Albert Duruy, L'Instruction puldique et la Révolution
Caire, le gouvernement de la République avait pris à sa charge les frais de premier établissement et les frais divers des Ecoles centrales.
Ces dépenses, pour ce qui concerne les Basses- Pyrénées, sont ainsi détaillées dans le procès-verbal de la séance du Conseil Général du département, 4 thermidor, an viii :
Ecole centrale. — Le traitement des neuf professeurs est fixé à la somme de 18,000 fr., ce qui fait pour chacun 2,000 fr. ; le traitement du bibliothécaire, 2,000 fr. ; du concierge, 500 fr. ; de deux garçons de salle, 300 fr. chacun ; du jardinier botaniste, 800 fr. ; du garçon jardinier, 300 fr.
Les frais d'entretien et réparations ordinaires des locaux sont fixés à 1 ,000 fr. ; l'entretien des instruments de physique et de chimie, 1,200 fr. ; l'entretien de la bibliothèque et des gravures et objets servant à la classe de dessin, 1,200 fr. ; l'entretien du jardin botanique, 1,500 fr. ; la distribution des prix, 600 fr. ; les menues dépenses de l'Ecole, 600 fr. ; les dépenses de premier établissement, 3,000 fr.
Les professeurs et les gens de service de notre Ecole centrale ne percevaient pas régulièrement les sommes qui leur étaient allouées. — Plus d'une fois, sans doute, il en fut ici comme ailleurs. Les traitements restant impayés durant des mois entiers, on adressait de presque partout des réclamations au ministère de l'Intérieur : — « Citoyen ministre, écrivent à Chaptal les professeurs de TEcole centrale du Gers, on nous doit trois trimestres arriérés. » — « Depuis vingt-et-un mois, écrivent ceux de la Gironde, nous n'avons rien touché de notre traitement. » — L'esprit français ne perd jamais ses droits ; l'ironie aiguise la plainte : « Nous finissons cette lettre, citoyen ministre, écrivent les professeurs de l'Ecole centrale des Bouches-du- Rhône, en vous félicitant de faire beaucoup pour rinstruction publique et en vous priant de faire
quelque chose pour les professeurs des Ecoles centrales qui meurent de faim au milieu des utiles projets que vous formez pour l'amélioration de l'espèce humaine. Veuillez bien, citoyen ministre, méditer la réponse d'Anaxagore à Périclès; à la vérité, il s'en faut beaucoup que nous soyons des Ânaxagores et vous valez bien Périclès ; mais s'il est doux et agréable de mourir pour son pays, il ne l'est pas également de mourir de faim lorsqu'on travaille pour le public et qu'on ne peut donner une autre direction à ses moyens et à sa volonté. »
Rappelons le mot du vieux philosophe, auquel il est fait allusion dans cette lettre. Anaxagore, accablé de misère, voulait se laisser mourir de faim. Périclès étant venu le supplier de changer de résolution, le vieillard lui dit : « Ce n'est point quand la lumière d'une lampe est éteinte qu'il faut y verser de Thuile. »
L'Ecole centrale de Pau ne fît point des progrès *. La première année, une centaine d'élèves y avaient suivi des cours ; il n'y en eut pas dans la suite un plus grand nombre. « C'est un malheur, disaient en l'an vi les Administrateurs du département ^ Les principes et la moralité des professeurs, leurs connaissances et leurs talents font désirer aux amis de la liberté que la jeunesse vienne former auprès d'eux son esprit et son cœur. y>
Deux ans après, on n'était guère plus avancé. — Les citoyens Delissalde, Mourot et Darripe avaient étéchargés par leurs collègues du Conseil Général des
1. « A part quelques brillantes exceptions, comme Paris, Besançon et Montpellier, on peut dire que les Ecoles centrales végétèrent. » Revue des Deux MondeSy décembre 1881, p. 841.
