nos grands poètes, il n'y ait pas un plus grand nombre de chants susceptibles de composition. Car les vers chantés sont la partie la plus vivace de la poésie. La" musique force le poète au tour naturel, à la

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sobriété de Texpression» à rharmonie, à la proportion du développement, en un mot à l'unité de la forme et du fond. A défaut du poète musicien qui est Tidéal, il faut donc tendre à une alliance sérieuse, désintéressée, entre le musicien et le poète. Tous deux grandiraient dans cette union. Le musicien y trouverait ce qui lui manque souvent, l'image et l'idée précises; le poète y trouverait ce qu'il ambitionne toujours, la forme universelle et populaire.

Résumons. Renaissance du génie provincial, étude de la poésie primitive chez toutes les nations, alliance de la musique et de la poésie, voilà les signes par lesquels vaincra le poète lyrique, voilà les réformes grâce auxquelles la poésie pourrait renaître en France et devenir populaire sans rien abdiquer de sa haute mission. Les talents variés, les aspirations généreuses, les volontés énergiques ne manquent pas. Ce qui est plus rare, c'est l'intelligence du simple, du grand, du primitif, du vrai beau. Mais elle vient vite à celui qui en a le désir. Ces réformes nécessaires une fois comprises, voulues par la jeunesse, la poésie finirait par sortir de l'impuissance où elle languit depuis vingt ans, pour entrer dans une voie plus large et plus nationale. L'art compris et aimé d'un plus grand nombre porterait plus justement le nom de sacré, et les poètes n'écrivant plus pour une école ou

pour une coterie, pour un salon ou pour un journal, mais pour leur nation, seraient touchés d'un souffle nouveau. Car le peuple inspire le poète et les chants appellent les chants. Si ce n'est encore qu'un beau rêve, qu'importe? il faut y croire, car sans lui point d'avenir. Et pourquoi désespérer du retour de la poésie, puisqu'on n'a pas désespéré du retour de la liberté ? Non, la poésie n'aura pas célébré son plus grand triomphe en France, avant que le poète, pénétré des plus grands sentiments et des plus hautes idées de son siècle, n'ose s'écrier : Chantons avec le peuple et qu'il chante avec nous autres, car c'est nous élever que de l'élever jusqu'à nous!

APPENDICE

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