Voir tome 111^, pa^c
porains, qui ont écrit que la nature seule avait opéré le miracle. Quelques-uns allèrent même jusqu'à dire que le prince était i^uéri avant que Cagiiostro l'eût visité.
Du reste, Grimm, qui admet cette dernière version, paraît croire que Cagiiostro était encore à Strasbourg lorsque le cardinal de Rohan l'appela, pour son frère, et qu'il dut se rendre de cette ville à Paris, ce qui aurait laissé un intervalle suffisant pour qu'ne heureuse révolution se fut opérée dans l'état du malade. Mais Grimm a été induit en erreur sur la circonstance essentielle. Il est certain qu'à cette époque le grand thaumaturge avait déjà établi son officine et son laboratoire à Paris, et que pour se transportera l'hôtel Soubise, il n'eut qu'à monter dans le carrosse du cardinal. On peut voir, d'ailleurs, àansla Correspondance de Grimm, que cet écrivain, à cette exception près, rend toute justice aux succès et au désintéressement de Joseph Balsamo relativement à sa pratique médicale.
« Quelques personnes de la société de M. le Cardinal, dit-il, ont été à portée de consulter Cagiiostro ; elles se sont fort bien trouvées de ses ordonnances, et n'ont jamais pu parvenir à lui faire accepter la moindre marque de reconnaissance. »
Et il ajoute, touchant le mystère dont cet étrange personnage enveloppait sa vie.
« On a soupçonné le comte d'avoir été l'homme de confiance de ce fameux 5l. de Saint-Germain, qui fit tant parler de lui sous le règne de madame de Pompadour; on croit aujourd'hui qu'il est fils d'un des directeurs des mines de Lima; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a l'accent espagnol, et qu'il paraît fort riche. Vn jour (|u'on le pressait, chez madame la comtesse de Brienne, de s'expliquer sur l'origine d'une existence si surprenante et si mystérieuse, il répondit en riant : « Tout ce que puis vous dire, c'rsl que je suis né au milieu de la mer Rouge, et que j'ai
ib' élevé S'^n? l'^S r-'inp': d'un" pTrirnîrlA ,]'|?nr,-.i«n. f'ost là
qu'abandonné de mes parents, j'ai trouvé un bon vieillard qui a pris soin de moi; je tiens de lui tout ce que je sais'. »
Joseph Balsamo était alors au point culminant de sa renommée et de son crédit. Il voulut mettre ce moment à profit pour donner le couronnement à l'édifice de sa franc- maçonnerie égyptienne.
Les aspirants à la nouvelle franc-maçonnerie se présentaient en foule, et c'étaient, pour le plupart, des personnages très considérables; mais il mit ordre à cet empressement par une application sévère de la maxime : beaucoup d' appelés et peu d'élus. Il déclara aux futurs adeptes « qu'on ne pouvait travailler que sous une triple voûte, » et qu'il ne devait y avoir ni plus ni moins de treize adeptes, lesquels, sous le nom de maîtres, et réunis dans un cénacle particulier, seraient les grands dignitaires de l'ordre maçonnique. Il va sans dire que ces hauts grades ne pouvaient être confères qu'à des sommités sociales ; mais, pour ceux qui les ambitionnaient, il y avait encore d'autres conditions.
« Ils devaient être, dit Grimm, dans sa Correspondance, purs comme les rayons du soleil, et même respectés de la calomnie, n'avoir ni femmes ni enfants, ni maîtresses, ni jouissances faciles, posséder une fortune au-dessus de cinquantetrois mille livres de rente, et surtout cette espèce de connaissances qui se trouvent rarement avec de nombreux revenus. »
Des événements qui suivirent empêchèrent la formation du cénacle projeté. Nous en sommes dès lors réduits à des conjectures sur ce que Joseph Balsamo méditait de faire avec ces treize personnages, nobles, instruits, garçons ou veufs, chastes et riches. Sans doute
1. Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm et Diderot, année 1785.
il les avait séduits parle prospectus d'une franc-maçonnerie transcendante , dont tous les usages tiendraient du surnaturel, « où l'on vît des spectres et des démons, où l'esprit des adeptes fût magiquement entraîné loin de celte misérable planète que nous habitons ^ »
Cagliostro avait promis sans doute aux membres de ce cénacle d'élite, outre h vision héatifique, fruit de la régénération morale de l'homme, de leur communiquer encore soit l'immortalité, soit une prolongation de la vie, effet de la régénération physique.
Il est certain qu'il affirmait jouir pour lui-même de ce privilège d'une longévité extraordinaire, l'ne pièce curieuse, quoique évidemment satirique, qui a été conservée, peut jeter quelque lumière sur ce point. Cette pièce a pour titre :
Secret de la régénération, on Perfection physique par laquelle on peut arriver à la spiritualité de 5557 ans {Bureau d'assurances du grand Cagliostro).
