A STRASBOURG
Maître et ami,
C'est vous qui" le premier m'avez introduit sur la terre vierge de la poésie allemande. Alors que mes regards incertains et ravis la contemplaient de loin sans pouvoir l'embrasser, vous m'avez pris par la main pour me conduire dans le pays de mes rêves. Vous m'y avez guidé d'un pas sûr et d'une main ferme, vous m'en avez fait parcourir les sites grandioses, les magiques profondeurs, et de hauteur en hauteur vous me fîtes monter jusqu^aux sources
pures de la poésie primitive. Je vous dois d'avoir bu hardiment à ces eaux fortifiantes. Car vous m'avez dit maintes fois qu'il suffit d'y tremper ses lèvres pour haïr à jamais la beauté fardée qui n'est qu'un mensonge et pour aimer plus fortement la beauté naïve qui est une sainte vérité.
Quand je résolus d'esquisser une histoire du Zied^ vous ne m'avez pas seulement offert vos conseils et votre expérience, vous m'avez permis de puiser dans vos travaux, vous m'avez aidé de votre zèle, vous m'avez soutenu de votre enthousiasme qui souvent faisait honte au mien. Permettez que je vous en remercie à cette place et que je vous offre ce livre comme un faible témoignage de ma reconnaissance. Mieux que personne vous en connaissez les imperfections, mieux aussi que tout autre vous savez que c'est l'ardent amour de mon sujet qui m'a mis la plume à la main. Quelle que soit la destinée de ce premier essai, je lui dois un bonheur qui m'est cher entre tous, c'est de nous avoir uni dans une même pensée : la régénération de la poésie française par l'étude de la poésie populaire et primitive. Cette pensée n'est encore qu'un espoir. Puisse-t-elle devenir un jour l'ambition des jeunes poètes d'une France nouvelle! £. S.
Qu'est-ce qu'une vraie chanson populaire ? A ce mot, je gage qu'un Français de bonne compagnie est prêt à se boucher les oreilles et qu'il va demander grâce avant d'avoir rien écouté. Et pourquoi ce soudain effroi ? C'est qu'on vient d'éveiller ei\ lui de fâcheuses images et des souvenirs peu littéraires. Il se rappelle aussitôt une bruyante noce de village où paysans et paysannes chantent à tue-tête, entre la bourrée et un coup de vin, une chanson trop joyeuse dans le plus inintelligible des patois, ou bien il songe au mendiant déguenillé qui récite, à une foire de campagne, sa complainte, en s'accompagnant d'un violon à deux cordes ; à moins qu'il ne pense à certain roulier qui, entre chien et loup,
lui jeta à la face un refrain brutal qui, loin de flatter sa rêverie, lui fit serrer le pommeau de sa canne. Le cabaret, la guinguette, le plaisir vulgaire et grossier,il ne voit que cela dans les chansons populaires. En somme, il est de lavis de du Bellay qui disait, dans son Illustration de la langue française : « Laisse-moi toute cette vieille poésie françoise comme ballades, chants royaux, chansons et autres telles épiceries qui corrompent le goût de notre langue. »
Et que va dire de la poésie populaire un poète parisien de nos jours? Chez lui, le dédain fait place au scepticisme et un sourire d'incrédulité, plus mortifiant que le mépris, vient errer sur ses lèvres. Il ne croit pas à la poésie populaire et n'y croira jamais. Non seulement elle ne saurait le toucher, elle n'existe même pas pour lui. En efiet, comment appeler de ce nom les couplets qu'on fredonne dans les rues de Paris, où un calembour et une allusion équivoque tiennent lieu de franche gaîté et de sel gaulois? On dit, il est vrai, que le peuple parisien a chansonné de tout temps les grands ridicules, les ministres insolents et les lois iniques. Si Mazarin revenait, peut-être dirait-il en riant : Qu'ils chantent, pourvu qu!ils obéissent! Mais aujourd'hui, la chanson des rues n'en est plus là, elle se vautre dans le ruisseau. Un couplet sur n'importe quoi n'a jamais rien coûté aux
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Parisiens. Ne sont-ils pas, par droit de naissance, le peuple le plus spirituel du monde? Il faut bien qu'ils s'en délassent quelquefois en célébrant d'illustres criminels, des dompteurs de bêtes féroces ou des chanteuses en renom. Mais est-ce bien le peuple qui trouve ces chansons? Point du tout. Des vaudevillistes les composent pour des comédiennes en vogue, celles-ci leà miment et les déclament plutôt qu elles ne les chantent, aux applaudissements d'une foule qui ne demande qu'à rire en public de ce qui l'ennuierait chez elle et, le lendemain, elles font fureur dans tout Paris; huit jours après, elles ont fait le tour de la France. Car, que peut faire la province, sinon répéter ce qui se fait à Paris? Depuis des siècles, c'est sa consigne et son ambition.
Je sais bien que tout poète parisien s'est proposé, une fois en sa vie, d'aller chercher en province une inspiration plus fraîche. Peut-être est-il allé jusqu'à épier les pipeaux rustiques de la muse populaire en un pays perdu, mais qu'il est revenu désenchanté! Il a rencontré, dit-il , dans la plaine, des paysans stupides et corrompus, sans surprendre un rayon dé sentiment ou d'imagination sous leur lourdeur ou leur madrerie ; dans la montagne, dés hommes durs, méfiants, renfermés, qui l'ont toisé comme un ennemi, au lieu de le saluer comme un pro-
tecteur. Et si, par hasard, dans une lande de la Bretagne ou de la Marche, quelque sauvage pastourelle a frappé son oreille, il a trouvé ces rimes bien insignifiantes, presque toujours vides de sens, cette musique bien bizarre et par trop négligée.* Comme ces modulations traînantes lui ont fait regretter les magnifiques cadences finales qu'on entend au théâtre des Italiens! Et puis, quelle langue gauche, que de fautes de prosodie, quel étrange patois ! Pas un de ces alexandrins en équilibre sur l'hémistiche qui réjouissent la conscience classique, pas une de ces rimes sonores et coquettes qui font les délices des fantaisistes, mais des élisions, des assonnances, des vers qui n'en sont pas. Faut-il s'en étonner, d'ailleurs, et peut-on supposer quelque instinct supérieur de l'art à des valets de ferme et à des vachères? Sornettes que tout cela, superstition d'une civilisation blasée, supercherie de quelques esprits chagrins', agréable mensonge comme l'amour, comme tout le reste. Il n'y a de vrai au monde que Paris. Il y retourne et retrouve sa bohème charmante, ses rimes, et sa poésie. Des sonnets bien ciselés, une épithéte saillante, une strophe échevelée, un trait d'esprit adroitement glissé dans une phrase sentimentale, un paysage des tropiques ou une odalisque au bain, à la bonne heure ! au moins cela excite l'imagination en chatouillant
les sens. Voilà qui est beau! Quant à cette pauvre poésie populaire, il n'en faut point parler. Figaro a raison : ce qui ne jvaut pas la peine d'être dit, on le chante.
Dans les villes, la gaudriole, dans les campagnes, la chanson mystérieuse et incompréhensible, disons tout simplement sotte et nulle, voilà ce qu'est la poésie populaire en France, voilà, du moins, ce qu'y ont vu la plupart des Français. Car, à vrai dire, la France possède, comme toutes les nations du mronde, encore une autre poésie du peuple, sérieuse et pleine de sentiment primitif. Celle-là a captivé depuis longtemps l'attention des chercheurs intrépides comme M. de la Villemarqué. Gérard de Nerval, ce candide songeur, en a entrevu les beautés et George Sand en a parlé en grand poète dans plusieurs de ses romans. Malheureusement, nous n'avons de cette poésie que des restes ; son développement normal a été arrêté par l'abus de la rhétorique en poésie, par le goût fatal du convenu, par la pression des villes sur les campagnes et surtout par la centralisation littéraire de notre pays. Il n'en est pas ainsi chez d'autres nations. Interrogez un Ecossais, un Suédois, un Allemand, un Tchèque ou un Polonais, un Serbe ou un Grec, ils ne parleront qu'avec une émotion contenue, mêlée d'un respect filial de leur poésie populaire et nationale. Leurs plus
beaux souvenirs s'y rattachent ; ils les ont entendu moduler dans les solitudes de leurs montagnes et retentir dans leurs fêtes patriotiques. Elles ont égayé le foyer du paysan et le manoir du gentilhomme; à travers de longues générations, elles ont bercé le pauvre et le riche, le faible et le fort des mêmes joies et des mêmes tristesses. Quand le proscrit les murmure à l'étranger, la patrie lui apparaît comme par magie. Il savoure ces paroles si simples, ces mélodies si naïves qui établissent entre lui et ses compatriotes absents cette union indestructible, plus forte que le temps et que l'exil, douce fraternité, consacrée par un même sentiment des grandes choses de la vie, par une communauté de dotileurs, de foi et d'espérance.
Pour comprendre le rôle que peut jouer dans la vie, pour mesurer toute la grandeur que peut atteindre la poésie populaire, il faut aller dans ces pays mêmes. Traversez l'Allemagne, vous y trouverez partout le chant, le liedy dans sa vigueur première avec Tinimitable parfum du terroir. En Alsace, dans la Forêt noire, ou dans les riantes vallées du Rheingau, par un beau jour de mai, un dimanche après-midi, on ne peut manquer de rencontrer déjeunes paysannes qui se promènent bras dessus bras dessous le long des haies et des ruisseaux. Elles chantent à deux voix des mélodies d'une douceur pénétrante et
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d'une pureté limpide. On écoute; et dans leurs paroles touchantes on entend revenir le rossignol, l'amour, le bien-aimé, l'adieu, et soudain ces noms immortels et magiques reprennent sous la vibration de ces voix virginales le charme inexprimable qu'ils durent avoir dans la bouche de celui qui les inventa. Parfois aussi dans les grandes plaines de la Westphalie, les moissonneurs entonnent le soir des cantiques solennels qui s'élèvent avec majesté dans le silence des campagnes vers le ciel empourpré des derniers rayons du soleil. Dans les Alpes bavaroises, le chasseur de chamois et la pastoure qui vivent sur Yalme (1) n'ont pas oublié les vieux refrains de la vallée, ils les répètent au départ et au retour en se saluant de loin, et leur poitrine vigoureuse en bondit de plaisir avec une énergie tout alpestre. Dans les vallées gaies et fantastiques du Harz, on peut retrouver encore au bord d un précipice, à l'ombre d'une vieille forêt de sapins, une hutte couverte de mousse où la pensive fileuse endort ses enfants avec sa capricieuse chanson de rouet. Tous ces chants dont la profondeur mystérieuse nous attire, lors même que nous n'en saisissons pas le sens précis, sont les restes vivants d'une riche poésie popu-
(1) Nom donné par les habitants du Tyrol aux hauts pâturages des Alpes.
lâire jadis florissante. Lés littérateurs allemands la connaissent, l'admirent et l'ont soigneusement recueillie. Bien plus, qu'on lise les grands poètes lyriques de l'Allemagne depuis Goethe et Bûrger jusqu'à Heine, Eichendorff et Geibel, on y retrouvera à chaque page le ton, les formes, les motifs et l'esprit même de cette poésie. Demandez aux Wolfgang MûUer, aux Rodenberg, à tous les jeunes successeurs de la grande école lyrique allemande, demandez -leur ce qu'ils pensent de la poésie du peuple, ils vous- diront sans doute qu'ils lui doivent leurs meilleures inspirations, leur verve et leur verdeur. Les plus forts, s*ils sont sincères, avoueront même qu'ils désespèrent de jamais atteindre la vive originalité de leurs modèles. En un mot, on peut dire que ce qui fait la vitalité, la profondeur etla beauté vierge de la poésie lyrique des Allemands, c'est avant tout la richesse et la beauté de leur poésie populaire, c'est le retour passionné des poètes modernes à cette source jaillissante, c'est la résurrection triomphante de l'âme du peuple dans le génie des grands artistes.
