G0ET
0 roule, roule, lleuve souibre,
Emporte mes Idéaux jours!
Passez comme les flots sans nombre,
Baisers, serments, amouis.
Et pourtant le bonheur suprême
Un jour je le connus!
Depuis ce jour je souffre et j'aime,
Mon cœur n'en guérit plus!
Grondez sur vos rives fleuries,
Doux flots harmonieux, Grondez! mêlez vos mélodies
A mon chant douloureux!
Montez, par les nuits orageuses.
Débordez mugissants !
Caressez, vagues écumeuses.
Les bourgeons du printemps....
Heureux qui s'enfuit loin du monde,
Sans haine et sans dépit.
Heureux qui dans la nuit profonde
Presse une main d'ami.
Ce que l'esprit le plus sublime
N'a su, ni pressenti.
Au fond du cœur, étrange abîme,
S'éveille dans la nuit.
La mélodie suave de ce Lied vogue comme une barque légère sur le lac mystérieux et insondable de l'âme. Dans les deux premières strophes, elle se détache d'un mouvement calme et régulier. Un léger crescendo se fait sentir dans la troisième avec (( la voix enchanteresse des jours de bonheur ». Bientôt la vague devient plus forte ; avec « les baisers, les serments, les amours « le poète se berce déjà sur la haute mer des passions. Un jour, un
instant il y a trouvé a le bonheur suprême » et cet instant n'est plus revenu. N'importe! il y retourne encore, il y retournera sans cesse sur cette mer tumultueuse. Que les flots se gonflent ! il s'en réjouit. (( Grondez sur vos rives fleuries, doux flots harmonieux! » Qu'ils se dressent jusqu'au ciel! il s'enivre de leur furie. « Montez par les nuits oraereuses, débordez mugissants ! » Il veut se laisser bercer au plus fort des orages de la vie et dans le déchaînement de toutes les passions, son cœur, encore maître de soi, se gonfle d'une sauvasse volupté. Mais, du sein de la tempête, il aspire de nouveau à la paix. La vague s'abaisse, le calme revient, et le poète dirige sa barque fragile vers le port de l'amitié. C'est là qu'il retrouve un instant de félicité et qu'il savoure avec son ami, dans le silence de la nuit, les mystères les plus cachés de son être.
Je ne sais si Schubert, ou quchjue autre grand compositeur, a dignement mis en musique ce Lied. Certes la musique pourrait seule en faire jaillir tout ce qu'il contient. Elle seule pourrait rendre la magie du clair de lune, et ce fleuve de sentiments et de passions qui déborde de l'âme du poète se gonfle majestueusement et finit par s'apaiser en un lac limpide où se réfléchit le firmament.
C'est là le vrai Lied, tel qu'il existe partout où la poésie est encore à l'état naturel. La parole élastique se dilate sous la force du sentiment, se met à chanter d'elle-même et devient mélodie, tandis que les harmonies variées du rythme et de la rime imitent les accords et les appellent, pour ainsi dire, afin de les soutenir et de les prolonger. Du reste,
point d'amjilification rhétorique, mais Texpression pure et simple de la pensée, comme dans le Volkslied. Sans doute dans ces strophes A la lune le sentiment est plus élevé, la pensée plus profonde, la langue plus noble que dans les modestes refrains du peuple; mais qu'on ne s'y trompe point, c'est la même coupe, le même développement, le même g-énie.
On sait que le ciel d'Italie, ses marbres immortels, ses temples radieux et son peuple artiste furent la plus éclatante révélation dans la vie de Gœthe. Il en revint transformé ; ce n'était plus un Germain mais un Grec, ou plutôt l'homme antique ressuscité. Ses Elégies romaines en font foi. Mais la muse du peuple, la simple muse des campagnes qui marche pieds nus dans l'herbe mouillée, les cheveux au vent, une couronne de pervenches sur la tête, une marguerite entre les doigts, cette muselà était son premier amour ; il ne cessa d'y revenir. Une douce et vieille mélodie, un reg-ard de jeune fille, une fleur au coin d'un bois, un rien tirait de ce vaste esprit une chanson simple comme les refrains du peuple. On sait que Gœthe fut l'amant de Christiane Vulpius long-temps avant de l'épouser, mais lorsqu'elle lui eut donné un fils, il la reçut dans sa maison et la considéra comme sa femme à partir de ce jour. Il célébra cet événement par une chansonnette.