« Celui (iiii aspire à une telle perfection, doit, tons les cinquante ans, se retirer, dans la i)leine lune de mai, à l;i compagne, avec un ami; et là, renfermé dans une chambre et dans une alcôve, souffrir pendant quarante jours la dicte la plus austère, mangeant très peu, et seulement de la soupe légère, des herbes tendres, rafraîchissantes et laxatives, et n'ayant pour boisson que de l'eau distillée ou tombée en pluie dans le mois de mai. Chaque repas commencera par le liquide, c'est-à-dire par la boisson, et finira par le solide, qui sera un biscuit ou une croule lie pain. Au dix-septième jour de cette retraite, après avoir fait une petite émission de sang, on prendra de certaines gouttes blanches, dont on n'explique pas la composition, et on enprendra six le malin et six le soir, en augmentant de deux par jour jusqu'au trente-deuxième jour.
« Alors on renouvellera la petite émission de sang au crépuscule du soleil. Le jour suivant on se met au lit, pour n'en plus
1. J. B. Gourict Personnages célèbres clans les rues de Paris, depuis une haute antiquité jusqu'à nos jours. Paris, 1811, in-8, t. 1, p. l'tJO.
38 HISTOIPxE DU MERVEILLEUX.
sortir qu'à la iiii de la quarantaine, (!t là, on avale le premier grain de matière première. Ce grain est le même que Dieu créa pour rendre l'homme immortel, et dont Tliomme a perdu ]a connaissance par le péché ; il ne peut l'acquérir de nouveau que par une grande faveur de l'Éternel, et par les travaux maçonniques. Lors(jue ce grain est pris, celui qui doit être rajeuni perd la connaissance et la parole pendant trois jours; et, au milieu des convulsions, il éprouve une grande transpiration et une évacuation considérahle. Après que le patient est revenu, et qu'il a été changé de Ht, il faut le restaurer par un consommé fait avec une livre de bœuf sans graisse, mêlé de différentes herbes propre à réconforter.
» Si le restaurant le remet en bon état, on lui donne, le jour suivant, le second grain de matière première dans une tasse de consommé qui, outre les effets du premier, lui occasionnera une très grande fièvre, accompagnée de délire, lui fera perdre la peau et tomber les cheveux et les dents. Le jour suivant, qui est le trente-cinquième, si le malade est en force, il prendra pendant une heure un bain qui ne sera ni trop chaud, ni trop froid. Le trente-sixième jour, il prendra, dans un petit verre de vin vieux et spiritueux, le troisième et dernier grain de matière première, qui le fera tomber dans un sommeil doux et tranquille; c'est alors que les cheveux commenceront à repousser, les dents à germer, et la peau à se rétablir. Lorsqu'il sera revenu à lui-même, il se plongera dans un nouveau bain d'herbes aromatiques, et le trente-huitième jour dans un bain d'eau ordinaire. Le bain étant pris, il commencera à s'habiller, et à se promener dans la chambre, et le trente-neuvième jour, il avalera dix gouttes du baume du grand maître dans deux cuillerées de vin rouge; le quaranlième jour, il ([uittera la maison tout à fait rajeuni et parfaitement réuénéré.
)) Nous ne devons pas oublier dédire que l'une et l'autre
méthode 'est prescrite également pour les femmes, et que, dans ce qui regarde la régénéralion physique, il est enjoint à chacune de se retirer ou sur une montagne ou à la campagne, avec la seule compagnie d'un ami, qui doit lui donner tous les secours nécessaires, et principalement dans les crises delà cure corporelle'-. »
1 . Il n'y a iiii'iiiic hkHIioiIo indiquée ci-dessus; l'autre, que nous n'avons ])as, est sans doute celle qui cmiduit à larégénéralion morale,
2. Gouriei, Personnages célèbres dans les rues de Paris, t. I, p. 28i-!286.
LES PIIODIGES DE CAGLIOSTRO. :î9
Quoi qu'il en scit de l'authenticité du texte qu'on vient de lire, il est certain que Cagliostro parlait de sa recette pour la régénération physique avec toute l'assurance d'un homme qui l'a plusieurs fois expérimenlée sur lui-même. Dans le Malade unafjinaue, lorsque la jeune et espiègle servante d'Argant se fait présenter à son maître travestie en médecin, et que, voulant lui prouver par un exemple l'excellence du traitement qu'elle lui prescrit, elle n'hésite pas à se doter de quatre-vingt-dix ans, on est tenté de trouvei' le chiffre exagéré, même pour une charge comique. Cagliostro l'eût jugé trop timide pour le théâtre où il opérait : il se donnait un âge fabuleux, infini; le lointain ténébreux dans lequel il cachait sa naissance ne permettant pas de la: calculer. Parfois même, se lassant de n'être qu'immortel, il voulait faire croire à son éternité ; et usurpant les paroles de l'Evangile où Jésus-Christ s'exprime comme personne divine, il disait : Je suis CELUI QUI EST, Ego suui qui siim.