On le voit, la poésie lyrique n'est pas en France ce qu'elle est en Allemagne, et nos plus grands poètes sont loin d'être pour la nation ce que les poètes allemands sont pour la leur. Malgré le beau mouvement qui commence en 1820 et finit
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en 184S, malgré les trois ou quatre hommes de génie qui lui ont donné son impulsion, notre poésie est restée trop généralement un luxe de la classe lettrée, œuvre des habiles et plaisir exclusif des délicats, un exercice de haute école dont la rhétorique et la déclamation font presque tous les frais. Elle n'a trouvé que rarement ces accents qui vont droit au cœur et transportent d'enthousiasme l'ignorant cîomme l'homme cultivé. Trônant dans les salons et dans les cercles littéraires, elle ne s'est pas assez promenée sous le grand ciel. Elle n'est pas entrée au cœur de toute la nation, parce qu'elle ne s'y est pas assez réchauffée. N'hésitons pas à dire qu'elle est restée jusqu'ici un art de haute fantaisie et n'a pas su devenir une religion universelle et sacrée pour tous. Or, voilà, justement ce qu'elle est en Allemagne. D'où vient cette différence? Pourquoi manquonsnous en vers de ce naturel, de cette forme spontanée, musicale et parlante qui se grave pour toujours dans l'esprit comme une simple et belle mélodie? Ce défaut serait-il inhérent à l'esprit français, ferait-il partie de notre vie morale et de l'organisme de notre langue? Je ne le crois pas. Mais si notre poésie manque de simplicité, si nous avons trop de beaux vers et pas assez de beaux chants,, ce défaut provient surtout du profond oubli dans lequel on a laissé
languir notre poésie populaire et du dédain suprême dont les hommes de lettres l'ont accablée pendant longtemps. Certes, elle aurait ellemême plus d'un enseignement à nous donner, plus d'un secret à nous dire. Mais avant, ne serait-il pas opportun de jeter un coup d'œil sur l'évolution remarquable qui a donné à nos voisins des œuvres à la fois naïves et parfaites, populaires et pleines d'élévation, profondément nationales et largement humaines. S'il se produit en France une renaissance lyrique, elle aura, sans aucun doute, uïi caractère plus populaire que tous les mouvements précédents. Je veux dire que cet art se mettra à la portée d'un plus grand nombre. Il importe donc d'étudier la poésie du peuple, c'est à dire celle qu'il fait, pour savoir ce que doit être la poésie populaire, c'est à dire celle qu'on fait pour lui. Quant à ceux qui ne se lassent de répéter que la poésie est morte,* que l'âge de la science et de l'industrie saura s'en passer, ils abusent un peu de la naïveté du public. La poésie lyrique est une des formes éternelles par lesquelles l'esprit humain a exprimé et exprimera ses plus hardis élans vers le beau, le bien et le vrai. Tant que le présent ne pourra satisfaire l'homme, et il en sera toujours ainsi, il aspirera à un avenir où il puisse se développer et se savourer lui-même dans toute la plénitude de son être. Alors, quoi qu'il fasse, il
chantera. Mais le difficile est de trouver dans le monde qui vous environne, dans la langue que vous parlez, dans l'âme que vous portez en vous les images, les formes et la lucidité nécessaires pour donner un corps à ce monde idéal à peine entrevu. Voyons comment la chanson populaire y a réussi en Allemagne. Rappelons l'histoire de sa découverte, remontons à son origine, suivons -la à travers son développement et sa décadence jusqu'à sa magnifique régénération et demandons-nous enfin quelle a été son influence sur les grands poètes modernes. Il n'est peut-être pas d'étude mieux faite pour nous éclairer sur l'essence du lyrisme et sur cette force intérieure par laquelle il ennoblit la vie d'un chacun et aide à l'éducation de tout un peuple.
Il n*y a qa'uoe seule poésie, la franche, la yraie. Tout le reste n'est qu'illusion et pastiche. Le talent poétique est donne au paysan tout aussi bien qu'au chevalier; Il ne s'agit pour chacun que de s'emparer de sa vie et de Texprimcr dignement; et pour cela, la condition la plus simple offre les plus grands avantages.
Goethe.
Caractère sacerdotal du poète à l'origine des civilisations. — Le don poétique considéré comme une révélation divine chez les anciens, comme une faculté exceptionnelle chez les modernes. — Le peuple poète sans le savoir. — Ses créations. — Les Voix des peuples de Herder. — Découverte des chants populaires de rAIIcmagne. — Nouvel horizon en esthétique et en poésie.
La vraie poésie est-elle une création spontanée de rhomme primitif ou Tœuvre réfléchie de la civilisation? Est-ce la vérité pour les grandes âmes et rien qu'un mensonge pour la foule, sublime folie de quelques-uns ou mystérieux désir qui tressaille dans les profondeurs de l'humanité? Tout le monde sent la poésie, diront les uns, le poète seul l'exprime. Qui n'éprouve le besoin de dire tout ce qu'il espère, tout ce qu'il aime et tout ce qu'il croit et de répandre dans les autres le flot de joie ou de douleur qui
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le déborde? Mais c'est en vain. Le poète seul donne une voix éclatante aux aspirations confuses de ses semblables et met au jour l'idéal que nous portons en nous. — Illusion de votre vanité, diront les autres. Les petits imitent les grands sans les comprendre et ce qu'ils n'éprouvent pas, ils le feignent. Bien moins encore est-il juste de prétendre que la faculté poétique existe chez tout le monde, quoique peu développée. C'est un don rare et absolu qu'on ne saurait ni acquérir ni expliquer. On le possède ou l'on en est dépourvu ; le reste est un mystère. Il y a un abîme entre le poète et ceux qui l'écoutent, rien ne saurait le combler.
L'histoire ne donne-t-elle point raison à ces incrédules? Les seuls poètes qui apparaissent à l'origine de l'âge historique ce sont les fondateurs de religions ; prophètes entourés de quelques croyants, ils les animent de leur esprit, mais n'en reçoivent rien. Le premier pasteur nomade qui s'agenouilla sur le versant de l'Himalaya pour adorer le Dieu du feu et de la lumière eut une révélation extraordinaire. Sans doute qu'il sentit se presser confusément dans son âme les puissantes émotions qui nous troublent encore et qui devaient s'épanouir dans le cours des siècles en hymnes sans nombre comme sans fin ; il dut frémir de sympathie à l'aspiration de tous les êtres vers la lumière et la vie.
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qui asiate dans le cœur de Thomme en un cri d'amour. Ce fut un esprit hautement religieux «t un poète, il trouva des disciples, mais com« bien le comprenaient? Quand ces peuples nomades descendirent de leurs âpres montagnes vers les bords du Gange, fondèrent des royaumes et jetèrent les bases de la plus antique civilisation qui nous soit connue, le plus petit nombre, la câste des brahmanes retint la religion entre ses mains, tandis que les guerriers usaient leur force dans les combats et que le vil paria restait accablé sous le poids de travaux infimes. C'est la caste des prêtres qui imposa à la société sa religion et son culte, c'est elle encore qui lui donna sa poésie. Elle transforma 1^ vieux hymnes védiques, les expliqua, créa l'épopée théologique. Le Ramâyana, le plus élevé des poèmes de l'Inde est l'œuvre d'un prêtre. Aujourd'hui même où la force créatrice de cette société semble à jamais éteinte et où les Anglais cherchent à la renouveler par les idées ouropéennes, quelques brahmanes érudits sont les seuls qui veuillent connaître et sentir leur poésie de trois mille ans.
Chez les Grecs le poète se sépara de bonne heure du prêtre, mais plus que partout il resta l'homme exceptionnel, l'initié par excellence. C'est des montagnes de la Thrace, c'est de l'Olj^mpe et de l'Hélicon où les bois sacrés et les enceintes de
pierre furent les premiers signes de la présence des dieux que descendirent les premiers poètes et qu'ils amenèrent à un peuple de laboureurs le chœur des muses, la lyre d'or d'Apollon et avec elle les secrets du ciel et de la terre. Orphée le premier poète selon la fable, élevé parmi les Ménades, l'ardent enthousiaste de Dionysos est presque un demi- dieu. S'ijl enchaîne à ses pas les bétes féroces émues, s'il arrache Eurydice aux divinités des enfers par le charme de son chant et l'immensité de sa douleur, san^ doute que les Grecs voulurent glorifier en lui la poésie comme une puissance divine plus forte que la mort, mais aussi bien au dessus des vulgaires mortels. Zeus ne parlait aux hommes que dans le chêne de Dodone, Apollon ne révélait ses oracles qu'à la Pythie, sur le trépied d'or, au dessus du gouffre terrible et dans les convulsions de la fureur sacrée; de même il fallait le dieu pour faire le poète. Témoin Homère luimême. Car pour les Grecs, Homère n'était pas, comme aux yeux de la science moderne, la personnification poétique de toute une classe de chantres sacrés, qui eux-mêmes n'avaient fait qu'embellir et donner un contour plus précis à des traditions populaires, mais un demi-dieu, le révélateur de l'Olympe, faisant part aux hommes des plus grandes actions des dieux et des héros. Quand les rhapsodes, tenant une
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branche de laurier à la main en signe de leur sainte mission, chantaient la colère d'Achille ou les aventures d'Ulysse dans les palais des rois et devant les pêcheurs des Cyclades, parfois sans dbute ils s'abandonnaient à l'inspiration du moment, mais ceux qui les écoutaient dans un religieux silence n'en croyaient pas moins entendre des paroles divines, la voix du grand Homère. Dans l'Athènes de Pérîclès, il est vrai, au foyer d'une démocratie ardente, sous les portiques des philosophes et dans les combats oratoires de la place publique, les poètes se rapprochèrent beaucoup des autres citoyens. Mais ils restèrent isolés dans leur fonction et ne cessèrent d'exercer un sacerdoce. Pindare est un interprète de la sagesse delphique, dans les tragédies d'Eschyle rugit parfois la magnifique ivresse du dithyrambe et ses chœurs respirent les saintes voluptés des mystères d'Eleusis. Quand il met le cothurne, il parle de haut et on l'écoute comme un devin. Bref, c'est surtout aux Grecs que nous devons l'idée qui fait du poète un iqspiré des dieux, c'est à dire un être privilégié, seul capable de comprendre les choses les plus hautes et d'en parler dignement, en un mot, un homme doué d'une faculté supérieure dont les autres sont privés. Et cette image ne mourra pas, parce qu'elle contient une vérité éternelle, c'est que la beauté est une religion
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qui a ses prêtres, sea martyrsi, ses sabta ai qu'elle en a besoin pour vivre.
Que dire de la littérature latine? En Grèce le poète, quoiqu'il passât pour un homme supérieur, était constamment en rapport avec tous les hommes libres de sa cité. Il vivait avec eux, comme eux, il formait leurs cœurs et dirigeait leurs esprits. Mais à Rome, dans un état militaire, construit pour exterminer et pour conquérir, dans ce peuple de légistes, de tribuns et de soldats, le favori des muses fut bien plus isolé. Chez les Grecs, il était devenu naturellement l'interprète des plus hautes idées religieuses, chez les Romains, il fut forcé de se faire le héraut de la gloire militaire. Pour faire croire à sa mission divine il dut célébrer Rome maîtresse du monde par les armes. C'est ce que firent Ennius, Virgile, Horace. Malgré tant d efforts pour se rendre populaires, quel rapport y avait-il entre eux, et la grande masse du peuple? Quelle part avait-il dans leurs créations, combien de voix dans leur renommée? Ces lé^gionnaires qui allaient laisser leurs os dans, les forêts de la Germanie ou à l'extrême Hellespont lisaient-ils ces poèmes où l'on chantait leur courage? Il est permis d'en douter, A mesure qu'on avance dans Thistoire romaine on rencontre de plus en plus une littérature élégante de capitale, d'amateurs, de récitations^ qui ne
pénètre pas plus avant au cœur de la nation . Cette nation d'ailleurs qu'était-elle devenue? Faut-il appeler de ce nom cette plèbe d'oisifs qui vendait son suffrage au plus offrant ou cette soldatesque qui faisait et défaisait les empereurs? Faut-il y ranger aussi la foule des esclaves sans droit qui, bien loin d oser aspirer à la vie de lesprit, pouvaient à peine sauver leur corps et pour lesquels l'espérance était un crime? Non, alors cegrand peuple avait perdu sa religion et sa poésie ; il n'avait plus que des superstitions et des amusements. Toute l'histoire de la poésie latine offre le spectacle d'une élite de lettrés qui vivent entre eux d'une vie à part. Les orateurs seuls agirent sur la foule au temps de la liberté, épousant ses passions ou l'animant des leurs; les historiens héritèrent d'une partie de leur influence. Mais plus qu'ailleurs le poète était un étranger chez les Romains, incompris du peuple et relégué dans un autre monde.
