IV
minée, qui parlerait de noire stupidité actuelle comme nous parlons aujourd'hui de la superstition du moyen âge. » ^
iMalgré cette puissante excitation, il l'aut reconnaître que les illuminés ne gagnèrent pas l)eaucoup de terrain en France sous la restauration , phase de recrudescence religieuse, qui devait pourtant leur être très favorable= Leur petite société, présidée à Paris par la vertueuse duchesse de Bourbon, faisait bien peu parler d'elle.
On ignora jusqu'en 1829 l'existence des magnétiseurs ascétiques d'Avignon, lesquels guérissaient ou endormaient par le magnétisme et le Veni Creator, en se servant d'un tube de verre pour conduire le fluide ainsi que l'esprit céleste sur le sujet mis en expérience '. Il y avait néanmoins, à celte époque, des sociétés mystiques dans ])lusieurs ville du midi de la France, particulièrement dans le Dauphiné, et toutes semblaient les filles d'une société })lus nombreuse , ayant son siège à Lyon, où les illuminés, dispersés mais non détruits par la révolution, s'étaient promptement réunis après l'orage.
Si les mystiques ne brillaient pas en France par leur nombre, les miracles qu'ils opéraient avaient encore moins d'éclat. On ne peut mettre sur leur compte, si même il leur appartient, que celui de la fameuse croix de Migné, en 1820, fantasmagorie effrontée, honnie par toutes les voix contemporaines, et que Rome même dût condamner, dans les termes les plus llélrissants.
Telles étaient les tentatives de l'esprit de superstition, plus ou moins aidé par le magnétisme animal,
L Voir, t. III, p. 308 (11- cet ouvrage.
au moment où quelques hommes consciencieux et éclairés, sous la direction des frères Puységur et de Deleiize, Iravaillaient à constituer scientifiquement la découverte de i\]esmer;.au rnomenl où des nK'decins distingués se livraient, dans les hôpitaux de Paris, à des expériences relatives à l'efficacité thérapeutique du magnétisme animal, et lorsque l'Académie de médecine, saisie de cette question, consentait à la faire étudier par une commission officielle.
Un des médecins les plus renoiimiés de la Faculté de Paris, qui ne voulut jamais admettre la réalité du magnétisme animal, et encore moins sa vertu curalive, mais qui, témoin des résultats extraordinaires obtenus par les expérimentateurs dans les hôpitaux, eut la bonne foi d'avouer qu'il se sentait ébranlé, le docteur Ilécamier, a raconté lui-même une anecdote que nos modernes spirites citent comme une preuve de l'existence du magnétisme diabolique, et que les biologistes invoquent, à leur tour, croyant y voir le phénomène qu'ils appellent la projection de la volonté.
Voici dans quels termes l'anecdote a été publiée. Ce sera déjà une introduction à l'histoire des tables tournantes et des esprits.