Quelquefois ce grand thaumaturge aimait à plaisanter sur son âge, et les excentricités qu'il se permettait sur cette question ne lui faisaient rien perdre de son crédit. On raconte que, parcourant un jour la galerie des tableaux du Louvre, il s'arrêta devant la magnilique Descente de croix de Jouvenet, et se piit à pleurer. Comme il n'élail guère possible de mettre ses larmes sur le compte d'une émoti(^ artistique, quelques personnes s'enquirent avec intérêt de la cause de sa douleur.
" Ilélas ! répondit Cagliostro, je pleure la mort de I e grand moraliste, de cet homme si bon, d'un commeice infiniment agréalde.et auquelj'aidù de si doux moments. Nous avonsdîiiéensemblc chez Ponce Pilate.
40 HISTOIRE nu MET. VEILLEIX.
— De qui parlez-vous donc? interrompiL M. de Richelieu, stupéfait.
— De Jésus-Christ; je Tai beaucoup connu. » Balsamo avait un valet, ou inlendnnt, qui le secondait à merveille par son silence mystiticatcur, et qui, lorsqu'il se décidait à parler, était au moins de la force de son maître. A Strasbourg, M. d'IIannibal, seigneur allemand, le saisit un jour par l'oreille, et d'un Ion moitié goguenard, moitié furieux :
« Maraud, dit-il, lu vas me déclarer cette fois l'âge vériritable de ton maître î »
Notre homme de prendre alors une mine réfléchie et concentrée, et un instant après, comme un vieillard qui vient de fouiller ])rofondément dans sa mémoire :
«Écoutez-moi bien, monsieur, répondit-il; je ne saurais vous donner l'Age de M. le comte; cela m'est inconnu. Il a toujours été pour moi ce qu'il est pour vous, jeune gaillard, buvant sec et dormant fort. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je suis à son service depuis la décadence de la république romaine; car nous sommes tombés d'accord sur mon salaire précisément le jour où César périt assassiné dans le sénat. »
Les privilèges et dons précieux oflerts en ap})àt aux l'uluis membres du cénacle des treize, étaient si séduisants que le nombre des élus semblait trop restreint pour satisfaire ajoutes les candidatures d'élite suscitées par le prospectus. Un des postulants les plus empressés le duc de**', osa faire à ce sujet des représentations au grand Cophte.
« Il y a tant de gens, dit-il, à qui il vous sera im- ]iossible de refuser un grade émineut, et qui ont des droits à l'obtenir ! Comment n'admeltrez-vous pas tel
LES PROItIGES DK CAGLIOSTKO. M
conseiller au parlement, qui magnétise comme unautre Mesmer, qui a combattu l'arrêt de la grand'cliambre contre les novateurs physiciens? Gomment refuserezvous le ducde Ch..., qui fait de l'or, des liqueurs et des teintures stomachiques, au moyen desquelles ce vieillard triomphe des atteintes de l'âge? Que répondrez-vous à madame la comtesse de M..., qui, après avoir fait un cours complet de chimie chez Demachi, a établi chez elle un laboratoire, où ses femmes, son cocher, son jardinier, son cuisiner et jusqu'à son marmiton, sont obligés de travailler? Et le président de V..., qui, sur les fleurs de lis de son siège, rêve d'alchimie, le repousserez-vous? Aurez-vous assez de pouvoir pour ne pas admettre au premier rang un grand prince, amiral, architecte, banquier, directeur de spectacle, grand joueur, arbitre de la mode, cité pour ses chevaux, pour ses fêtes et pour l'éducation philosophique qu'il a fait donner à ses enfants? 11 vous sera impossible de refuser des gens ayant de pareils titres et une telle influence. Vous serez débordé. Augmentez, augmentez le cénacle. »
Joseph Balsamo ne se rendait pas à ces raisons, et pourlant il en sentait loutela force.
Pendant qu'il hésitait, qu'il ajournait, voulant, disait-il se donner le temps de réfléchir, le temps amena un événement qui coupa court à toutes ses réflexions et porta violemment l'intérêt du public sur un tout autre sujet. Paris n'eut pas son cénacle égyptien, mais la France eut un drame dans lequel Cagliostro dut accepter, malgré lui, un rôle qui le fit déchoir, car ce rôle fut celui d'un simple comparse. C'est qu'il se trouva qu'en fait d'audace, tous les acteurs de ce drame étaient plus forts que lui.