Il suffit de jeter un coup d'œil sur les principales littératures de l'Europe au moyen âge pour s'assurer que le poète y fut très isolé du peuple et que la poésie ne descendit que très lentement dans les couches inférieures de la société. La circonstance que le christianisme supplanta les religions païennes en Gaule, en Bretagne, en Germanie, et que la hiérarchie catholique, prenant la place de l'omnipotence
romaine, vint serrer dans son réseau tous les peuples de TOccident, décida du caractère des nouvelles littératures comme du genre de la nouvelle civilisation. Le premier soin de l'Église fut de détruire le paganisme, et comme au sortir de l'état barbare, la poésie se développe toujours au sein du culte, le clergé seul inaugura la poésie chrétienne chez nos ancêtres. La noblesse féodale la prit de ses mains. Après avoir amalgamé les sentiments chrétiens avec ses mœurs, parvenue à un haut degré d'enthousiasme, elle créa la poésie chevaleresque. Mais, d'une part, les grands poètes sont très rares, de l'autre, cette poésie est limitée à l'élite des seigneurs et des chevaliers. Dès qu'ils tombent en décadence, les communes se consolident el la bourgeoisie se fait entendre. Mais ce n'est plus la voix de la poésie, c'est celle de la prose. La bourgeoisie fit la littérature moderne, elle y règne encore, mais quel rôle y -joue la poésie? N'est- elle pas toujours fœuvre de quelques grands individus qui s'affranchissent de tous les préjugés de caste, qui ont toutes les peines à percer, que peu comprennent dans le fond, et qui, une fois reconnus, s'imposent avec une autorité dictatoriale très[dangerèuse à leurs successeurs? Racine et Boileau, aidés de Louis XIV et de sa cour, n'ont-ils par arrangé le Parnasse français? N'y ont-^ils pas régné aussi longtemps
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que la cour de Versailles régna en France? Et quelle part la nation tout entière prit-elle à leur œuvre, hors la cour et la ville? Que faisait-il pendant ce temps ce peuple opprimé, dragonne, sucé à blanc? Avait-il une poésie, pouvait-il en avoir une? Cette question eût fait rire les courtisans du grand roi.
Que ressort-il de tout ceci? C'est que la poésie semble une chose étrangère à la vie commune de rhumanité, et les poètes de grandes exceptions qui s'imposent par la force du génie, de la mode et des circonstances. Plus heureux ou plus malheureux que leurs frères, ils pénètrent seuls dans le monde idéal; acclamés ou maudits ils vivent dans la solitude. S'inspirant d'âge en âge ils ne s'entendent qu'entre eux, et comme ces jeunes Grecs dans les courses du Cyrénaïque ils se passent le flambeau sacré, qui parfois semble s'éteindre et se rallume toujours. Virgile suit Homère, Dante suit Virgile, Shakspeare les salue de loin, Goethe les réunit dans son panthéon. De long-s cortèges suivent ces grandes ombres dont la marche est l'histoire de la poésie. Quant au reste des hommes, il a passé comme un vil troupeau emporté par le torrent de ses passions et de ses intérêts, sans deviner le secret de l'idéal.
Eh bien, ce peuple si longtemps méprisé, il rêve, il chante à notre insu, il a sa poésie et son
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idéal! Un grand et sourd travail se fait en lui. A certains âges, surtout aux époques primitives, comme aux temps de renaissance et de révolution, chaque fois qu'un souffle de liberté l'arrache à ses misères et lui ouvre un plus vaste horizon, ce travail intérieur éclate au dehors en jets vigoureux. Parfois ces œuvres instinctives passent dans la littérature, mais leurs véritables auteurs restent inconnus. Alors même que rien n'en arrive aux oreilles des gens de lettres et des classes cultivées, l'imagination populaire continue son œuvre souterraine, multiple, créatrice, incessante. Sans savoir lire ni écrire le peuple a ses chants, ses légendes, ses poèmes. Il invente des épopées comme des religions, et ses créations sont en un sens plus intéressantes que les chefs-d'œuvre des plus beaux génies parce qu'elles sont pures des frivolités de la mode, des calculs de l'ambition et des hypocrisies de la vanité. Profonde, invisible croissance pareille à la végétation du corail qui s'élève lentement en ramifications infinies du fond de la mer et finit par percer à sa surface en îles charmantes qui étonnent et ravissent le navigateur. En un mot, à côté de la poésie officielle il y a une poésie cachée, avant l'art réfléchi il y a un art spontané, sous l'idéal des grands esprits il existe un idéal populaire qui naît sans leur concours et s'en-
fante de lui-même, si j'ose dire, dans l'âme du peuple.
Cette grande découverte dont on n'a pas encore tiré toutes les conséquences, nous la devons aux plus hardis esprits de l'Allemagne, à ceux qui firent la révolution poétique dans la seconde moitié dû dernier siècle. La littérature allemande était alors captive dans l'imitation de l'étranger et dans le pédantisme de l'école. On comptait des syllabes, on épluchait des mots, on imitait froidement la tragédie classique et les sonnets italiens. Une prosodie de savants, des vers de cabinet, fades pastiches des madrigaux de Versailles , voilà ce qui se targuait du nom de poésie. Mais la voix de Rousseau avait trouvé de puissants échos en Allemagne. Cet enfant du peuple, 1 écrivain le plus audacieux, le plus sincère et le plus persécuté que la France ait jamais eu, voulait faire sortir la morale de la nature de l'homme, l'éducation de ses seuls besoins, la société de ses rapports naturels avec ses semblables, détruire Thypocrisie, bannir des mœurs tout ce qui se fonde sur le préjugé, non sur la nature et la raison ; car voilà ce qu'il entendait au fond par sa devise : revenir à la nature. Les Allemands plus portés vers l'idéal que vers la pratique , inspirés par lui ou par leur propre génie appliquèrent sa méthode à l'art. Revenons à la nature ! devint le cri des forts ; à
leur tête Lessing dans le drame et le jeune Goethe enivré de Shakspeare. Ce furent les vieilles ballades anglaises de Percy, ce furent les poèmes d'Ossian que Macpherson disait avoir traduits de chants gaéliques qui révélèrent aux esprits l'existence d'une grande poésie populaire. Ce fut comme un écluir dans la nuit profonde; sa lumière éblouissante semble éteindre le pâle flambeau que nous portons et découvre à nos yeux un océan de montagnes. Herder l'avait entrevu et se promit de le parcourir. Son regard se porta tout d'abord sur la poésie lyrique et populaire de toutes les nations. Il voulut montrer que le peuple sait chanter, émouvoir, exprimer poétiquement sa vie sur tous les points du globe. Et certes il était bien fait pour remplir cette tâche, l'homme qui avait développé cette pensée de Lessing : l'histoire est l'éducation du genre humain, et l'avait formulée ainsi : outre l'histoire de chaque peuple, il y a une histoire de l'humanité ; les peuples se lèguent et se communiquent le trésor de leurs mœurs, de leurs arts et de leur culture. Pénétré de cette pensée, il recueillit dans les vieilles chroniques, dans les récits des voyageurs, dans la bouche même du peuple les chants les plus simples, les plus beaux et les réunit sous ce titre : Voix des peuples. Ce livre est jusqu'à ce jour d'un haut inté^rét. On y trouve dès chants de presque toutes
les nations. Depuis- l'Espagnol qui joue sa romance sous le balcon mauresque de sa dame, depuis le pêcheur de Sicile qui invoque la Vierge sous son ciel étoile, jusqu'au pauvre Lapon qui s'entretient de sa maîtresse avec son renne fidèle, dans les steppes de neige de sa patrie ; depuis la pensive Lithuanienne qui, dans sa harpe de tilleul, entend soupirer l'âme de sa sœur, jusqu'au Péruvien qui, dans sa mythologie naïve, imagine la pluie comme une jeune fille portant une cruche d'eau et le tonnerre comme un frère brutal qui vient la lui briser; dans toutes les zones, sous tous les climats, tout vit, tout aime, tout chante et chacun a sa voix. Il n'y a pas jusqu'aux sauvages de l'île de Madagascar, dont les chants ne soient d'une beauté saisissante. Comme le chevalier Parny l'avait déjà raconté, ces peuplades se divisent en une infinité de petites tribus qui se font une guerre à mort. Quoique sanguinaires, elles pratiquent l'hospitalité et leurs mœurs abondent en traits touchants. Le terrible roi Ampanani, après avoir réduit un village en cendre, pleure en voyant passer les enfants prisonniers. — Enfants innocents, dit-il, vous souriez et vous êtes esclaves ! Il veut prendre pour maîtresse la plus belle des prisonnières. Elle lui dit : « 0 roi, j'avais un amant. Ampanani. Où est-il? Vaina. Peut-être est-il tombé dans le combat , peut-être s'est-il
sauvé par la fuite. Ampanani. Qu'il soit tombé dans le combat, qu'il se soit sauvé par la fuite, je veux être ton amant. Vaina. 0 roi, aie pitié des larmes qui arrosent tes pieds. Ampanani. Que veux-tu? Fama. Ce malheureux a baisé mes yeux et ma bouche, il a reposé sur mon sein, il est dans mon cœur et rien ne saurait l'en arracher. Ampanani. Prends ce voile et couvre tes charmes. Va en paix. Vaina. Laisse- moi le chercher parmi les vivants ou parmi les morts. Ampanani. Va, belle Vaina. Qu'il meure le monstre qui peut ravir des baisers mêlés de larmes. » On le voit, les sentiments généreux et Ja force de les exprimer ne sont pas incompatibles avec l'état sauvage. Mais le fléau de ces peuples fut la traite des nègres qui doubla leur férocité. Car, depuis ce moment, ils ne songèrent plus qu'à se vendre. La tribu vendait la tribu, le frère sa sœur, la mère sa fille. C'est là le sujet d'une des plaintes les plus poignantes qu'on ait poussées contre l'esclavage :
« Une mère traînait sa fille unique au rivage pour la vendre aux blancs.
« 0 ma mère! Ton sein m'a porté, je suis le premier fruit de ton amour : qu'ai-je fait pour mériter l'esclavage? J'ai soulagé ta vieillesse, pour toi j'ai cultivé la terre, pour toi j'ai cueilli les fruits, pour toi j'ai poursuivi les poissons dans le fleuve; je t'ai protégée contre le froid,
pendant la chaleur je t'ai portée sous les ombrages embaumés, pendant que tu dormais j'ai veillé prés de toi, j'ai chassé les insectes de ton visage. 0 ma mère, que deviendras-tu sans moi? l'argent qu'on te donnera pour moi ne te donnera pas une autre fille. Tu périras dans la misère, et ma plus grande douleur sera de ne pouvoir t'aider. 0 ma mère! ne vends pas ta fille unique.
« Vaines prières! Elle fut vendue, chargée de chaînes, jetée sur un navire et quitta pour toujours sa chère, sa douce patrie (1). »
Voilà de ces cris de la nature qui défient la poésie ! Le recueil de Herder en est plein et ses contemporains en furent émus. L'attention des jeunes poètes se porta de plus en plus sur les chants populaires de l'Allemagne. Non seulement Herder en avait recueilli un certain nombre dans son livre, mais pendant son séjour à Strasbourg où il exerça une grande influence sur Goethe qui n'avait alors que vingt ans, il lui fit remarquer la beauté des chants populaires de l'Alsace. L'ardent jeune homme, dont le génie rapide s'emparait de tout au vol, profita du conseil; on retrouve dans les inspirations les plus suaves de sa muse lyrique la note touchante de la chanson populaire. Bûrger vint
(1) Herder, Stimmen der Volker, Sammtliche Werke, t. XVI, pag. 438 et s. ~ Gotta. Stattgart.
après et adopta dan tiques légendes dans ses ballades fantastiques ; les autres firent comme lui. Tous prêtèrent une oreille attentive à la voix du peuple qu'on avait entendue jusqu'alors sans la comprendre. Ils ressemblaient à ces jeunes héros de la Germanie païenne qui, après avoi^ trempé leurs lèvres dans le sang du dragon, comprenaient tout à coup le langage des oiseaux et marchaient, saisis de terreur et de ravissements, sous la forêt mur murante dont les voix rieuses leur prédisaient un immense avenir. Ainsi, ces paroles, ces mélodies, prirent* un sens nouveau, on se mit à les noter, à . les recueillir pieusement. Achim d'Arnim et Clément Brentano y consacrèrent leurs loisirs et toute leur passion. Voici comment le premier raconte la révélation quil eut de cette nouvelle poésie : « Ce fut à la campagne que je compris pour la première fois le sens du chant populaire et que j'en subis le charme puissant. C'était au milieu d'une chaude nuit d'été, des voix éclatantes me réveillèrent. J'ouvris-la fenêtre et je vis à travers les arbres des soldats et des paysans pêle-mêle. Ils chantaient et se renvoyaient ce refrain :
Debout, mes frères, soyez forts !