« I.e docteur Iléeaniier se trouvant, il y a quelques années, ilans un village de la basse Bretagne, fut consulté pur un paysan et sa femme, à propos d'un bruit de ferraille que le niaricnlendait chaque nuit, à une heure déterminée, et si rapproché de ses oreilles, que cette musique étrange semblait résonner dans son cerveau. La femme, couchée sur le même lit(jue le métayer, n'entendait rien. Le pauvre homme ne pouvait plus dormir, « .\s-tu des ennemis? lui demanda .M. Ilécamier. — Il y a le furgeron qui m'en veut, dit le paysan, parce qu'il me doit de l'argent, mais // demeure à l'aulre bout du village. Ce n'est donc pas le forgeron, n'est-ce pas, monsieuj'? d .\ ce renseigne-
ment le docteur fit un geste d'indignation ; toutefois, il se tut et congédiale Bas-Breton, en lui promettant que le bruit allait cesser. Aussitôt M. Récamier manda secrètement le forgeron. C'était un gaillard un peu niais et plein d'assurance. « Que fais-tu fous les soirs à minuit? » lui demanda M. iîécamier en le regardant d'un air sévère, l.e forgeron ébahi nia tout d'abord; il ne soutint pas cependant l'œil interrogateur du médecin. « Ma foi, monsieur, répondit-il enfin, je cogne à minuit sur mon chaudron, pour taquiner le métayer N... fi qui j'en veux. — Vous n'êtes pas voisins; il lui est impossible d'entendre. — Oh! monsieur, je crois que si. »
C'était le cas pour le savant médecin d'être vraiment ébranlé. En lait de merveilleux, onne lui avait rien fait voir à l'hôtel-Dieu qui fi\t aussi difficile à expliquer que l'action de ce Gaglioslro de village. Faut-il croire, sur le témoignage de M. de Mirville, au motif qui aurait eiTipêché un homme aussi consciencieux que Récamier de se déclarer convaincu ? « M. Récamier, dit M. de MiiTille, a tout simplement peur de l'agent qu'il reconnaît. Tel est, au resle, le jugement qu'il développait et motivait souvent dans des conversations particulièi^es, et tout dernièrement encoi^e devant nousmême. »
Quoi qu'il en soit, le récit du docteur Récamier troublait déjà plus d'un esprit en France,
Le Dictionnaire des sciences médicales publiait, à l'article Incube, un autre récit, communiqué par un autre médecin, le docteur Parent, qui avait été luimême témoin du fait étrange qu'il racontait.
« Le premier bataillon du régiment de dont j'étais chirurgien-major, dit-il, se trouvant en garnison à Palmi, en Calabre, reçut l'ordre de partir à minuit dt3 cette résidence, pour se rendre en toute diligence à Tropea, afin de s'opposer au débarquement d'une IloUdle ennemie qui menaçait ces parages. C'était au mois
de juin, la troupe avait à parcourir près de quarante milles de pays. Elle partit à minuit et ne parvint à sa destination qu'à sept heures du soir, ne s'étant reposée que peu de temps, et ayant soulfert considérablement de l'ardeur du soleil. Le soldat trouva, en arrivant, la soupe faite et son logement préparé.
Comme le bataillon était venu du point le plus éloigné, et était arrivé le dernier, on lui assigna la plus mauvaise caserne, et huit cents hommes furent placés dans un local qui, dans les temps ordinaires, n'en aurait logé que la moitié. Ils furent entassés par terre, sur de la paille, sanscouverlures, et, par conséquent, ne purent se déshabiller. C'était une vieille abbaye abandonnée. Les habitants nous prévinrent que le bataillon ne pourrait rester dans ce logement, parce que toutes les nuits il y revenait des esprits, et que déjà d'autres régiments en avaient fait le malheureux essai.
Nous ne fîmes que rire de leur créduhté; mais quelle fut notre surprise d'entendre, à minuit, des cris épouvantables retentir en même temps dans tous les coins de la caserne, et de voir tous les soldats se précipiter dehors et fuir épouvantés? Je les interrogeai sur le sujet de leur terreur, et tous me répondirent que le diable habitait l'abbaye ; qu'ils l'avaient vu entrer par une ouverture de la porte de leur chambré, sous la forme d'un très gros chien à longs poils noirs, qui s'était élancé sur eux, leur avait passé sur la poitrine avec la rapidité de l'éclair, et avait disparu par le côté opposé à celui par lequel il s'i'-tait introduit.
Nous nous moquâmes de leur terreur panique, et nous cherchâmes à leur prouver que ce phénomène dépendait d'une cause toute simple et toute naturelle, et n'était qu'un elfet de leur imagination trompée. Nous ne pûmes ni les persuader, ni les faire rentrer dans leur caserne. Ils passèrent le reste de la nuit dispersés sur le bord de la mer et dans tous les coins de la ville. Le lendemain, j'interrogeai de nouveau les sous-ofticiers et les plus vieux soldats. Ils m'assurèrent qu'ils étaient inaccessibles à toute espèce de crainte, qu'ils n3 croyaient ni aux esprits, ni aux revenants, et me parurent toutefois persuadés que la scène de la caserne n'était pas un effet de leur imagination mais bien la réalité. Suivant eux, ils n'étaient pas encore endormis lorsquele chien s'était introduit; ils l'avaient bien vu et avaient manqué d'en être étouffés, au moment où il leur avait sauté sur la poitrine.
