‹ Histoire du materialisme et critique de son importance à notre époqueChapitre 28 sur 58 · SUR LA MATIÈRE ET LA FORME · texte numérisé non relu

SUR LA MATIÈRE ET LA FORME

Mais, pour remonter jusqu'au principe de l'opposition, qui existe ici entre le matérialisme et la métaphysique, il faut absolument revenir à cette confusion de l'être et de la pensée qui a eu de si graves conséquences sur la théorie de la « possibilité ». Nous persistons à croire que, dans l'origine, cette confusion n'eut que le caractère de l'erreur ordinaire. Il était réservé à des philosophes modernes de faire une vertu de l'impossibilité de se débarrasser de chaînes, qui pesaient sur l'esprit, depuis des milliers d'années, et d'ériger en principe l'identité non démontrée de l'être et de la pensée.

Si, pour une construction mathématique, je trace un cercle avec de la craie, j'ai d'abord comme but, dans l'esprit, la forme que doit produire sur le tableau l'arrangement des molécules qui se détachent de la craie. Le but devient la cause motrice ; la forme devient la réalisation du principe dans les parties matérielles. Mais où est maintenant le principe ? Dans la craie ? Evidemment pas dans les molécules prises isolément ; non plus dans leur ensemble ; mais bien dans leur (( arrangement », c'est-à-dire dans une abstraction. Le principe est et reste dans la pensée humaine. Qui nous donnera finalement le droit de transporter un principe préexistant de ce gerne dans les choses que ne produit pas l'intelligence humaine, comme, par exemple, la forme du corps humain ? Cette forme est-elle quelque chose ? Certainement dans notre conception. Elle est le mode d'apparition de la matière, c'est-à-dire la manière dont elle nous apparaît. Mais ce mode d'apparition de la chose peut-il exister avant la chose elle-même ? Peut-il en être séparé ?

Comme on le voit, l'opposition entre la forme et la matière, dès qu'on approfondit ce point, nous ramène à la question de l'existence des universaux ; car la forme ne pouvait guère être considérée que comme la généralité, existant par elle-même en dehors de l'intelligence humaine. Ainsi, toutes les fois que l'on va au fond des

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choses, la conception aristotélique du monde ramène au platonisme ; et, toutes les fois que nous rencontrons une opposition entre l'empirisme d'Aristote et l'idéalisme de Platon, nous avons devant nous un point où Aristote est en désaccord avec lui-même. Par exemple, dans la théorie de la substance, Aristote commence d'une façon très empirique par la substantialité des choses concrètes individuelles. Mais bientôt cette idée se volatilise et se transforme en cette autre que l'intelligible est dans les choses ou que la forme est une substance. Or l'intelligible est le général ; et cependant il doit déterminer la matière, tout à fait indéterminée en soi, par son union avec elle. Cela a un sens chez Platon, qui considère les objets indlA^iduels comme de vaines apparences ; mais, chez Aristote, la contradiction est complète et constitue une énigme, aussi bien pour les savants que poui' les ignorants. '

Si l'on applique ces considérations à la querelle des nominalistes et des réalistes (voir plus haut, p, 77 et suiv.), on comprendra que la naissance de l'individu devait singulièrement embarrasser les réalistes. La forme, prise comme généralité, ne peut pas faire de la matière une individualité ; où donc prendrons-nous, pour parler comme les scholastiques, un principium individuationis ? A cet égard, Aristote n'a pas donné de réponse satisfaisante. Avicenne prit un détour ; il transporta à la matière le principe d'individuation, c'est-àdire ce qui fait que l'idée générale de chien donne naissance à celle de tel chien déterminé ; mais ce détour ou bien supprime l'idée de la matière, telle que l'avaient conçue Aristote et surtout Platon, ou bien volatilise l'individu à la manière de Platon. Ici saint Thomas d'Aquin lui-même tomba dans le piège, malgré la prudence habituelle avec laquelle il utilisait les commentateurs arabes tout en évitant leurs erreurs. Il transporta à la matière le principe de rindividuation et — devint hérétique : car, ainsi que le démontra l'évêque Etienne Tempier,

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cette théorie blessait la doctrine relative aux individus immatériels, tels que les anges et les âmes des défunts (vS5). Duns Scot se tira d'embarras en inventant la célèbre hœcceitas que souvent, sans avoir égard à la connexion des idées, on cite comme le point culminant des absurdités scholastiques. 11 paraît, en réalité, absurde de convertir l'individualité en un effet d'une généralité ad hoc ; et cependant, de toutes les solutions tentées pour en finir avec cette difficulté, c'est encore celle qui concorde le mieux ou qui est le moins en opposition avec l'ensemble de la doctrine aristotélique.

Pour les nominalistes, la difficulté était presque mille. Occam déclare tran<|uillcment que le principe de l'individuation se trouve dans les individus eux-mêmes et en cela il est parfaitement d'accord avec l'Aristote qui converlit les individus en substances, mais pas avec l'Aristote platonisant, qui a imaginé les « deuxièmes substances » (idées de gerne et d'espèce) et les formes substantielles. Prendre au mot le premier Aristote, c'est repousser le second. Or ce dernier est celui qui domine, non seulement dans la scholastique, chez les Arabes et les anciens commentateurs, mais encore dans le véritable et authentique aristotélisme. Aussi peut-on regarder le nominalisme et surtout celui de la seconde période de la scholastique comme le commencement de la fin de la scholastique. Or, pour l'histoire du matérialisme, le nominalisme a de l'importance non seulement parce qu'il fait généralement opposition au platonisme et (pi'il admet le concicl, mais encore parce (juil nous jx'iinet de constater historiquement et d'une manière très précise que le nominalisme a été réellement le précurseur du matérialisme, et qu'il fut cultivé avec prédilection surtout en Angleterre, où i)lus tard le matérialisme prit les plus grands développements.

Si déjà le premier nominalisme s'attache au texte des catégories aristotéliques en face des commentateurs néoplatoniciens (36), il est incontestable (pie l;i |)uhli(alion

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