Voici le jour d'adieu.
Nous allons par delà les mers, Nous partons avec Dieu.
« Ils partaient pour leur régiment. Ces vers réveillèrent en moi d'autres refrains qui avaient frappé mon oreille, et tout ce que j'entendais chanter par des gens qui n'étaient pas poètes de profession m'attirait alors davantage, depuis les graves accents du mineur sortant de son noir souterrain jusqu'aux gais couplets du couvreur suspendu sous le ciel bleu. Plus tard je m'aperçus que dans ces chants le peuple atteint du premier coup ce que les^oètes de profession poursuivent en vain : c'est de faire retentir la même note en beaucoup d'âmes et de les unir toutes. » Parlant de la gent littéraire qui tient le haut du pavé, il dit : « Sous leur mine hautaine et sous leur langage précieux, ils cachent leur nullité et leur sotte extravagance. Ils se séquestrent dans un coin et vivent loin de cette partie du peuple qui seule peut encore supporter toute la force de l'enthousiasme. Nos amateurs de théâtre et de concert s'enfuiraient à toutes jambes devant l'art pur et vrai, ils tomberaient sans connaissance dans l'air des montagnes. » Et pourquoi ces deux vaillants champions entraient-ils en lice, en arborant le drapeau de la poésie populaire? « Ce qui fait la richesse de tout notre peuple, dit Achim d'Arnim, en. concluant, son art intime et vivant, tissu des âges et des puissances de l'âme, sa foi et son e3:périence, ce qui l'accompagna dans la joie et dans la
mort, ses chants, ses récits, ses légendes, ses proverbes, ses histoires, ses prédictions et ses mélodies, nous voulons rendre tout à tous (1).» Ce fut en 1805 seulement qu Achim d'Arnim et Clément Brentano publièrent leur premier recueil. Ils l'intitulèrent Le Cor magique de l'enfant. Les délicats et les précieux ne manquèrent pas de s égayer sur les naïvetés du peuple, mais parmi les esprits sérieux et d*ans le grand public le succès fut général et de longue •durée. Le livre méritait son titre et ses effets furent plus puissants que ceux du cor d'Obéron. Car il réveilla une âme nouvelle chez les meilleurs de la nation, l'âme vraie, celle qui craint toujours de se montrer, qu étouffent les lâchetés de l'éducation, les hypocrisies de la société. Quelle joie mâle dut tressaillir dans ces hommes, dans ces poètes amis du peuple ou sortis de ses rangs, lorsqu'ils découvrirent cette vaste poésie populaire comme une superbe forêt vierge derrière le jardin ratiâsé de la littérature? Le peuple chante aussi et mieux que nous, durent-ils s'écrier. Sous la poésie que nous faisons il y en a une autre qui se fait elle-même. Le génie du peuple est tout un monde que nous ignorons et qu'il faut connaître. Chez lui tout est vrai, parce
(1) Des Knaben Wunderhom, — Préface d'Achim d'Arnim. T. I, pag. AU.
qu'il chante ce qui 1 émeut, chez nous tout est faux, parce que nous chantons ce qui est convenu. Allons à 1 école chez ces vagabonds, ces lansquenets, ces filles amoureuses et ces gais compagnons. pour apprendre la langue de la nature. Qu'est-ce d ailleurs qu'une poésie de salon, de coterie, d encre et de papier, de pédants et de* fats? Il nous faut une poésie nationale. Comblons labîme qui nous sépare du peuple, chantons avec lui et qu'il chante avec nous. Donnons-lui la foi en l'idéal, il nous donnera la puissance de la sympathie.
Voilà ce que pensaient Achim d'Arnim, Clément Brentano et leurs amis, ce qu'avaient pensé avant eux Herder et Goethe. Ce mouvement fut d'une immense portée, d'abord pour l'histoire de la poésie. On s'habitua à donner une place capitale dans les littératures à toutes les œuvres spontanées de l'imagination populaire, à y étudier les secrets de la création poétique. Les recueils de Volkslieder se suivirent et se multiplièrent d'année en année. Les poètes les plus illustres comme Uhland et Hofimann de Fallersleben rivalisèrent pour rétablir ces chansons dans leur intégrité primitive. Dans l'intervalle, d'autres études s'étaient ajoutées à celles-ci. Les frères Grimm venaient de jeter un jour nouveau sur la mythologie germanique et Scandinave qui, elle aussi, est une création po-
pulaire, ils avaient recueilli de la bouche même du peuple les Contes (Mârcfien) où Ion retrouve les derniers vestiges de cette antique religion. Ces exemples trouvèrent des imitateurs dans toute l'Europe. On écouta avec une admiration mêlée d'étonnement les chants de la Grèce moderne, les chants* des Serbes, les chants des Bretons que M. de Villemarqué réunit dans son bel ouvrage Barzaz-Breiz, Dès lors une nouvelle tâche se posa à l'historien littéraire : étudier la poésie du peuple à côté de celle des grands esprits et trouver leurs rapports.
Cette étude est en eflPet de la plus haute importance pour l'intelligence de la vraie poésie et pour son rôle dans la vie humaine, pour son présent, comme pour son avenir. On veut aujourd'hui que toutes les questions se résolvent d'elles-mêmes par l'histoire. Plus de théorie sans la contre-épreuve de l'expérience, plus d'expérience qui ne serve à la théorie. Ici l'histoire vient compléter l'esthétique, et loin de donner tort à l'idéal, le peuple dans sa poésie lui donne raison sans le savoir. Car il sait faire jaillir l'idéal vivant de toutes les situations et de toutes les émotions de la vie, L'homme le plus simple, quand il arrive à la conscience de sa liberté, de son droit d'individu, éprouve sous le coup des sensations fortes le besoin de se représenter, de chanter et d'idéaliser sa vie pour en savourer
l'essence. La poésie n'est donc pas autre chose que l'essence de la vie clairement et fortement exprimée. Elle ne peut nous donner que ce qui se passe en nous et dans les autres. Mais la réalité est toujours obscure, fragmentaire. La vraie poésie débrouille, éclaire, achève. Elle saisit partout l'origine des sentiments, des passions et des destinées particulières, les incarne dans des êtres vivants, les isole de ce qui pourrait gêner leur développement, les renforce, les pousse à l'extrême et les transporte ainsi dans une région supérieure sous l'éclair de l'imagination. Mais ce qu'elle donne n'est que ce que nous sommes ou ce que nous pourrons être, c'est la nature refondue par l'esprit, mais qui ne cesse pas d'être la nature.
La poésie est donc un besoin universel et profondément humain. Le grand poète possède, dans une forte mesure , une faculté qui existe chez tout le monde à des degrés très divers; L'intelligence de la poésie populaire le lui a prouvé et qu'il s'en réjouisse. Car, s'il ne se croit plus l'inspiré des dieux, il se sent d'autant plus frère de tous les hommes : frère, parce que ceux-ci veulent chanter comme lui, frère, parce qu'il doit sentir ce qu'ils sentent, frère, parce qu'il doit les élever à une plus haute conscience d'euxmêmes et de l'humanité, en leur faisant comprendre que l'homme aspire au juste, au beau
et au vrai par la seule force de son être. Ainsi comprise, la poésie n est plus un don d en haut, mais TeAPort éternel, instinctif ou voulu de tous vers la beauté ; inextinguible symphonie qui chez le grand poète éclate en un chant triomphal.
C'est pour cela qu elle vit dans le cœur de iTiumanité comme la religion; mais elle s'en distingue. Elle regarde la terre et non pas le ciel. Elle considère moins l'homme dans son effrayante contradiction avec l'infini que dans les mille situations où son sort le jette; elle n'essaie pas de résoudre le problème de l'univers comme la philosophie et la religion, mais le problème de la vie qui se pose toujours en nouveaux termes. Elle ne se fonde pas sur le vain rêve d'une félicité parfaite qui serait la mort, mais sur la sympathie, sur le besoin qu'ont les hommes de s'épanouir les uns dans les autres; elle suppose l'égalité. Et,*lorsque la conscience pure de l'idéal se joint à ce sentiment de la fraternité humaine, pourquoi la poésie ne pourrait-elle devenir une religion, puisque toute religion n'est qu'un beau poème sur l'éternité?
Telles sont les pensées que réveille le spectacle de la poésie populaire en grand. Il doit faire plus et nous faire entrer dans ses profondeurs. La poésie étant chose sérieuse et nécessaire à l'homme, c'est là qu'il faut en étudier le jet primitif et original; rien ne peut faire péné-
trer plus avant dans sa nature. Le poète trouve dans son enthousiasme la foi à sa mission et n'en veut pas d'autre preuve, je le sais, mais il peut chercher ici les moyens de la mieux remplir. Car la poésie du peuple est la moins factice et la plus puissante, quelquefois la plus belle. Montaigne, l'un des rares écrivains, qui sut se maintenir en dehors du courant de la mode, qui eut le courage d'être lui tout cru et lui seul, l'avait déjà pressenti. «La poésie populaire, dit-il, et purement naturelle a des naïfvetez et grâces par où elle se compare à la principale beauté de la poésie parfaicte selon l'art ; comme il se voit es villanelles de Goscouigne, et aux chançons qu'on nous raporte des nations qui n'ont connoissance d'aucune sciance ny mesmes d'escriture. La poésie médiocre qui s'arrête entre deus est desdeignée, sans honeur et sanspris. » Si c'est déjà une bonne fortune que d'entendre par hasard l'une de ces chansons à la campagne, c'en est une plus grande encore pour l'historien, le psychologue et l'ami du beau que de rencontrer toute une littérature de ce genre d'une inépuisable richesse. La chanson populaire en Allemagne est un vrai trésor. Grâce aux nombreux et consciencieux recueils qu'en ont fait des hommes à la fois poètes et savants, on peut remonter à son origine au quatorzième siècle, la suivre dans sa floraison au
quinzième et au seizième, dans sa décadence pendant la guerre de Trente ans, dans sa renaissance féconde au dix -huitième siècle et l'accompagner jusqu'à nos jours. Ce n'est pas un peuple vague, une masse confuse, un fantôme d'abstraction, c'est un peuple vivant avec ses types innombrables qui ressucite devant nous ; et chacun nous chante ses aventures, ses peines et ses espérances. Jetons-nous dans cette foule, écoutons un instant les voix du passé, qui sont quelquefois celles de l'avenir. Il ne s'agit pas ici d'une épopée héroïque et populaire comme les Nibelungen, inspirée par de grands événements historiques, où une nation dépose sa pensée collective, mais d'œuvres lyriques très individuelles, très variées, où des enfants de la nature ont répandu le trop plein de la sève riche qui débordait en jets de musique et de poésie de leurs âmes jeunes et vierges. D'un côté, ces voix vibrantes des montagnes et des forêts, ces hardies chansons de guerre, ces douces mélodies d'amour et de tristesse feront revivre à nos yeux tout un peuple naissant, dans sa naïveté primesautière; de l'autre, elles nous amèneront, par maint sentier perdu, aux sources profondes du vrai lyrisme germanique, qui s'épanche dans la suite des temps en mille joyeux ruisseaux et se déroule eh fleuves si majestueux.
Il a tenu sa forte épée
Celui qui fit ce chant, Sa moisson fut bien moissonnée
Dans le fer et le sang.
Il brandit l'épée et la vielle,
Gai vielleur, bon soldat, Il plaît au seigneur, à la belle,
Au danseur, au prélat.
Veit Wbber. (xiv« siècle.)
La poésie populaire chez les Celtes et les Germains. — Culte des Français pour la poésie officielle, des Germains pour la poésie libre et spon\|inée. — L'épopée païenne en Germanie. -^ Le christianisme étouffe la vieille poésie populaire. — Lutte entre le christianisme et le génie germanique. — Le réveil du peuple et les guerres des Suisses. — Chants sur la bataille de Sempach et de Morat. — Nais- ' santé du Lied moderne; il jaillit du sentiment delà liberté. — Son -épanouissement au quinzième et au seizième siècle. — Son auteur, c'est le peuple tout entier.