« Nous séjournâmes tout le jour à Tropea, et la ville étant pleine de troupes, nous fûmes forcés de conserver le même lo-
genient, mais nous ne pûmes y faire coucher les soldats qu'en leur promettint d'y passer la nuit avec eux.
Je m'y rendis en effet à onze heures et demie du soir avec le chef de bataillon. Les officiers s'étaient, par curiosité, dispersés dans chaque cham!»rée. Nous ne pensions guère à voir se renouveler la scène de la veille. Les soldats, rassurés par la présence de leurs officiers, qui veillaient, s'étaient livrés au sommeil, lorsque, vers une heure du matin, et dans toutes les chambrées à la fois, les mêmes cris de la veille se renouvelèrent, et les hommes qui avaient vu le mèniechien leur sauter sur la poitrine, craignant d'en être étouffés, sortirent de la caserne pour n'y plus rentrer. Nous élions debout bien éveillés et aux aguets pour observer ce qui arriverait, et, connue il est facile de le supposer, nous ne vîmes rien paraître.
La flottille ennemie ayant repris le large, nous retournâmes le lenilemain à Palmi. Nous avons, depuis cet événement, parcouru le royaume de Naples dans tous les sens et dans toutes les saisons; nos soldats ont été souvent entassés de la même manière et jamais ce phénomène ne s'est reproduit. »
Ceux qui croient non seulement à l'apparition dos esprits sous une forme sensible, mais encore à certains lieux privilégiés que les esprits hantent de préférence, rapprochent de ce récit l'histoire suivante, que le docteur Brierre de Boismont a extraite d'un livre curieux, publié par un médecin anglais, sous le titre de Anatomy of suicide. Elle se rapporte à la cause mystérieuse du suicide du marquis de Londonderry, qui, sous le nom de lord Castelreagh, fut ministre du Foreing-Oflice pendant la lut te de l'Angleterre et de FEurope coalisée conti^e la France, et qui, en 1830, se coupa la gorge, dans un accès de folie,
« 11 y a environ quarante ans, dit le docteur Brierre de Boismont, le noble lord était allé visiter un gentilhomme de ses amis, qui habitait, au nord de l'Irlande, un de ces vieux châteaux que les romanciers choisissent de préférence pour théâtre de leurs apparitions. L'aspect de l'appartemenl du marquis était en harmonie parfaite avec l'édifice. En effet, les boiseries richement sculptées, noircies avec le temps, l'immense cintre
(le la cheminée, semblable à l'entrée d'une tombe, la longue file des portraits des ancêtres au regard à la fois fier et méprisant, les draperies vastes, poudreuses et lourdes, qui masquaient les croisées et entouraient le lit, étaient bien de nature adonner un tour mélancolique aux pensées.
« Lord Londonderry examina sa chambre et lit connaissance avec les anciens maîtres du château, qui, debout dans leur cadre d'ivoire semblaient attendre son salut. Après avoir congédié son valet, il se mit au lit. 11 venait d'éteindre sa bougie, lorsqu'il aperçut un rayon de lumière qui éclairait le ciel de son lit. (Convaincu qu'il n'y avait pas de feu dans la grille, que les rideaux étaient fermés, que la chamhre était, quelques minutes avant, dans une obscurité complète, il supposa qu'un intrus s'était glissé dans la pièce. Se tournant alors rapidement du côté d'où venait la lumière, il vit à son graad étonnement, la figure iVun bel enfant entouré d'un limbe. L'esprit se tenait à quelque distance de son lit.