2. Compte-rendu par l'Administration centrale ; Pau, G. Sisos, impr., rue du Dèpartementj n* 10; — thermidor, an vi.
Basses-Pyrénées de rédiger le Mémoire relatif à Tétat et aux besoins du département, qui devait être envoyé au ministre de l'Intérieur, conformément à la loi du 20 pluviôse an viii. — On lit dans ce Mémoire * (thermidor an viii ; année 1800) : « Un besoin général plus pressant (que les autres) a dû fixer votre attention, Tinstruction publique. La raison éclairée appelle sur cet objet des vues plus saines que les systèmes enfantés dans le délire révolutionnaire. Des établissements sont formés pour Tétude des langues, de l'histoire, de la législation, des sciences exactes et des arts; mais la morale est sans instituteurs. Ce n'est pas après l'expérience de la Révolution qu'on peut douter de l'influence de la religion sur les mœurs publiques. Nous n'avons pas besoin d'avertir le Gouvernement que la branche la plus importante de l'instruction est la morale, et que, pour être à l'usage du plus grand nombre, elle a besoin du frein et des consolations de la religion. De ces vues générales, descendant à l'état actuel de l'Ecole centrale de ce département, le Conseil Général a observé que sa dotation est suffisante et que les chaires créées par lui (par le Gouvernement) sont occupées ; mais les succès de cet établissement sont encore faibles. D'ailleurs, quelques parties des fonds assignés pour l'Ecole centrale ne sont pas appliquées à leur destination ; ils supposent des cours de chimie et de botanique qui ne sont point en activité '. Les bâtiments ont dans leur dépendance un jardin très spacieux, dont l'usage n'a point été réglé. Le Conseil Général a dû le dire au Gouvernement
1 . Procès-verbaux des séances du Conseil Général des Basses-Pyrénées, de Tan VIII à 1838, recueillis par Ed. Orcurto-Joany, chef de division à la Préfecture; Pau, Vignancour, 1867.
2. Il y avait, cependant, pour ces cours deux titulaires : Casimir Blanquet et Bergeret; voy. CaXenàrier du Dép., e^c, an vin ; Pau, G. Sisos, impr., rue Nationale, n* 18.
qui rappliquera à quelque objet d'économie ou d'utilité publique. »
Les Assemblées Départementales avaient été consultées sur diverses questions relatives à l'instruction publique. Le Conseil Général des Basses-Pyrénées répondit (germinal an ix ; année 1801) : « Les procèsverbaux des Conseils d'arrondissement expriment assez généralement le vœu de voir se former des écoles secondaires servant de terme moyen entre les écoles primaires et l'Ecole centrale de chaque département. Le Conseil Général ne hasardera pas une opinion sur les avantages ou les inconvénients de la multiplication des Ecoles nationales, lorsqu'il est si difficile de former quelques bons établissements d'instruction publique. Mais il ne craint pas de se tromper en disant que ceux qui existent manquent d'ensemble dans leur organisation intérieure. Aujourd'hui, les professeurs des Ecoles centrales sont isolés les uns des autres. Ils n'ont d'autre régulateur commun que la loi qui les établit ; mais on sait que, dans toute association destinée à une fin commune, il faut qu'une autorité applique la loi avec uniformité. Il est donc indispensable que chaque Ecole centrale ait un Principal et un Sous-Principal ou suppléant, préposé à la police intérieure de la maison et à celle des écoles. Il faut aussi un Conseil d'administration séparé de l'enseignement. Il devrait être présidé par le Préfet et composé de membres des autorités locales; il serait utile que le Principal y fût admis; s'il était nommé par le Gouvernement, la source de son autorité la fortifierait et la rendrait plus importante. »
Ces extraits des procès-verbaux des séances du Conseil Général des Basses-Pyrénées indiquent ou
font entrevoir tout ce qui avait été cause du peu d'heureux succès qu'eurent les Ecoles centrales dans la très grande majorité des départements : —absence d'enseignement religieux, d'ordre et de liaison dans les études, de discernement dans le choix des matières et de régularité dans les exercices; — aucune discipline, la liberté partout et pour tous, dans les méthodes et pour les maîtres aussi bien que pour les élèves.
Mais, ce qu'il faut justement reconnaître à l'avantage de ces Ecoles, c'est que, par elles, l'ancien cadre des études fut élargi ; les sciences furent appelées au partage de l'empire exclusif trop longtemps exercé par le latin ; ainsi, l'enseignement public devait être désormais plus exactement réglé sur les besoins d'une société démocratique ^
1. Cf. Albert Duruy ; L'Instruction publique et la Révolution.