Les Gaulois eurent de tout temps un penchant irrésistible pour la poésie officielle. Les récits des historiens romains et les plus vieux fragments de la littérature bardique nous montrent le collège des druides en possession de la religion, de la science et de la poésie. Dans les temps primitifs, hors de lenceinte inabordable où les vieux druides blanchis dans 1 étude des plantes divines, des révolutions célestes et des
trois cercles de l'existence enseignaient à leurs disciples les secrets du ciel et de la terre, personne n'osait toucher à la harpe sacrée, ni chanter les exploits des dieux. Quand par lavénèment du christianisme les bardes perdirent leur prestige religieux, ils n'en restèrent pas moins une caste privilégiée, forte de ses traditions et jalouse de son autorité. Il faut voir de quelle colère un barde breton du sixième siècle s'emporte contre les poètes ambulants qui commençaient à lui faire concurrrence. « Les Kler (écolierspoètes) ! s'écrie-t-il, les vicieuses coutumes poétiques, ils les suivent; les mélodies sans art, ils les vantent ; la gloire d'insipides héros, ils la chantent; des nouvelles, ils ne cessent d'en forger; les commandements de Dieu, ils les violent; les "femmes mariées, ils les flattent dans leurs chansons perfides, ils les séduisent par de tendres paroles;... de misérables gueux forment leur société, etc., (1)... » Bien souvent les Français ont confirmé l'anathème du vieux Taliésin •
contre la poésie populaire. Le besoin d'autorité se dément rarement dans l'histoire de notre littérature. Inné à la race gauloise, il est corroboré par la tradition latine, soigneusement entretenue par l'Église catholique. Qu'il reconnaisse une Sorbonne, une académie ou un chef d'école,
(1) Villemarqué, Barzaz-Breiz, I, Introduction, 21.
c est toujours lui, c'est toujours l'esprit d'autorité qui réclame un tribunal souverain pour décerner des récompenses et pour proscrire.
Un esprit tout opposé éclate dés les temps les plus reculés dans la race germanique. L'individu s'y pose plus carrément et s'inquiète moins de son voisin. Là, point de prêtres qui détiennent la religion, point de bardes qui jouissent du monopole de la poésie. La religion appartient à tout le monde, la poésie est le besoin et le droit de chacun. Chez les Germains, comme chez les Anglo-Saxons, le chant volait de bouche en bouche, au gré du souffle populaire. Dans la salle des chefs, au festin de victoire, à la lueur des flambeaux et des armes, était poète qui voulait et gloire à l'inspiré du jour. A la cour des rois, la harpe passait de main en main comme la coupe d'hydromel. Les rois euxmêmes ne dédaignaient pas le chant. Dans le poème de Beowoulf, le roi des Danois Hrodgar saisit la harpe et célèbre les actions de ses aïeux.
Dans Gudrun, Hettel, roi des Frisons, charge Hôrant et deux autres de ses amis d'aller ravir au delà des mers la belle Hilde, la fille du sauvage Hâgen. Ce n'est pas par la force qu'on s'empare de la belle vierge, c'est par le chant merveilleux de Hôrant qu'elle est émue, séduite et attirée sur le vaisseau des ravisseurs, qui
part à toutes voiles avec sa proie. Aussi, quel chant irrésistible ! Quant Hôrant élève sa voix, c'est une musique douce dabord, puis déplus en plus éclatante, c'est un enchantement délicieux qui épanouit le cœur des hommes et saisit peu à peu toute la nature.
« Comme la nuit touchait à sa fin et .que le jour commençait à poindre, — Hôrant se mita chanter; et tout à Tentour dans les feuillages — les oiseaux se turent devant sa douce mélodie. — Les hommes endormis se levèrent en sursaut;
« Belle et pure résonnait sa voix, toujours plus puissante elle montait dans les airs ; — Hâgen lui-même l'entendit et sa femme assise auprès de lui ; — tous deux sortirent de leur chambre et montèrent à la tour. — Le chanteur était bien avisé; car l'entendait la jeune reine.
« La fille du sauvage Hâgen et ses jeunes servantes — immobiles, prêtaient l'oreille à cette voix, et les oiseaux — oubliaient de gazouiller dans la cour du château — et plus d'un héros s'étonnait, tant il était beau le chant du Danois (1). »
Hôrant est le type le plus vivant du roi chanteur que nous ait laissé la vieille poésie germanique. Il nous fait deviner tout ce que le chant
(1) Gudrun, sixième aventure, strophe 8.
avait d'insinuante magie pour ces peuplades barbares. A côté des rois, les simples guerriers jouaient de la harpe et de la viole (sorte de violon rustique), témoin le joyeux Volker des Nibelungen, qui berce ses compagnons fatigués avec les chants de la patrie lointaine. Tout chanteur, tout poète est le bienvenu, d'où qu'il vienne, pourvu qu'il charme ou qu'il émeuve. Tandis que les Gaulois, compagnons de Vindex, s'élancent au combat, au chant des bardes, les Germains, avant la bataille, entonnent en chœur leurs hymnes sauvages. Est-ce S dire qu'ils n'eurent point de chanteurs de profession? Loin de là; mais jamais ceux-ci ne formèrent une caste, jamais ils ne jouirent d'aucun privilège; jamais ils n'exercèrent une autorité tyrannique. Liberté complète d'inspiration, voilà le besoin qui s'accuse fortement chez les premiers Germains, qui finit par triompher dans l'histoire de la poésie allemande et qu'Uhland a proclamé en ce siècle avec tant d'autres lorsqu'il s'est écrié : Chantez , vous tous qui avez une voix, dans la libre forêt des poètes allemands !
Cette absence de monopole, cette haute et franche liberté du chant et de la poésie est un des caractères saillants de la race germanique. Elle s'y est toujours maintenue et s'y maintiendra toujours. Grâce à elle, se dévelop-
pèrent au sein du peuple ces grandes légendes épiques dont le chant de Hildebrand et de Hadubrand, le Beowulf anglo-saxon, le poème latin Walter et Hildegunde, Gudrun et les Nibelungen ne sont que des fragments grandioses, pareils à ces torses de marbre, mutilés par la massue des barbares, rongés par la terre et la pluie, mais dont les muscles puissants, lés poitrails superbes trahissent la race immortelle des dieux helléniques et ressuscitent à nos yeux Hercule vainqueur de l'hydre ou Jupiter tonnant*
Toutes ces grandes épopées populaires al^nt l'œuvre du génie païen de la Germanie primitive. Survient le christianisme et Charlemagne, l'église et la société féodale s'élèvent sur les débris du paganisme. Dès lors, deux sociétés, deux puissances, deux génies divers sont en lutte, le peuple et l'Eglise, l'esprit païen et le christianisme, ^ la poésie populaire et la poésie savante. Le christianisme triomphe, l'Eglise étouffe la vieille épopée au cœur du peuple, la poésie ne vient plus d'en bas, mais d'en haut, elle ne sort plus des entrailles du peuple, elle est imposée par le clergé. A partir de ce moment la nation allemande s'assimile le génie chrétien, la chevalerie crée un idéal nouveau et la i^oésie des Minnesinger s'épanouit dans toute sa splendeur au sein de la noblesse du douzième
et du treizième siècle. Quant à la grande masse du peuple, elle n'eut aucune part à ce mouvement poétique. Artisans et serfs assujettis à leurs durs travaux ou à leurs lourdes corvées restèrent plongés dans Tignorance et l'apathie. La poésie, vraiment populaire et nationale était morte, mais elle devait renaître sous une forme nouvelle. Dès le quatorzième siècle,, la haute noblesse qui exploitait le peuple à son profit commence à déchoir, l'Église et la féodalité s'ébranlent surleurs bases . D'autre part, le peuple se sent plus fort et secoue le joug, les villes gripdissent, organisent des milices et font la guerre aux seigneurs, les serfs murmurent et se mutinent. Plus les chevaliers sont déchus de leur grandeur, plus le peuple fait mine de se lever, jusqu'à ce qu'il se lève en effet, réclamant ses droits et la liberté de conscience.
La chanson populaire est l'accompagnement riche et varié à l'infini de ce grand mouvement ascendant du peuple, qui commence au quatorzième siècle, pour atteindre une force irrésistible au quinzième. Sans doute le peuple ne cessa jamais tout à fait de chanter, mais il ne se sentit des ailes, il ne prit son élan qu'avec le sentitiment de sa force et de sa liberté. Alors il crée le Volkslied, le vrai Lied moderne. Désormais le chant lui reste et l'espérance avec lui. Plus de longues épopées, mais des cris de l'âme, des
éclats de lyrisme pur. Ce sont encore des chants populaires, mais quelle diÔerence avec ceux des temps barbares! On y sent lavénement du peuple à la vie individuelle. Aux temps primitifs, Thomme est poussé vaguement en avant par une force aveugle ; il se précipite comme en rêve à la guerre, à des vengeances sans pitié ou à des sacrifices sublimes, son âme d enfant ne vit que dans le génie de sa race. SU se devine lui-même, cest par ses ancêtres, par ses héros, par ses divinités. Il ne fait qu un avec eux; lorsqu'il agit, elles lui commandent, puissances terribles et mystérieuses qui pèsent, de tout leur poids sur sa destinée. Voilà le caractère de l'homme aux âges barbares, voilà le génie de la grande épopée. Mais aux époques de révolutions religieuses et morales, l'homme revient sur lui-même, s'abandonne sans frein à tous les caprices de sa nature et s'enivre de sa force. Voilà le génie du vrai lyrisme. Ce fut celui de la chanson allemande à son origine.
Le premier cri de la chanson populaire fut un cri de révolte et d'indépendance ; il partit de la Suisse. On sait que le lac des quatre cantons fut le berceau de la liberté helvétique. Là vivait depuis des siècles un peuple de pâtres, de pêcheurs et de chasseurs de chamois, que les seigneurs des environs n'avaient pu plier à leur joug de fer. C'était un peuple vierge et
indompté; les dîmes, les corvées, le servage n'avaient pas passé sur lui. L'empereur y exerçait la justice capitale, mais c'était tout. Pour le reste, on s'en tenait aux hommes les plus respectés des villes et des villages, chacun vivait de son travail sur sa terre ; dans les grandes circonstances seulement, on tenait conseil, et le dernier pâtre y avait une voix. République patriarcale s'il en fût, qui ne peut s'épanouir qu'au vent des glaciers, sur les hauts pâturages entourés de précipices et au bords des lacs, cernés de montagnes. Se voyant menacées dans leur indépendance par la maison de H^psbourg, ces villes, qui jusqu'alors avaient vécu paisiblement, sans lien politique bien solide, s'unirent pour se défendre à la vie et à la mort. La lutte constante contre la nature avait merveilleusement préparé ces montagnards à la lutte contre les jseigneurs, leur énergie morale ne fut que l'expression ennoblie de leur vigueur physique. Sur le point d'être écrasés par la noblesse des pays environnants, ils se déclarèrent, d'une voix unanime, une nation libre, forte de ses droits et se conduisirent en grands citoyens. Ces paysans gagnèrent, au commencement du quatorzième siècle, sur la fleur de la chevalerie autrichienne les batailles de Laupen et de Morgarten.
La victoire de Sempach (1383) fit sur l'Europe ÏQiïéi d'un coup de tonnerre. Elle fut chan-
tée par l'un des combattants, HalbSuter, homme obscur d'ailleurs. La bataille en valait la peine, car plus que jamais la liberté de la Suisse y fut en jeu. Dans l'espace de douze jours les quatre cantons reçurent cent soixante -sept déclarations de guerre de princes, d'évéques et de chevaliers. Déjà toute la noblesse de Thurgovie, d'Argovie, d'Alsace, de haute Bourgogne et de Wurtemberg marchait contre eux sous la conduite de Léopold le Débonnaire. La rencontre eut lieu près du petit lac de Sempach. Léopold marchait fièrement en tête de son armée, et c'était un vrai héros. Il fit descendre de cheval l'élite de la noblesse et lui commanda de former un grand front de bataille, hallebardes en avant. Quand les chevaliers ainsi rangés virent les Suisses s'agenouiller selon leur coutume pour invoquer l'assistance de Dieu, ils crurent qu'ils demandaient grâce. Mais quel fut leur étonnement quand ils les virent se relever, se former en pointe et marcher contre eux d'un pas ferme. C'est ici qu'il faut écouter le poète populaire. Il personnifie l'armée autrichienne dans un lion et celle des Suisses dans un taureau :
« Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwalden
avec plus d'un homme vaillant rencontrèrent le lion d'Autriche à Sempach devant la forêt : — Hé ! le taureau sauvage était prêt : — Lion, veux-tu te battre avec moi? Je ne refuse pas la bataille.