« Persuadé de l'intégrité de ses facultés, mais soupçonnant une mystification de la part d'un des nombreux hôtes du château, lord Londonderry s'avança vers l'apparition, qui se relira devant lui. A mesure qu'il approchait, elle reculait. Jusqu'à ce (prenfin, iiarvenue sous le grand cintre de rimmenseclicuiinéc, elle s'abima dans la terre. Lord Londonderry revint à son lit, mais il ne dormit pas delà nuit, tourmenté de cet événement extraordinaire. Etait-il réel, ou devait-il être considéré comme l'etfet d'une imagination exaltée? Le mystère n'était pas facile à résoudre.
« 11 se détermina à ne faire aucune allusion à ce qui lui était arrivé, jusqu'à ce qu'il eût examiné avecsoinles figures de toutes les personnes de la maison, afin de s'assurer s'il avait élé l'objet de quelque supercherie. Au déjeuner, le marquis chercha en vain à surprendre sur les figures -(juelques-uns de cessourires cachés, de ces regards de connivence, de ces clignements d'yeux, par lesquels se trahissent généralement les auteurs de ces conspirations domestiques. La conversation suivit son cours ordinaire ; elle était animée, rien ne révélait une mystification, tout se passa comme de coutume. A la fin le héros de l'aventure ne put résister au désir de raconter ce f[u'il avait vu, et il (uitra dans toutes les particularités d(r l'apparition. Ce récit excita beaucoup d'intérêt parmi les audit(iurs et donna lieu à des explications fort diverses. Mais le maître du lieu interrompit les divers commentaires en faisant observer que la relation de lord
Londonderry devait, en efïet, paraître fort extraordinaire à ceux qui n'iiabitaient pas le château, et (]ui ne connaissaient pas les légendes de la famille ; alors, se retournant vers le héros de l'aventure : « Vous avez vu l'enfant brillant, lui dit-il, soyez satisfait, c'est le présage d'une grande fortune ;mais j'aurais préféré qu'il n'eût pas été question de cette apparition.» Dans une autre circonstance, lord Castelreagh \h encore Venfant brillant à la chambre des communes, et il est très probable que le jour de son suicide, il eut une semblable apparition. »
Les animaux eux-mêmes, suivant quelques spirilistes, sellaient susceptibles d'avoir des visions. Nous ne connaissions que le fait biblique de l'ànesse de TJalaa[u,qui vit la premièi'e ce que son maître obstiné ne voyait pas, c'est-à dire l'ange du Seigneur, tenant dans sa main une épée nue et leur barrant le chemin. Mais voici qu'un philosophe allemand, le docteur Kerncr, nous assure que, sur les collines du Wurtemberg et dans le voisinage de Prévorst, des troupeaux de bêtes se trouvaient pris de terreurs et d'agitations convulsives en même temps que les habitants, et que cela arrivait surtout au luoment même où la fameuse voyanle (madame llauffe) dont le docteur Kerner écrit l'histoire, était atteinte, comme les habitants, de convulsions et favorisée du don de seconde vue.
On pourrait croire que c'était quelque bruit produit par les convulsions de madame llauffe qui causait les agitations des brebis et des génisses; mais le docteur Kerner veut que la vision leur soit commune et produise ces luanifestations simultanées.
