‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernesChapitre 10 sur 101 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Apparition des phénomènes extatiques dans le Dauphiné et dans le Vivarais. — Ou Serre, la belle Isabeau, Gabriel Astier.

Forcés par la persécution de quitter le sol de la France, des pasteurs protestants avaient dit à leurs troupeaux : « Ne craignez rien : si nous cessons d'être avec vous, l'esprit du Seigneur ne vous abandonnera pas; il sera sans cesse au milieu de vos assemblées, il parlera par la bouche des femmes et des enfants. »

Prises à la lettre, ces paroles avaient exalté les imaginations de beaucoup de malheureux que la misère retenait sur la terre natale. Depuis que leurs temples avaient été rasés et leur culte proscrit, ils se réunissaient dans l'épaisseur des bois ou au milieu des montagnes, pour prier ensemble et en secret : c'était ce que Ton nomma les églises du désert, églises qui eurent leurs prédicants bravant la mort pour rester fidèles à leur foi. Une longue et atroce persécution avait irrité, exalté les esprits des habitants des campagnes ; elle fit naître un véritable délire qui devint bientôt épidémique. Pour les religionnaires persécutés, les montagnes et les lieux déserts se peuplaient de fantômes, el retentissaient de voix révélatrices. Dans ce milieu silencieux, tout ce que rêvaient des cerveaux en délire prenait un corps; le moindre bruit était recueilli et interprété comme une parole du Saint-Esprit. S'il faut en croire une version des écrivains catholiques, que nous rédui-

rons plus loin à sa juste valeur, l'artifice vint en aide à cette disposition des esprits : il s'étudia à produire chez les plus simples des visions miraculeuses qui, d'après les calculs de quelques chefs du protestantisme, devaient concilier de nombreux partisans à leur cause vaincue.

La province du Dauphiné, où subsistaient encore de vieux rentes de l'esprit vaudois, n'est pas éloignée de Genève, et elle devait à ce voisinage d'être ♦souvent visitée par les apôtres les plus zélés de la religion réformée. Or il s'était établi à Genève une sorte d'école de prophétie, où Von examinait les sujets les plus aptes à recevoir le Saint-Esprit. Un sieur du Serre, de Dieu-le-Fit, gentilhomme verrier 1 , qui se rendait souvent dans cette capitale du protestantisme pour les affaires de son industrie, avait été ordonné prophète dans cette école. De retour à Dieu-le-Fit au commencement de l'année 1689, il établit à son tour une école de prophétie en Dauphiné, dans sa verrerie même, située sur la montagne du Peyra, au milieu de forêts solitaires. Il se fit confier, pour les menus travaux de sa verrerie, une douzaine d'enfants, qu'il soumit à un régime très-propre à échauffer leur imagination : des jeûnes prolongés plusieurs jours, de longs sermons et surtout la lecture de l'Apocalypse. On ajoute qu'il leur apprit encore une sorte de sommeil extatique, et les dressa à toutes les postures qui pouvaient attirer le respect et l'admiration du peuple 8 . Les ayant, ainsi préparés, il les envoya, remplis de l'Esprit qu'il venait de leur communiquer, le répandre dans tout le voisi-

1. On sait qu'au xiv° siècle la noblesse avait été accordée aux verriers pour encourager leur industrie.

2. Fléchier, Relation des fanatiques, à la suite des Lettres choisies.

nage. Le vieux du Serre donna aussi l'Esprit à sa femme el à ses enfants, et bientôt toute cette partie du Dauphiné fut pleine de prophètes, qui prêchaient en dormant * contre l'Église romaine.

On ne saurait néanmoins imputer exclusivement à cet artifice de dû Serre la propagation des prophètes protestants; on ne pourrait tout au plus lui attribuer ce rôle que pour les prophètes du Dauphiné. Il est certain, en effet, qu'au moment où le gentilhomme verrier communiquait à ses jeunes pensionnaires le don d'illuminisme, on voyait les mêmes phénomènes d'inspiration prophétique éclater à cent lieues du Dauphiné, c'est-à-dire au pays caslrais, dans le haut Languedoc. Là, de jeunes enfants commencèrent à prêcher et à évangéliser de la même manière, ce qui montre que, produit par une même cause générale, l'illuminisme extatique, qui allait faire de si rapides progrès, faisait explosion simultanément en différents lieux.

C'est au printemps de 1668 et dans le voisinage de Castres, que se montra la première de ces manifestations. Un ange apparut à une bergère de la Capellc, âgée de dix ans, et lui défendit d'aller à la messe. La nouvelle de ce miracle, propagée dans le pays, attira un grand concours de fidèles auprès de la jeune fille. L'ange qui avait ordonné de fuir les églises catholiquesfut promptement obéi, et ce fut inutilement que l'on fit enfermer dans un couvent de Sommières, au pied des Cévennes, la jeune miraculée. La première étincelle était partie, elle devait amener un embrasemenl général.

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