« Le lion dit : — Sur ma foi, c'est un droit qui m'est dû. J'ai là dans cette campagne plus d'un fier chevalier, plus d'un écuyer hardi. Hé! je vais te payer ton salaire, car jadis à Laupen tu m'as navré de cent blessures.
— Oui, près de Morgarten tu m'as tué plus d'un combattant fervêtu. Mais crois-tu que je te laisserai vaincre aujourd'hui? Hé! j'accepte la bataille. Et le taureau dit au lion : Tu te repentiras de ton audace.
<* Le lion se mit à rugir et à battre ses flancs de sa queue. Alors le taureau s'écria : En avant, marche! si tu veux te mesurer avec moi. Hé! approche donc et que la verte campagne boive ton sang rouge.
« Ils se mirent à tirer sur notre front de bataille. Un mur de lances marche sur les braves fédérés. Hé! cette insulte n'était pas douce. On voyait tomber les plus forts comme les chênes avec leurs branches superbes.
« Les nobles se tenaient ferme, un large mur hérissé de lances. Nos vaillants hommes commençaient à s'irriter. Alors Winkelried s'avança : — Hé! voulez- vous prendre soin de ma femme et de mes enfants? Alors je percerai ce mur.
tf Compagnons fidèles et bien-aimés, j'y perds ma vie. Le mur de fer nous enveloppe, le renverser est impossible. Hé! je veux y faire
une brèche. Souvenez-vous de ma race à tout jamais et suivez-moi!
« Et ce disant, il prend dans ses deux bras des lances tant qu'il peut et les enfonce dans sa poitrine. Il tombe! — et par dessus, nous nous ruons dans la brèche. Hé! il avait l'âme d un lion. Sa mort intrépide, sa virile mort sauva les libres villes des forêts!
« Et le voilà rompu le mur de fer de la noblesse, on le perce à coups d'épée, on labalt à coups de massue. Dieu aie l'âme de Winkelried ! Hé! sans lui plus d'un vaillant fédéré eût jonché la terre.
« Ils frappèrent sans crainte, ils tuèrent plus d'un homme libre. Les braves fédérés s'excitaient entre eux. Hé! le lion en était bien marri. Le taureau baissa ses cornes et lui donna un grand coup.
<i Alors le lion se mit à hurler et à marcher en arrière. Le taureau fronça les sourcils et lui donna encore un coup. Hél comme il mordit la poussière. — Je te lé dis, lion sauvage, il faut me laisser ma pâture (1) ! »
Ce chant est encore à demi épique par la forme. Le poète raconte une bataille, mais il ne la domine pas de haut comme Homère domine
(i) Heinrich Kurz, Geschichte der deutschen iiitervtur, t. I, pag. 600.
les armées des Grecs et des Troyens, comme le poète des Nibelungen domine ceux des Bourguignons et des Huns. C'est un soldat tout couvert de la poussière du combat et encore tout embrasé du baiser de la victoire, qui ne chante que pour perpétuer la gloire de son pays et le courage de ses amis. Cela donne à ce chant un caractère essentiellement lyrique, et la répétition du cri : hé ! dans chaque strophe, fait passer à travers l'ensemble un accent de triomphe. On songe involontairement à l'admirable chant de Tyrtée : « Il est beau de combattre pour la patrie, au premier rang de bataille! » où l'on croit voir les Lacédémoniens muets, fermes, impassibles, luttant avec leurs ennemis, homme contre homme, bouclier contre bouclier et poitrine contre poitrine. Ici ce sont des cris sauvages, ce n'est pas une armée aussi exercée, mais elle n'est pas moins intrépide. Ici, comme chez Tyrtée, un chant enthousiaste tient lieu de discipline militaire. Dans une nouvelle bataille il excitera les courages, et par cette vertu secrète du rhythme uni à la pensée , il maintiendra les combattants dans leurs rangs et roidira leurs membres sous la grêle des lances. Seulement, ce qui manque à la chanson populaire, c'est cette brièveté et cette perfection plastique dont les Grecs seuls eurent le secret. Mais on y seni ces corps vigoureux, ces muscles de fer, cette
armée qui marche comme un seul homme et les coups terribles de ces massues garnies de pointes, que les Suisses appelaient étoiles du matin; mais par dessus tout, on y entend le rugissement de colère de ces rudes montagnards et l'âpre joie qui succède à la victoire de la liberté. Joie et force immenses, où la mort du héros n'attriste pas et n'est plus qu'une douloureuse mais sympathique modulation dans l'harmonie du triomphe.
C'est dans ces luttes à mort pour son indépendance, que l'homme éprouve toute sa force ou toute sa faiblesse en un seul moment. Alors le ressort de sa volonté met en une fois tout son être en mouvement, ou se brise pour toujours. Il grandit d'une coudée en un jour, ou retombe dans le néant. S'il trouve l'énergie dé braver la mort, il arrive, dans cet amer renoncement, à la plus haute affirmation de son être et à la plus grande intensité de vie. Dans cet effort suprême qui donne l'élan à toutes les puissances de son âme, comment ne trouverait-il pas une langue nouvelle? C'est le cri de Winkelried, c'est la voix de son compagnon ; et voilà le chant, voilà le commencement de la poésie populaire.
Elle se développa dans les longues luttes où la fédération suisse assura sa liberté. Toutefois nous* ne la voyons reparaître qu'environ cent ans plus tard, entre l'année 1474 et 1476. L'Autriche
vaincue au quatorzième siècle, les Suisses eurent à combattre, au quinzième, un nouvel ennemi, le plus fameux et le plus terrible des ducs de Bourgogne. Charles le Téméraire, déjà maître de la Flandre, des Pays-Bas et de la Picardie, pensait asservir sans peine un peuple de vachers. Ceux-ci lui envoyèrent une députation, qui lui dit : « Notre pays ne vaut pas autant que l'argent aux rênes de tes chevaux. » Le duc, s'imaginant qu'ils avaient peur, la renvoya en riant. Il pénétra en Suisse avec sa célèbre artillerie et 40,000 hommes. Sur son chemin il rencontre le château deGranson ; premier obstacle. Il somme la garnison de se rendre à merci; sinon, le gibet pour tous. Les braves Suisses se défendent pendant dix jours. Charles* leur promet la vie sauve s'ils se retirent. Ils sortent, mais le duc furieux pend les uns, noie les autres. A cette nouvelle, l'armée suisse qui approchait fut saisie de fureur. Quoique plus faible de moitié, elle se précipite contre l'armée bourguignonne. Les premiers assaillants donnèrent déjà à réfléchir aux gens de Charles. En voyant accourir toujours de nouveaux bataillons, le front plus superbe et plus méprisant, quand les cornes de bataille d'Uri et d'Unterwalden se mirent à mugir pour l'attaque générale, quand on vit s'avancer l'arrière-garde des Hautes -Alpes avec ses haches et ses étoiles du
matin, quand on se trouva face à face avec ces hommes grands et chevelus, dont les pères avaient combattu à Morgarten et à Sempach, le duc, qui ne tremblait jamais, fut saisi d'une sorte de terreur : Qu'allons - nous devenir? s'écria-t-il ; déjà les premiers nous ont fatigués. A ces mots qui courent de bouche en bouche, la panique s'empare de toute l'armée. En vain Charles veut l'arrêter. D'indignation il se serait fait tuer, lui qui avait pour seule vertu d'insulter la mort et de braver le monde entier. Mais son armée l'entraîne dans sa fuite et se disperse comme paille au vent. Le fou du duc galopait après lui, cramponné à son cheval; le pauvre fou était pâle et mort de terreur. Quand ils furent en sûreté, il respira et se souvenant que son maître aimait à se comparer à Annibal ; monseigneur, dit-il d'une voix piteuse, nous voilà bien annibalés !
Cette victoire et celle de Morat qui la suivit de près, donnèrent au patriotisme des Suisses un nouvel élan, qui eut un puissant écho dans la poésie populaire. A en juger par les traces qui en restent, ce mouvement eut un caractère plus prononcé que le premier. Car le chanteur Veit Weber, auteur de cinq ou six chants patriotiques, que les chroniqueurs notèrent à cause de leur grande popularité, n'est plus un simple combattant devenu poète par la force des cir-
NAISSANCE DU CtlANT POPULAIRE. 63
constances, mais un chanteur de profession. Nous ne savons de sa vie que ce qu'il dit dans ses chansons. Né à Fribourg en Brisgau, il se fit chanteur ambulant, métier qui n'était guère plus estimé que .celui de saltimbanque. Mais notre chanteur n'en était que plus gai. Joyeux compère et fringant aventurier, ne dédaignant pas les belles, il aimait les combats autant que le chant. Un bruit de guerre éclatait-il en Suisse, vite il jetait sa vielle pour prendre l'épée, et quittait la table de l'évéque ou la cour du Seigneur, pour aller combattre avec ses braves compagnons. Mais après la bataille, sous la tente de l'ennemi, vidant les cornes pleines de vin à la lueur des torches, il ravissait ses compagnons par un chant énergique qui allait courir la Suisse et porter jusqu'en Allemagne ce fier sentiment de liberté, qui ranimait l'espérance du peuple asservi, et redoublait la rage des seigneurs. Voici son chant qui célèbre la bataille de Morat :
Dans nbs montagnes on s'écrie :
Gare au duc de Bourgogne ! -« Debout, debout pour la patrie Debout contre Bourgogne !
Gai! marchons dans la verte plaine, Gai ! braves paysans.
Hé ! répond Renaud de Lorraine , Où sont les premiers rangs?
Nos chefs tiennent conseil ensemble, Mais il nous faut du cœur !
Plus de conseil, mort à qui tremble.
En route! avez-voas peurP
Le soleil a chassé l'aurore Moins paresseux que vous. Il brille ! et nous tardons encore K frapper les grands coups.
Ils tonnent les canons de Charle, On en rit de grand cœur.
On marche, on frappe et nul ne parle« Qu'importe si l'on meurt?
Le glaive en cei^cles étincelle, La lance vibre au poing.
Le sang jaillit, le sang ruisselle, La soif ne cesse point..
Les fiers chevaliers hors d'haleine Reculent devant nous, Leurs corps entassés dans la plaine Nous vont jusqu'aux genoux.
Le soleil touche les montagnes.
Victoire ! tout s'enfuit.
Tuyez, félons, par les campagnes Dans la honte et la nuit.
Son camp, sa tente, sa couronne.
Qu'aux pauvres nous laissons, Tout nous revient, le duc nous donne Cet or pour sa rançon.
Voici le jeu d'échecs du prince.
Nous le savons aussi !
Charle est venu de sa province - Pour nous l'apprendre ici.
Il a roqué le Téméraire,
lloqué devant Morat.
Trop tard ! apprenez donc la guerre,
Beau duc ! Echec et mat !
Il a tenu sa forte épée Celui qui fit ce chant.
Sa moisson fut bien moissonnée Dans le fer et le sang.
Il brandit l'épée et la vielle.
Gai vielleur, bon soldat.
II plaît au seigneur, à la belle.
Au danseur, au prélat.
Quand je fus né, ma forte mère Me dit en m'embrassant :
Jean, sois vaillant, j'en serai fière ! Et je m'appelle : Jean 1 (1)
Charmante confiance en soi, aimable courage, vraie gaîté de la vie, voilà ce qui pétille dans cette chanson. On voit que dans l'espace d'un siècle cette poésie populaire tout iùstinctive, et par conséquent très lente à se développer, a changé de caractère. Dans la chanson de
(1) Des Knaben Wunderhom, t. I, pag 58, l"cdiliou.
Halb Suter sur la bataille de Sempach, il y a encore quelque jîhose de l'épopée C'est un récit passionné sans doute, mais où la personnalité du chanteur ne se dessine pas encore nettement. Ici tout est lyrique d'expression, d'âme, de sentiment; l'individualité se dégage avec une remarquable énergie. Ainsi plus on approche du seizième siècle, plus la poésie populaire devient individuelle, sans cesser d'être spontanée.
Un grand fait ressort de ce mouvement poétique en Suisse, c'est que l'avènement du peuple à la poésie individuelle eut lieu avec la conscience de sa force, de ses droits et de sa liberté.