Il affuMue, d'ailleurs, que ces phénomènes ne sont pas limités aux pays où il les a observés. « On voit, dit-il, en Ecosse et aux Hébrides, des chevaux, au milieu de l'ardeur et de la plus grande vitesse, s'arrêter tout court, lorsque le cavalier qui les luonte éprouve
une vision du même genre. Qu'il fasse jour ou qu'il fasse nuit, le cheval alors se lefusccà passer outre, et se couvre bientôt d'une sueur abondante qui témoigne assez de tout son effroi '. »
Le marquis de Mirville, dans son livre des Esprits, ne se contente pas de citer ces phénomènes surprenants ; il en ajoute un tout à fait analogue, mais plus dramatique, arrivé dans sa propre famille, et dont il garantit la parfaite authenticité. Écoutons son récit :
« Vous saurez que dans notre voisinage se trouve un vieux manoir qui a la plus mauvaise réputation ilu monde sous le rapport dos esprits. De tout temps on y a vu les gens de la maison se poser en victimes de ces espiègleries s///7N/ma/»c.<;, qui, malgré d'assez longs chômages, ainsi que les bruits, les coups, les apparitions, n'y auraient jamais fait défaut complètement. Si les jeunes domestiques avaient de la peine à s'y faire, les vieux finissaient (à force de concessions sans doute) par vivre en honne intelligence avec leurs persécuteurs invisibles. Cependant ils se plaignaient encore, et ils n'étaient pas les seuls, car tout le pays peut se rappeler qu'en 1815 une famille anglaise, ayant loué ce château mystérieux, se vit obligé de déguerpir au bout d'un certain temps, ne pouvant plus tenir à ces vexations nocturnes; nous-mêmes, nous nous souvenons parfaitement d'avoir entendu parler, dans notre enfance, d'un certain chevalier armé de toutes pièces dont la seule pensée nous glaçait d'épouvante et d'effroi. Tout ceci, messieurs, serait peu digne de votre attention, sanscedétail suivant que noustenons d'une parente
dont il n'est permis ni à nous, ni à aucun de ceux qui la connaissent, de suspecter un instant la parole ; elle était d'autant moins capable d'exagération, qu'elle avait toujours professé la plus complète incrédulité à l'égardde ces récits, contraires non seulement à toutes ses idées, mais encore à la paix de sa maison. Voici donc ce qu'elle nous certifiait tout dernièrement encore :
1. Voir dans la llevue des Deux-Mondea du 15 juillet 1842, un article où l'on rend compte de Touvrage du docteur Kerncr.
154 HISTOIRE DU MKKVEILLEUX.
« Retournant à Paris, nous disait-elle, et ayant fait venir de la ville voisine deux bons chevaux pour conduire notre voilure jusqu'au premier relais, nous partons très lestement de M... et dépassons bientôt les avenues du château. Tout allait pour le mieux, lorsque cette voiture, lancée au grand trot, s'arrètant subitement au milieu d'une plaine tout à fait nue, nous occasionna une assez forte secousse. Mon mari et moi, renfermés dansle fond de la calèche, nous supposons d'abord (jue quelque chose s'est dérangé dans l'attelage, mais bientôt nous sommes complètement détrompés, caries coups commencent à pleuvoir sur les malheureux animaux, qui se mettent à reculer en fennclant. Nous présumons qu'on aura envoyé des chevaux rétifs ou paresseux, et nous attendons tranquillement que force ra^te à la loi; toutefois, la crise continuant, nous nous décidons à mettre la tête à la portière, pour demander au cocher ce qui lui arrive. «Eh! madame, ce qui m'arrive! mais vous ne voyez donc pas ce cavalier qui me barre le chemin, qui menace mes pauvres bêtes de sa lance et les empêche de passer! » Et les coups de redoubler, et les bêles de reculer à outrance. Puis, au même instant. « Ah! dit-il, Dieu soit loué, il disparait. , » Etvoilà que d'elles-mêmes, cette fois-ci, les pauvres bêtes détalent au grand trot, mais déjà tontes convertes de sueur, et cherchant à fuir au plus vite, comme des animaux épouvantés'. »
Toutes ces histoires, rapportées par nos journaux, bouleversaient les esprits. Les dernières surtout n'étaient susceptibles d'aucune explication naturelle; car s'il était avéré que les animaux avaient les mêmes visions que les hommes, et dans le même temps, il devenait impossible de mettre ces phénomènes sur le compte de l'imagination, et les apparitions devaient nécessairement avoir une réalité.
On était épouvanté de ces faits, et cependant une curiosité iri^ésistible poussait à les rechercher. On en trouva de plus éti^anges encore.