Les guerres victorieuses des Suisses mirent l'Allemagne en émoi. Quand le paysan sut qu'un peuple opprimé s'était affranchi tout seul, la pensée de l'imiter dut lui venir. Les Ditmarses firent en 1500 contre le Danemark ce que les Suisses avaient fait contre l'Autriche et la Bourgogne. C'était une race forte et encore indomptée. Leurs ancêtres, les Frisons, avaient étonné les Romains en réclamant la place des sénateurs au théâtre de Pompée, parce que, disaientils, aueun peuple de la terre ne surpasse les Germains en courage et en franchise. Leur devise fut toujours : « Plutôt mort qu'esclave. » Quand Jean de Danemark leur demanda un tribut de quinze mille marcs et le droit de bâtir
trois châteaux forts dans leur pays, ils refusèrent net. Leur chanson populaire dit : « Alors les Ditmarses s'écrièrent de toute leur force : Cela n'arrivera ni aujourd'hui, ni jamais! Pour rester libres nous risquerons la gorge et la fortune, pour être libres tous nous voulons mourir, plutôt que de voir le roi d« Danemark se ruer sur notre beau pays! » Ils le battirent. Mais pour fonder d'une manière durable leur indépendance, il leur manquait les montagnes et l'alliance des villes. Cinquante-six ans plus tard ils furent soumis; encore n'en tira-t-on qu'un faible tribut. Mais un soulèvement bien plus général et plus redoutable avait fait trembler les seigneurs au commencement du seizième siècle. La guerre des paysans avait éclaté sous l'influence de la Réforme. Accablés sous le poids du malheur, les paysans avaient fini par se persuader qu'ils étaient d'une nature inférieure et par se résigner. Mais lorsqu'ils entendirent prêcher que tous les hommes étaient les enfants de Dieu, que tous étaient égaux devant lui; quand la voix tonnante de Luther, sévissant contre toutes les tyrannies, retentit du haut de la Wartbourg et que ses échos pénétrèrent dans les derniers villages et dans les auberges des plus pauvres hameaux, le courage leur revint. Ils osèrent réclamer la prédication de l'Évangile pur, la liberté et l'abolition de tous les droits seigneuriaux,
70 HISTOIRE DU LIJBD.
Les uns en rirent, les autres les leurrèrent de promesses, les moins timorés, pour toute réponse, les firent piller par des soldats. Ils frémirent d'indignation et se soulevèrent en masse. Dans le Wurtemberg, en Bavière, dans les pays du Rhin, en Thuringe, ils arborèrent le drapeau du Bundschuh (1) avec la devise hardie :
Vous tous qui roulez être libres Suives oe rajon de soleil !
Et qui ne l'eût suivi ce rayon, qui semblait à ces malheureux l'aurore d'un jour splendide? Mais ce ne fut qu'un rayon trompeur, suivi d'une nuit plus noire. Les paysans manquaient de chefs, de discipline, de décision ; ils avaient contre eux le clergé et tous les seigneurs du monde. En Wurtemberg, en Alsace, en Thuringe, ils furent écrasés et leur affranchissement retardé de deux siècles.
On ne chante que ses victoires, on se tait sur ses défaites, surtout quand elles amènent la servitude. Les paysans d'Allemagne retombèrent dans le silence; ils n'avaient pas leurjournéede Sempach à célébrer. Mais le puisssant réveil de l'âme et le sentiment de liberté qui produisit
(1) Lilléralement : le soulier de la ligue. Le soulier était Tenseiguc du paysan, les éperons renseigne du chevalier.
cette insurrection, avait traversé tout le peuple allemand et suscité dans son sein une vie nouvelle, que la féodalité ne put étouflfer.
Deux grandes puissances agitaient alors, la société et favorisaient Tessor du lyrisme. C était d'abord la Renaissance. Les humanistes, en res*suscitant le monde grec et romain aux yeux d^ leurs compatriotes, créèrentTIdée moderne. Jusqu'alors, l'horizon intellectuel des hommes ne dépassait guère leur milieu et le temps présent. Enfermés dans leurs châteaux, leurs cités, ou leurs huttes, ils ne voyaient dans les autres pays et dans le passé que l'effrayant inconnu, dans le paganisme qu'une monstrueuse idolâtrie. Quel fut l'étonnement et bientôt l'admiration de ces chevaliers, de ces bourgeois, de ces artisans et même de ces hommes du peuple, quand ils entendirent parler de la Grèce radieuse, de Platoa et de ses disciples, d'Homère et de ses combats, de la cité antique avec ses dieux, ses sages et ses héros ! Vision sereine, éblouissant spectacle de la vie heureuse au sein de la nature, qui fit sortir les imaginations assombries de l'enceinte étroite du christianisme et les entraîna sur l'océan des âges comme la voix irrésistible d'une belle sirène. Séduits, éperdus, les esprits ardents s'écriaient alors : Il y a deux mille ans qu'ils ont vécu, ces philosophes, ces poètes, ces grands
72 HISTOIRB DU LIED.
citoyens. C'étaient des hommes puissants et heureux, nous ne les valons pas, il faut les égaler ! Et les plus hardis pensaient : la nature n est ni mauvaise, ni maudite comme le veut TEglise ; le monde n'est pas une vallée de larmes, mais un temple de force et de beauté; le b#nheur n'est pas dans lascétisme, mais dans l'harmonie des sens et de l'âme, du plaisir et de la conscience, de la nature et de l'esprit. Ces idées non encore formulées, mais débordant des fortes têtes en vives images étaient vulgarisées par une foule de satiriques, de nouvellistes, de curieux. Elles entraient ainsi déguisées en farces, en lazzis, en anecdotes, jusque dans la boutique de l'artisan et dans la cabane du serf. Un monde nouveau s'ouvrait à l'esprit, et l'écolier s'en allait chantant l'histoire de Pyramus et de Thisbé, de Hero et de Léandre.
A la Renaissance vint s'ajouter une force plus redoutable encore, la Réforme. Depuis Jean Huss elle travaillait le peuple ; par la voix de Luther elle éclata formidable, incendiaire, armée. Au moyen âge, le centre de la religion fut l'Église, son représentant le prêtre, son moyen de gouvernement le terrorisme. Tout le monde la haïssait, on la subissait toujours. C'est alors que les réformateurs osèrent dire : Le siège de la religion c'est votre conscience, il n'y a personne qui ait le droit de se mettre
entre Dieu et vous. Croyez, aimez, embrassezvous en frères et il vous entendra. De la Thuringe au Wurtemberg, des prédicateurs exaltés comme Thomas Mûnzer parcouraient l'Allemagne en prêchant au bord des routes, au coin des rues devant des foules enthousiastes, labolition des prêtres, du servage, des droits seigneuriaux et la fraternité universelle, au risque de se faire lapider. Kimprimerie vint au secours de la Renaissance et de la Réforme multipliant à Tinfini leurs découvertes, leurs harangues, leurs appels au grand combat. Avec tout cela, les guerres privées et publiques sévissaient en Allemagne et personne n'étant sûr de sa vie, chacun était forcé de se défendre. Mais les tempéraments énergiques se trempaient dans ces luttes physiques, dans ces crises morales; les penseurs ne sachant parfois pour qui prendre parti dans le chaos politique et religieux, sentaient naître en eux l'idée d'une patrie allemande. Soûs le coup de tant de mouvements divers qui transformaient la société, un invincible besoin de voir, d'apprendre, de voyager s'empare de tout le monde. Le chevalier se met en route pour combattre les Turcs; le compagnon va faire son tour d'Allemagne ; le paysan quitte la charrue pour se faire lansquenet et chercher fortune en Italie ; l'enfant en haillons du serf prend la fuite et devient étudiant dans une uni-
versité ; le libre penseur, une épée au côté, un Virgile et un Aristote dans sa valise, trésor inappréciable en ce temps, se met en route pour la conquête de la science et de la poésie. Et combien d'aventuriers sans foi ni loi, sans feu ni lieu courent les auberges, battent les grandes routes, ne sachant pourquoi, mais poussés par un vague désir de jouir, d'aimer et de vivre. Par une foule de rapides intuitions l'homme se transforme tout d'un coup. Il franchit les barrières de sa caste, rompt les liens de sa naissance et se rit de ses maîtres ; il se sent luimême avant tout, avec toutes les énergies de son être et s'écrie : Je veux vivre pour moi ! Il y a là plus d'un pauvre mendiant qui n'a rien à perdre et tout à gagner; plus d'un cavalier fringant qui veut jouir de sa journée, ne sachant si demain le frais gazon le couvrira ; plus d'un triste compagnon au cœur brisé qui a dû quitter sa bien-aimée, peut-être pour toujours; plus d'un chasseur léger qui aujourd'hui se repose et demain sera en route, qui aime aujourd'hui deux lèvres rouges et aimera demain deux yeux bruns rayonnants; plus d'un audacieux écolier qui a pouvoir sur le diable et les femmes, qui le matin mange le pain noir de la paysanne et le soir sera page d'une reine. Quelle vie autrement riche que celle des chevaliers du treizième siècle, que d'action, de mou-
Naissance ï)tj chanî poi»ulaire. 75
veinent, de vie de Tâme et des sens ? Ils parcouraient le monde, avec leur pauvre valise, leurs amours et leurs illusions, sans songer au lendemain. Rarement ils revoyaient leur pays; leur première amie quils avaient tant aimée les attendait sept ans et plus, mais en vain. Ils ne revenaient pas, ils étaient morts à la lisière d'un bois ou au fond d'un bouge, nul ne savait leur tombe et bientôt ils étaient oubliés. Mais qu'importe? ils avaient vécu et laissaient à leurs compagnons ce qui les unissait tous : leurs chants! Et comment si riches d'âme et de courage n'auraient-ils pas chanté la vie dont ils s'enivraient à torrents? Comment n'auraient-ils pas donné une voix à leurs tristesses et à leurs voluptés, eux qui jetaient aux quatre vents du ciel leur cœur, leur flèche et leur chanson? L'eau qui s'amasse au cœur de la montagne ne trouve pas plus sûrement une issue à travers les rochers que les émotions secrètes de l'âme à travers l'écorce des plus rudes natures. Qu'on observe l'enfant abandonné à lui-même ; au milieu de ses jeux solitaires et de ses courses sauvages, il parle et chante sans discontinuer. Sa vie intérieure est alors une perpétuelle conversation avec lui-même; les mots se cherchent, se rencontrent au hasard dans sa tête et se jouent sur ses lèvres sans pouvoir exprimer tout ce qui l'agite confusément ; c'est plus qu'un murmure
76 HISTOIRE DU LlkD.
et ce n est pas encore un chant. Le dimanche après-midi, les jeunes paysannes font presque de même, dans certaines contirées de rAUemagne surtout. Quand elles ne chantent pas , elles fredonnent sans cesse en se promenant bras dessus bras dessous en longues rangées sur la grande route. Quelle force plus grande encore avait ce sentiment de vie débordante au seizième siècle, alors qu'il éclatait pour la première fois :
S'il est des sources Jaiilissan les,
U faut s'en abreuver.
S'il est des filles florissantes,
Il faut, il faut aimer.
Leur faire signe ei*Ieur sourire.
Leur marcher sur le pied.
Être amoureux et n'en rien dire.
Est un vilain métier (1).
Voilà l'origine et toute l'explication du lyrisme populaire ; le vase trop plein déborde, la surabondance de vie crée le chant.
Les auteurs de la chanson populaire allemande ne sont donc pas des poètes de profession, ni même des chanteurs ambulants. Son auteur, c'est tout le monde; c'est le chevalier coureur d'aventures, non moins que la pauvre fille délaissée, c'est la paysanne éprise du lans-
(i) UhUnd, Vûlkslieder, 1. 1, pag. 71.
NÀISSilNGE DU CHANT POPULAIRE. 77
quenet corame la bourgeoise amoureuse de 1 étudiant, c'est le rêveur mystique qui chante l'amour sans bornes de la Vierge, tout aussi bien que le protestant enthousiaste qui entonne son cantique de combat. Ils chantent malgré eux et presque sans. le vouloir, ce qui les y force, c'est le trop plein du cœur, et voilà ce qui prête à leurs chants un charme intarissable. Car le fond inexprimé de l'âme s'agite tout entier sous ces simples paroles. La chanson, une fois jaillie sous le coup de la douleur ou du plaisir, de l'amour ou de la haine, vole de bouche en bouche en subissant quelques changements sans doute, mais en conservant toujours le jet primitif. Ce sceau indélébile de l'individualité créatrice suffirait à démontrer leur origine, mais des preuves plus frappantes encore viennent la confirmer ; c'est qu'un grand nombre de ces chansons portent leur signature avec elles. Par exemple, un soldat a supplanté son rival auprès de sa maîtresse. L'infortuné est un écrivain public, personnage régulièrement sacrifié. L'heureux amant chante victoire, et voici comment il termine sa chanson :
Ah ! récrivaiu, paurre éorivain Qui reçut sa corbeille, (1)
(1) Expression proverbiale pour : il a eu un refus;
Il donnerait bien un florin Pour qu'on ne chantât ce refrain.
Il reçat sa corbeille — Ah ! l'écrivain, pauvre écrivain !
Ou bien , c'est un pauvre meunier qu'aima la fille d'un chevalier. Pour elle, ce n'était qu'un caprice , mais pour lui , c'était de l'amour. L'amante passionnée est redevenue la fière et froide souveraine et l'a congédié. Il ne sait ce qui lui arrive et chante pour se consoler :
Ah ! l'adieu ! faut-il que j'en pleure ! Mais qui donc a pu l'inventer ?
Il fait souffrir de bien bonne heure Mon jeune cœur libre et léger.
Ah! l'adieu! cette chansonnette, La chante un meunier peu joyeux.
Il fiit conduit par la fillette, Conduit de Tamour à l'adieu.
Tous ne sont pas aussi résignés. Un chasseur jure la mort de son rival.
Et qui nous a chanté la ronde P Mathieu le chasseur est son nom.
En vidant la cruche profonde, Il a lancé cette chanson.
Il hait son ennemi dans l'âme !
Il n'a pu rencontrer l'infâme.
Mais attendons!
Ces poètes primitifs sont ordinair6m;ent si
NAISSANCE DU GfiANT POPULAIRE. 79
pénétrés de leurs sentiments, qu'ils oublient le monde entier dans l'ivresse du moment. Certes qu'il chantait pour son plaisir, celui qui pouvait s'écrier :
Son cœur lui rit et d'amour lui tressaille A celui qui rêva ce chant !
Et , c'est un orgueil charmant , le véritable orgueil du premier amour celui qui ose dire :
Celui qui fit la chansonnette
Imagina l'amour.
A sa bonne amie il souhaite
Mille fois le bonjour !
Quelquefois aussi on se mettait à deux pour faire une chanson et les belles filles y aidaient des yeux, de la cruche et de la voix.
Ceux qui nous ont chanté la ronde,
Ah, qu'ils ont bien chanté ; Ce sont deux francs tailleurs de pierre
De Fribourg la cité.
Ah ! comme ils chantafent dans l'ivresse
D'un verre de vin frais !
Et la fillette de l'hôtesse
Etait assise auprès.
Il y a des centaines de chansons, où les auteurs se trahissent ainsi dans lajoie de leur cœur, et toujours les situations sont nouvelles. Cela prouve assez que le peuple est le véritable au-
teur de cette poésie, et qu'il y a mis le plus pur sang de sa vie.
Les musiciens du seizième siècle qui recueillirent ces chansons, alors très répandues, nous en ont aussi conservé les mélodies; et d'ailleurs le peuple lui-même chante encore les plus belles. Elles sont d'une grande beauté, franches dans la joie et si profondes dans la tristesse, qu'involontairement, elles font venir les larmes aux yeux. Elles ont fait l'admiration des plus grands musiciens qui ont désespéré d'en égale'r la touchante simplicité, tant il est vrai que tout ce qui est spontané dans les manifestations de l'âme humaine a un charme indéfinissable, que le génie même ne saurait remplacer. Ces mélodies sont évidemment nées avec les paroles, d'une seule et même inspiration. Elles se confondent si bien avec elles, les deux forment une si parfaite unité, qu'on ne peut les séparer une fois qu'on les a entendues ensemble. Les premières notes de la mélodie font venir les paroles aux lèvres et les paroles prononcées prennent sans qu'on le veuille la douce cadence de la mélodie. C'est là la vraie poésie lyrique, celle qui pénètre le plus avant dans le cœur. Car, plus que tous les autres arts, la musique exprime l'inexprimable. Les mélodies populaires fixent, dans leurs simples modulations, ce qu'il y a de plus intime dans le sentiment du peuple. Les
paroles rendent ce qu'il y a d'universel dans une émotion et Téternisent par la pensée, mais la musique en exprime, pour ainsi dire, la naissance mystérieuse, le mouvement instantané et la vibration intérieure. Toute pensée lyrique sort d un état indéfini de tout notre être, qui échappe au signe abstrait de la parole articulée. La poésie ne peut que le faire pressentir; mais, dans la musique, lame s'épanouit tout entière et communique aux autres le rhythme de sa vie, comme la vague à la vague. Ceux qui n'ont pas entendu les chansons populaires chantées par le peuple n'en ont point connu la force et l'originalité. Quand, sur les bords du Rhin, on descend un dimanche soir des hauteurs boisées du Siebengebirge, quand les montagnes, les collines, les vignobles, les clochers et les villages, semés de vergers, déroulent à vos pieds leur ondoyant tapis, et que le fleuve majestueux paraît s'endormir sous la pourpre du couchant, parfois on entend deux voix de femmes chanter dans un vallon perdu, et une simple harmonie pleine de douceur et de tristesse s'élève dans l'air pur du soir. La première voix soutient la mélodie, la seconde la suit avec de naïves inflexions dans les notes graves et vibrantes de l'alto. Ce sont deux bonnes amfes , deux compagnes de jeu , comme dit le peuple, et ce qu'elles chantent, c'est toujours quelque vieux chant d'amour et de
82 HISTOIRE DO iâSD.
regret. Alors ces refrains si connus, ces plaintes éternelles, ces espérances toujours renaissantes s'animent d'Une beauté extraordinaire, on les sent couler de l'éternelle source de vie et il semble qu'on les entende pour la première fois. La chanson populaire éclata à peu près en même temps dans toute l'Allemagne, mais il y a deÈ contrées où elle se développa avec plus d'abondance. Ce sont les mêmes pays qui, trois siècles auparavant, avaient produit la plus belle floraison de la poésie chevaleresque : la Suisse, la Souabe, la Franconie et les pays du Rhin, la Bavière, le Tyrol, l'Autriche et la Thuringe; voilà le berceau de la chanson populaire. Jusqu'à nos jours, elle a conservé son caractère particulier dans chacun de ces pays. En Autriche, sur les bords du Danube, on est le plus gai. Ce n'est pas la tendresse qui prédomine dans l'art primitif de ces contrées, comme dans la Souabe et sur les bords du Rhin, mais l'ironie de l'amour dans la passion même, une folle insouciance unie à une sensibilité profonde. Pendant les haltes des pèlerinages, les jeunes filles chantent d'un ton moitié triste, moitié joyeux :
Il a pla frais dans la prairie, La goutte aux arbres tremble encor, J'avais une fois une amie, Je voudrais bien Tavoir encor.
Led jeunes gens répondent gâiment :
Sur Teaa frétillent les poissons.
Et gai ! Dansons nous aat's garçons.
Dans le Tyrol, dans la haute Bavière et en Suisse, la poésie populaire a un caractère campagnard, comique et paysanesque. Les Tyroliens surtout ont parfois quelque chose de la gaîté enjouée du Sicilien. Les plus joyeux gaillards se réunissent à Tau berge ou à la veillée pour rimer tant bien que mal les événements comiques de la semaine, où Ton ne manque pas de trahir les secrets des amoureux et de les tourner en ridicule.
En Souabe et dans les pays du Rhin, la chanson populaire a le cachet le plus pur et le plus universel. Quoique inspirée par la réalité, elle s'élève toujours à Tidéal et nous charme par cette mélancolie pénétrante, qui révèle un si profond sentiment de la vie et qui semble trempée d'un amour infini.
Quoique les chansons populaires eussent leur caractère fortement accentué dans chaque pays, les plus belles faisaient rapidement le tour de l'Allemaghe. Et quoi de plus facile en ces temps de voyage, où tout ce qui se sentait libre allait chercher fortune et courir les aventures au
loin! Le pâtre chantait dans les solitudes des
Alpes :
Ah ! s'il est quelqae part un homme qui respire, Je voudrais être auprès de lui !
Il se croyait seul, mais un chasseur l'avait entendu et rapportait ses refrains au village, et de vallée en vallée la chanson descendait jusqu'au Rhin. Un gai compagnon en train de faire son tour d'Allemagne l'emportait avec ses autres couplets sur un bateau marchand de Bâle à Strasbourg. La nuit, sur le pont, quand les bateliers se chauffaient autour du feu, et que la gourde faisait la rondB, les chansons de montagne alternaient avec les chansons de plaine, et l'étudiant en voyage chantait l'amourette sur sa cithare à demi cassée. A Heidelberg, nouveaux voyageurs, nouvelles chansons. C'est la Souabe qui les envoyait du fond de son riant jardin, comme une bouffée de printemps par l'embouchure du Neckar. Vrai torrent de chansons qui grossissait à mesure qu'il s'approchait du Rheingau. C'est là le vrai pays du chant. A l'ombre de ces rochers pittoresques qui encaissent le fleuve, parmi ces riches vignobles, au fond de ces villages nichés dans les hautes ravines, dans tous ces coins délicieux, le chant naît de lui-même. Les voyageurs fatigués amarraient leur barque. Us étaient bien
étonnés en entendant Termite chanter devant son ermitage :
Dans les sombres ravines,
Sur les hantes collines,
Que d'oiseaux, que de chants!
Et l'ermite s'élance
A la danse, à la danse.
Et son froc flotte aux vents ! (1)
Mais une douce ivresse les saisissait lorsqu'ils voyaient passer sur les prairies, à la lisière de la forêt, des jeunes filles couronnées de fleurs et que la brise leur apportait ces rimes légères :
Le coucou, de sa voix.
Enchante tout le monde.
Le soir gaiment au bois Les fllies font la ronde ;
Bras -dessus bras-dessous Vont cherchant la verveine, Et de fleurs et de houx Couronnent la fontaine.
Les fleurs sont en honneur !
Tout est joie et ramage, Et le peuple en voyage Cherche au loin le bonheur ! (2)
Ainsi voyageaient ces chansons. Parcescon-
(1) Wunderhorn, t. III, pag. 25.
(3) Hoffmann v. Fallersleben, GesellschaWiedeTf m* 150.
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tinuels échanges poétiques entre les divers pays, qui se faisaient par le mouvement même delà vie, il se forma une chanson pupulaire vraiment allemande et si j'ose dire idéale, qui réunit dans une harmonieuse unité les traits communs du peuple. C'est celle-là qui est digne d'être connue par toutes les nations. Mais il faut la suivre dans les diverses régions de la vie intime et sociale, car au seizième siècle elle les parcourt toutes, depuis la vie naïve au sein de la nature, à travefs la vie aventureuse et toutes les luttes de l'amour jusqu'à la vie religieuse et patriotique. Elle prend sa source dans les dernières profondeurs de la nature et jamais aucun lyrisme n'a été plus vrai, plus dégagé de toute convention. C'est là ce qui fait sa beauté incomparable et sa puissance éternelle.
Achim d'Arnim et Clément Brentano ont mis en tête de leur recueil une ballade populaire. Un jeune homme inconnu qui parcourt le monde sur un cheval rapide, entre au château de l'impératrice. Il descend de cheval, se présente à son trône, s'agenouille devant elle et lui offre un cor d'ivoire orné de pierres précieuses. C'est une fée de mer qui envoie ce présent à la jeune souveraine pour prix de sa pureté et de sa sagesse. Il suffit de le toucher d'une certaine façon pour qu'il s'en échappe une musique divine. Cette musique est plus douce que le gazouille-
ment des oiseaux, que le frémissement de la harpe, que la plus pénétrante voix de femme et même que le chant des sirènes. L'impératrice touche le merveilleux instrument, aussitôt. d'ineflFables mélodies viennent chanter à son oreille. Tout le monde est sous le charme, elle veut remercier le jeune homme inconnu, mais déjà il est reparti sur son cheval et disparaît au loin. Ce cor magique n'est-ce pas la chanson populaire elle-même, sortie des profondeurs de Tâme du peuple et envoyée au monde entier sur les ailes de la musique? Elle ne révèle ses plus chers secrets qu'aux cœurs purs, aux plus simples comme aux plus élevés; mais l'aimer c'est déjà la comprendre.
Quand le mai nous revient tout est jeune et joli, Tout yerdit, tout festoie et la source s'emplit.
La colombe sauvage
Prend son vol et voyage Et par monts et par vaux retentit Thallali.
On y rit, on plaisante et Ton songe à causer, On y chante, on y saute et tout veut s'amuser,
Et Tamie à Tamie
Conte amour et folie.
Mainte bouche reçoit à la danse un baiser.
Chanson populaibi.