Les Lettres cdi fiantes, recueil que Voltaire a déclaré
1. Des Esprits et de leurs manifestations fluidiques, 3"^ éilil., 18r)l, in-8,cli. VII, p. 244-245.
le livre le plus intéressant de son époque , feuilletées par les adeptes du mysticisme magnétique, olïrirent un genre d'intérêt qu'on n'y avait jamais trouvé. Un missionnaire y raconte (t. VI, p. 277) que l'on voit dans l'Inde « des berceaux de feuillage et de grands linceuls se suspendre dans les airs, sans aucune sorte d'attache, ^celaau simple commandement. » Quelques pages plus haut, le même missionnaire a déjà parlé « d'objets fixés solidement à la muraille, et auxquels on ordonne de s'en éloigner rapidement ». Ailleurs (t. VII, p. 303), un autre missionnaire, qui a laissé dans le monde chrétien uneréputatiou de véracité scrupuleuse, le P. Rouchet, dit très positivement : « J'ai vu un Indien que j'allais baptiser, transporté tout d'un coup du chemin qui le conduisait à l'église, dans un autre chemin. »
Tous ces récits divers, et mille autres, lus et commentés isolément, ne pouvaient trouver d'explications qui n'aboutissent au supernaturalisme. L'Académie de médecine ayant fait la faute de ne pas vouloir discuter publiquement le rapport de Ilusson sur le magnétisme naturel, parce qu'il constatait des faits que cette compagnie avait toujours niés, il s'ensuivit que ce fut le magnétisme transcendant qui fit son chemin dans le monde. La diablerie eut seule ses coudées franches, et elle en usa.
Le spiritisme eut, dés lors, ses agents invisibles, moteurs de nos corps, inspirateurs de nos pensées, complices inévitables de nos actions. Des hommes de bonne foi, des savants distingués, sentirent leur étreinte, et n'eurent pas toujours la force de s'en délivrer. C'est ainsi que Deleuze, après une vie consacrée presque tout entière à la démonstration phy-
sique et physiologique du magnétisme animai, ne put s'empêclier, à la fin de sa carrière, d'accuser une notable défaillance de ses convictions anciennes, dans sa correspondance avec le docteur Billot, un illuminé de l'école d'Avignon.
« Vous me transportez dans un monde nouveau, lui écrit
Deleuze et je ne puis renoncer à mes idées, à une manière de voir que j'ai adoptée depuis trente ans... Vous me demandez si je n'ai pas vu des faits analogues à ceux-là ; je dois vous répondre que non; mais des personnes dignes de foi m'en ont raconté, quoiqu'en très petit nombre. En voici un entre autres qui m'a singulièrement étonné à cause de la circonstance et de l'àpropos.
« J'ai eu ce matin la visite d'un médecin fort distingué, homme d'esprit, qui a lu plusieurs mémoires à l'Académie des sciences. 11 venait pour me parler du magnétisme. Je lui ai raconté quelques-uns des faits que je tiens de vous, sans pourtant vous nommer. Il m'a répondu qu'il n'en était pas étonné, et m'a cité un grand nombre de faits analogues que lui ont présentés plusieurs somnambules. Vous jugez que j'ai été bien surpris, et que notre conversation a eu le plus grand intérêt. Entre autres phénomènes, il m'a cité celui d'objets matériels que la somnambule faisait arriver devant lui, ce qui est du même ordre que la branche de thym de Crète et autres objets arrivés miraculeusement devant vous.
« Je ne sais pas que penser de tout cela, mais je suis bien sûr de la sincérité de mon médecin. Les somnambules dont il m'a parlé n'ont jamais été en communication avec desétres spirituels, mais il ne croit pas que la chose soit impossible, (juant à moi il m'est impossible de concevoir que des êtres purement spirituels puissent mouvoir et transporter des objets matériels; il faut des organes [tliysiques pour ceia'. »
Le docteur Billot publia, dans son ouvrage que nous avons déjà cité en paiiant du magnétisme animal, sa correspondance avec Deleuze. Ony trouve rapporté,